Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 9 • Montréal • 15.05.2005

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15 avril 2005

Chroniques d’une période d’élections

Le troisième président de la Roumanie post-communiste

par Mircea Ivanoiu (Brasov)


Le 12 décembre 2004, au deuxième tour de scrutin des présidentielles, Traian Basescu, 53 ans, leader du Parti Démocrate (social – démocrate) a été élu président de la Roumanie.

Une « surprise » de la démocratie, un résultat inattendu pour certains, notamment les fonctionnaires de l’Ambassade de Roumanie à Paris, qui avaient préparé et payé à l’avance (avec de l’argent public) le voyage et le séjour d’un reporter d’EuroNews à Bucarest, le jour des élections. Le soir-même de son arrivée, le reporter avait reçu les questions auxquelles M. Nastase aurait aimé répondre le lendemain 13 décembre à 10 heures du matin, en qualité de nouveau président de la Roumanie.

La lutte a été serrée et beaucoup plus dure qu’on ne pouvait l’imaginer. Les deux ou trois institutions désignées pour faire des sondages à la sortie (exit-poll) n’ont pas eu le courage de communiquer des résultats en faveur de Basescu ; ils ont préféré indiquer une égalité parfaite : 50%- 50%. Finalement, après le dépouillement complet des suffrages, sur un total de 10.008.314 votants, Basescu en a obtenu 5.126.794 (51.23% ) et Nastase 4.881.520 (48.77%). Basescu a gagné dans toutes les grandes villes, là où les gens sont mieux informés, avec des différences supérieures à 20% . Mais il a perdu à la campagne. Basescu a gagné dans les départements de l’Ouest de la Roumanie, en Transylvanie, mais il y a des exceptions surprises : pour lui ont voté deux grands départements de l’Est, au bord de la Mer Noire (Tulcea et Constanta), le département de Suceava (Bucovine du Sud) et trois départements du Sud des Carpates, avec des différences mineures (Arges, Gorj et Prahova).

Nastase a gagné dans les départements de l’Est (Moldavie), du Sud et du Sud-Est, et, ce qui est surprenant, dans les départements à large majorité hongroise, Harghita, Covasna, Mures, même Satu-Mare et Maramures. Son succès dans les départements hongrois s’explique par la recommandation ferme de leur leader, Marko Bela, qui avait commencé les négociations pour réaliser une majorité parlementaire avec le parti de Nastase avant la fin des élections. Cela a été sans doute une faute politique grave de l’équipe dirigeante de l’UDMR, surprise elle aussi par l’élection de Traian Basescu. Depuis 1996, ce parti de la minorité hongroise pratique une politique pragmatique et exclusivement favorable à son électorat. Mais cette fois ils ont trop prématurément négocié avec leur allié traditionnel, dans l’espoir de pouvoir occuper ainsi des positions gouvernementales et valoriser le programme du parti hongrois.

Même si l’on peut justifier les négociations du point de vue de l’efficacité politique, il est beaucoup plus difficile de justifier la recommandation de Marko Bela faite à son électorat en faveur de Nastase. D’ailleurs, le bon sens hongrois a prouvé qu’ils connaissent mieux leur intérêt que leurs leaders, car la présence aux urnes dans les départements où d’habitude le nombre de votants dépassait 70-80% a cette fois été la plus faible du pays.

Les accusations de fraude du premier tour ont sérieusement contribué à la réduction des illégalités, mais dans plusieurs départements (là où la mafia PSD était plus forte et placée au sommet de l’administration : Ilfov, Dâmbovita, Vrancea), les illégalités ont continué. On jouait la dernière carte, à tout ou rien. Ceux qui fraudaient savaient très bien qu’avec le succès de Nastase leurs “fautes” resteraient pour toujours impunies. Deux semaines avant, Basescu était assuré des intentions de vote de la majorité urbaine, des gens diplômés d’études supérieures ou du bac, de même que des jeunes entre 20 et 45-50 ans. Pour Nastase, c’étaient les suffrages de l’électorat de la campagne, moins éduqué et plus âgé.

Quelques jours avant le 12 décembre, la TVR 1 (télévision publique reçue dans tout le pays) a transmis un face à face, selon le modèle américain, entre Adrian Nastase et Traian Basescu. C’était un débat depuis longtemps demandé par Basescu et constamment esquivé par son adversaire. Les analystes politiques, pour la plupart, considèrent que, suite à cette confrontation directe, Basescu est monté de 2 à 5% dans les préférences de l’électorat. Il a réussi à convaincre surtout les indécis. Une bonne partie des téléspectateurs, ceux qui ne sont pas liés par des « raisons fortes » à un parti ou à l’autre, ont senti un message et une démarche plus sincère chez Basescu, ils l’ont senti plus proche de leurs problèmes et beaucoup plus dynamique.

Si on faisait le portait de chaque candidat, on pourrait mieux expliquer le résultat global du scrutin, de même que le partage des raisons sociales.

Nastase est publiquement perçu comme un arriviste, une personne qui appartenait sans doute à ce qu’on appelait “la réserve de cadres” de l’ancien parti communiste. Il a d’ailleurs épousé la fille de l’ancien ministre de l’agriculture de l’époque Ceausescu. Pendant un meeting électoral à Galati, Traian Basescu a affirmé d’une manière mémorable et concise que « ceux qui dirigent le pays à présent seraient devenus ministres d’Etat si le régime de Ceausescu avait pu se maintenir ». Lors de la campagne électorale l’image de Nastase a été en permanence associée à celle de Mircea Geoana, un ministre des Affaires étrangères à succès, agréé dans les cercles de la diplomatie européenne et américaine pour son anglais impeccable, mais fils d’un ancien général de la Sécuritate. De mon point de vue, Mircea Geoana, désigné pour être premier ministre du nouveau gouvernement PSD, maîtrise comme personne d’autre le talent de parler pour ne rien dire. Lors de la Convention PSD, tout le pays a pu apprécier ses qualités d’orateur adulant Nastase, d’une manière indécente, même pour la période communiste.

Nastase est une personne distante, infatuée, arrogante, qui parle parfaitement la langue de bois de la bureaucratie européenne. La faute, non innocente, de son cabinet a été la couverture systématique des grosses illégalités et fraudes économiques. Ils ont su salir et ensuite manipuler (soumettre au chantage) tous ceux qui se sentaient coupables.

Faire partie de l’administration, de la police, de la justice, supposait une condition essentielle : la fidélité au parti, toujours préférable à la compétence professionnelle et managériale. Par une manipulation occulte de l’argent public et divers chantages, les maires élus sur les listes d’autres formations politiques ont été transférés doucement dans les rangs du grand et puissant parti-Etat, surtout à la campagne. Même dans les domaines apparemment neutres de la vie sociale, comme par exemple l’enseignement, ils ont essayé et ont réussi à imposer membres et sympathisants PSD comme proviseurs et inspecteurs de l’Inspection Académique.

Les derniers mois de son mandat, Adrian Nastase a promis toute une série d’augmentations de revenus pour retraités, notamment agricoles, et plusieurs catégories de handicapés, une aide sociale pour les familles de jeunes faisant leur service militaire etc. Toutes ces promesses devraient être à la charge de l’administration suivante, à partir de janvier 2005. Il s’agissait en fait d’engagements irresponsables, sans support financier, qui deviennent des obligations budgétaires pour le gouvernement à venir.

D’ailleurs, au moment où il a reconnu sa défaite, il a affirmé que son électorat appartient à la partie « assistée » de la population, pendant que l’électorat de Basescu est celui qui n’a pas besoin de gestes de charité, mais seulement de chances (de chances correctes, dirais-je).

Les statistiques post-électorales ont prouvé que dans la population rrom (tzigane), 4 électeurs sur 5 ont voté pour Nastase.

Parmi ceux qui ont préféré Nastase on retrouve d’abord la clientèle politique, ensuite tous ceux qui, dans leur passé plus ou moins éloigné (avant 1990) ont quelque chose à cacher, quelque chose de sale, d’illégal, de honteux.

Basescu arrive lui aussi de notre passé communiste. Ancien commandant de navire de la marine commerciale, il a depuis toujours l’habitude de la responsabilité (à une autre échelle) et de la prise de décisions rapide.

Apparemment, durant ces 10-15 dernières années, il a mûri politiquement. Il a vite appris, il a dépassé ses maîtres, et, dans quelques situations, il s’est éloigné de ceux-ci dès qu’ils se sont montrés superficiels (Petre Roman).

Le mérite principal de Basescu est d’avoir, dans la lutte politique (la lutte pour le pouvoir proprement dit), fait référence à la morale. Les citoyens ont le sentiment qu’il s’agit aussi d’un défenseur des droits de ceux qui travaillent honnêtement et qui sont humiliés par les voleurs. Il s’agit aussi de la protection de ceux qui, bienveillants, sont méprisés par les imposteurs et les vauriens. D’après son discours on attend le retour des milliers de Roumains partis ailleurs, qui vont trouver dans leurs propre pays un climat favorable à la prospérité et à la normalité, le sentiment d’être « chez eux ».

Les chiffres sont significatifs pour l’impact de ce discours sur l’électorat roumain de l’étranger, surtout du Canada : seulement 64 sur 2 000 électeurs ont voté pour Nastase. Basescu manifeste une résistance physique et psychique tout à fait exceptionnelles, les deux s’étant renforcées ces 4 dernières années en tant que maire « minoritaire » de la capitale. Par nature il n’est pas complaisant, sa réplique est spontanée et directe. Ce manque de « diplomatie » pourrait être considéré comme un défaut dans les confrontations avec la bureaucratie européenne. Tout dépendra de la qualité de ses conseillers. Il nous reste l’espoir de voir à Cotroceni (le Palais présidentiel) autour du président, des personnalités pleines de bonnes intentions, capables de générosité et d’esprit de sacrifice. Il est tout aussi vrai que les fonctionnaires européens préfèrent traiter avec une personne pour laquelle les apparences sont secondaires et dont l’image doit être bâtie sur la réalité, même si parfois la réalité est triste et inconvenante.

Basescu provient du système. Cela signifie qu’il a beaucoup vu et qu’il connaît beaucoup, qu’il a assisté à l’ascension suspecte de ses actuels adversaires politiques. Il connaît bien les points faibles et les moyens par lesquels il doit intervenir. Tout le monde espère qu’il aura une attitude différente de celle d’Emil Constantinescu qui, pendant son mandat, a accordé des vacances de 4 ans aux représentants du pouvoir néo-communiste, une sorte de congé payé aux Caraïbes. Cette fois, la lutte politique visible et surtout invisible sera extrêmement dure, parce qu’il ne s’agit pas d’une simple alternance du pouvoir. Comme dans tout système mafieux, une grande quantité d’argent est en jeu, une bonne partie des gens impliqués jouent leur liberté et leur vie.

Une leçon instructive sur la démocratie postcommuniste, respect des lois et mœurs politiques, est offerte ces jours-ci par les négociations pour la constitution de la majorité parlementaire, spectacle peu compréhensible pour la plupart des témoins, avec des profondeurs insondables.

Deux risques majeurs pourraient interrompre la marche vers la civilisation occidentale et vers un autre système de valeurs :
- que le président cède, en reconnaissant qu’il ne peut plus continuer, ou, plus grave encore, qu’il abandonne la lutte sans nous en prévenir ;
- que le président élu n’arrive pas à réunir autour de lui un nombre suffisant de gens qui lui soient fidèles (syndrome Constantinescu), qu’il soit trahi par l’imposture des hauts et petits fonctionnaires, incapables de supporter un système honnête, évidemment moins permissif et peut-être trop «lent» pour «leur ascension sociale » par rapport au standard de la magouille.

La mise en oeuvre de la « démocratie » dans une situation où la vérité ne dépend pas que de la majorité sera notre risque majeur.

Cet article a été publié en janvier 2005, dans le bulletin no. 37 de l'Association Rhône-Roumanie.

création et réalisation par Cristian Nistor

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