Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 9 • Montréal • 15.05.2005

 

ARCHIVE

Mai 2005

La mauvaise réputation d'un penseur solitaire:

NICOLAS MACHIAVEL,
Le Prince

par Mircea Gheorghe

Le 3 mai, on devrait commémorer 536 ans de la naissance de Nicolas Machiavel. D'habitude on se souvient des gens qui ont marqué leur et notre histoire quand le calendrier nous indique une somme ronde d'années: 300, 400, 500. Pour Machiavel, la prochaine somme ronde, 600 ans, est un peu trop loin... Mieux vaut de ne pas reporter aux calendes grecques ce que l'on veut dire aujourd'hui à son sujet en pensant à son anniversaire! Parce que Machiavel est un personnage complexe, attachant et notamment actuel dans notre époque où autant de belles raisons (tolérance, démocratie, lutte contre le terroristes, libération, mondialisation etc.) sont utilisées pour camoufler toutes sortes de distorsions. Il est aussi, en quelque mesure, un personnage pathétique.

Le Prince, l'oeuvre qui lui a procuré une célébrité posthume, est un opuscule dédié à Laurent II de Médicis, petit-fils de Laurent le Magnifique. A l'époque de sa parution, cet opuscule devait être une sorte de bréviaire du pouvoir et de l'art de gouverner, adressé à un prince qui faisait ses premiers pas dans la vie politique. Mais l'ouvrage dépasse de loin les intentions pragmatiques de l'auteur et il est beaucoup plus qu'une exposition pédagogique, bornée aux circonstances particulières de l'Italie des premières décennies du XVIe siècle. Le Prince est en réalité un essai avant coureur de politologie, foisonnant d'idées, d'observations, de points de vue inédits, voire provocants, le fruit d'un examen attentif et réfléchi des mécanismes cachés où invisibles de la politique. Examen attentif et réfléchi, mais en même temps amer. Au moment d'entreprendre la rédaction, Machiavel avait déjà été témoin de nombreux événements troubles: la conjuration de la famille Pazzi contre Laurent le Magnifique suivie d'une répression atroce; la guerre de Florence alliée avec Milan et Naples contre Venise; le début des guerres d'Italie avec l'intervention du roi de France Charles VIII; la chute des Médicis, chassés de Florence; l'instauration d'un régime républicain rigoriste par les partisans du turbulent moine Savonarole, suivi de la restauration qui le conduisit à la potence; le gouvernement du gonfalonier Pietro Soderini, toujours menacé par l'intervention étrangère; les exploits militaires et les atrocités commises par César Borgia en Italie centrale, avec l'appui du pape Alexandre VI, son père; l'évincement des Français d'Italie et, enfin, le retour des Médicis à Florence avec le concours des armées espagnoles... Cette série de complots, de guerres, d'émeutes, de répressions à l'intérieur d'une période qui dépasse à peine 30 ans, n'est pas favorable à la naissance d'une vision sereine et abstraite de la vie politique et de ses personnages.

Machiavel est l'homme de son temps. Il a vécu la plupart de ces événements, et a été lui-même plusieurs fois dans l'oeil du cyclone. Le retour au pouvoir des Médicis l'oblige à se retirer et à mener une existence terne et mesquine dans sa propriété près de San Casciano. Et si, en sa qualité de haut fonctionnaire de la chancellerie florentine, il a côtoyé les grands du moment, un César Borgia, un Alexandre VI, un Pietro Soderini ou un Jules de Médicis, il rêve maintenant, tout en jouant aux cartes à l'auberge et en se disputant sans fin avec ses voisins, à ce monde perdu où se tisse l'Histoire. Le Prince sera la réponse de l'homme rejeté, la preuve que sa disgrâce n'est pas méritée et que sa compétence en politique lui donne le privilège d'être au-dessus des querelles de partis et de clans.

Publié en 1531, quatre ans après la mort de l'auteur, l'ouvrage a eu autant d'admirateurs que de détracteurs et a valu à Machiavel une célébrité qui, même aujourd'hui, reste encore intacte. Il examine la nature des États, la manière de conquérir le pouvoir, les moyens à utiliser pour préserver ce pouvoir, les principes d'organisation militaire d'un État, la conduite des princes - le tout, détaillé, basé sur l'histoire ancienne et moderne, et développé dans un style objectif, neutre et froid.

Pour le lecteur de nos jours, l'intérêt de ce petit chef-d'oeuvre d'une centaine de pages est de voir comment les enjeux du pouvoir politique, tels que compris et décrits, il y plus de 450 ans, par un bon connaisseur de l'antiquité gréco romaine et de l'histoire de l'Italie de son temps ont été confirmés, amendés ou infirmés par l'histoire moderne et contemporaine.
Il est à remarquer que la raison pour laquelle les uns admirent et les autres dénigrent Le Prince est exactement la même dans les deux cas: à savoir, la description et l'analyse sans équivoque du pouvoir politique, sous le seul angle de l'efficacité. Machiavel est, par conséquent, considéré tantôt comme un penseur cynique au service des puissants, tantôt comme un théoricien du pragmatisme politique sans scrupules, tantôt comme un critique dissimulé qui a mis le pouvoir politique dans sa lumière réelle, désacralisée, dépouillée de la démagogie caractéristique des leaders.


Les conseils de Machiavel, susceptibles de donner raison aux tenants du cynisme et également à ceux de la lucidité visionnaire sont légion. Par exemple, lorsqu'un prince veut posséder en toute quiétude un État qui se situe à l'intérieur d'un même pays géographique, (voir la soumission par les rois français de la Bretagne ou de la Gascogne) "il suffit d'avoir éteint la race du prince qui en était le maître". Tous les leaders des révolutions politiques européennes ultérieures, depuis Cromwell jusqu'à Lénine, ont appliqué, consciemment ou non, cette "recommandation".

Les peuples sont "naturellement" inconstants, soutient Machiavel dans un autre contexte, et "s'il est aisé de les persuader de quelque chose, il est difficile de les affermir dans cette persuasion". L'ancien secrétaire de la chancellerie florentine est loin de soupçonner que l'on puisse concevoir le "contrat social" de Hobbes ou de Rousseau. Ce qui compte à ses yeux, c'est que le prince reste le maître de son État à n'importe quel prix. Même par la force: "Il faut donc que les choses soient disposées de manière que lorsqu'ils ne croient plus, on puisse les faire croire par force". Encore une fois l'histoire ultérieure confirme les dires de Machiavel: Calvin s'emparant de Genève, après avoir combattu l'inquisition catholique, n'a-t-il pas lui-même organisé une autre "inquisition" afin d'étouffer toute opposition à la Reforme? Et les régimes totalitaires ne pratiquent-ils pas systématiquement, eux aussi, cette politique de "faire croire par la force?"

Machiavel est probablement l'un des premiers théoriciens de la colonisation des territoires occupés comme outil de consolidation du pouvoir. L'antiquité gréco-romaine lui fournissait en cela d'illustres exemples de succès. Le Prince, écrit à la veille de la conquête des empires aztèque et inca par les Espagnols, fut un lointain présage de l'instauration des États hispanophones.

Plus récemment les conflits inter-ethniques dans des pays comme l'ancienne Yougoslavie ou l'ex-URSS ont eu également pour cause, parmi bien d'autres, cette lointaine politique de colonisation ethnique à laquelle un Staline, ou un Tito se sont adonnés il y a quelques décennies pour consolider leur pouvoir sur des peuples et des territoires conquis.

Il y a plusieurs façons d'arriver au pouvoir et Machiavel ne s'embrouille pas dans des nuances. Le pouvoir peut être conquis même en usant de scélératesses. Le conseil qu'il formule pour un prince, scélérat à l'occasion, le place à l'opposé de toute la pensée philosophique et morale qui a fait tradition jusqu'à nos jours: "(...) il est à observer, dit Machiavel avec une tranquillité crispée, que celui qui usurpe un État doit déterminer et exécuter tout d'un coup toutes les cruautés qu'il doit commettre, pour qu'il n'ait pas à y revenir tous les jours et qu'il puisse, en évitant de les renouveler, rassurer les esprits et les gagner par des bienfaits."

On a reproché à Machiavel l'admiration qu'il vouait à César Borgia, proposé comme le modèle du prince sachant utiliser avec habileté toute une panoplie de moyens peu orthodoxes pour atteindre ses objectifs. Mais la raison de cette admiration apparaît clairement dans le dernier chapitre du Prince, là où, pour une fois, le style de Machiavel s'échauffe dans une plaidoirie passionnée en faveur de l'unité italienne, la seule issue pour défendre l'Italie "de la cruauté et de l'insolence des barbares". César Borgia lui paraissait un prince providentiel, capable de réaliser cette unité. Bien avant Carlyle ou Nietzsche, Machiavel pensait que l'histoire, la grande histoire est l'oeuvre des individualités fortes qui, au service d'une grande cause, osent défier et bousculer toutes les valeurs morales communément acceptées.

Le rapport suggéré par Machiavel entre la politique et la morale de son temps a fait couler beaucoup d'encre et témoigne d'un esprit vraiment très libre et très dialectique. Selon lui, il est irréaliste d'imaginer qu'un prince doive absolument réunir dans sa personne tout un ensemble de qualités. D'autant plus qu'en politique, il arrive parfois que certains défauts soient plus utiles que les meilleures qualités. La cruauté de César Borgia, par exemple, a rétabli l'ordre et l'unité dans la Romagne. Autre exemple, la loyauté et le respect des promesses sont deux vertus sans une valeur propre. Ce sont les conséquences qui décident s'il s'agit des qualités ou des défauts: "Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible et que les raisons qui l'ont déterminé à promettre n'existent plus". Et quelques lignes plus bas, avec une ironie très fine qui tombe bien à l'adresse des politiciens de tous les pays et de tous les temps: "Et d'ailleurs, écrit-il, un prince peut-il manquer de raisons légitimes pour justifier l'inexécution de ce qu'il a promis?" Enfin, l'avarice est préférable à la générosité parce que le prince avare n'a pas besoin de surcharger son peuple d'impôts supplémentaires et qu'il se réserve, de ce fait, les moyens pour réaliser de grands projets. Ce fut le cas du pape Jules II et du roi d'Espagne.

Ces exemples conduisent Machiavel à une courte synthèse qui exprime très bien sa manière désinvolte de concevoir la relation entre la politique et la morale ordinaire, en courant même le risque d'être perçu comme irrespectueux envers la religion, point de référence cardinal, intouchable dans l'Italie du XVIe siècle: "On doit bien comprendre qu'il n'est pas possible à un prince, et surtout à un prince nouveau, d'observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés des gens de bien, et qu'il est souvent obligé, pour maintenir l'État, d'agir contre l'humanité, contre la charité, contre la religion même.(...) il faut, comme je l'ai dit, que tant qu'il le peut, il ne s'écarte pas de la voie du bien, mais qu'au besoin il sache entrer dans celle du mal".

Tant qu'il le peut... On comprend bien que Machiavel n'est pas le partisan d'un gouvernement brutal et anti-moral mais d'un gouvernement flexible, opportuniste, toujours prêt à faire usage de bons comme de mauvais moyens selon la nécessité dictée par son objectif principal, à savoir la stabilité politique. Parce que, somme toute, ce qui hante Machiavel, c'est l'instabilité politique des États italiens; et ce qu'il veut enseigner à son prince, c'est l'art d'assurer la paix interne et l'indépendance externe. Le côté positif de la pensée de Machiavel n'est donc pas à négliger. Il prend de plus en plus d'importance dans les dernières pages du livre.
Le prince doit se faire une solide réputation en encourageant les talents, en usant d'habileté dans la conclusion d'alliances opportunes, en choisissant soigneusement ses conseillers et ses secrétaires, et en ayant la sagesse d'éviter les flatteries démesurées. Et l'ouvrage se termine par un vibrant appel adressé au jeune Laurent de Médicis, afin que celui-ci se charge de refaire la grandeur de l'Italie: "Que votre illustre maison prenne donc sur elle ce noble fardeau avec ce courage et cet espoir du succès qu'inspire une entreprise juste et légitime; que sous sa bannière, la commune patrie ressaisisse son ancienne splendeur (...)"

Le Prince fut achevé en 1513 et d'abord dédié à Jules de Médicis, dans l'espoir de rentrer dans les bonnes grâces des maîtres de Florence. Après de vaines attentes et à la suite de la mort de Jules en 1516, Machiavel change de dédicataire et s'adresse, plein d'espoir, à Laurent II. Le hasard voulut que celui-ci, au même moment, reçoive en cadeau une paire de chiens de chasse. Quelques années plus tard, l'auteur du Prince, toujours méconnu se plaignit dans une autre lettre de l'indifférence du prince réel; en vérité, le jeune Médicis n'avait pas accordé la moindre attention au livre, il ne s'était pas même donné la peine de l'ouvrir. Mais il avait bien apprécié les chiens...

19 avril

Ottawa

Et in Ottawa ego

You did it well!

par Felicia Mihali

 Au mois d’avril j’ai été invitée au Festival International des Ecrivains d’Ottawa : une expérience qui m’a fait terriblement peur et qui, jusqu'à la fin, m’a procuré beaucoup de plaisir. J’ai partagé la soirée avec Patrick Watson, écrivain et vedette de la télévision canadienne, et Ludwig Laher, écrivain autrichien et président du Conseil Européen des Artistes. Quant à moi, il m’est encore difficile de répondre quel pays et quelle identité représentais-je pour de bon. Née en Roumanie, où j’ai publié deux romans, je me suis établie depuis l’an 2000 au Québec. Jusqu’à date, mes deux romans publiés chez XYZ Editeur sont des traductions de deux livres publiés en roumain. Qui suis-je donc ?

Selon le nombre des questions qui m’ont été adressées, je pense que le public aussi en était très intéressé. Mon affirmation que j’ai choisi le français comme langue d’écriture et que mes sujets dorénavant n’ont pas beaucoup à faire avec la Roumanie a été plutôt mal reçu. A la fin, une jeune femme est venue même me lancer un message : - Do not abandon your language. Je me demande encore pourquoi le changement de langue est vu comme une grave trahison, tant que la langue de l’écriture n’est jamais notre langue maternelle. Elle est plutôt un code secret qui ouvre la porte vers un royaume parallèle à notre vie réelle.

Malheureusement, mon anglais précaire faisait que je sois incapable de bien me défendre ; j’avais même l’impression que j’ai l’air d’un enfant stupide qui bégaie encore. Mettre les verbes à leur bonne place était si accablante que je perdais le fil des idées et j’arrivais quelque part d’autre. Je ne doute que j’ai dit des choses qu’autrement je n’aurais pas dit. C’était pour la première fois que je sortais dans le milieu anglophone et pour la première fois que je prenais le courage de tenir plus de deux phrases en anglais. Les gens étaient si émus par mon effort que même le barman m’a dit à la fin : - You did it well ! De plus, j’étais dans une mauvaise position, tant que mes livres n’ont pas été traduits en anglais, et donc personne n’avait jamais entendu parler de moi. En parlant de mes livres, j’ai même eu l’impression de dépasser les normes de la modestie. Alors que Patrick et Ludwig lisaient des fragments de leurs œuvres, moi je parlais du long processus de traduction.

Malgré tout, par le coté féminin et par mon expérience tourmentée, je me suis sentie plus au centre de l’attention que si j’avais parlé parfaitement anglais. Les gens parlaient même de l’exotisme, ce qui dans ce cas-ci n’est pas un compliment enviable pour un écrivain.

Au-delà du coté linguistique, on se demande quelle est la place des gens comme moi.
Si l’on attend de nous de faire le lien entre les deux solitudes, on oublie la solitude qui nous caractérise. On oublie notre mal de nous retrouver en terre étrangère, le mal d’enfoncer ses racines et de bâtir son identité. On oublie la solitude dans lequel nous enferme notre accent.

Le festival a eu une double importance pour moi : sortir de la solitude humaine et linguistique. Cette première rencontre avec un autre publique et une autre sensibilité a été un premier pas vers l’acceptation de mon identité telle qu’elle est : en cours de travail. Je commence à vivre avec mes complexes, avec mes imperfections, mais avec mes achèvements aussi. Les gens sont des juges moins sévères qu’on ne le pense. Ils ont accepté même de me voir demander de l’aide à mon voisin Patrick Watson, qui parle très bien français.
A la fin, je vais lui mettre encore une question :
- Monsieur Watson, comment dites-vous en anglais : A la prochaine ?

création et réalisation par Cristian Nistor

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