Depuis 2001 • No 60 • Montréal • 15.08.2009
Août 2009

Les Lettres padouanes

Cristina Iovita

  1. Réverbérations matinales

Le petit chat abandonné  dans la cour  voisine a cessé de pleurer. Il est peut-être mort, car cela fait deux jours qu’il s’égosille à appeler à l’aide, et peut-être pas puisque les chats ont neuf vies et que cela fait beaucoup de jours à s’égosiller en attendant le salut. L’important est que l’on ne peut pas le sauver – ou le faire taire si on veut – pour des raisons éminemment pratiques telles que : la hauteur du mur qui sépare les deux cours, le barbelé au sommet de la clôture, le refus du propriétaire-locataire ?- au-delà de laisser ses voisins nourrir la bête  s’il ne peut ou ne veut le faire lui-même, ceci pour la raison  d’ordre pratique qu’il sera absent toute la semaine, ne pourra pas ouvrir la grille pour leur permettre l’accès au jardin et, surtout, n’aime pas salir avec les restes des victuailles destinés au félin malencontreux. Rien à faire, je lui parle à travers la grille, il me raisonne, je le raisonne à mon tour, il me promet de lancer la bête par-dessus la clôture – c’est la seule solution d’ordre pratique qu’on aura trouvé ensemble après dix minutes de négociations par intercom, mais qui s’avère bientôt impraticable faute de pouvoir attraper le chaton. Je reste là avec mon carton de lait et la petite boîte de croquettes que je viens  juste d’acheter pour nourrir l’animal, à attendre que ce monsieur débusque le félin et me le jette à la figure ? sur les bras ? peu importe, pourvu qu’il s’en débarrasse et me permette de continuer mon projet de sauvetage. Au bout d’une demi-heure je constate que le lait risque de cailler si j’attends encore sous le soleil de plomb de midi, le carton à la main, donc je me précipite vers mon appartement pour le mettre au réfrigérateur, intervalle pendant lequel le monsieur abandonne la chasse et se terre dans sa maison – une villa du XVIIIème qui coexiste mal avec le  palazzo moderne, voire bloc appartements, où j’habite – me laissant me morfondre devant la grille dix bonnes minutes durant  jusqu’à ce que je me rende compte qu’il ne reparaîtra plus. Nous sommes dans une impasse, lui, moi, le chaton qui a refusé se laisser attraper pour son propre bien, le soleil devient implacable au-dessus de ma tête, il n’y a pas de numéro qui corresponde au nom d’Association pour la protection des animaux à Padoue, m’informe-t-on au téléphone lorsque je me mets à l’abri dans mon appartement. Il est temps de se rendre à la raison  pratique, bien sûr, c’est-à-dire d’ignorer à bon escient les pleurs du chat qui reprennent de plus belle dès que je me rends compte de tout cela.
L’incident me fait penser à la rencontre avec le directeur d’un théâtre de Venise – qui me disait l’autre jour en regardant la lagune depuis la terrasse du café où nous étions assis : quand les choses vont mal on se tient coi, zitto, muet  dans son coin et on attend que ça passe, c’est ça l’Italie, réplique que j’aurais pu contrer par un rappel sur la situation au Québec, ou en Amérique du Nord en général, où la raison pratique est tout ce qui reste comme devise pour pousser en avant les choses allant de mal en pis, surtout dans le domaine culturel, mais je me  ravise à temps pour qu’il ne me prenne pas pour une folle tout comme le voisin de la villa du dix-huitième.
Après tout il faut laisser aux gens l’illusion  qu’il y a un endroit au monde où tout va bien, et ira encore mieux à l’avenir parce que soumis aux lois de la raison et non pas à celles de la passion et du sentiment, ou l’on se tait parce que bâillonnés par les statistiques et non pas par  sa propre impuissance.
Une fois que la crise économique sera dépassée – surpassée ?—et que les chiffres le prouveront, la culture  se remettra en marche elle aussi, m’assure-t-on à Montréal chaque jour, et voilà qu’à Venise la même chanson  me rebat les oreilles : ce gouvernement de droite, quelle horreur ! la mort de l’esprit vient d’eux et seulement d’eux ! et, des deux côtés, la même impuissance me  poursuit comme un refrain.
Le chat qui meurt est dans la cour du voisin, qui n’a pas la force ni de le nourrir, ni de le jeter par-dessus bord, c’est faire preuve de sensiblerie que de vouloir se charger d’une bouche de plus par ces temps de crise, et le théâtre, voyez-vous, se meurt lui aussi puisque le public, esclave  de la télévision et de l’Internet, ne vient plus dans nos salles. Il faut se rendre à l’évidence : mourir et laisser mourir, se taire et faire taire ceux qui crient au massacre au nom de la raison pratique  et non pas par  simple lâcheté, impuissance ou médiocrité personnelle.
Je crois que le chat est mort, je ne l’entends plus depuis une bonne demi heure, mon voisin aura la chance maintenant de trouver un cadavre au fond de son jardin emmuré, au lieu  des restes de lait caillé qu’il voyait hier comme mettant en péril la beauté du paysage.
Le directeur du théâtre de Venise verra-t-il un jour la dépouille de sa maison d’art flotter sur le canal, asphyxiée par manque de fonds de la part des potentats qui infestent la mairie de la municipalité ? Cela me ferait une vengeance à l’italienne de toute beauté, mais je n’y pense pas parce que la beauté n’entre pas en ligne de compte quand la statistique règne : un cadavre de plus ou de moins dans l’eau du canal ce n’est pas la fin du monde. Tout comme ce ne sera pas la fin de la culture québécoise si les petites compagnies théâtrales montréalaises  allaient à vau l’eau, au Saint-Laurent en l’occurrence. Une amie universitaire me l’a dit franchement : si le théâtre valait quelque chose ici, comme cela le vaut à Paris, je supporterais une fois l’an tes petits spectacles, et voilà que j’entends la même chose à Venise : à part la Biennale, on s’en fout de ce qui se passe sur la scène vénitienne, l’art ne se fait que dans les salles à mille et deux mille places, avec des budgets de millions qui peuvent être récupérés sinon doublés par les revenus de guichet, c’est ça qui attire les snobs, les seuls qui fréquentent encore le théâtre. En France c’est différent, le snobisme est à l’envers, question de goût, m’explique-t-on pendant qu’on se dirige vers la petite salle du Pantachin-bon, voilà le chat qui sort du sac- à travers les portiques, les campi-petites places publiques au milieu des pâtés de maisons vénitiennes- et les ruelles aux cordes à linge suspendues au-dessus des têtes des passants comme au temps de la Sérénissime République.
Ah, la République, quel temps ! quel sommet de civilisation !on était la capitale du monde spirituel et matériel quand Rome n’était qu’un village prétentieux -à cause de Saint Pierre, s’il vous plaît, dont le descendant siégeait en Avignon !- mais il a fallu qu’on soit italiens à tout prix et voilà où nous en sommes : à la merci des va nu pieds venus du Midi, et des clochards de  l’Europe de l’Est, des immigrants de toutes les couleurs. Même la langue ne nous appartient plus, on l’appelle dialecte, patois, expression régionale pour nous priver de notre identité : cela me rappelle quelque chose, c’est une rengaine que j’entends presque tous les jours à Montréal, et en période électorale cela crève les oreilles, mais ici elle résonne plus fort car ses chantres ont pris des mesures concrètes pour la marteler dans l’esprit de la nation.
À Vérone , par exemple, le Festival Shakespeare ouvre cette année avec La mégère apprivoisée, produite par le Teatro Nuovo local en langue vénitienne  pour la très évidente raison que l’action de cette pièce se passe à Padoue et que Petrucchio, le personnage principal masculin, est originaire de Vérone. La raison moins visible du choix linguistique – esthétique ? – en question tient de ce que le maire en puissance, membre proéminent de la Ligue du Nord – la droite pure et dure – n’aurait pas donné un sou noir au Festival s’il n’aurait pas promu, voire imposé la culture  vénète. (terme inventé pour  inclure la culture régionale à celle de la capitale sans possibilité de confusion entre les deux, carrément ridicule dans le contexte moderne parce que rappelant la désignation par les romains des peuples barbares de la lagune.)
En fait, le texte traduit par un très distingué dottore de l’Université Ca’d’Oro de Venise est un mélange, m’assure-t-on, d’expressions dialectales de toute la région :Vérone, Padoue et la Ville de Venise,  saupoudré communication oblige – d’italien littéraire, tout le monde oubliant fort à propos le fait que ce qu’on appelle aujourd’hui la langue littéraire d’Italie, est le dialecte florentin  imposé pendant la Renaissance comme langue commune /moyen de communication  entre les divers états-cités sur le territoireitalien –non pas par la force des armes ou les décrets administratifs, mais par les monuments de littérature  inclus depuis  au patrimoine universel, créés par un Dante, un Pétrarque et d’autres encore jusqu’à nos jours.
Une fois de plus, voilà la raison pratique qui se mêle aux  raisons d’ordre spirituel : un maire tel que celui qui règne présentement à Vérone, et qui finance des milices ad-hoc censées défendre l’identité nationale contre les immigrants, ne va pas financer les arts sans en tirer, au moins, un coup publicitaire pour sa politique nationaliste. Alors nous, les artistes vénètes, il faut qu’on en profite à notre tour pour maintenir, sinon sauver, la face devant la postérité. C’est mieux de faire un Shakespeare à la mesure des temps que pas du tout, et  faute de mieux on va se taire jusqu’à ce que la mégère locale s’apprivoise, ou trépasse, ou passe de mode, ce n’est pas le barde qui va nous donner des sous pour l’immortaliser, c’est le maire, ne vous en déplaise.
Ceci me ramène à Montréal avec un hoquet, comme un train de banlieue qui s’arrête sans raison au milieu d’un champ, car ne m’a-t-on pas informée récemment là-bas sur la nécessité  de promouvoir l’écriture dramatique du terroir  et non pas celle d’ailleurs quand bien même s’agirait-il d’un répertoire original, créé sur les lieux, mais faisant usage du français international  comme je le fais dans mes écrits ? (Certes, international  c’est bien mieux trouvé que le vénète  de nos collègues italiens, on n’insulte personne à l’époque de la mondialisation en le traitant d’international, non ?)
Bien sûr, l’identité québécoise, encore nébuleuse sur le plan politique, se doit de maintenir vivante la langue susceptible de créer une culture spécifique qui  définisse  cette identité en vue d’une éventuelle indépendance, mais n’est-il pas reconnu comme  principe de base de la culture que la spécificité s’affirme si, et seulement si, elle touche à l’universalité par le moyen du langage esthétique ?
Sur ce point les vénètes et moi sommes d’accord – à l’encontre  des Québécois qui ne prennent pas la peine de justifier leurs écarts par rapport aux principes de base de quoi que ce soit, surtout de la culture et surtout devant une étrangère  comme moi – mais pour des raisons pratiques, voire des fonds alloués à la culture, préfèrent faire la sourde oreille à tout autre langage que celui de la propagande. Ou font la sourde oreille tout court.
J’entends le chaton qui s’est remis à crier au loin – est-il loin ou simplement trop affaibli pour  se faire entendre par-dessus le bruit des voitures ? – il est temps que je comprenne que je n’ai aucun droit d’intervenir dans son sort. Ou dans celui de mon voisin qui préfère l’insomnie à la paix de l’âme issue d’une action humanitaire ? Comprenne qui peut.
D’ailleurs, personne ne peut rien pour personne. Et les artistes devraient se résigner à l’inutilité de leurs efforts, surtout à ceux de communiquer avec le public, je ne pense qu’à cela  depuis l’incident du miroir sur la Via Altinate que je vais évoquer dans le paragraphe suivant.
Il y a un mois, une artiste padouane a installé un miroir grandeur nature sur la façade d’une maison située en face du Palais de Justice, récemment rénové et transformé en centre culturel avec le support de la municipalité, une plaque posée au-dessus l’installation invitant le passant à s’arrêter un instant pour se regarder dans la surface luisante et, subséquemment, à réfléchir sur ce qu’il y aura vu.
Les premiers jours personne ne donna cours à l’invitation, ne s’arrêta même pas devant le miroir pour corriger l’angle de sa  cravate ou l’état de sa coiffure, après une semaine, seulement, des marques d’attention commençant à paraître en haut de la glace sous forme de graffitis  comprenant des poèmes, des citations célèbres, des messages en la langue utilisée pour la communication sur le portable, du type : Giulio CŒUR Laura, puis de plus en plus d’ annonces publicitaires du genre : Cherche colocataire, mâle, non-fumeur, Perdu chien coolie australien, récompense garantie au rapporteur – mais rien sur les chats de la même catégorie – s’ étendirent jusqu’en bas du miroir ne laissant intacte qu’une mince tranche au long de la marge inférieure  pour servir à la tâche  initiale.
Celle-ci reste toujours vide et parfois j’imagine un groupe de lutins en train de remplir de leurs grimaces cette dernière partie intacte du miroir,  je vois – dans ma tête – quelque poivrot trébuchant qui, s’étalant  au pied du mur, s’y verrait  reflété  un instant avant de s’affaler sur les dalles, quelque chose  enfin qui me fasse comprendre  par antithèse ce qui aura  poussé les gens ordinaires à défigurer l’œuvre en question.
Faut-il en déduire que la culture padouane se résume désormais au défigurement des œuvres d’art ? Que le peuple de Padoue n’a que faire de la réflexion et préfère s’exprimer avant même de penser à ce qu’il veut dire au monde? Que l’Internet, le portable, la technologie en général ont remplacé définitivement les supports artistiques classiques ? Mais que peut-on déduire de l’affirmation de l’universitaire montréalaise quant à l’inutilité du théâtre indépendant ? Que la raison pratique, exprimée par le manque de spectateurs, d’amateurs de ce genre théâtral, m’oblige à cesser d’exister comme artiste ?
J’espère qu’il va pleuvoir, autrement le chaton n’a aucune chance de survivre ; ou que mon voisin, rendu insomniaque par ses cris, le tue de ses propres mains. Ou bien que je devienne moi-même raisonnable, pratique,  et me taise enfin pour vous servir.

2. Sous les ponts de Padoue

Il a plu entre temps, une véritable tempête qui a fait déborder les caniveaux et les gouttières dans tout le quartier, donc le chaton a eu sa chance. De surcroît, mes voisins du palazzo  ayant eu assez eux aussi des miaulements du félin ont alerté la Protection animale – je me suis trompée sur le nom correct de l’association l’autre jour, d’où mon échec à la contacter – qui n’a rien pu faire, cependant, pour la victime faute de pouvoir entrer sur la propriété de l’ogre qui le tient prisonnier. C’est le règne de l’impuissance à tous les niveaux, ou de la sacrosainte propriété, je ne saurais le dire, en tout cas l’affaire ne peut pas avancer avant que passe le week end, période sacrosainte où la ville se vide d’habitants en faveur de la campagne environnante – pour ceux qui y possèdent des propriétés, bien entendu – ou du bord de mer, pour les familles ouvrières qui font avec la pollution des eaux afin d’avoir à leur tour l’air de sortir du quotidien.
À propos de sorties, j’en ai fait une qui mérite d’être mentionnée vu qu’elle m’a effectivement éloignée de mon quotidien padouan – très peu enviable ces derniers jours – comme je vais vous le montrer dans le paragraphe qui suit.
Le jour, Padoue est une ville active, affairée et efficace, où tout le monde  vaque à ses tâches selon un scénario précis, une multitude de voitures, motocyclettes, bicyclettes et patins à roulettes suivant les méandres du paysage sans jamais s’égarer, arrivant toujours à leur destination  comme les chevaux de course arrivant au poteau. Il y a très peu de flâneurs, car même assis autour d’une table de café les padouans continuent de parler au téléphone pour arranger des rencontres, disputer du dernier examen, commenter l’exploit chirurgical le plus récent, classer la dernière dispute au tribunal et ainsi de suite, et tous les piétons qui bavardent dans la rue avec leurs amis ou leurs voisins rencontrés par hasard sont, en fait, en train de surveiller leurs montures appuyées contre un poteau, garées dans une ruelle à côté ou s’y appuyant  dessus eux-mêmes pendant la conversation. Seuls, les étrangers, touristes ou pèlerins, se penchent parfois par-dessus la paroi d’un pont pour regarder en bas  dans l’eau somnolente de la rivière les canards et les cygnes voguant vers le fond du paysage où l’arche d’un autre pont finit par les engloutir. Aucune embarcation ne paraît traverser cette eau couleur d’émeraude qui vire au brun et commence à ressembler au dos d’un serpent  endormi sous la chaleur de midi, après que le soleil  eût chassé le pêcheur solitaire de la rive  le paysage tout entier tombant dans un sommeil de mort qui l’efface définitivement aux yeux du passant.
La ville continue de vivre à la surface de la terre, les ponts deviennent des rues, se prêtent  au voltigement des véhicules terrestres comme les rues véritables, leurs noms de Pont du Moulin, des Martyrs, des  Eaux – delle Aquette  en langage local – se mélangent avec les noms des voies courant à même le sol. Oubliée parce qu’inutile, la rivière coule en somnambule  le long des anciennes fortifications se révélant parfois aux habitants par les milliers de moustiques peuplant les rives pleines d’une végétation touffue  que personne ne se soucie de tailler à cause de la basse valeur du terrain au bord de l’eau, inadéquat pour l’érection de tours de bureaux ou de palazzi et donc laissé à l’usage des bêtes de toutes les catégories.
Une grande artère s’appelle toujours Naviglio, d’après le canal navigable qu’on a enterré  dans les années ’50 pour dégager le trafic routier au centre-ville, une autre nommée Riviera dei Ponti Romani ne garde plus aucune trace de la voie navale construite au temps de l’empire romain pour l’approvisionnement des troupes allant vers le Nord, et la rue delle Aque, des Eaux, est effectivement bâtie par-dessus le pont des lavandières où la petite écluse faisant changer l’eau dans le canal, propre, sale et propre encore, a été ensevelie pendant la consolidation du passage routier.
La nuit, cependant, quand toute activité cesse à la surface du sol, l’eau se réveille entre les arches des ponts épargnés par les édiles, bat doucement, ou furieusement en temps de pluie, contre les fondations des maisons au long des canaux, reflète le ciel traversé de flèches d’église  et les  silhouettes furtives sur la rive  qui cherchent les plaisirs inavouables, la drogue surtout, à la lumière rouge des projecteurs placés au pied des fortifications.
La rive foisonne ainsi d’êtres nocturnes, d’oiseaux noirs en quête de proie, de rats, de chats perdus et de clochards en quête d’un abri tandis que dans l’eau, un petit bateau avance furtivement  vers l’Observatoire, muni d’une lampe de tempête qui éclaire ça et là le visage d’un voyageur, la nuque d’un marinier ou le bras, tendu vers l’onde, d’une jeune femme sonnant ses bracelets au passage. Il ne s’agit pas d’un bateau fantôme, mais d’une  petite entreprise montée par deux pensionnaires, un ancien capitaine de la navigation fluviale et son ami, ex-professeur d’histoire au lycée qui cherchent à ressusciter  la partie de l’histoire locale liée à l’eau. Car autrefois, disent-il avec orgueil, Padoue était la porte de Venise et le point faible de sa  politique expansionniste dû à l’esprit d’indépendance des padouans.
On accède  à cette entreprise presque par hasard en descendant le petit escalier de pierre qui mène à une église du dix-huitième écrasée entre deux bâtiments à vingt  niveaux, en bas duquel on découvre un débarcadère à l’air abandonné où, hésitante, une petite foule attend que le vieux monsieur à l’air distingué appuyé à la main courante en fer rouillé explique sa présence, et la sienne, sur les lieux. On rit, on frétille, on attrape au collet les enfants qui veulent escalader la paroi pour regarder dans l’eau noire, si basse qu’elle ressemble à une flaque restée là depuis la pluie d’hier, on s’émerveille de ce qu’on ait eu l’idée de descendre l’escalier quand on aurait pu suivre la chaussée pour retrouver ses amis dans un des bars chic du Corso Vittorio Emmanuele deux coins de rue plus loin. Enfin, le vieux monsieur se met à parler, la foule se tait et l’histoire commence au propre comme au figuré , puisque soudainement on se rend compte qu’on n’est plus dans Padoue de tous les soirs, mais dans le noir sur les dock s d’un petit port inconnu, serrés entre l’écluse -construite par la Sérénissime au seizième siècle pour le passage des grains – d’un côté et  de l’autre par  le pilon d’un  pont –construit au dix-huitième par les autrichiens pour le passage des canons- avec le fronton sculpté aux armes de la Sérénissime de l’église – où  jusqu’aux dernières années du dix-neuvième siècle  se tenait la messe  pour les équipages et les voyageurs prêts à s’embarquer – comme unique repère.
Cliché à part, le plongeon dans cette autre réalité s’explique moins par le discours du vieux professeur – il ne s’est pas présenté encore comme tel, mais on le reconnaît de fait à son langage doctoral – que par la disparition du bruit familier du trafic sur la chaussée, soudain remplacé par un crissement de porte qui s’ouvre en tournant avec peine sur ses gonds couverts de rouille, ensuite par le bourdonnement de l’eau qui coule dans le bassin sous nos pieds. On nous décrit le mécanisme en même temps que la barque commence à se hisser sur les vagues, de sorte qu’on passe l’un après l’autre la planque qui relie le pont au débarcadère sans que personne ait donné le signal d’embarquement, une fois sur la surface branlante du navire-chaloupe ? barque ? c’est assez grand, mais certainement pas de la taille d’un vaisseau de croisière-nous blottissant côte-à-côte sur les strapontins et gardant le silence pour bien entendre les ordres du capitaine, surgi comme un diable en boîte à l’arrière de l’embarcation.
Des banquettes  sur lesquelles  nous sommes assis, l’écluse a l’air d’une porte de prison dont les panneaux, en fer massif noirci par les eaux, glissent lentement l’un sur l’autre comme une trappe qui se ferme, et l’arche du pont se dresse devant nos yeux comme une l’entrée d’une catacombe. Tout est plus grand d’ici bas, la nuit, les tours, les plantes, et tout paraît s’agrandir encore à travers les paroles du professeur qui nous décrit le trajet de la croisière. Le Pont des Moulins, Ponte Molino, que l’on  va  traverser au fil de l’eau en sortant de cette prison, admettait au Moyen Âge le passage de deux soldats « de pied » marchant en ligne, ou celui d’un  seul cavalier monté, les jours de marché laissant passer un seul chariot à la fois afin de faciliter le contrôle de la marchandise par les douaniers. Il nous parait énorme, tel que nous le voyons  au-dessus de nos têtes avec ses arches puissantes en pierre brute solidement campées sur les colonnes de pierre qui encadrent le passage de la barque. Il a été élargi, nous confirme-t-on après, après l’apparition de l’artillerie pour faciliter le transport des canons, ce qui n’empêche pas que de jour, même élargi au dernier siècle de manière à accommoder deux bandes pour les voitures, une pour les cyclistes et une piétonale, il nous apparaisse  comme trop étriqué, archaïque, préservé pour le plaisir des yeux plutôt que par besoin d’utilisation. Quant au moulin qui flanquait la porte d’accès à la ville, ses restes se présentant à nos yeux sous la forme d’une tour coupée en deux  par quelque explosion  nous apparaissent maintenant comme une bouche de l’enfer, tandis qu’à la lumière du jour on ne les remarquerait même pas à cause des touffes fleuries  poussant dans la cavité.
Et cela continue, chaque pont s’ouvre sur un paysage inconnu et familier en même temps ce qui nous pousse à croire qu’on est perdus quelque part entre le passé et le présent, le mélange se faisant complet lorsqu’on descend au pied du Castello, le pont qui mène au donjon  d’une forteresse -construite par les vénitiens pour défendre Padoue contre les armées de l’empereur germanique Maximilien Ier, mais aussi pour contrôler la cité en cas de rébellion-où l’on entre effectivement sous terre, dans les catacombes utilisées par les défenseurs pour charger les canons.
C’est une véritable cathédrale creusée à même la roche avec l’ancienne forge en guise de nef et les niches des canons en guise de chapelles privées, un long couloir allant vers la falaise tenant de voie d’accès vers la crypte, en l’occurrence la rivière elle-même, d’où venaient les renforts, mais quelques fois aussi l’ennemi emmené par un traître jusqu’à la sortie secrète entourée de buissons-une cathédrale dédiée au dieu de la guerre qui, nous le sentons maintenant, défie celles vouées aux saints protecteurs de la cité à la surface, un monument infernal qui complète-et soutient ?- les monuments sacrés au dehors.
Au retour – on ne peut pas continuer jusqu’à l’embouchure du Brenta, et de là à la lagune à cause de la sécheresse qui a réduit le niveau des eaux dans les canaux – on glisse au long des docks du Portello, l’ancien port d’embarquement pour Venise que tous les poètes venus du Nord ont hanté, Goethe, Byron, Shelley, sous les arches élégantes du pont construit par la Sérénissime au dix-septième siècle que supporte toujours, gracieusement, le flanc de l’église dédiée à la Vierge du Bonsecours, patronne des marins et d’un coup la réalité courante resurgit, nous tire vers le rivage comme une corde, car en haut du pont se tient une sorte de fête foraine donnée par un des candidats à la mairie , un certain M.Marin, les bannières et pancartes  avec sa devise : Marin pour le changement ! couvrant les drapeaux aux armes de Padoue et les lions ailés de Venise sur le fronton. Quelqu’un rit sur le pont demandant à haute voix si le candidat compte « changer  de fournisseur » puisqu’il a choisi d’amasser des votes parmi les marchands de cocaïne et leurs clients qui hantent les lieux ? et tout de suite le rire s’étend, menace de déséquilibrer le bateau, réduit les dimensions de la traversée à celles d’une escapade. On fait nos adieux au vieux professeur qui enfourche sa bicyclette et se perd dans le noir d’une ruelle, puis on se retourne vers l’embarcadère pour saluer le vieux capitaine ; il n’est plus là, le bateau a disparu au fond du bassin et l’écluse s’est fermée sans qu’on ait entendu son crissement sur les gonds couverts de rouille. 
Si jamais vous venez à Padoue, je vais vous montrer le petit escalier qui mène à l’église des mariniers et, si les vieux messieurs et leur petit bateau existeront toujours, nous nous embarquerons pour refaire cette traversée. Pour l’instant elle n’est qu’un rêve de plus de mes nuits d’été.

3. Souvenirs de la maison des morts
Elle porte le nom d’Hypogée et c’est une maison comme une autre, avec un perron pour accueillir les voitures, un  escalier en pierre de taille qui mène à un portique  de brique rouge au-delà duquel on voit s’aligner  les portes  des diverses pièces composant l’espace habitable, voire un jardin intérieur complet avec bassin ornemental censé assurer la fraîcheur de l’habitat en tout temps. Il y a un impluvium qui recueille l’eau de pluie nécessaire aux ablutions, un  atrium  à ciel ouvert qui permet de contempler les étoiles pendant les banquets entre amis, une salle d’eau, une cuisine dotée d’un grand four à pain, des chambrettes pour les esclaves domestiques, des chambres destinées au repos des maitres, un studio et une bibliothèque à l’usage du maître de maison et de ses secrétaires, une salle d’études pour les enfants de la famille et leurs pédagogues et un chenil de l’autre côté du jardin. Il y a aussi une loggia suspendue qui donne sur le Tibre et un chemin en colimaçon qui mène au sommet de la montagne à travers les amas d’oliviers et de cyprès , ainsi que plusieurs abris de bergers parsemés sur les pentes rocailleuses et quelques petits sanctuaires voués aux divinités des bois blottis dans les crevasses, tout ceci constituant la source de la richesse des habitants de l’Hypogée, un domaine comme tant d’autres dans la région de l’Ombrie, paisible, bucolique , repu de beauté et des satisfactions qu’elle apporte.
Ce qui manque au tableau sont les fenêtres, détail qui échappe  presque  totalement aux yeux du visiteur jusqu’au moment où, pénétrant dans le jardin pour admirer la vue « extérieure », son regard se bute contre les murs de briques rouges remplissant les arcades de la loggia ; on se retourne, on cherche pendant un instant la raison derrière cette cécité inattendue d’une demeure jusque là jugée tout aussi familière qu’une maison de campagne moderne, on se sent tout d’un coup pris dans un piège dont l’issue se refuse à nos sens affolés à l’instar des fausses ouvertures qu’on vient de heurter. Vient ensuite la révélation : on est dans une tombe, quelqu’un  nous y a enseveli, a emmuré ce jardin et ces chambres pendant qu’on s’y promenait le nez en l’air, c’est une mauvaise plaisanterie de la part des hôtes qui, on s’en souvient maintenant, nous ont accueillis sur le pas de la porte couchés, sans souci ni vergogne, sur les coffres sculptés qui tiennent de lit dans les banquets, ils riaient tous, même le bébé de trois mois atterri à plat ventre sur son coffret orné de puttis tout aussi dodus que lui-quelle idée de laisser un nourrisson  tout seul sur un meuble si haut-riaient déjà à l’attente de ce moment de panique où nous aurons su qu’ils nous leurraient vers l’abîme, nous n’arrêtons pas de ressasser tout cela pendant qu’on rebrousse chemin vers le faux portique, le faux atrium, la fausse  cuisine de cette maison illusoire où on s’est laissés entraîner comme des moutons. L’air est pourtant respirable dans ce petit enfer-purgatoire ? – qu’on traverse au pas de course, l’eau qui coule doucement du plafond dans l’impluvium sent la terre fraîchement retournée, les murs ne portent aucune trace de moisissure ; il y a même un rai de lumière naturelle qui entre par la cheminée du grand four à pain et des lampes de néon qu’on peut allumer dans les chambres à l’aide d’interrupteurs  encastrés dans l’embrasure des portes, on les aurait vus en entrant si on y avait fait attention, si on s’était fié au texte dactylographié dont tout d’un coup on remarque la présence dans nos mains, on aurait su d’emblée à quoi s’attendre, on aurait pris cette maison pour ce qu’elle est et qui est écrit sur l’enseigne dehors, et qu’on nous aura répété maintes fois par le guide à l’entrée du monument: l’Hypogée des Volumni, la demeure funéraire d’une famille aristocrate étrusco-romaine disparue depuis plus de vingt siècles ! En fait, on aurait dû voir venir depuis qu’on est sorti de Pérouse par l’autoroute 35A  avec l’intention de découvrir ce qui gît en dessous des collines avoisinantes, depuis qu’on a pris, au risque d’endommager la précieuse suspension de notre voiture, ce chemin en colimaçon à travers les plantations d’oliviers qui nous a menés aux portes de la mort ; l’illusion  qui nous a fait oublier le sens du voyage, nous a mis sens dessus dessous pour être francs, réside en la sensation de familiarité  engendrée par le lieu, en cette apparence de foyer que revêt l’architecture funéraire dès qu’on y met les pieds.
Une demeure reste une demeure, qu’elle soit habitée par les vivants ou par les morts, on s’y retrouve toujours, et le foyer est un repère – solide, éternel, le seul, peut-être, qu’on a dans la vie, alors pourquoi chercherait-on un autre pour configurer l’au-delà ? Les plaisantins à la porte, couchés sur leurs coffres sculptés, nous l’annoncent : la vie est une illusion, pourquoi pas la mort ? mais ne nous en disent pas plus, nous laissent chuter au fond de l’abîme, errer à cœur léger de chambre en chambre jusqu’à ce qu’on frappe de plein fouet une fenêtre qui ne s’ouvre pas, nous ridiculisent à souhait en nous laissant crouler sous le poids de notre panique lorsqu’on  se rend compte du piège qu’ils nous ont tendu ; et ce n’est qu’après ce parcours qu’on apprécie la candeur de la plaisanterie, qu’on s’émerveille de la simplicité du tour qu’on nous a joué.
On est bien dans une tombe, mais qui n’a rien d’effrayant, il suffit de regarder le jeu des proportions : à l’échelle humaine au niveau de l’architecture, à celle des poupées au niveau du statuaire , il s’agit d’une représentation et non pas d’une reproduction de l’au-delà, d’une convention en somme qui nous permet d’imaginer notre future existence dans le pays du non-retour. La peur s’envole, on regarde les poupées d’un œil attendri, on remarque le sourire goguenard du premier Volumnius, représenté en Bacchus à moitié nu, vautré sur son lit de parade une coupe chancelante dans la main, mollement tendue vers le spectateur comme s’il lui demandait à la lui remplir-était-il ivre au moment du trépas ? un grand buveur toute sa vie durant ? on se demande en pouffant de rire — on  s’amuse de voir  la matrone à ses pieds, toute pimpante dans son peplum à la grecque en  tons de rouge, or, bleu et noir qui montent jusqu’à son visage peint à la mode de l’Égypte, savourer à bouche ouverte les plaisanteries que semble lui débiter un jeune éphèbe couché à son flanc-étais-ce son amant ? son fils ? peu importe, elle est là à boire ses paroles pour l’éternité et cela nous attendrit. Et ainsi de suite, les personnages défilent devant nos yeux parés de soieries-on le voit dans le drapage, nous dit-on dans le texte dactylographié- de bijoux, de couleurs vives-même les langes du bébé semblent  avoir été taillés dans le même tissu, et tous semblent un peu ivres, les maîtres comme les esclaves – ces derniers reconnaissables à leurs dimensions réduites par rapport aux premiers, et non pas à une différence quelconque dans le costume — les chiens comme les chats couchés à leurs pieds. Pas de gisants ici, pas de figures ascétiques drapées dans l’attente du salut, pas de momies emmaillotées en préfiguration du résurrection – rien que des petites poupées rieuses surprises en plein délit de bamboche, insouciamment vautrées sur les coffres qui contiennent les cendres des bûchers funéraires où ils ont péri, il y a de quoi sourire à notre tour ; et c’est ce que l’on fait en remontant l’escalier qui mène à la surface, on garde le sourire tout le long de la promenade sur la colline qui nous dévoile l’existence d’autres maisons pareilles à celle-ci, d’autres tombes éparpillées parmi les oliviers, toute une ville des morts, une nécropole entière nous accueille telle une propriété de campagne où l’on serait venus pour faire bamboche en compagnie de nos amis.
Je pense à Plaute, aux attelanes qui ont inspiré, probablement, ses œuvres comiques, aux jeux funéraires auxquels il les  aura insérées – selon la tradition étrusque dûment copiée par les parvenus romains – pour en dissiper l’atmosphère d’enterrement ; serait-ce une descente dans un hypogée comme celle des Volumni qui lui aurait donné cette légèreté, cet humour nécessaire pour survivre dans la lourde brutalité de son époque ?
Mon fils, qui a vu les pyramides égyptiennes, s’avoue déçu par le manque de « grandeur » -de solennité ? – de la cité des morts dont on vient de faire le tour ; on se chamaille un peu là-dessus et je me surprends moi-même en renonçant à lui tenir tête aussitôt qu’il m’abreuve d’arguments savants – il est archéologue de son métier – me surprends en train d’adopter l’attitude de la matrone dans l’hypogée, de rester bouche bée devant les paroles de mon rejeton sans me soucier du massacre, qu’il exécute  en même temps, de mon propre discours. Il y a de quoi sourire, voire même de rire à gorge déployée, après avoir vu l’abîme de l’orgueil s’ouvrir sous nos pieds, est-ce cela que m’ont transmis comme message les morts ensevelis sous la colline ombrienne?

4. La terre sainte
La tête de l’enfant  vogue au dessus de la foule comme une balise sur  la marée montante, son porteur avançant  d’un pas majestueux  au milieu des soutanes grises et noires qui forment la garde d’honneur du sacrifié ; le ciel d’un bleu argenté, presque blanc sous l’effet de la chaleur, résonne du son incessant des cloches comme le casque de Goliath après la bataille et, derrière le cortège, un orchestre de pages vêtus de velours bleu et or bat le rythme de la marche suant profusément sous leurs couvre chefs ornés d’aigrettes blanches, inertes dans l’air brûlant comme des albatros échoués sur une plage. On est  à Padoue, le 13 juin de l’an 2009 et on fête l’anniversaire de la mort de Saint Antoine,  patron de la cité, disciple du doux Saint François et son premier « évêque » en cette terre du Nord qui, rendue à l’état paien par la passion de l’argent de ses habitants, fut  restituée à la chrétienté  par son intervention  à l’an de grâce 1281.
La tête, portée au bout d’une pique par un géant  en robe noire, est en or frappé de pierreries avec  en guise de bouche une « vitrine » en cristal vénitien qui permet de voir, au fond du crâne, la langue du saint, brune et recroquevillée comme une oreille de porc séchée, la forme « enfantine » de l’objet représentant l’innocence à la fois du personnage et des croyants qui lui doivent leur salut. Les soutanes grises sont des moines franciscains, représentants de l’ordre fondé par Saint Antoine en territoire vénitien ; les noires désignent principalement les dominicains, l’ordre rival de son époque, dont il sut gagner la confiance au point d’en faire des alliés dans le combat pour le salut de leurs concitoyens. Les pages sont les enfants de la cité qui jadis furent ses premiers « disciples » et la foule est la foule, vous et moi, citadins, contadins, touristes, moines, nonnes, policiers et politiciens, tous appelés comme témoins des miracles de la foi, tous ravis de voir de nos propres yeux la langue immortelle-elle ne pourrit pas depuis des siècles, ni ne tombe en poussière lorsqu’on la balance entre les parois d’or de l’ écrin – traverser notre fugace existence.
Un spectacle éblouissant en somme, conçu et mené par une main de maître, en partie tenant du Grand Guignol, de l’autre part relevant du drame sacré, où le réel et le fictionnel se confondent si bien qu’ils ne font qu’un, où l’on voit la chair : la sienne, celle du voisin, celle des enfants et même des ancêtres  se sublimer, se fondre  dans le bout de chair immortalisé par la parole divine ; le grand oublié dans tout ceci est le protagoniste lui-même, Saint Antoine de Padoue dont la vie , du début à la fin, se remarque précisément par sa simplicité.
Il est très difficile maintenant de séparer l’histoire du personnage du mythe créé autour de la petite personne, frêle et  effacée, que Cimabue a immortalisée sur une fresque de la basilique dédiée à son culte ; quand bien même on essaierait de le faire en toute objectivité, l’élément spectaculaire serait toujours là pour nous leurrer hors du  chemin  du « réalisme » tant recherché car Saint Antoine, tout comme  Saint François, son maître, s’efforça toute sa vie à « imiter » le parcours du Christ, « joua » donc son rôle dans le drame sacré que les franciscains ressuscitèrent à l’époque de la fondation de leur ordre afin d’imposer leur doctrine. Ainsi le spectacle d’aujourd’hui serait basé sur la biographie d’un acteur, qui, en interprète d’un protagoniste mythique et agissant sous la baguette d’un auteur féru d’histoire sainte, en l’occurrence Saint François d’Assise, aurait  été complètement obnubilé en tant que personne— d’où l’impossibilité de savoir qui il était et à quoi il ressemblait vraiment, voire s’il était aussi « simple » et aussi « humble » qu’il nous apparaît dans le portrait, de surcroît peint par Cimabue trente ans après son trépas. Cependant, si on s’en tient aux faits et si on n’entend pas par spectacle une simple « supercherie » destinée à convaincre les masses superstitieuses de croire à un vieux mythe depuis longtemps révolu, si on présume que les deux saints ne jouaient pas « la comédie » pour se faire une place au Vatican et, plus tard, s’en tailler une plus enviable encore  au Paradis, la vision du chercheur s’élargit, voire change radicalement .  
Premièrement, il faut tenir compte du fait que François d’Assise  et Antoine de Lisbonne – le futur patron de Padoue était originaire du Portugal – furent des gens cultivés issus de familles nobles et orgueilleuses qui avaient  vu du pays, et accumulé, pendant les croisades en dehors des richesses matérielles résultant du butin de guerre les trésors spirituels du levant : bouquins et parchemins rares contenant les œuvres des plus célèbres philosophes de l’Antiquité. Avec ce bagage – dont témoigne amplement leur correspondance conservée dans les archives du Vatican- il est très peu probable qu’ils aient pris les mystères chrétiens au pied de la lettre et adopté des masques de carnaval pour  rendre l’histoire sainte à l’usage des crédules.
Deuxièmement, aucun des deux n’a cherché le martyre à tout prix, n’a pas été martyrisé non plus- malgré le manque de scrupules et la férocité de leurs adversaires politiques, tyrans et chefs de guerre temporairement vaincus par leurs arguments pacifiques, personne n’a essayé de les envoyer sur la roue ou sur le bûcher  en guise de  rétribution- et  aucun d’entre eux n’a jamais admis avoir fait  des miracles en guérissant les malades ou en ressuscitant les morts sur son passage.
Ce en quoi ils imitèrent le Christ fut la parfaite simplicité d’acte et de parole dans laquelle ils vécurent, cette simplicité qui ne réside pas dans l’ignorance mais dans le haut savoir et la haute compréhension du principe universel prêché par le Rédempteur : l’amour du prochain et la joie de vivre avec cet amour au cœur. En dépit du Grand Guignol qui accompagne la fête du 13 juin, ce message est encore « lisible » dans l’atmosphère de joie qui règne sur tout le parcours de cette journée parmi les foules rassemblées autour de l’autel du Santo, le Saint par excellence qui n’a pas besoin d’être appelé par son nom pour que l’on sache de qui on parle, et que même les malfrats n’osent troubler à force d’en subir la magie.
D’une certaine façon, cette atmosphère m’a fait retrouver celle des premiers jours de la Révolution de ’89, quand on s’embrassait dans les rues avec les soldats perchés sur leurs chars de guerre et les voisins policiers qui nous avaient rendu la vie dure au temps de la terreur communiste, tout cela en dépit de la comédie des horreurs que nous jouait la télévision, des basses messes entre les dirigeants d’antan et les nouveaux potentats, du péril – véritable, celui-là – de tomber dans un nouveau piège à la fin de la représentation. Et in terra sancta ego, si j’ose dire, en tout cas la comparaison tient la route si je pense aux scènes de danse collective improvisées sur la place du Dôme entre les « pèlerins » pakistanais et ceux de Rovigo, vénètes de souche – citoyens italiens les uns comme les autres, en fait, mais séparés au quotidien par la couleur de leur peau- aux enfants africains jouant avec les gamins blancs à la chasse aux pigeons sous les yeux amusés des parents, ethniques et pur sang confondus, aux guirlandes et aux bouquets de lys offerts gratis aux passants par les fleuristes chinois, vietnamiens et thailandais, généralement réputés pour leur appât du gain et leurs manières « manipulatoires» en matière de commerce parmi les habitants de la cité. Pour contrebalancer cette tendance sentimentale, j’ai essayé de me remémorer la signification précise dans mon histoire personnelle du 13 juin 1990, la Saint Barthélemy roumaine, comme quelqu’un a appelé ce jour de malheur qui a mis fin à l’extase révolutionnaire — était-ce un des ténors de l’intelligentsia ayant prêché sur la Place de l’Université qui a baptisé ainsi la mascarade ouvrière censée sauver la « patrie en danger »  pour hisser au rang des mythes ce qui ne fut qu’une piètre manœuvre politique ?malheur à lui ! Ou bien était-ce un propagandiste du vieux régime recyclé en intellectuel, ce qui expliquerait la tendance guignol de l’événement dans tous ses aspects ? je ne me rappelle plus, tant mieux  pour moi — rien à voir, le sentiment de joie est resté intact, est même devenu  plus fort qu’avant parce que renfloué par le souvenir des premiers jours de liberté que j’ai vécues.
Et in terra sancta ego, c’est peut-être ce que ressentent tous les pèlerins venus à Padoue pour célébrer la mort de Saint Antoine, malade de paludisme et  expirant sans flat-flat sur la paille de son ermitage? sa vie heureuse au milieu des paysans d’Arcella qu’il a libéré de la tyrannie des seigneurs locaux,  et qui lui ont dressé la fameuse cabane de méditation sur la colline, pour empêcher les gamins du village de « déranger » le Santo en pleine prière avec leurs jeux bruyants et leurs demandes répétées de l’entendre raconter l’histoire du petit Jésus ? ses guérisons par la parole – prions ensemble – du fils noyé, du bébé tombé dans le chaudron fumant, du mari jaloux empêché de tuer sa femme par le témoignage de son fils encore emmailloté dans ses langes mais parlant tout d’un coup en bon italien, comme un grand ? Ce ne sont pas là des miracles qui vous font dresser les cheveux sur la tête, le Santo était peut-être plus savant que mage, et plus diplomate qu’illuminé, les enfants en tout cas l’aimaient beaucoup parce qu’il jouait avec eux et leur racontait de belles histoires, mais peu importe, on ne va pas chercher noise à un jour heureux où l’on se sent libre de tous les préjugés, même de celui du bonheur puisqu’on  se permet de rire et de chanter en pleines funérailles d’un être aimé !
Longtemps après que la tête d’or fut rentrée dans le reliquaire, je vis en haut de l’escalier monumental menant au portique de l’église Sainte Justine-la basilique « rivale » délaissée par les constructeurs à cause du culte en ascension de Saint Antoine-une femme noire royalement vêtue de brocard brodé au fil d’or, qui dansait en mouvant ses hanches pleines et sa tête ornée d’un turban à mille couleurs, au rythme d’une samba en provenance d’un lecteur de disques portable placé sur le socle d’un des Lions de Venise qui montent la garde devant l’entrée de la basilique.
Deux hommes et une fillette – parés eux aussi comme des princes et princesse des « Mille et une nuits » - se tenaient en bas des marches battant le rythme de la chanson dans leurs mains étincelantes de pierreries ; un troisième Noir, misérablement accoutré par comparaison de denims, filmait la scène avec une caméra professionnelle enjoignant, ça et là, avec un large sourire bonhomme les badauds à participer à la fête. Je m’arrêtai pour savourer le spectacle et, presqu’à l’instant, la fillette en bas de l’escalier se précipita vers moi, me prit par la main et, m’entraînant au pied des marches, me souffla : « Danse avec maman, s’il te plaît ». « Je ne sais pas danser la samba » dis-je. « Pas besoin de savoir danser, il suffit de laisser la musique entrer en toi. » Et pourquoi tu n’y vas pas toi-même ? » m’enquis-je. « Tu es jeune, tu portes le costume adéquat, je parie que tu feras grande impression. » « Mais ce n’est pas ça du tout » rétorqua-t-elle. « Maman danse pour le Saint, pour qu’il protège ses enfants. Mes frères et moi, tu vois ? Alors il  lui faut une autre femme qui soit mère pour l’accompagner. » 
Je regardai les hommes qui, tout en faisant semblant de ne pas s’intéresser à l’impromptu, avaient pourtant cessé de battre le rythme pour écouter la conversation ; la femme continuait de danser, sa silhouette mouvante contrastant puissamment avec la noble rigidité des lions de pierre devant la cathédrale  et, au loin, les statues autour du bassin sur la grande place du Prato semblaient attendre, en bon public de théâtre, patiemment, la suite de l’interlude. Je montai les marches, me mis à côté de la danseuse, attrapai le rythme ; après, lorsque je pris congé du petit groupe exotique avec force accolades et vœux de félicité, une commère locale, sanglée d’un tailleur de soie verte tâché de sueur, m’interpella pour m’avertir sur les dangers de s fréquentations de fortune. « Les Noirs sont les rois de la drogue, madame. Ils corrompent nos enfants, mieux vaut ne rien avoir avec eux. Qu’est-ce qu’ils vous ont donné ? De la cocaïne, c’est ça ? Il faut appeler les carabinieri. »
Et je compris alors qu’on avait dépassé les confins de la Terre Sainte.

6. Interlude breton
Je n’arrête pas de me dire que c’est pour mes péchés que j’ai dû échouer ici sur cet amas de rochers, de sables mouvants et de vents qui soufflent à longueur de journée éclaboussant d’eau salée les murs de pierre grise des enclos. On est à la mi-juillet, à Roscoff en Bretagne, et tout est gris : la mer, les pierres, le ciel, le vert des sapins, le blanc des maisons, le rouge des géraniums sur le bord des fenêtres et, même si ce n’est pas la nuit, les chats qui hantent les cours des sanatoriums sur la plage ont la couleur des cendres.
J’ai laissé derrière moi le souvenir d’une montagne magique à Positano, dans le Golfe de Naples, fleurie de glycines rose et mauve, d’ibiscus rouge poussant entre les murs des villas blanches juchées sur des rochers bleus qui se perdent dans le ciel azur, une mer de la couleur des turquoises qui, le soir, prend la couleur du vin rouge. Et dans l’ombre fraîche du Dôme baroque, onze chefs d’œuvre du Caravage, son Bacchus aux yeux humides sous la couronne de vigne qui ceint son front, sa Méduse aux cheveux serpentins couleur des vagues d’orage, son Saint Thomas au doigt fouineur qui palpe la plaie béante sur la poitrine du Christ en se léchant les babines, ses musiciens et ses anges aux joues brûlantes d’une passion encore non consommée-rien de tout cela n’arrive pas à chauffer mes os quand bien même j’y penserais sans arrêt.
Cela ne sert à rien non plus de penser à Ovide-même si la Mer Noire n’est pas toujours glacée, ni  aussi « noire » que son nom l’indique, elle reste à ses yeux une mer d’exil- et encore moins à Thomas Mann avec son sombre Lubeck, sa terre natale au bord des mers du Nord, qui lui  retira sa citoyenneté pour délit d’opinion ; et pas du tout,  si cela se peut, à Montréal, cette ville nord-américaine dont le Vieux Port avec ses entrepôts, ses douanes, sa lourde basilique à l’immense Vierge du Bonsecours, son phare et ses hôtelleries fortifiées ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de Morlaix , voire en plus petit, avec Sainte Barbe comme patronne et sans estuaire pour « annoncer » la haute mer, à celui de Roscoff en Bretagne, lieu de mon  présent exil. Mais que diable suis-je en train de faire sur cette galère ? Les mathématiciens que j’y ai suivi-la réponse immédiate-délirent tous sur la beauté du paysage, l’inquiétant va-et-vient des marées qui « imite », clament-ils, la mécanique de la pensée , glosent à n’en plus finir sur « l’éternel changement » de la nature bretonne qui leur rappelle , clament-ils encore, les premiers jours de la Création ; libres de créer partout où ils se trouvent, les galères sont à leurs yeux de simples véhicules flottants les emmenant vers des terres inconnues qu’ils s’impatientent de connaître. Je m’abstiens donc de leur signaler la pancarte sur la maison  sur le Vieux Port de Roscoff où jadis, par manque de fonds, Alexandre Dumas père passa trois mois de vacances : « Sa plus grande découverte fut la recette du ragoût d’oignons local »

  Juin-Juillet 2009

 

Août 2009

À contre-jour

Cristina Montescu

Je mangeais un tagine de poulet aux olives au deuxième étage d’une gargote du Marché Central. J’étais assise près d’un lavabo primitif, barbouillé de peinture blanche. Des hommes circulaient tous azimuts. Il n’y avait pas d’autres femmes dans la gargote.
Je trempais mon pain dans le tagine. Des taches jaunes se formaient sur mes doigts. Des taches qui ne s’enlèvent pas à l’eau et au savon. Avant de me laisser m’asseoir, le serveur m’avait souris maladroitement et il était parti chercher un papier pour essuyer ma chaise. En le regardant nettoyer la chaise, j’avais pensé que seulement le feu aurait pu enlever la crasse. En le regardant, j’avais senti sa chemise transpirée et le tout s’était mêlé aux senteurs de viande et de légumes qui montaient de la cuisine.
Je trempais mon pain dans le tagine. Je mangeais et je me voyais avaler de petits morceaux de la chemise du serveur.
Nabil est entré et m’a regardé sans rien dire. Ensuite il m’a salué d’un baissement de tête, s’est approché de ma table et m’a tendu la main : « Je m’appelle Nabil. » Il a ri de mes mains tachées au tagine. Il s’est assis à ma table. J’avais honte. Je lui ai dit que je m’appelais Nathalie. Il a fait Ah bon ! et il a ri de nouveau en regardant mes mains. Je me suis levée. Je me suis lavée les mains. J’ai saisi la fourchette que le serveur n’avait pas oubliée d’apporter. « Laisse ça. Mange à la marocaine. J’aime te regarder manger avec tes mains. »
J’ai recommencé à tremper mon pain dans le reste de tagine. Je ne parlais pas. J’avais honte d’être la risée de ce Nabil aux yeux fouineurs.
Je n’ai rien dit. Il n’a rien dit. J’ai appelé le serveur. J’ai attendu quelque éternité. J’ai payé. Nabil m’a suivie dans la rue. Gens terreux, transpirés, souriants me bousculaient de leurs cris. J’ai traversé la halle au poisson. J’ai respiré l’air de l’Océan. J’ai commencé à courir devant les marchands d’olives.
Je me suis arrêtée devant la librairie Kalila wa Dimna. J’étais de nouveau seule.
*******
Tous les samedis matin j’allais à l’Institut Français de Rabat. Je montais au premier étage et je cherchais des bandes dessinées. Au Québec, je ne m’étais même pas rendue compte de l’existence de ces livres. Je n’avais pas eu le temps de le faire. J’avais découvert à l’I. F. de Rabat les boites blanches où on mettait les BD. J’avais feuilleté distraitement quelques unes, je m’étais assurée qu’aucun collègue d’études maghrébines n’était dans la salle et je m’étais retirée près d’une grande fenêtre qui inondait mes épaules d’une lumière chaude. J’occupais chaque samedi matin la même place. J’avais troqué les Tintin, qui me paraissaient plus savants et disculpateurs en cas de flagrant délit de lecture, contre les Lucky Luke. 
Nabil s’était planté devant moi. Il souriait. Se moquait-il de moi ? Comment faisait-il pour anéantir mes menus plaisirs ? Il posait des questions, je répondais. Il posait des questions, je répondais en sachant que c’était la fin des Lucky Luke ouverts devant le soleil matinal.
J’étais étudiante à L’Université Mohammed V. J’y étudiais les littératures maghrébines. Je payais mes études. Ce n’était pas cher. J’avais toujours lu de belles choses sur le Maroc, à Montréal j’avais découvert la cuisine marocaine et j’avais voulu connaître le pays. Ah bon, tu es venue connaître les pauvres, je n’ai qu’à te souhaiter bonne chance dans ta découverte, m’a glissé-t-il. J’ai fait semblant de n’avoir rien entendu et j’ai enchaîné sur ma vie à Rabat.  J’habitais la Cité Universitaire, là où habitaient tous les étudiants étrangers. Hay Riad. Il connaissait. Savais-je que Hay Riad était le quartier des gens aisés ? Oui, je le savais. J’avais vu les grandes villas fleuries et tranquilles. Et G5, de l’autre côté de la Cité Universitaire ? J’y faisais mes courses. Mais il ne fallait pas y aller toute seule. Là-bas les gens sont démunis et dangereux. Il pourrait m’y accompagner la prochaine fois. Remerciements. Pas besoin.
J’attaquais à mon tour. Et toi ? Je suis fonctionnaire dans un ministère qui sent la pisse et la merde, vu que des gens se laissent aller à l’abri de l’auguste ministère. Quel ministère ? Le Ministère de l’agriculture. Je ne connaissais pas. Il pourrait me le montrer un jour. Il n’aimait pas être fonctionnaire. Mais après des études approfondies et deux années de chômage il n’y avait pas autre chose à faire. Il vivait seul. Son salaire lui suffisait pour payer le loyer, trois chambres en Hay Ennahda, et pour se nourrir. Il fallait aussi aider son père, ancien marchand de légumes et cela surtout à l’occasion du Ramadan qui allait débuter dans deux jours, paraît-il. Pourquoi paraît-il ? C’est la lune qui annonce la date exacte.
Je me suis tue. Le Ramadan aurait pu introduire une discussion sur l’Islam. Je n’en avais pas envie. J’étais tannée d’écouter l’abécédaire de l’Islam et d’expliquer les fondements de la foi chrétienne, voire catholique, la mienne.
Je me suis tue et je me suis retournée vers le soleil. J’avais de la peine à maintenir mes yeux ouverts. Il s’est tu aussi. Je le regardais du coin de l’œil comme il faisait semblant de chercher quelque livre dans la rangée la plus proche. J’ai fermé mon Lucky Luke et j’ai annoncé mon départ. À bientôt, alors. Je me suis éloignée. Et ton numéro de téléphone, a-t-il dit. Je me suis retournée. Oui, ça se peut. Il a sorti un livre et un crayon. Il s’est excusé de n’avoir pas sur lui d’autre papier. Il a noté mon numéro de téléphone sur la première page.  Il allait le retranscrire à la maison et libérer la page. Bonne journée. Bonne journée. J’ai descendu l’escalier sombre.   
*******
Il m’a appelée la deuxième journée de Ramadan. Je lui ai souhaité Ramadan Karim, la formule que j’avais entendue à gauche et à droite. Il m’a demandé si on pouvait se voir le soir. J’ai répondu que les bus ne circulaient pas le soir. Premier jour de Ramadan j’étais rentrée à pieds. Il n’y avait ni bus ni gens ni chiens. Comme une ville avant une attaque aérienne. Il a ri. Il a ri de tout son cœur. Le phtor coupait la journée de Ramadan en deux. La vie devenait plus intense pendant les soirs de Ramadan. Il continuait à rire de tout son cœur. Il s’est arrêté brusquement. Est-ce que qu’on pourrait se voir le soir devant l’Institut français de Rabat. J’ai dit oui. 19h30. J’ai raccroché.
J’avais du mal à trouver des habits convenables. Rien. Trois fois rien. Et j’étais moche.
À 19h15 j’étais devant L’I.F. Il faisait noir. Il faisait silence. J’ai attendu sans broncher. Il est apparu sourire accroché aux lèvres, sac en bandoulière, manteau noir.
Le même soir, il m’a proposé de lire un manuscrit qu’il venait de finir. Il était aussi écrivain. Il me faisait confiance. Ce n’était pas long. Une centaine de pages.
Le même soir, nous sommes restés face à face dans un café de la place Agdal. J’étais assoiffée de ses paroles, de son geste discret à remuer ses cheveux, de ses penchements vers moi.
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Amina, ma collègue aux cheveux crépus, voulait savoir d’où venait mon sourire joyeux, la petite lueur que je gardais au tréfonds de mes prunelles. Est-ce que c’était à cause d’un homme ? Oui, depuis deux mois, c’était bien un homme que je rencontrais presque chaque soir devant l’I. F. Quel âge a-t-il ? 35. Vieux. Qu’est-ce qu’il fait dans la vie ? Il était fonctionnaire et aussi écrivain. Autrement dit,  il est pauvre. Vieux et pauvre.
Amina a gardé un long moment de silence. Je n’osais rien ajouter. Est-ce que tu as déjà couché avec lui ? a-t-elle repris. Mais non ! J’ai un peu baissé la tête. Je parlais d’une petite voix pour m’éloigner des oreilles d’Amina. Je voudrais bien faire l’amour avec lui. Mais pour le moment ce n’était guerre possible. Il était un peu dépressif. Il venait juste de commencer un nouveau traitement. Anafranil tout juste. Il fallait attendre.

Heureusement que le hasard te tienne lieu de cervelle, concluait Amina. Heureusement que le hasard te tienne lieu de cervelle !
Août 2009

Puicute salbatice si ciorbe fierbinti

Florin Oncescu

- Bucuresti, august 2009 -

Pe bulevardul Magheru, la cinematograful Patria, rulează filmul „Puicute sălbatice îndrăgostite” (fără virgulă între adjective). Nu-mi mai pot desprinde ochii de pe titlul afisat cu litere uriase, deasupra intrării. Încerc să ghicesc titlul original: „Hot chicken in love ?”
„Cum e corect, sălbatice sau sălbatece?” – o întreb pe Cristina. „Ei, sălbatice!” – zice ea. Eu îmi declar preferinta pentru a doua formă, una totusi corectă, chiar dacă învechită. Sintagma „puicută sălbatică” îmi sugerează o galinacee rătăcită prin porumbi. „Puicută sălbatecă” are aromă de Bucuresti decadent, de început de secol XX.

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Intrăm în biserica Cretulescu. Nu-mi amintesc să mai fi intrat vreodată, în cei 13 ani în care am fost locuitor al Bucurestiului (y compris cei 5 ani de studentie). Stiam că e considerată monument istoric, dar pentru mine, în toti acei ani, a trece pe la Cretulescu a însemnat a trece pe la librăria de alături.
Abia iesit în pridvor, aud o voce feminină, articulând cu năduf: „Biserica lu’ Peste!”
Mă uit intrigat în jur. Văd o femeie la vreo 50 de ani, foarte corpolentă, în tricou fără mâneci si cu o pălărie de pânză cu borurile pleostite, care conduce un grup format din alti vreo 3 adulti si 3 copii. Surprinzător, femeia mi se adresează.
„Ce biserică-i asta, domnule? Cum o cheamă?”
„Cretulescu” – spun.
„Asta-i Cretulescu?”
„Da!”
Femeia continuă să mi se adreseze, dar întoarsă pe jumătate spre grupul care-o urmează: „Păi nu pun si ei o placă, ceva, tu-i mama mă-sii? Vaaai de noi! Mai avem muuult până la nivelul Occidentului!”
Femeia, cel mai probabil o nebucuresteană stabilită în Occidentul invocat de ea, avea perfectă dreptate. La aproape trei secole de existentă, biserica Cretulescu are tot dreptul la un marcaj turistic.

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E ora prânzului si vrem doar o ciorbă, pe fugă. Ne iese în cale Casa Capsa. Cristina stie doar de braseria cu intrarea din Calea Victoriei, pe care o numeste, impropriu, restaurant. Eu, băiat cu facultatea făcută în Bucuresti, stiu si de restaurant, a cărui intrare este după colt, lângă magazinul de trufe. Ca să-i completez cunostintele, alegem restaurantul.
Înăuntru, cinci ospătari freacă menta. Doar o masă e ocupată, de-un cuplu, dar cei doi par prieteni la cataramă de-ai ospătarilor. Asezati la o masă, consultăm cartea de meniu. “Specialul” zilei, cu 3 feluri, fără băutură: 100 lei. E drept, felul doi este căprioară cu ciuperci, spus în cuvinte mai elegante. Ciorba de văcută: 19 lei. Peste tot în Bucuresti, ciorba de văcută face între 5 si 8 lei. „Să mergem!”, propun. Drept răspuns, Cristina sare în picioare.
Ajungem la Monte Carlo, în Cismigiu, pe malul lacului. Meniul este afisat la intrarea în restaurant, scris de mână, pe un panou mare. Lista începe cu trei ciorbe, toate la 7 lei, dar toate anulate cu X-uri. Ezitanti, înaintăm. Pe terasa dinspre lac, procentul de ocupatie bate spre 50 %. Un ospătar ne taie calea.
“Chiar s-au terminat toate ciorbele?” – îi spun, cu glas plângăcios. “Cine-a zis?” – se miră omul. Îi pomenesc de X-urile de pe lista de meniu. Omul ia o figură revoltată si demarează în pas alert spre iesire. “Fir-ati ai naibii de copii!” Peste umăr, ne mai strigă: “Luati loc la o masă! Avem toate ciorbele!”

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Afis cu umor subtire, în zona Palatului regal: „Binele o duce rău în România.” Dar răul are haz, adaug eu.

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