Magazine mensuel de dialogue culturel Depuis 2001 • No 8 • Montréal • 15.04.2005

 

ARCHIVE

Jusqu’au 14 mai, au Théâtre Prospero

Chronique

La Compagnie Theodor Cristian Popescu présente

Visage de feu - nouvelle poétique de la violence

par Felicia Mihali

La Compagnie Theodor Cristian Popescu fait son début dans le monde théâtral montréalais avec Visage de feu : le spectacle, de l’Allemand Marius von Mayenburg, est une démarche aussi courageuse que l’apparition d’une nouvelle compagnie théâtrale sur un marché qui en souffre d’inflation. Cependant, dans ce cas-ci, on n’est pas devant un véritable début. Il ne faut pas oublier que Theodor Cristian Popescu a été aussi l’initiateur de la Compagne 777, laquelle, en sa Roumanie natale, était cotée parmi les meilleures. Souhaitons-lui qu’à Montréal, sa démarche jouisse de la même réputation.

Visage de feu, tel que vous pouvez le voir jusqu’au 14 avril dans la grande salle du Théâtre Prospero, est un spectacle inquiétant qui tourne en cauchemar la normalité de la vie quotidienne et les relations familiales. Le metteur en scène est un maître en l’art de découvrir la subversion dans les gestes menus, de mettre en évidence et de pousser à leurs limites extrêmes les dialogues les plus anodins. Ce qui a été toujours le plus fort dans ses mises en scènes précédentes, est l’art de choisir les pièces et les auteurs les plus troublants ; Medoff, Kushner, Srbljanovic, Crimp. Originaire de cette Roumanie aux carrefours des langues et des cultures, ses spectacles mettaient au centre un monde déchiré, des personnages au bord du gouffre, des réalités tragiques d’où l’homme ne peut pas sortir indemne.

Visage de feu n’en fait pas exception. Après l’Angleterre de Crimp ou l’Amérique de Kushner, Teodor Cristian Popescu se dirige maintenant vers l’Allemagne, qui a vécu de sa façon à elle la chute du communisme : la réunification des deux pays soeurs et les problèmes engendrés par ce processus sont encore mal connus par le reste du monde qui se limite encore à assimiler l’Allemagne aux camps nazis. Les réactions éveillées par le film La Chute, avec Bruno Ganz dans le rôle de Hitler, sont éloquentes pour la méconnaissance de cette sensibilité allemande et par notre incapacité de remettre l’histoire en discussion. Theodor Cristian Popescu a choisi une pièce qui parle de cette société prospère mais rongée en profondeur par des incompatibilités profondes, par une haine provoquée par l’incapacité de s’aimer. La pièce du jeune auteur von Mayenburg décrit cette atmosphère stérile au sein des familles moyennes, des couples en perte de repères et d’affection. Au centre de Visage de feu, il y a une famille dysfonctionnelle: un père toujours en train de feuilleter des journaux qui ne racontent que des crimes : une mère passée de la trentaine qui voit sa beauté s’effacer, et qui lutte inutilement contre la décrépitude de son corps, incapable d’attirer le regard de ses proches sans provoquer le dégoût : Kurt, le garçon, qui soufre d’un malaise inconnu, le mal d’un siècle en train de s’achever obscurément : Olga, la sœur, entraînée dans ce gouffre de la subversion par son frère, le seul avec lequel elle partage ses angoisses et ses plaisirs. Les parents sont les issus d’une génération qui porte le malaise d’être les héritiers de ceux qui ont fait ou qui ont vécu la deuxième guerre. Ils jouissent d’une prospérité qui les met mal à l’aise par rapport aux souffrances, à la famine et à l’humiliation subies par leurs parents. De leur côté, les deux enfants sont les émissaires d’une jeunesse en manque d’idéaux, d’une époque caractérisée par une souffrance diffuse et un mépris généralisé. Ils sont les enfants des parents qui n’ont ni fautes ni mérites. Alors que les géniteurs ne veulent que d’un peu de paix avec eux-mêmes et avec leurs enfants, les jeunes veulent faire table rase de la société. Que le feu purificateur brûle les bâtiments avec les gens dedans ! Que tout soit détruit à la base, rasé de la terre!

Ce spectacle vient peu après la première du spectacle Une adoration, de Nancy Huston, mis en scène par Lorraine Pintal au Théâtre du Nouveau Monde. Là encore, on avait deux jeunes gens, frère et sœur, qui se révoltent contre leur mère et qui s’infligent des souffrances corporelles afin d’endurer l’incompatibilité avec leur génitrice. Selon la récurrence de ce thème dans la littérature contemporaine, il semble que nous vivons une époque où les enfants coupent violemment les ponts qui les réunissent à la famille.

Le succès de ce spectacle, dont le décor se réduit à presque rien, est dû à sa distribution. Amélie Bonenfant joue parfaitement une jeune Olga partagée entre l’innocence de l’enfance et la folie engendrée par l’éveil de la sexualité, par le conflit avec la mère génératrice dont la ruine corporelle lui évoque déjà son avenir. Elle déteste la mère en détestant le corps de la mère. Eric Paulhus, dans le rôle de Kurt, incarne ce jeune pyromane qui rêve de se métamorphoser en salamandre pour qu’il brûle le monde avec le feu de ses narines. Le jeune acteur est extraordinaire dans cette attitude haineuse sans raison, innocent et coupable en même temps, qui rêve d’une revanche universelle, mais qui vit emprisonné dans la cage familiale, esclave de l’ordre imposé par la police. Simon Boudreault joue le père, absent et apathique, que seulement les drames lui font tourner la tête vers sa famille. Philippe Thibaudeau, dans le rôle de Paul, est le jeune amoureux à l’opposé des deux enfants, préoccupé uniquement par sa moto, et qui prend à deux mains les avantages de cette société prospère sans inquiétudes inutiles. Il est le type que toute mère de famille désire comme beau-fils.

J’ai laissé à la fin Cristina Toma dans le rôle de la mère, car, dans ce spectacle, elle est le personnage le plus complexe, qui joue, tour à tour, la détresse et l’affection, le contentement et le malheur. Cristina Toma est une actrice protéiforme qui change d’un personnage à l’autre comme une boule d’argile. Selon la nature intime de ses protagonistes, elle sait être jeune ou vielle, laide ou belle. Dans ce personnage qui lutte contre les affres de la vieillesse, toujours en quête d’affection comme dernier bastion contre la déchéance, Cristina évoque la corporalité de la Déesse de Willendorf. Elle entre parfaitement dans la peau de cette mère qui exhibe nonchalamment sa nudité, ses rotondités qui rappellent aux enfants le souvenir immémorial de leur propre mis au monde.

Visage de feu est une histoire de sang et de feu, de lumière et d’ombre, parfaitement illustrée par l’éclairage savant de Marc Parent. La scène évoque plus une scène de danse : le décor nu laisse les personnages en proie de leur tribulation dans cette cage trop étroite de la famille, de leur va-et-vient au cours des scènes aussi brèves que les séquences d’un film.

Du 26 avril au 14 mai 2005, au Théâtre Prospero
La Compagnie Theodor Cristian Popescu en codiffusion avec
Le Groupe de la Veillée présente

Communiqué de presse

"Les hommes sont un matériau facilement inflammable"

Visage de feu, de Marius von Mayenburg

Mise en scène : Theodor Cristian Popescu

Après Histoires de famille, Theodor Cristian Popescu signe la mise en scène de Visage de feu de Marius von Mayenburg qui sera présenté sur la scène principale du théâtre Prospero du 26 avril au 14 mai 2005. Cette pièce choc du nouveau théâtre allemand est construite autour de 94 scènes courtes et denses, dont l'écriture elliptique oscille entre violence et poésie. Visage de feu nous parle du chaos du monde à travers le drame d'une famille moyenne. Mayenburg sait aussi, mieux que nul autre, traduire et évoquer le chaos intérieur de la jeunesse, conséquence de l'érosion de l'autorité parentale. Cette tragédie moderne a été créée pour la première fois à Munich en 1998 quand l'auteur n'avait que 26 ans. Depuis, Visage de feu a été monté dans plus de 30 pays. La compagnie Theodor Cristian Popescu nous l'offre en première québécoise et canadienne. Deuxième spectacle de Popescu à Montréal, premier spectacle réalisé sous l'égide de la compagnie qui porte son nom, Visage de feu devrait littéralement incendier cette fin de saison 2004-2005 !

Kurt lit Héraclite, bricole des bombes et aime Olga, sa sœur. Quand celle-ci se laisse séduire par Paul, plus âgé, et sa moto, il commence à mettre le feu dans le voisinage. Affectueux, mais désemparés, les parents tâchent de lutter contre l'isolement volontaire toujours plus grand des enfants, jusqu'à ce que la situation s'enflamme.

Kurt lit le journal et quant ici et là il est question d'une maison qui brûle à l'étranger, d'une forêt en flammes, d'un camion-citerne qui explose dans des nuages de feu, il dit tranquillement : " je sais faire mieux". Sur le crâne il a les cheveux brûlés, son visage est une plaie ouverte et quand il mange on ne voit que les chicots morts de sa bouche, il a la langue complètement brûlée, il boit de l'alcool à brûler et il dit :"je suis le cracheur de feu, je suis le premier homme, je vous apporte le feu ". Marius von Mayenburg, écrits pour le programme de Visage de feu (Feuergesicht) créé en Allemagne par Thomas Ostermeier en 1999.

 

Distribution
Le rôle de Kurt est interprété par Eric Paulhus. Cette année, Éric Paulhus était finaliste pour le Masque du meilleur rôle de soutien. Rappelons qu'en 2003 il était finaliste pour le Masque de la révélation. Le rôle de sa sœur Olga est interprété par Amélie Bonenfant qui était de la distribution de Betty à la plage à La Licorne. Les parents sont joués par Cristina Toma, remarquée dans Histoires de famille, et par Simon Boudreault dont a pu apprécier les talents notamment dans La Savetière prodigieuse au TNM. Le rôle de Paul est défendu par Philippe Thibodeau qu'on a pu voir dans Gestion de la ressource humaine à la Salle Fred-Barry. Les costumes ont été conçus par Magalie Amyot qui a signé notamment Cornemuse et Hippocampe. Les lumières sont de Marc Parent qui crée des éclairages depuis vingt ans et a travaillé avec José Navas et Daniel Léveillé.

 

Marius von Mayenburg
Marius von Mayenburg est né en 1972 à Munich. Il étudie à l’Académie des Beaux-Arts de Berlin. Pour Visage de feu, il obtient en 1998 le prestigieux prix Kleist et le Prix de la Fondation des auteurs de Francfort. Il est conseiller artistique de Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin, qui a créé non seulement Visage de feu mais également Parasites, pièce écrite en 2001.

 

Theodor Cristian Popescu
En décembre 1989, au moment de la chute du régime communiste roumain, Theodor Cristian Popescu a 21 ans et étudie la mise en scène à l’Université nationale de théâtre et de film de Bucarest. Puis il travaille comme metteur en scène au Théâtre National de Targu Mures et fonde la Compagnie 777 dédiée à la création et à la nouvelle dramaturgie. Il traverse l'océan et obtient une maîtrise en mise en scène à l’Université du Montana avant de s'établir à Montréal en juin 2003. Son début montréalais se fait en octobre 2004, à la salle intime du Prospero, avec Histoires de famille de Biljana Srbljanovic. Tout récemment, il fondait la Compagnie Theodor Cristian Popescu qui assure la production de Visage de feu.


DU 12 AVRIL AU 7 MAI 2005, au Théâtre du Nouveau Monde

Chronique

Une adoration
L’histoire d’un procès sans verdict

par Felicia Mihali

Les romanciers ont deux grands rêves. Le premier est de voir leurs œuvres écrites mutées dans un espace hypothétiquement réel, comme celui créé par le théâtre ou par le cinéma. On rêve de cette permutation du texte, avec ses règles de lecture et de réception, dans un milieu qui permet de voir et d’entendre ce qui est uniquement narré. Avoir accès simultanément à ce qui est conçu à être dévoilé en diachronie, voilà la chance d’un livre de s’épanouir à tous les niveaux.

Nancy Huston voit son rêve réalisé par le travail de Lorraine Pintal qui adapte pour la scène du Théâtre du Nouveau Monde son roman Une adoration : une intéressante histoire qui s’achève par une grande réussite.

 

Le spectacle se déploie sous la forme d’un procès. Dans une salle ombrageuse aux parois moisis, on accuse le tueur inconnu de Cosmo, acteur surdoué, trouvé mort, un couteau enfoncé dans son ventre. Morts ou vivants, ceux qui l’ont connu sont ici pour en témoigner. Il y a André, le père suicidaire, profondément malheureux dans la prison du mariage, prison qui lui coupe les liens avec le monde; il y a la mère Josette, une vielle dame hargneuse, décidée de défendre les autres contre eux-mêmes coûte que coûte. Il y aussi les deux enfants d’Elke, Fiona et Frank, deux adolescents rebelles qui ont leur vie à eux après la fuite du père. Il y a aussi, Elke, la petite serveuse de campagne, prête à affronter toutes les préjugés à la défense de son amour pour Cosmo. Et puis, il y a Cosmo, ce grand enfant qui reçoit tout de la même passion, et qui prend à deux mains le bonheur comme le malheur.

 

Personnage très bien définit par Emmanuel Bilodeau, Cosmo est un summum de contradictions. Porteur d’un héritage complexe, il est en petit – comme le dit lui-même – une image de la France. Avec son double prénom évoquant de Gaule et Pétain, Cosmo incarne non seulement les contradictions de sa famille, mais celles d’une société qui n’a pas totalement réglé les comptes du passé. Cosmo n’est pas un séducteur, bien que toutes les femmes l’aiment. Malade, tourmenté d’amour pour son demi-frère Jonas, il traîne sa vie de ville en ville, de scène en scène jusqu’au moment où tout s’effondre : une tumeur maligne lui supprime la capacité de s’exprimer en mot.

Ce procès n’est pas le procès d’un crime, car jusqu’à la fin il n’y a pas de verdict. Ils sont ici pour parler d’une histoire de vie et de passion, et de la défendre devant un juge suprême. Pour les protagonistes de cette ancienne histoire, la punition est la vieillesse, le châtiment qui nous guette tous.

 

Cette malaise du vieillissement m’est venu à l’esprit quelques fois durant le spectacle. Mais après avoir entendu l’auteur parler à Tout le monde en parle, cela est devenu beaucoup plus claire. Nancy Huston a reconnu sa préoccupation pour la métamorphose du corps, celle qui change notre perception du monde en même temps que les autres changent de perception à notre égard. Cosmo se révèle plutôt être un esprit tourmenté par la déchéance de son corps malade, par la peur de ce qu’il deviendra sous peu sous les affres de sa tumeur. La salle du procès n’est qu’un tombeau, ouvert aux revenants qui parlent tous de ce que la vie à de meilleur, l’amour et la jeunesse. Tout s’effondre avec la maladie de Cosmo, la maladie qui réduit le corps en débris. Cosmo ne me semble pas le porteur d’un message christique – suggestion faite par Nancy Huston dans le cahier programme. Il est plutôt le porteur d’un bonheur païen, voué au corps et à la lumière. Elke, sensuellement incarnée par Macha Limonchik, tue Cosmo afin de lui épargner la déchéance, de garder intacte son amour, et de conserver le souvenir d’un être beau et intègre. Dans ce tombeau qui enferme les morts et les vivants, Elke reste ouverte et chaude comme un jour d’été. Rien ne la fait sombrer et même la morte de Cosmo n’est qu’un simple geste du grand cycle cosmique. Pour elle, Cosmo est entré dans le cosmos.

 

***

J’ai laissé à la fin le deuxième rêve des romanciers : exister pour de bon dans la vie de ses personnages. Dans le spectacle Une adoration, Lorraine Pintal met Nancy Huston à côté de ses héros: ensemble, ils dévoilent leurs secrets à jour devant le grand juge et Dieu suprême, le lecteur. Elle apparaît sur scène à l’intermédiaire de la séduisante Marie Tifo. Douce et impitoyable à la fois, elle assiste au procès sans intervenir, elle se laisse même rudoyée par ses personnages. Ce n’est pas facile d’être auteur! Le créateur affronte les passages difficiles de la même malaise que le lecteur. Cette présence autoritaire et élégante sur scène nous facilite l’accès à l’œuvre de Nancy Huston ; Marie Tifo approche le publique, elle le cherche munie d’une lanterne. A coté de ses personnages, ils bravent tous l’auditoire. Ils s’adressent à cette instance suprême, juge-publique, prêts à défendre leur passion et leurs péchés.

 

Avec : Macha Limonchik, Emmanuel Bilodeau, Marie-Ève Pelletier, Marie Tifo, Louise Turcot, Pierre Collin, Charles-Ètienne Marchand, Benoît McGinnis, Dany Michaud.


DU 12 AVRIL AU 7 MAI 2005, au Théâtre du Nouveau Monde

Communiqué de presse

Une adoration, de Nancy Huston,

Adaptation et mise en scène : Lorraine Pintal
Avec : Emmanuel Bilodeau et Mascha Limonchik

L'événement paraît incontournable : l'univers insolite et viscéral,dense et sensuel de la romancière Nancy Huston, l'une des voix les plus fortes de la littérature contemporaine1, s'incarne sur la scène du TNM!

En adaptant son plus récent roman, la directrice artistique et metteur en scène Lorraine Pintal donne vie aux habitants tourmentés d'un petit hameau reculé, secoué par un meurtre inexpliqué. Histoire d'amour à plusieurs voix !

« Les histoires n'existent pas en elles-mêmes, c'est nous qui les construisons, les chérissons. Seules les histoires sont susceptibles de transformer le chaos de nos vies en destinée. » ELKE

VIE D'ARTISTE Autour de la figure complexe de Cosmo, comédien charismatique et adulé, assassiné dans des circonstances étranges, un chassé-croisé de déclarations passionnées, d'affirmations intempestives et de confessions déchirantes déstabilise une communauté en proie à ses propres fantômes. Sont convoqués à ce singulier procès : Elke, l'amante trop aimante de Cosmo, ses enfants rebelles, Fiona et Frank, la mère et le père de l'acteur, Josette et André, puis l'auteur, alter ego de la romancière, qui aura sans aucun doute le dernier mot. Au terme des dépositions, chacun aura révélé ses liens, même insoupçonnés, avec l'histoire de tous.

 

DON DE VIE Romancière et essayiste, enseignante et traductrice — notamment de ses propres livres —, Nancy Huston, née en 1953 à Calgary, vit en France — à Paris et dans le Berry — depuis 1973, après avoir fait des études littéraires sur la côte est américaine… Façonnée par

de multiples cultures, urbaine fascinée par la ruralité, expatriée accueillie en France, elle ne cesse, dans ses oeuvres, de traquer les sources complexes de l'identité. Comme plusieurs de ses précédents romans, Une adoration emprunte le mode d'une partition musicale, polyphonique, pour plonger dans des thèmes dérangeants, voire tabous. La procréation confronte la création artistique, les manifestations du corps déboulonnent les convenances sociales, la vie provoque et côtoie la mort. Et la magie de son imaginaire insolite, la vision poétique de la romancière s'insinue fortement en nous.

 

SIGNES DE VIE La tentation était forte pour Lorraine Pintal de porter à la scène cette oeuvre littéraire percutante, casse-tête où chaque personnage vient témoigner de son morceau de vérité, éclairant la mort mais surtout la vie du comédien Cosmo! Pour rendre tangible l'étrangeté du récit en déconstruction de la romancière, elle s'est entourée d'une extraordinaire équipe de créateurs. La scénographe Danièle Lévesque a imaginé un lieu métaphorique avec ancrage réaliste, référence au tribunal ouvert sur la réalité du village. Un savant dosage de teintes tout en nuances répond à celles des costumes créés par Marc Senécal. Le concepteur visuel Axel Morgenthaler, innovateur fort apprécié au Québec et

à l'étranger, signe les éclairages. Et le réputé compositeur de musique électroacoustique Robert Normandeau assure la conception musicale.

 

SOUFFLE DE VIE Dans le rôle de l'acteur Cosmo, enfantin, joueur et souffrant à la fois, on retrouve avec bonheur Emmanuel Bilodeau, artiste au charisme envoûtant. L'intense Macha Limonchik donne corps et voix à Elke, mère et femme amoureuse. Le personnage de l'Auteur revient à Marie Tifo, forte et fragile. Pierre Collin et Louise Turcot incarnent le couple mal assorti des parents de Cosmo, tandis que Marie-Ève Pelletier et Benoît McGinnis jouent avec l'impétuosité de la jeunesse les enfants de Elke. Dany Michaud (Kacim) et le violoniste Charles-Étienne Marchand (Jonas) complètent la distribution. Outre les quatre créateurs nommés plus haut, l'équipe de conception comprend Patricia Ruel aux accessoires, Jacques-Lee Pelletier aux maquillages, Estelle Clareton aux mouvements et Pierre Desjardins aux projections. Claude Lemelin agit comme assistant à la mise en scène et régisseur.

 

COMME LE DIT SI BIEN L'AUTEUR EN OUVERTURE DE PIÈCE, EN S'ADRESSANT AUX SPECTATEURS : «C'EST DE VOUS QUE LES PERSONNAGES DÉPENDENT POUR EXISTER, ALORS FAITES ATTENTION, C'EST IMPORTANT; VOUS ÊTES SEULS JUGES… COMME TOUJOURS.»

 

1 Nancy Huston a publié une douzaine de romans, des nouvelles et des essais, été traduits en anglais, en allemand, en espagnol, en turc, en néerlandais, norvégien et en japonais. Son roman Cantique des plaines (1993) lui a valu le Prix général du Canada et le Prix Suisse-Canada, Instruments des ténèbres (1996) des Lycéens et le Prix du Livre Inter, et L'Empreinte de l'ange (1998) le Grand Prix Elle Québec et le Prix des Libraires du Québec. Elle a publié récemment un écrivains nihilistes : Professeurs de désespoir (Actes Sud/Leméac, 2004).

 

 

À NE PAS MANQUER : GRANDE CONFÉRENCE DE NANCY HUSTON

Dans le cadre des Belles Soirées de l'Université de Montréal, Nancy Huston

livrera ses réflexions sur ce qu'elle a appris au cours de l'écriture de ses deux

derniers livres : le roman Une adoration et l'essai Professeurs de désespoir.

Le mercredi 13 avril de 19h30 à 21h30

Informations : (514) 343-2020 www.bellessoirees.umontreal.ca

 

 

AU THÉÂTRE DU NOUVEAU MONDE DU 12 AVRIL AU 7 MAI 2005

RÉSERVATIONS 514.866.8668 /www.tnc.qc.ca

DU MARDI AU VENDREDI 20 H. LES SAMEDIS 15 H ET 20 H.


Du 12 au 30 avril 2005 à la Salle intime du Théâtre Prospero

Chronique


Théâtre Kaminata présente le spectacle

La cheminée

Le bonheur de la découverte

par Felicia Mihali


Le spectacle La Cheminée, présenté dans la petite salle du Théâtre Prospero, est un double événement : il est à la fois la première de ce texte bulgare en Amérique du Nord, et, en même temps, l’acte de naissance du Théâtre Kaminata, fondé et dirigé par Patrice Savard et Marina Lapina. Et tant qu’on parle de double événement, parlons aussi d’un double succès : premièrement, le texte de Margarit Minkov, auteur disparu a seulement cinquante ans, en 1997, est tout simplement génial : deuxièmement, le spectacle mis en scène par Patrice Savard et joué par Marina Lapina et Richard Lemire est un véritable bijou.

 

Au prime abord, le texte de Minkov m’a semblé une Cantatrice Chauve variante bulgare. Plus précisément, il avait l’air du théâtre pratiqué de nos jours par le Roumain Matei Visniec et qui mêle réalisme à l’absurde comique. Après un bon quart d’heure, l’absurde de Minkov s’est révélé beaucoup plus subversif.

 

Deux personnages, époux et épouse, sont enfermés dans une pièce avec une cheminée en guise de toute ouverture : la porte n’est que dessinée sur le mur. Tout ce qu’ils ont à faire est de se mettre d’accord sur leur vie avec tout ce que cela comporte : la présence des voisins, la réalité des objets, leur propre passé. L’absurde est qu’ils n’y aboutissent jamais. Ils ne savent même pas s’ils sont vraiment Iris et Henry ou Ilda et John, car leur couple peut être n’importe quel autre couple. Ils ne savent pas comment leur cheminée est une cheminée tant qu’il n’y a eu jamais du feu. Ont-ils des voisins tant qu’ils ne les ont jamais vus? Ils ne savent même pas s’ils se sont jamais mariés, tant qu’un autre couple a vécu leur propre histoire de mariage, troublé par un terrible incendie qui a secoué la ville. « Ce qui est le plus terrible dans ce monde est que tout se ressemble », dit Henry.

 

Des fragments de réalités inondent cet espace clos, inexistant. C’est un espace où l’on vit dans la peur, et où la seule chance qu’on a est de ne pas être seul : un espace où la première condition pour qu’on s’aime est de survivre. Leur existence est sapée par l’anxiété de ne pas savoir de quel côté l’on est, tant que L’origine des espèces, de Darwin, décrit comment Dieu a créé le Gouvernement. La tragédie est de ne pas arriver à s’habituer et à se mettre d’accord. On parle encore d’un chien, et de la façon dont il s’est suicidé en se jetant par la fenêtre, mais ce chien a-t-il existé pour de bon?

 

Côté interprétation, Marina Lapina et Richard Lemire sont absolument admirables. Du comique et du tragique à la fois, un accord parfait entre texte et mouvement, entre contenu est expression. La séquence où Richard Lemire raconte deux fois l’histoire de l’incendie fait rire comme cela nous arrive rarement le dernier temps. Un spectacle qu’il faut absolument voir pour la beauté du texte et du jeu, et pour le bonheur de cette double découverte.


Du 12 au 30 avril 2005 à la Salle intime du Théâtre Prospero

Communiqué de presse

LE THÉÂTRE KAMINATA présente
en codiffusion avec Le Groupe de la Veillée

LA CHEMINÉE

texte de Margarit Minkov
traduit du bulgare par Tzena Mileva
mise en scène : Patrice Savard
avec : Marina Lapina et Richard Lemire

Iris et Henri sont à bout. Coupés de l’extérieur, les époux sont enfermés dans une pièce, sorte
d’espace intemporel où la cheminée n’est qu’un trou dans le mur et la porte, un trompe-l’oeil. Ils voient le monde à travers l’unique fenêtre, un monde réglé par un pouvoir répressif et dominé par la paranoïa. Victimes d’une étrange amnésie, Iris et Henri ont chacun une version différente de la réalité où se dérobent des pans de leur passé. Ils se confrontent, s’interrogent, à la recherche de la Vérité, tentant de reconstituer leur histoire et de trouver une issue.

 

La cheminée est une pièce tragicomique écrite par l’écrivain bulgare Margarit Minkov en 1990, soit au moment de la chute du mur de Berlin. La pièce dénonce avec une poésie mêlée de sarcasme, le pouvoir totalitaire d'un état, jamais nommé, mais dont on comprend qu'il brise des vies en s'insinuant dans l'esprit et le quotidien des gens rendant ainsi la condition humaine encore plus insupportable.


Pour le metteur en scène Patrice Savard : « La cheminée propose une métaphore universelle de l’enfermement social et de la force de l’emprise des idéologies dominantes qui font des ravages non seulement dans les pays de l’Est mais aussi à l’Ouest. On a qu’à voir notamment le régime de peur et de mensonges qui s’installe aux Etats-Unis, depuis les événements du 11 septembre 2001. C’est aussi une histoire d’amour et d’espoir, celle d’un homme et d’une femme qui veulent s’affranchir et qui luttent pour leur liberté de penser et d’agir. »

 

Né en 1947 en Bulgarie, Margarit Minkov débute sa carrière littéraire dans les années 1970. Il écrit une quinzaine de pièces, quelques textes pour des séries télévisées, et des contes pour enfants. Son oeuvre dramatique se distingue par un humour pétillant et un sens brillant du dialogue. Plusieurs de ses textes remportent des prix importants, et en 1994, il prend la tête du Théâtre Larmes et rires de Sofia. Margarit Minkov meurt en 1997, à l’âge de cinquante ans. Son oeuvre recevra un important hommage en Bulgarie, à titre posthume, dont le prix extraordinaire de l’Union des comédiens bulgares pour son apport à la dramaturgie ainsi qu’un diplôme d’honneur du Ministère de la culture pour son apport au développement et au rayonnement de la culture bulgare.

 

Publiée en 2002, à l’initiative du Théâtre Vidy-Lausanne et des éditions Les Solitaires Intempestifs, La cheminée est la première pièce de l’auteur à être traduite en français. Elle sera présentée pour la première fois en Amérique du Nord.

Le théâtre Kaminata est fondé et dirigé par Patrice Savard et Marina Lapina. Acteurs chevronnés, ils ont participé depuis les années 1990 à plusieurs productions du Groupe de la Veillée dont Les Démons, de Dostoïevski, et Camera Obscura, de Nabokov. Patrice Savard signe ici sa première mise en scène. Richard Lemire qu’on a vu récemment dans Trans-Atlantique, de Gombrowicz, dirigé par Téo Spychalski, se joint au duo et incarne Henri.

Théâtre PROSPERO, 1371, rue Ontario Est | Billetterie 514 526.6582.


Du 6 au 22 avril, au Bain Mathieu,

Amérique, prend ton bain !

Mise en scène : Catherine Bourgeois
Avec : Pascale St-Jean, Geneviève Morin-Dupont, Jean-Pascal Fournier, Marc Barakat

Par Felicia Mihali


Ce soir l’Amérique prend son bain est le deuxième spectacle de la compagnie Joe, Jack et John. Fondée en 2003 par Catherine Bourgeois, Amélie Dumoulin et Julie Rousse, la compagnie a comme mission « la réinvention de la configuration théâtrale » : elle nous propose « du théâtre contemporain à la frontière de la performance et explore à travers ses créations d’autres formes de corps, de scènes, d’imaginaires et de distributions ». On lit souvent de tels propos, toutefois, Joe, Jack et John nous convainc : les spectacles proposés jusqu’à date, Quand j’étais un animal, en 2004, et Ce soir l’Amérique prend son bain, en 2005, incluent en distribution des acteurs spéciaux, des gens avec des déficiences intellectuelles. Cela est bien particulier, car dans ce cas-ci, le travail du metteur en scène dépasse de loin celui requis dans des conditions normales de jeu. Ici, il faut une approche spéciale, car en les faisant monter sur une scène, ils doivent être de même traités en professionnels. Pour y arriver, il faut se pencher de façon particulière sur leurs besoins, leurs possibilités et leurs plaisirs spécifiques. Quand on travaille avec les personnes en déficience, il faut les écouter et les laisser se réinventer eux même.

Dans cette nouvelle représentation de Joe, Jack et John l’on voit jouer deux vedettes de la scène déjà, Geneviève Morin-Dupont et Marc Barakat. Ce qui est évident dès le premier regard est qu’ils ne sont pas que de brèves apparitions : au contraire, ils sont très importants dans l’économie du spectacle. Tous les deux travaillent depuis trois ans dans le milieu théâtral, après avoir commencé avec Les Muses, fondée en 1997, compagnie qui travaille avec les personnes ayant un handicap. Sur scène, les deux jeunes gens gagnent une indépendance qui, ailleurs, leur est refusée. Ce genre de manifestations leur donne la possibilité d’exister en dehors des statistiques et des centres de réadaptation. Malheureusement que cela soit de cas isolés.

 

De quoi s’agit-il dans ce spectacle, joué dans le creux de l’ancienne piscine de Bain Mathieu ? De rien et de tout, c’est à dire de l’Amérique. C’est l’Amérique de Gertrude Stein, où l’on parle du rare privilège d’être Américain, « un vrai Américain, un dont il a fallu à peine soixante an pour fabriquer la tradition ». C’est aussi une Amérique où il y a un Québec, avec « ces Beaulieu » fous, déprimés, seuls. Une sœur est un frère, orphelins depuis quelque temps, sont regardés par leur sœur Rose (Geneviève), morte à la naissance. Cette petite ombre vêtue d’un maillot de bain et d’une chemise blanche nous tient en même temps un cours joyeux sur la géographie des lieux. « Ma famille est fou », écrit-elle au tableau noir : erreur ou pas, cette inadvertance d’accord trahit toute l’ingénuité de l’interprétation. Une bonne partie de l’Amérique vit encore dans cette époque de la candeur, où tout est à refaire, même la grammaire.


Dans cette Amérique, George (Marc), avec son handicap intellectuel rêve devenir animateur. Muni d’une cueillere en bois en guise de microphone, il s’imagine parler, tour à tour, à Gertrude Stein ou à René Simard. Parfois, il réclame désespérément la scène, sa scène à lui, alors que Martin Baulieu (Jean-Pascal) réclame aussi le droit de nous faire part de son rêve brisé : un manchot qui voulait devenir percussionniste. Son accident lui a valu une étrange célébrité dans les médias. Incapable d’en faire plus de sa vie, il veut se maintenir dans l’attention des autres par un geste encore plus tragique (on ne vous dévoile pas le clou, car vous ne le croiriez pas). De son côté, sa sœur veut se suicider en avalant du beurre de cacahouètes.


L’Amérique c’est un monde fou, trop large pour s’y placer, où chacun se cherche et se réinvente, où chacun aspire à l’attention et l’amour des autres. Cette Amérique est séduite par la publicité et la télévision. Dans ce monde de la réclame déchaînée, George prend la relève : il joue dans la publicité de la nouvelle Ford ou du nouveau film d’action De retour en Afghanistan. Quand vous le voyez, riez fort, n’ayez pas peur d’être mal pris!


Ce soir l’Amérique prend son bain est un excellent spectacle qui questionne la folie contemporaine, où les plus fous sont devenus les plus normaux. Les écrits de Gertrude Stein offrent une excellente toile de fond. Le spectacle en emprunte plusieurs techniques d’avant-garde : la fragmentation, le bric-à-brac ludique, la prise à rebours. Cette cacophonie est toutefois pourvue de sens, car sous l’aspect ludique on découvre cette Amérique des pauvres, des déshérités, et des handicapés. Le privilège d’être Américain est le privilège d’avoir une brève histoire qui ne remonte pas plus loin de nos grands-parents, et où notre savoir s’inscrit au complet sur la surface d’un tableau noir.

 

Dans cette Amérique, pour se comprendre soi-même, on regarde aux autres. Alors que le geste extrême de Martin parle des expériences castratrices, de la mutilation à travers la télévision, Mark et Geneviève sont là pour nous rappeler qu’on a perdu la capacité de voir la beauté. Qu’est-ce qui nous reste à faire ? « Si tu es sale prend un bain.»


Avril 2005, au Théâtre Prospero,

Pas de place dans ce monde

par Cristina Iovita


La naissance d’une oeuvre est toujours difficile à expliquer parce que mystérieuse, mais il y a toujours un élément anecdotique qui peut s’ériger sinon en explication du phénomène, à tout le moins en son “annonciation”; pour moi, Platonov est né au moment où j’ai entendu, une fois de plus, et dans un cadre officiel, l’annonce apocalyptique Il y a trop d’artistes au Québec. Certes, la directrice du grand théâtre institutionnel qui l’a proférée visait uniquement les nouveaux venus sur la scène montréalaise, les fondateurs et membres des petites compagnies qui foisonnent dans l’ombre des organismes déjà constitués et, assurément, ne visait que la regrettable saignée financière infligée par ces “pygmées”au budget national, lorsqu’elle en signalait la prolifération. Très certainement aussi, la grande dame de la scène ne s’adressait pas à moi en proférant ces paroles menaçantes, ni aux autres représentants de ma “race” assis à ses côtés dans la salle de conférence du CQT- à en juger par son regard rivé sur le mur en face d’elle son discours portait sur un avenir tout aussi ineffable que le blanc de la peinture dessus – il n’empêche que j’en fus secouée jusqu’au fond de mon être, que je le pris comme un verdict de disparition lancé uniquement à mon intention. “ Je n’ai pas de place dans ce monde”, la réplique clé de Platonov commença à me hanter à ce moment précis et, même si j’avais toujours voulu monter cette pièce, même si j’avais trouvé mille significations à ce texte par le passé, la version 2005 de Ce fou de Platonov d’Anton Pavlovitch Tchekhov fut conçue comme une réponse au verdict de disparition lancé ce jour-là.

 

Il y a aussi que j’ai toujours voulu discuter de la place que les intellectuels occupent dans le contexte du mercantilisme moderne, ou du manque de place que l’intelligentsia accuse de plus en plus dans le “meilleur des mondes” possible. Je n’ai jamais réalisé le peu d’importance que l’on nous accorde – oui, j’inclue les artistes parmi les membres de la classe instruite et tant pis pour ceux qui pensent différemment – dans la trame culturelle de notre époque; avant d’avoir vu les Uffizzi à Florence je n’ai jamais réalisé le degré d’exclusion que l’intelligentsia vit de nos jours sans, peut-être, s’en rendre compte elle-même et chercher à y remédier. Uffizzi signifie en italien “offices”, “bureaux”, “comptoirs” bancaires en l’occurrence, puisque ce sont les banquiers Médicis qui ont fait construire et décorer de chefs d’oeuvres ces offices destinés à la circulation de l’argent; qui, de nos jours, pense encore dans les sphères financières les plus élevées à traverser un péristyle décoré de statues de Brunelleschi pour se rendre à son bureau ? Quel maire, quel gouverneur amoureux de sa ville pense aujourd’hui, au Québec, à financer les Gelosi pour acquérir sa place dans l’histoire des arts, avant même de s’enorgueillir de celle, passagère au possible, qu’il aura acquis par les élections ? Où sont les politiques qui, voulant faire l’histoire de leur pays, font de la stimulation de la culture nationale leur charge principale ? Mais où sont les neiges d’antan ? Et puisqu’on en parle, où sont nos intellectuels “d’ici”lorsqu’on veut exécuter la culture à coups de coupes budgétaires ? Platonov se termine par la mort absurde du héros aux mains d’une maîtresse trahie, mais est-elle si absurde cette mort quand on pense à sa défection par rapport à sa mission sociale, celle de disséminer la culture parmi ses contemporains ? Où sont-ils nos intellectuels et artistes qui continuent de faire la culture en dépit du mercantilisme triomphant ? Ma réponse devant l’accusation d’être de trop dans le concert culturel de Montréal ne pouvait s’exprimer autrement que par la création d’un spectacle qui ressuscite tout ce genre de questionnement; mon inutilité sociale je la refuse en créant Ce fou de Platonov avec l’équipe de l’Utopie qui, apparemment, ne croit pas non plus être de trop dans la course vers le progrès socio-économique. Et pour en finir avec les citations, che sara sara- si on doit finir, au moins qu’on finisse en beauté puisque c’est à la beauté qu’on aura dédié sa vie.


 

création et réalisation par Cristian Nistor

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