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| Magazine mensuel de dialogue culturel | Depuis 2001 • No 9 • Montréal • 15.05.2005 |
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Chacun d’entre nous a quelque chose à dire le « lendemain » d’un évènement, d’une rencontre, d’une lecture, d’une expérience chargée d’une certaine signification. Les voix du lendemain est une collection de textes, à thématique flexible, centrés sur une impression, une idée, une image, un souvenir, un état d’âme ou d’esprit, filtrés par la perspective changeante du « jour d’après ». Joignez votre voix à ce recueil polyphonique réunissant une multitude de tons, de registres, de sensibilités, de points de vue! Tina Armaselu Il était une fois … J’avais trois ou quatre ans et en cette nuit d’automne je n’avais pas envie de dormir. Ma grand-mère, qui venait de finir son deuxième conte, me dit en éteignant la lampe, qu’à cette heure-là, le Babau errait dehors et emportait les enfants qui n’étaient pas sages. Je restai dans mon lit en attendant le sommeil qui ne venait pas, en regardant le ciel, les étoiles et le grand arbre sans feuilles qui se trouvait en face de ma fenêtre. Tout en le regardant, j’aperçus sur une branche une petite créature au visage espiègle, au chapeau rouge, et vêtue d’un large manteau bleu-foncé. Le Babau, je pensai. Et tout à coup, il commença à se déplacer vers moi à travers la fenêtre, sans bouger une partie de son corps. Je fermai les yeux en feignant de dormir et quelques secondes plus tard, quand je l’épiai de nouveau les paupières entre-ouvertes, il était revenu à sa place. Je ne me rappelle plus combien de fois le jeu s’était répété, mais quand j’ouvris les yeux, les premières lueurs de l’aube s’allumaient à l’horizon. L’arbre était là, et sur ses branches sans feuilles, dormait encore, sous la lumière faible du petit matin, toute la volaille de ma grand-mère. Seul sur une branche, tout près de la fenêtre, le coq à grande crête rouge sommeillait dignement, le bec dans les plumes. Où es-tu grand-mère et l’enfant que j’étais ? Le retour des « enfants prodigues » Nous revenons chez nous après une absence de deux ans. Nos parents sont là, à 3 heures du matin, leurs visages peut-être un peu vieillis, peut-être un peu fatigués, mais si heureux de nous revoir. Combien de fois avais-je pensé à ces moments? Combien de mots avais-je imaginés pour dire ce qui était resté non-dit ces deux années d’absence ? Au lieu de cela, nous racontons nos aventures de voyage : les 4 heures de retard sur l’aéroport de Dorval, le petit inconvénient du dépôt des bagages à Prague, le voyage en voiture de Bucarest jusqu’à chez nous. Comme si nous étions de retour des vacances, après un séjour de seulement deux semaines. Et c’est là que je me suis dit qu’il y a des moments où les mots nous trahissent, se détachant de nous, aériens et sans substance, comme les bulles de savon. Le départ C’était plus tard, quand petite fille je devenais pubère, que je me suis penchée plus attentivement sur l’histoire du Petit Chaperon rouge, comme elle m’avait été racontée par ma grand-mère. Ma grand-mère était à cette époque là une femme encore jeune, mince et distinguée, enfermée dans un malheur sans espoirs. Je la voyais aussi austère et très sévère. Elle était d’ailleurs la seule personne qui me donnait des fessées pour la faute d’utiliser des mots jugés « vulgaires » que j’apprenais de mes camarades d’école. Des mots « qu’on ne trouve pas dans le dictionnaire », comme elle le disait. Issue de la petite intellectualité rurale, du côté de sa mère, petite fille d’un grand-grand-père boyard d’Olténie, ma grand-mère a passé son enfance dans un pensionnat allemand en apprenant comment faire pour devenir une bonne épouse et une mère dévouée. Comment recevoir et entretenir les invités, comment s’habiller, comment agir toujours avec décence, comment coudre, repasser et cuisinier, comment parler avec des gens riches, comment parler avec les domestiques… Pourtant, la vie, lui a joué un tour. Plus tard dans ma vie, choisissant de vivre en Amérique du Nord, avec une identité professionnelle mal accrochée, alternant souvent des périodes actives avec des périodes de recherches ou d’attentes, j’ai pensé souvent à ma grand-mère et à son message, à son désir de libérer la vie qu’elle étouffait en soi et à son attente à l’égard de moi, sa petite-fille chérie. Je ressemble à Elle. Mélange d’humour et de perspicacité, de tristesse et d’enthousiasme, d’insouciance et de panique mortelle. Elle a été belle. Elle a été très bonne et elle m’a aimée beaucoup. Elle nous a tous aimé. Elle adorait son petit-fils. Pourtant, ce que je vois quand je me regarde dans le miroir au matin c’est le nez de mon père sur un visage pâle et des yeux sans expression explicite. Mon père et moi… On ne s’est jamais dit des choses importants, des mots qui comptent. On vit la douleur d’une façon différente. La mienne ressemble plus à la culpabilité, la culpabilité de lui survivre et l’étonnement que ça est pourtant possible; la sienne est plus de la pitié et un aperçu de la solitude qui va finir par le vaincre. Il me reproche le Départ qui a fait beaucoup souffrir ma Mère et je me sens mortifiée dedans… Jadis familiers, les rues, le Musée des beaux-arts, la Mairie, la Préfecture, le Parc et la statue devant le parc sont maintenant des articles de décor, un décor pour un autre spectacle qui vient de commencer. A l’autre bout de la ville, le cimetière où je ne peux ni pleurer, ni me recueillir, ni laisser des fleurs, ni m’abandonner au désespoir car je ne suis jamais seule avec ma Mère. Une horde de Gitans me regarde d’un œil furtif. Elle nous a demandé de la pardonner pour la souffrance qu’elle nous cause, pour l’écoulement de tout ce que jamais nous ne fûmes, du jamais dit, à jamais… Florin Oncescu Scene dintr-un album USA Mîncarea de clasă în America Lucrez la Dallas. Compania este lîngă Love Field Airport, vechiul aeroport al oraşului. Acel aeroport pe care a aterizar aeronava prezidenţială pe 22 noiembrie 1963, ziua asasinării lui JFK. La prînz, îmi iau o pauză de o oră şi plec să mănînc afară din companie. De obicei mă duc la un Whole Foods aflat la 10 minute distanţă, cu maşina. Whole Foods este o reţea de supermarketuri specializată în alimente „organice”. Conform enciclopediei on-line Wikipedia, dar pe scurt, organice sînt alimentele al căror proces de obţinere nu include sinteze chimice şi nu foloseşte organisme modificate genetic. Preţurile sînt mai mari decît la Albertsons, Safeway sau QFC, reţele de magazine care vînd alimentele de toată ziua, zise „convenţionale”. Într-o aripă a magazinului se vinde mîncare gătită. Tot acolo există un bar de salate. Comand sau îmi pun singur în cutii de carton ceea ce vreau să mănînc, apoi trec pe la una din casele de bani şi plătesc la gramaj. Apoi mă aşez la o masă, în sala ataşată magazinului. Mă costă prînzul şase-şapte dolari. Vînzătorii de la Whole Foods sînt, în majoritate, tineri, zvelţi şi îmbrăcaţi cu o neglijenţă studiată. Toţi au priviri inteligente şi decontractate. Mulţi par studenţi care muncesc ca să-şi acopere cheltuielile de şcolaritate. Cei nu foarte tineri au acel look propriu frecventatorilor sălilor de cinema “de repertoriu”. Aproape toţi sînt albi, în înţelesul limitat din zonă, care nu-i include pe mexicani. Clienţii de la Whole Foods sînt de toate vîrstele. Par persoane cu venituri şi cu educaţie peste media străzii. Cu forma fizică, de asemenea, peste media străzii. Vorbesc de acea formă care te face un candidat credibil la longevitate, nu la schimbat singur şi fără cric roata la maşină. Sînt albi într-o proporţie chiar mai mare decît vînzătorii. *** Cînd nu-mi permit o pauză de prînz de-o oră, mă reped la Burger King-ul de lîngă companie. Un bastion al fast food-ului. Aici, hamburgerul este mereu “în special”, la 99 de cenţi bucata. Cer un hamburger şi o plăcintă cu mere, la pachet. Refuz băutura gazoasă şi plătesc doi dolari şi jumătate. Voi mînca la birou, în faţa calculatorului. Voi obţine pe loc acel supliment de energie atît de necesar. Două-trei ore mai tîrziu mă va încerca iar acea senzaţie de discomfort, parcă prilejuită de un cot primit în abdomen. La Burger King, echipa din spatele tejghelei este compusă, cu o singură excepţie, din tinere femei mexicane. Excepţia o constituie un tînăr negru. Fata care mă serveşte are aerul unei mame adolescente care se zbate să-şi crească singură copiii... pe care a avut ghinionul să-i facă cu un tînăr închis, între timp, pentru trafic de droguri. Tînărul negru pare un traficant de droguri încă în libertate. Şi femeile şi bărbatul se mişcă cu rapiditate, dar sînt în mod evident extenuaţi. Zîmbetele lor adresate clienţilor, deşi există, nu se compară cu zîmbetele vînzătorilor studenţi ori cinefili de la Whole Foods. Poveşti cu negri sau “No comment!” Am rămas cu maşina în pană, în marginea unei şosele, la nord de Seattle. Fac cu mîna unei camionete, care opreşte în faţa maşinii mele. Şoferul este un alb la vîrsta pensiei timpurii, cu chelie şi burtă. Mi se adresează cu amabilitate. Convenim să mă tracteze cîteva sute de metri, pînă în parcarea unui spaţiu comercial. De acolo îi voi putea chema, de la un telefon public, pe cei de la AAA, care-mi vor duce gratuit maşina la un service situat pe o rază de nu ştiu cîte mile. Şoferul îmi ancorează maşina de camionetă cu un cablu metalic. El e aplecat, eu stau la verticală, lîngă el. Botul camionetei ocupă puţin din spaţiul benzii de circulaţie, iar uşa dinspre şosea a maşinii mele a rămas larg deschisă. Se aude un claxon strident. Eu şi şoferul ne uităm în acelaşi timp, speriaţi, la sursa de zgomot. Pe lîngă noi trece un SUV (sport-utility vechicle) nou, cu un negru tînăr la volan. Prin geamurile deschise ale SUV-ului se aude o bucată energizantă de rap. Şoferul camionetei îşi răsuceşte gîtul şi se uită lung după cutia muzicală pe roţi. Printre dinţi, cu accentul lui Rod Steiger din “În arşiţa nopţii”, spune doar: “Fucking nigger!” *** Melesse Tadesse este etiopian, are 45 de ani, pieptul mereu bombat, capul mare şi morga unui prim ministru de republică bananieră. Lucrăm împreună la Boeing, ingineri în acelaşi colectiv. A venit în State în urmă cu 20 de ani, dar vorbeşte engleza cu un accent la fel de puternic ca al indianului Apu, din Simpsons. Printre colegi, Melesse trece drept un ciudat. Toţi îşi trimit glume unul altuia prin e-mail. Politica Boeing-ului interzice, formal, o asemenea practică: e-mail-ul trebuie folosit numai în scopul îndeplinirii sarcinilor de serviciu. Melesse ia foarte în serios toate regulile companiei. Le-am trimis celor din jur o aşa-zisă concluzie a unei comisii de experţi despre dormitul la locul de muncă. La rubrica „Subject” am scris: „Wake up!” Melesse mi-a făcut morală: „Cineva ar putea înţelege că m-ai văzut dormind!” Mi-a cerut, cu un ton ultimativ, să nu-i mai trimit asemenea chestii prin e-mail. Am recidivat, cîteva zile mai tîrziu, trimiţîndu-i un mesaj introdus de un alt îndemn mobilizator: „Work hard!” Era relatarea unui fapt divers, despre un angajat de birou din Manhattan care muncea multe ore peste program, care a murit dintr-o cauză oarecare - stop cardiac ori blocaj renal - şi care a rămas, ţeapăn, în faţa calculatorului, nederanjat de nimeni, pentru încă o săptămînă. De data asta, Melesse mi-a dat un reply: „Te rog să nu îmi mai adresezi mesaje al căror conţinut contravine codului etic al companiei !” Melesse cîştigă bine, de multă vreme, şi trăieşte singur. Este proprietarul unei case în preajma Los-Angelesului, dată cu chirie. Are deci toate atuurile pentru a fi bănuit că e un om bogat. El însă a rămas un om extrem de econom. Maşina lui e o camionetă Toyota cu 300 de mii de mile la bord. Vopseaua roşie a caroseriei e atît de scorojită încît numele înscris pe spatele maşinii a devenit „Tyta”. Într-o zi, Melesse ne spune că, venind la slujbă, a primit o amendă pentru viteză excesivă. Circula cu 63 de mile pe oră. Viteza maximă pe autoruta care leagă Seattle de Everett este de 60 de mile pe oră, dar toată lumea ştie că amenzile se dau începînd de la 67 de mile pe oră. Melesse lasă să se înţeleagă că a fost amendat tocmai pentru că e negru. O săptămînă mai tîrziu, Melesse a fost amendat din nou. A văzut maşina poliţiei şi a încetinit anume. A continuat pe banda întîia, cu 35 de mile pe oră. Maşina poliţiei i s-a aşezat în spate şi, cu alarma şi cu girofarul puse în funcţiune, l-a făcut să oprească. Poliţistul i-a adus la cunoştinţă că viteza minimă pe autorută este de 40 de mile pe oră. L-a întrebat dacă are vreun motiv să circule mai încet de atît. Melesse a răspuns, cu demnitate: “No comment”. Fără alte comentarii, poliţistul i-a tras o nouă amendă. *** O jumătate de an mai tîrziu, şi eu şi etiopianul Melesse ne-am trezit mutaţi în alte colective de muncă. În noul colectiv, puţin în urma mea, a apărut Claude Howard, un negru de vreo 40 de ani, înalt, cu o engleză impecabilă, cu un aer distins, de absolvent de mare universitate. Claude mă întreabă, netam-nesam, pe româneşte: “Ce mai faci?” Îl felicit pentru pronunţie şi îl întreb dacă are vreun prieten român. Îmi spune că nevasta lui e româncă. Prima mea idee, pe care i-o comunic, e că Claude şi-a făcut studiile în România. Eroare. S-a născut în Ghana, dar a crescut şi a studiat în Anglia. Venit să lucreze în Statele Unite, a dat peste o româncă. Claude mai pronunţă cîteva cuvinte româneşti. Printre ele, două cu care îl alintă nevasta: „încruntat” şi „cîrcotaş”. Mă pufneşte rîsul, iar el mă priveşte cu aerul că se aştepta la o asemenea reacţie din partea mea. Îl bănuiesc că şi-a mai încercat numărul cu alţi români. Claude ştie şi puţină istorie de-a noastră. Era în vremea ultimelor alegeri din Irakul condus de Saddam. Cîştigător: Saddam, cu 100 % din voturi. Claude a remarcat că tot aşa cîştiga şi Ceauşescu alegerile. Îl întreb dacă a fost în România. Nu, îmi spune, nu a avut ocazia. Îl întreb dacă are de gînd să meargă. Îmi spune: “Eu aş merge, dar nevasta mea nu vrea să meargă”. Îl întreb, nu tocmai cu inocenţă: „De ce?” Claude răspunde cu aerul lejer exasperat al oricărui soţ vorbind de o toană de-a nevestei: “Nu ştiu!” Florin Oncescu Scenes d’Un album USA
Les repas de classe en Amérique Je travaille à Dallas. La compagnie est située tout près de Love Field Airport, l’ancien aéroport de la ville, celui-là où l’aéronef présidentielle a atterri le 22 novembre 1963, le jour du meurtre de JFK. A midi, je prends une pause d’une heure et je m’en vais manger à l’extérieur. D’habitude, je choisis un Whole Foods situé à 10 minutes distance, en voiture. Whole Foods est une chaîne de supermarchés spécialisée en produits „organiques”. Pas de synthèses chimiques, pas d’organismes génétiquement modifiés. Les prix sont plus élevés qu’à Albertsons, Safeway ou QFC, des chaînes de supermarchés qui vendent des produits de jour le jour, dits „conventionnels”. Les vendeurs de Whole Foods sont, en majorité, jeunes, maigres et vêtus avec une négligence recherchée. Tous ont des regards intelligents et décontractés. Beaucoup d’entre eux semblent être des étudiants qui travaillent pour couvrir leurs frais de scolarité. Ceux qui ne sont plus jeunes ont ce look propre aux habitués des cinémas de répertoire. Presque tous sont des Blancs, dans le sens limité de Texas, qui ne comprenne pas les Mexicains. Les clients de Whole Foods sont de tout âge. Ils semblent avoir des revenus et de l’éducation au-dessus de la moyenne. De même pour leur forme physique. Celle-ci démontre l’état de santé d’un candidat crédible à la longévité, et pas au remplacement d’un pneu pété sans l’aide d’un cric. Ils sont des Blancs dans une proportion encore plus grande que les vendeurs.
Quand je ne peux pas me permettre une pause d’une heure, je cours au Burger King situé à côté de la compagnie. Un bastion du fast food. Ici, le hamburger est toujours “en spécial”, à 99 cents la pièce. Je demande un hamburger et une brioche de pommes, à emporter. Je refuse la boisson gazeuse. Deux dollars et demi! De retour au bureau, devant l’ordinateur, j’obtiendrai sur le coup ce supplément d’énergie tant désiré. Deux ou trois heures plus tard, je serai envahi de nouveau par cette nausée qu’on dirait occasionnée par un coude dans la bide. A Burger King, l’équipe derrière le comptoir est composée, à une exception près, de jeunes femmes mexicaines. L’exception la fait un Noir, jeune aussi. La fille qui s’occupe de moi a l’air d’une mère adolescente qui doit lutter pour élever seule ses trois enfants... Des enfants qu’elle a eu la malchance de faire avec un jeune qui a échoué entre-temps derrière les barreaux, pour trafic de drogues... Le jeune Noir semble être un trafiquant encore en liberté. Les femmes et l’homme bougent avec rapidité, mais ils sont évidemment extenués par leurs multiples activités extraprofessionnelles. Les sourires qu’ils adressent aux clients ne sont pas comparables aux sourires des vendeurs étudiants ou cinéphiles de Whole Foods. Les clients, eux aussi, sont des Noirs et des Mexicaines, à 90 %. Le reste est composé de gros Blancs qui ont choisi, pour une fois, de ne pas commander le double hamburger, la portion de frites grandeur extra large et le seau de Coca diet figés derrière le volant de leur truck.
Histoires avec des Noirs, ou “No comment!” Ma voiture est tombée en panne, au bord d’une rue, au nord de Seattle. J’agite la main à un truck, qui arrête devant moi. Le conducteur est un Blanc à l’âge du début de la retraite, avec bedaine et calvitie profonde. Il m’aborde avec amabilité. Il m’offre de me remorquer sur quelques centaines de mètres, jusqu’au stationnement d’un espace commercial. Là-bas, j’appellerai ceux de AAA, d’un téléphone publique. J’ai le droit à un remorquage gratuit de leur part, jusqu’à un garage de proximité. Le conducteur essaie d’ancrer ma char au truck avec un câble métallique. Il est accroupi, moi, je reste debout à côté de lui. La partie avant du truck entre un tout petit peu sur le chemin carrossable, la portière de ma voiture du côté de la rue est restée largement ouverte. On entend un klaxon strident. Le conducteur du truck et moi regardons en même temps, effrayés, vers la source de bruit. Un SUV (sport-utility vechicle) flambant neuf passe deux pouces à côté de nous, un jeune Noir au volant. Par les vitres baissées on entend un morceau hip-hop énergisant. Le conducteur du truck tord son cou et regarde longuement après la boîte musicale à roues. En marmonnant avec la voix de Rod Steiger dans “In the heat of the night”, il dit seulement: “Fucking nigger!” *** Melesse Tadesse est Ethiopien, il a 45 ans, la poitrine toujours gonflée, la tête de grande taille et la morgue d’un premier ministre de république bananière. Nous travaillons ensemble à Boeing, des ingénieurs dans le même collectif. Il est venu aux Etats-Unis, il y a 20 ans, mais il parle anglais avec un accent aussi puissant que celui de l’Indien Apu, de Simpsons. Parmi les collègues, Melesse a une réputation de personne difficile. On s’envoient des blagues, un à l’autre, par e-mail. La politique de la compagne interdit formellement une pratique pareille : le courriel doit être utilisé seulement dans le but de résoudre les objectifs de travail. Melesse prend très au sérieux tous les règles de la compagnie. J’ai envoyé à ceux autour de moi une soi-disant conclusion d’une commission d’experts sur le sommeil au lieu de travail. Au „Subject” j’ai écrit: „Wake up!” Melesse m’a fait la morale: „Quelqu’un peut entendre que tu m’as vu en train de dormir” D’un ton impératif, il m’a demandé de ne plus lui envoyer par e-mail des choses pareilles. Quelques jours plus tard, j’ai récidivé, en lui envoyant un message introduit par un autre conseil mobilisateur: „Work hard!” C’était la narration d’un fait divers, avec un employé de bureau de Manhattan qui travaillait des longues heures, qui est mort d’une cause quelconque – infarctus ou blocage rénal – et qui est resté, tout raide, devant l’ordinateur, dérangé par personne, pour encore une bonne semaine. Cette fois-ci, Melesse m’a envoyé un reply: „S’il te plaît, arrête de m’envoyer des messages qui contreviennent au code étique de la compagnie!” Melesse gagne bien et il vit seul. Il est le propriétaire d’une maison, aux alentours de Los Angeles, maintenant avec des locataires. Il a donc tous les atouts pour qu’il soit soupçonné d’être riche. Pourtant, il est resté extrêmement économe. Sa voiture est une camionnette Toyota avec trois cent mille miles à bord. La peinture rouge de la carrosserie est tellement écaillée que le nom inscrit à l’arrière est devenu „Tyta”. Un jour, Melesse nous dit qu’en venant au boulot il a reçu un ticket pour excès de vitesse. Il roulait à 63 miles à l’heure. La vitesse limite sur l’autoroute qui lie Seattle de Everett est de 60 miles à l’heure, mais tout le monde sait qu’on donne des tickets à partir de 67 miles à l’heure. Melesse laisse entendre qu’il a reçu ce cadeau justement parce qu’il est Noir. Une semaine plus tard, Melesse a reçu de nouveau un ticket. Cette fois-ci, il a vu la voiture de police et il a eu le temps de ralentir. Il a continué sur la voie de coté, à 35 miles à l’heure. La voiture de police s’est plantée derrière lui, l’alarme et le gyrophare en fonction. Quand Melesse s’est arrêté, le policier lui a apprit que la vitesse minimale sur l’autoroute est de 40 miles à l’heure. Il lui a demandé s’il a un motif particulier pour rouler si lentement. Melesse lui a répondu dignement: “No comment”. Sans d’autres commentaires, le policier s’est mis à la tâche de lui remplir le formulaire d’un nouveau ticket. *** Une demie année plus tard, l’Ethiopien Melesse et moi, nous avons été transférés dans des collectifs de travail différents. Je suis devenu le collègue de Claude Howard, un Noir d’à peu près 40 ans, de grande taille, avec un anglais impeccable et un air distingué, de gradué de grande université. Claude me demande, inopinément, en roumain: “Ce mai faci?” (Comment vas-tu?) Je le félicite pour la prononciation et je lui demande s’il lui arrive d’avoir un ami roumain. Il me dit que sa femme est Roumaine. Ma première pensée, que je lui communique tout suite d’ailleurs, est qu’il a fait des études en Roumanie. Erreur. Il est né au Ghana, mais il a grandi et a fait ses études en Grande-Bretagne. Venu travailler aux Etats-Unis, il est tombé sur une Roumaine. Claude prononce d’autres mots en roumain. Parmi eux, deux utilisés par sa femme pour le cajoler: „încruntat” (quelqu’un avec les sourcils froncés) et „cîrcotaş” (grognon). Je pouffe de rire, et il me regarde avec l’air qu’il s’attendait à une réaction pareille. Je le soupçonne qu’il a fait son numéro avec d’autres Roumains. Claude s’y connaît en notre histoire aussi. C’était pendant les dernières élections de l’Iraq de Saddam. Gagnant : Saddam, à 100 % des votes. Claude a remarqué que c’était de la même manière que Ceauşescu gagnait les élections aussi, en Roumanie. Je lui demande s’il est jamais allé en Roumanie. “Non, j’ai pas eu l’occasion”, me dit-il. Je lui demande s’il pense y aller. Il me répond : “Moi, j’irais avec plaisir, mais ma femme n’en veut pas”. Je lui demande, pas tout à fait innocemment: „Pourquoi ta femme ne veut pas y aller?” Claude répond avec l’air légèrement exaspéré de n’importe quel mari qui parle d’une lubie de sa femme : “Je ne sais pas!” |
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