Depuis 2001 • No 60 • Montréal • 15.08.2009
Août 2009

Une beauté québécoise

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Une beauté québécoise

François Désalliers signe avec Les géants anonymes un « American Beauty » québécois. Bien écrit, la lecture de ce roman tient en haleine. L’auteur y met en scène Francis et Léopold, deux hommes, deux pères, qui à leur manière se cherchent, la vie devant eux n’étant plus que synonyme d’ennui, de monotonie et de perte de désir. Comme le souligne l’auteur à propos de Francis : « Déjà qu’il a toutes les peines du monde à trouver le moindre intérêt à ce qu’il fabrique. À trouver du goût à sa vie. La vie est un enfer, pas de doute. Je sais ce que je dois faire, se dit-il. C’est le goût de le faire que je n’ai plus. Et c’est dangereux. Ce serait peut-être moins dangereux si je n’avais pas d’enfants. Mais j’ai des enfants. »

Au fil de leur quotidien, on suit les deux personnages dans leur mise en abîme. Pour l’un, Francis, tout semble monotone. Même l’écriture, lui dont l’œuvre reçoit son lot de mauvaises critiques – ce qui n’est pas sans le décourager –, ne le passionne plus : « Il n’écrit plus. Parce qu’il n’a plus rien à dire ou parce que plus personne ne l’écoute ». Il est en panne. Jusqu’au jour où il rencontre cette voisine, Carole,  une jeune femme monoparentale de 29 ans qui travaille comme dans un restaurant de leur quartier. Francis en tombe amoureux et a une aventure avec cette dernière, « une histoire de cul » comme lui dira sa femme. Auprès de Carole, Francis retrouve le goût d’aimer, de désirer et de vivre. Il se surprend même à rêver et à faire des projets de voyage. Grâce à sa voisine, il tente en fait de reprendre sa vie en main. En ce sens, il met fin à son mariage et s’octroie la chance d’être finalement heureux.

Léopold, de son côté, est un poseur de clôtures qui a érigé des murs entre lui et ceux qui l’entourent. Tout le long du roman, le lecteur l’observe s’enivrer de bières et s’effondrer jusqu’à devenir une loque complètement perdue qui n’arrive pas à guérir les blessures de son passé et à affronter son présent.  Son futur n’est bientôt qu’un cercle infernal dont il ne peut plus sortir.

L’auteur de ce roman urbain, où les personnages carburent à la bière et au café, parle avec justesse d’une certaine crise de la cinquantaine, d’une lassitude face à la vie où les jours ne sont plus qu’une succession d’heures vécues dans l’ennui et la monotonie. Il importe d’ailleurs de souligner que malgré la lourdeur du propos, cet ouvrage se lit d’un souffle. Désalliers parvient en effet à traiter avec légèreté d’un monde triste, peuplé de géants anonymes.

François Désalliers, Les Géants anonymes, Montréal, Québec/Amérique, 2009, 262 p.

Août 2009

Sur les traces de Jack Kerouac

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Sur les traces de Jack Kerouac

Jean-Paul Loubes n’est pas le premier à s’identifier à Kerouac et à partir sur la route, sur les traces de l’auteur de la Beat Generation. Gilles Archambault, Jean-Noël Pontbriand et Victor-Lévy Beaulieu sont de ceux qui l’ont déjà fait. Dans leur récit, ils utilisaient Kerouac comme un miroir où chacun se mire, un double mi-réel, mi-inventé permettant de trouver sa voix, son identité. Dans Je ne suis pas Jack Kérouac, publié aux éditions Fédérop/Mémoire d’encrier, Loubes ne fait pas autrement et raconte Kérouac à sa façon, avec ses mots. Comme il le précise : « Bien sûr que je [l’invente] un peu. Mais justement : ainsi je le [prolonge] et le [hisse] jusqu’à nous. Jack [continue] à m’aider à dire qui je suis. »

Toutefois, Loubes n’était pas « un de ces adeptes mélancoliques entreprenant un jour de mettre ses pas dans ceux d’un gourou pour retrouver le sens vrai de l’existence. [Il n’avait] jamais projeté de refaire en pèlerinage la route 66, d’est en ouest et retour, pour célébrer le culte d’un écrivain en mettant [ses] pas dans les siens sur les chemins qui exhalent l’odeur crue de l’Amérique. » S’il va sur la route de Kerouac, c’est pour répondre à l’invitation de Jean Morisset qui lui partait « pour une tournée de 3-4 jours dans l’État du Maine avec 4-5 companeros et aficionados francos de la mouvance Kérouac, conférences, récitals de poésie, etc. » et qui le contactait pour qu’il se joigne à eux afin de « lancer quelques poèmes dans le ciel du Maine! ».

De Québec, Loubes se rend donc en Nouvelle-Angleterre où il rejoint Morisset et d’autres spécialistes, dont Éric Waddell et Dan Louder, qui travaillent à « formuler les liens avec le territoire, celui de la géographie et celui de la langue ». Francophonie, histoire et Kerouac deviennent des sujets de conversations. Il faut préciser que ce groupe de chercheurs s’intéressent à Kerouac et à la francophonie depuis fort longtemps. Ils sont d’ailleurs à l’origine de la première rencontre internationale Jack Kerouac qui eut lieu à Québec en 1988, où les racines franco-québécoises de l’auteur de Lowell furent l’objet de maintes discussions et réflexions.

Avec Loubes, on redécouvre Kerouac et on l’accompagne à nouveau sur la route jusqu’à Big Sur. Le Kerouac de Loubes est hanté par le rêve de la cabane. Son ultime projet est de « vivre en ermite dans les bois » à l’instar de Henri David Thoreau, mais il trébuche en chemin et ne parvient pas à se réaliser, demeurant prisonnier, malgré lui, de son rôle de « chef de file beatnik ». Loubes retrace également les origines de Kerouac et s’intéresse au parcours migrant de sa famille. Il évoque aussi l’importance de Gérard, le jeune frère décédé que Jack voyait comme un saint, c’est-à-dire « un type qui continue à te parler le soir, même quand ses os sont curés par les vers et la croix renversée sur sa tombe par les orages ». Pour Loubes, Kerouac ne se réduit pas à la route. Il demeure un être intègre, un esprit libre, qui était en constante recherche de spiritualité, lui qui se présentait comme un « mystique catholique ».

Sur la route de Loubes, le lecteur voyage et revisite, grâce à Kerouac, une certaine histoire de la francophonie en Amérique du Nord. Évidemment, Loubes revient sur l’entrevue que Kerouac accorda à Fernand Séguin, à l’émission de Radio-Canada Le sel de la semaine en 1967. Il évoque aussi les écrits français de Kerouac et l’importance de ses racines françaises dans son œuvre et dans sa vie. 

Le regard que Lourbes porte sur Kerouac est fort intéressant et pertinent mais par-dessus tout, il nous fait voir la passion de vivre et la sensibilité d’un auteur qui gagne à être connu et lu.

Jean-Paul Loubes, Je ne suis pas Jack Kerouac, Gardonne/Montréal, Fédérop/Mémoire d’encrier, 2009, 200 p.

Août 2009

Hommes infidèles, femmes tristes

Par Jean-Sébastien Ménard

 

Lire Nadine Bismuth, c’est lire des histoires sur les gens qui nous entourent. C’est prendre le pouls d’un monde où la vie est souvent fragile et difficile, particulièrement en ce qui a trait aux relations humaines et amoureuses. Avec Bismuth, le lecteur pose un regard sur les célibataires, sur ces femmes qui cherchent à tout prix l’amour mais qui ne parviennent qu’à accumuler des conquêtes éphémères; ces femmes qui sont nos « sœurs, [nos] amies, [nos] collègues, [nos] voisines ». Chez Bismuth, le couple est faïence ou n’existe que dans la promesse d’un avenir incertain.

Il y a ainsi cette nouvelle qui porte sur un couple vacillant où blessée, la conjointe s’interroge à savoir si elle n’aurait pas dû tromper son mari « pour [se] consoler, ou pour [se] venger, ou pour oublier ». Il faut préciser que ce dernier a perdu son emploi de professeur dans un collège après avoir eu une liaison avec une étudiante de dix-sept ans. Et puis, il y a cette belle-mère qui se mélange entre les prénoms de l’ex et du nouvel amant de sa fille. Il est également question d’hommes qui ont à tel point peur de l’engagement qu’ils n’acceptent même pas d’être une référence pour leur copine chez le dentiste. Tristesse, infidélité, difficulté à s’engager, drague, célibat… voilà quelques thèmes qui reviennent de nouvelle en nouvelle.

Voilà dix ans, Nadine Bismuth avait remporté un vif succès avec son premier recueil de nouvelles. Après avoir publié un premier roman, elle revient à ses premiers amours avec Êtes-vous mariée à un psychopathe et cela lui réussit. Son écriture est tout autant fine qu’acerbe et témoigne d’un regard allumé sur le monde. Nadine Bismuth est une digne représentante de sa génération pour laquelle l’amour demeure un mythe dans les contes pour enfants.

Nadine Bismuth, Êtes-vous mariée à un psychopathe?, Montréal, Boréal, 2009, 227 p.

Août 2009

Rencontres fortuites - un livre d’uneéternelle actualité

Par Felicia Mihali

 

Après les traductions en français effectuées par Alto de l’œuvre de Margaret Laurence,  c’est au tour des éditions Les Allusifs de faire le même excellent travail de reconnaissance de la littérature canadienne de langue anglaise dans l’espace franco-canadien. Trente-neuf ans depuis sa parution en anglais, les francophones ont finalement accès à l’un des grands romans de la littérature canadienne. Publié en 1970 sous le titre A Fairly Good Time, Rencontres fortuites est un des deux romans de Mavis Gallant, connue surtout pour ses nouvelles, le domaine où elle excelle par définition. La rencontre du public québécois avec cette grande écrivaine de langue anglaise, ayant reçu le prix Athanasse-David remis aux auteurs québécois, est un événement. Sa carrière internationale s’est amorcée à Montréal, ville qui l’a vue naitre en 1922, où elle revient vivre et travailler à 18 ans, après un périple à travers le Canada et les États-Unis, et qu’elle quitte en 1950 pour s’établir à Paris.

Le talent de nouvelliste de Mavis fait souvent surface dans ce roman : Shirley Norrington n’est que le fil rouge qui réunit le destin et les histoires des personnages qui croisent, accidentellement, son chemin. Paris d’après la guerre d’Algérie, la construction du mur de Berlin, et le prélude du mouvement étudiant est un creuset en effervescence, lieu par excellence de rencontres hasardeuses : des Américains, des Allemands, des Grecs, des Australiens viennent expérimenter une bohème qui exerce encore une attirance magnétique sur tout le monde. Ils sont là pour découvrir les bons restaurants, se confesser à leur concierge, et témoigner de l’incompréhension des Français. De leur côté, les Français sont peu disposés à les considérer plus que des aventuriers et les mettent tous dans le même panier. L’atmosphère en est encore une de suspicion, de ressentiments et de confusion engendrée par la Deuxième Guerre mondiale. Les gens perçoivent à fleur de peau le souvenir du nazisme et le pressentiment d’un avenir nébuleux.

Dans cette atmosphère, Shirley n’a pas de mal à perdre ses repères, ce qui lui dicte des gestes répréhensibles aux yeux de la bonne classe moyenne française. Veuve après la mort accidentelle de son mari, Pete, en Italie, Shirley est à la recherche de quelqu’un qui prenne soin d’elle ou, tout simplement, quelqu’un qu’elle aime. Elle épouse Philippe, un journaliste pour qui le mariage n’est que la raison de se sauver de sa famille, une mère et une sœur obsédées par les effets de la mal bouffe. L’attachement de sa femme aux inconnus, suicidaires ou à court d’argent, sa capacité de se lier d’amitié dans la rue au bout d’une minute déroutent son mari. Un jour, il se sauve pour revenir dans sa famille, un repère plus sûr que l’imprévisibilité de sa femme. Dans l’espace de deux mois d’été accablants, Shirley est à la course à travers un Paris qui la déroute véritablement pour la première fois. Désespoir, désir d’oublier, recherche du bonheur? Qu’est-ce qui fait courir Shirley de restaurant en restaurant et de fête en fête, au lieu d’aller chercher son mari, qu’elle semble aimer à sa façon. Tout ce qui semble incompréhensible aux autres s’inscrit dans une logique propre à Shirley, une Canadienne habituée aux larges espaces, sans grandes attaches nulle part et sans héritage en vue de sa mère, habituée à tout donner aux autres et rien à sa fille. C’est peut-être la raison pour laquelle elle tombe souvent dans le piège des rencontres fortuites.  

Toutefois, la conclusion de ce livre semble être que les rencontres ne sont jamais fortuites : en apprenant sur les autres, on apprend sur soi-même. Il y a dans le livre de Mavis Gallant un mélange désarmant d’amour et d’indifférence, de générosité et d’égoïsme, de fidélité et de trahison. Les personnages qui croisent le chemin de Shirley sont tout aussi déconcertants qu’elle-même, changeant de visage et d’histoire à chaque nouvelle page. Renata, James, Claudie, Marie-Thérèse, les deux femmes Perrigny, Madame Roux restent des caractères impossibles à saisir, à couler dans une formule : ils sont, tour à tour, bons et méchants, affectueux et indifférents face aux tourments de Shirley.

Avec Rencontres fortuites, le lecteur d’aujourd’hui se retrouve face à une éternelle actualité, ce qui est toujours le lot des grands livres.

Août 2009

Dominique Desbiens :
Le peintre-poète en terres urbaines

Par Jean-Sébastien Ménard

 

Il manque aux humains un prédateur est un carnet de création que l’artiste-poète Dominique Desbiens a publié aux éditions Cités Internes. On y retrouve de nombreuses illustrations de ses œuvres ainsi que des poèmes portant sur l’art et sur la vie de tous les jours. Pour l’auteur, comme il l’affirme : « Tout travail de composition est, de proche ou de loin, lié à une ou plusieurs formes d’art. Pour que la « création » trouve le mieux ses ressources sans cesse renouvelées, je crois qu’il faut avoir sur elle une vision globale, peu importe la forme qu’on lui impose et l’étiquette qu’on veut lui apposer : littérature ou essai, peinture ou dessin; ce qui compte pour moi, c’est qu’elle existe tout simplement et qu’elle puisse nous toucher, par ses idées, par sa grandeur ou sa petitesse, par sa beauté ou sa laideur ».

Le travail visuel de Desbiens s’apparente souvent à la bande dessinée, sans s’y restreindre. Desbiens est un-touche-à-tout et cela se perçoit au fil de l’ouvrage. Ses tableaux autant que ses dessins et ses sculptures parlent d’eux-mêmes, témoignant d’une sensibilité à capter et à peindre les émotions. Les couleurs, qu’elles soient présentes ou absentes, participent également à l’harmonie entre ce qui est peint et  ce qui est ressenti. 

Les textes du poète, quand à eux, ont pratiquement tous un caractère ludique. En le lisant, le lecteur sourit énormément, ce qui n’empêche pas la réflexion, bien au contraire. Il y a parmi les poèmes de Desbiens des trésors ainsi que des phrases assassines comme : « Quand l’inspiration s’en va, mieux vaut la suivre. » Notons aussi certains poèmes comme « Sain », « pays de paix », « Qui n’existe pas » et « Qui dort dîne » qui rappellent des auteurs comme Jacques Prévert et Lawrence Ferlinghetti.

Préfacé par Claude Péloquin, pour qui Desbiens est « le pourquoi on pleure/ Quand on est heureux encore », ce recueil ne fait pas mentir ceux, dont Armand Vaillancourt, qui l’ont encouragé dans ce projet. En effet, il est rare de « découvrir » un artiste possédant autant de profondeur et de pertinence que Desbiens; un artiste qui va là où sa pensée le mène, où son désir de création le pousse, mélangeant les styles et les genres pour parvenir à créer une œuvre qui parle d’elle-même d’un monde en décomposition où l’écologie occupe une place centrale et dans lequel chacun s’efforce de trouver un certain équilibre pour parvenir à vivre et à aimer.

Dominique Desbiens, un artiste à voir et à lire!

Dominique Desbiens, Il manque aux humains un prédateur, Montréal, Cités Urbaines, 2007, 160 p.

Août 2009

Contes de fées, de Flavia Cosma

Par Neli Ileana EIBEN

 

Après avoir écrit de la poésie (În Braţele Tatălui, Amar de Primăvară, Cină cu demoni, Păsări şi alte vise pour ne pas citer que quelques uns parmi les 18 volumes qu’elle a publiés en roumain, anglais ou espagnol) et de la prose (Rhodos, Rhodes ou Rhodi), Flavia Cosma se met à raconter des Contes de fées. C’est le titre de son dernier livre Poveşti sub clar de lună, traduit en français par Claudia Pintescu et paru en édition bilingue en 2009 chez Editura Ars Longa de Iaşi, Roumanie.
Les sept histoires (Legenda Florii Soarelui, Şarpele din Fântână, Cei patru fraţi, Vânzătorii de vise, Făt-Frumos, fiul Lunii, Puiul rătăcit de Lună, Poveste de iubire) de ce recueil admirablement illustré par Ioan Balcoşi plonge le lecteur dans des temps immémoriaux où des héros fabuleux peuplaient le monde et s’affrontaient pour faire triompher le Bien. D’entrée de jeu, les titres des contes indiquent très bien le régime nocturne et diurne de ces contes qui parlent de la nuit, de la Lune et de son fils Noriauld, du jour et de son astre, le Soleil qui a une fleur (apparemment) et de toute une panoplie de protagonistes censés nous faire rêver les yeux grand ouverts ou nous endormir, peut-être ? Les personnages sont des princes et des princesses, des magiciens, des animaux investis de pouvoirs magiques, des pauvres et des riches, et tous ont le rôle de nous faire découvrir les véritables valeurs humaines : l’amour, l’amitié, le respect, l’honneur, bref la noblesse d’esprit.
Au fil des pages, le lecteur est bercé par une phrase mélodieuse et par le charme des mots qu’on retrouve aussi dans les contes populaires roumains. On pourrait même dire que, malgré son exil, Flavia Cosma a gardé le contact avec sa langue maternelle, pure et purifiée de toute autre interférence et la réutilise pour nous raconter des combats miraculeux, des quêtes à happy end et des histoires d’amour.

C’est un livre qui s’adresse à tous ceux, petits ou grands, qui veulent se laisser entraîner vers la nuit des temps pour être les concitoyens des êtres mythiques, raison suffisante pour vous inciter à la lecture.

Août 2009

« Toute une vie à dévouloir »

Par Jean-Sébastien Ménard

 

Kraxi était connu, jusqu’à récemment, sous le nom de Marcel Bélanger, auteur de nombreux recueils de poésie, d’essais et de deux romans. Il a été directeur de revues littéraires, fondateur d’une maison d’éditions, il a travaillé à Radio-Canada et a été professeur à l’Université Laval à Québec, où il a mis sur pied un programme de création littéraire. Il se consacre maintenant uniquement à l’écriture. C’est en 2004, qu’il a choisi le nom d’Emmanuel Kraxi. Comme il le dit : « Il fallait à tout prix que je m’extirpe du père, et que je m’engendre, ne fût-ce que symboliquement, en personne. Puis en la personne de Kraxi; le K initial marquant une espèce de fraternité avec Kafka. » Désormais, tout nouveau titre ou réédition d’une de ses œuvres seront publié sous ce nom définitif.

Le recueil qu’il a récemment fait paraître aux éditions de l’Hexagone s’intitule le premier abécédaire de David Kurzy. Il réunit les poèmes des lettres A, B, C et D de son ami David Kurzy, lequel lui a légué toute son œuvre poétique.  Dans une volumineuse préface, Kraxi présente Kurzy, un « personnage éclectique rejetant toute conformité malgré les blessures, préférant l’inavouable au politiquement correct ».  Pour lui, Kurzy « aura été un frère quasi ennemi à certaines périodes, mais plus proche dans ces distances dont il savait si bien jouer comme de surfaces réfléchissantes. Il évoluait en virtuose dans un flou de reflets et d’images en surimpression que [il n’a] jamais vraiment essayer de démêler ». S’il évoque sa biographie, c’est au conditionnel, « car tout chez cet homme relève de la conjecture ».

Personnage énigmatique, anticonformiste et excentrique, Kurzy avait pris dès son jeune âge la « résolution de faire le tour de tout, sans tabous ni frayeurs. Il s’était juré d’affronter ses appréhensions, quitte à sortir meurtri d’une telle épreuve, vécue dans le vif de sa chair ».  Il était animé par une omniprésente énergie sexuelle qui est exploitée dans son œuvre par le relais de thèmes tels la passion, l’indiscipline et la liberté.

Ses textes s’alimentent ainsi « à ce chaos d’où émergent forces et formes, celles de la beauté qui traverse en les illuminant les kouros, et qu’il a tant recherchée dans ses voyages, captivé par cette hésitation entre féminin et masculin, entre incarnation et incertitude. Ils mettent en scène pour ainsi dire des questions que d’autres questions relancent ». 

Kurzy était un contestataire. Il remettait en question l’ordre et l’autorité, voyageant de par le monde à la recherche d’une liberté n’étant pas naïve. Il était un explorateur de la conscience et errait, questionnant sans cesse le sens de la vie. Solitaire, il allait « de plus que soi-même, dans la jouissance qui propulse déjà hors conscience, au risque de n’en pas revenir. Car pour lui le mot désir aura toujours appelé celui de désert. » Animé d’une immense hargne de vivre, il posait son regard lucide sur la « planète qui se fracasse contre une météorite, tout entière pulvérisée [mais] pas de quoi paniquer pour si peu. Ainsi la vie contre temps, marées et trous noirs. »

Ses poèmes, que l’on peut qualifier d’étanches, sont par moment en prose, par d’autres en vers libres. Ils témoignent d’un parcours initiatique intense où l’auteur a vu le monde entre les dépotoirs et les graffitis, les « voies de traverse qui ne traversent rien, hors les manèges ». Kurzy posait son regard sur tout, des tables, aux objets, aux villes. Il décrivait ce monde qu’il percevait comme « un vaste laboratoire où chacun peut procéder à des expériences à vif ».

Kurzy possédait un regard et une langue poétique bien à lui que l’on dirait sorti d’une certaine contre-culture des années 1970 encore en route. À la recherche de lui-même et des autres, en quête de spiritualité, se voulant sans tabou et sans frontière, il utilise la poésie pour mieux voir et observer l’humanité et ce monde, qu’il « désirait plutôt indéfinir en le sublimant dans une cinquième essence, l’éther, de la pensée que cette substance immatérielle perçue par un troisième œil et un sixième sens, et pourquoi pas un cinquième membre. Au milieu de l’univers de cette chambre en forme de cube où la nuit le séquestrait, il rêvait de repérer un cinquième point, orienté sur nulle part, peut-être un centre fuyant mobile ».

Kraxi présente avec cet abécédaire non seulement une œuvre mais bien un univers poétique en soi où la quête identitaire est primordiale.

Kraxi, le premier abécédaire de David Kurzy, Montréal, l’Hexagone, 2009, 192 p.

Août 2009

L’enfant cigarier ou la naissance des mouvements sociaux

Par Jean-Sébastien Ménard

 

L’enfant cigarier, de Marie-Paule Villeneuve, est un roman historique retraçant l’histoire des débuts du mouvement ouvrier à l’ère du capitalisme sauvage. Villeneuve met en scène le récit de Jos qui, à onze ans, travaille déjà comme un forcené à la Queen Cigar Factory de Sherbrooke, compagnie à laquelle il est lié par contrat. Grâce à lui, le lecteur constate les conditions de travail des ouvriers de l’époque parmi lesquels se trouvaient plusieurs enfants, victimes de l’exploitation et subissant la violence des patrons à qui leurs familles les avaient confiés. Brisées par la pauvreté et l’humiliation, ces dernières font leur possible pour arriver à survivre mais la vie est dure pour tout le monde.

En ces temps où la partie syndicale commence à s’unir et à s’organiser, une commission visant à interdire le travail aux enfants a lieu. C’est grâce à cette dernière que Jos « s’engage » sur une route qui le mènera de Montréal à New York, puis à Chicago et finalement en Floride. Animé d’une soif de s’en sortir et de parvenir à un juste équilibre au travail grâce au syndicat, Jos fait tout en son pouvoir pour améliorer sa situation.

Il témoigne ainsi à la commission où il rencontre le journaliste Jules Helbronner qui lui offre un exemplaire de Germinal, d’Émile Zola. Il fait aussi la rencontre de Samuel Gompers, fondateur de l’American Federation of Labor et, éventuellement, de Jane Addams qui participèrent à son éveil face à la condition des ouvriers et à son éducation en l’influençant d’une manière positive. Jos ne baissera jamais les bras et malgré les embûches, il finira par trouver son bonheur et l’amour tout en restant engagé et en témoignant des grands mouvements migratoires de la fin du XIXe siècle.

Roman rempli d’espoir sur la condition des travailleurs et sur l’avenir, L’enfant cigarier se lit avec plaisir.

Marie Paule Villeneuve, L’enfant cigarier, Montréal, Typo, 2009 [1999], 425 p.

Août 2009

La multitude de l’être

Par Jean-Sébastien Ménard

 

Joanne Morency est une psychologue qui se consacre maintenant à l’écriture. Elle s’est illustrée comme parolière au Festival en chanson de Petite-Vallée, en 2000, et au Concours national de paroliers L’Hymne au printemps, en 2003. Elle a collaboré au collectif Pour une chanson et participe à des expositions et installations alliant la poésie aux arts visuels. En 2007, pour sa suite « Qui donc est capable de tant de clarté », elle a remporté le Prix Piché de poésie. Elle signe aux éditions Triptyque un recueil intitulé Miettes de moi.

Être fragmentée en constante réflexion, Morency évoque le corps faisant son travail à la poursuite des jours, l’âme s’interrogeant à savoir comment être? Comment participer à sa propre présence sans se laisser porter par l’habitude. Morency aborde également la peur de déranger, le sentiment de laisser des miettes de soi ça et là. Comme elle l’affirme : « J’ai rarement la chance d’avoir un corps en entier. Le plus clair du temps, j’ai les morceaux tout à fait épars. Une main qui écrit, des genoux absents, un dos invisible ».

La poétesse écrit le monde tel que le perçoit. Elle s’invente des jeux de danger, oublie qu’elle y joue. Elle s’interroge sur sa présence au monde, même quand on est là sans y être. Elle réfléchit à son corps, au vieillissement, aux hauts et aux bas des quotidiens, au chat qui l’accompagne, aux fleurs ainsi qu’à la vie qui « ira sans [elle]/ ou pas ».

Les poèmes de Morency contiennent la multitude de l’être. La poétesse sait rendre les détails de la vie, les pleins autant que les vides ainsi que l’immensité évanescente des êtres. Malgré les vérités absolues qui s’effritent au fil des vers, le lecteur trouve avec elle « un petit quelque chose de durable sous les apparences ».

Joanne Morency, Miettes de moi, Montréal, Triptyque, 2009, 56 p.
Août 2009

Nager dans l’archipel Berrouët-Oriol

Par Jean-Sébastien Ménard

 

Robert Berrouët-Oriol chausse des « mots de faïence à chaque bouée » et évoque ses petits naufrages ainsi que le corps de l’autre « noué/ dénoué/ flambé ». Dans ses poèmes marins, les corps se fondent à la nature et au langage. On y sent la brume, les marées, les îles et le poids des saisons. Entre les longues méditations, « chaque escale/ dérobée/ en haute rumeur des siècles/ décline/ ses suffixes de dentelle/ macule/ de lèpre déradée/ l’île première/ parmi ses crues de sang/ parmi ses ossements ». Il nage dans l’archipel des langues et fait des mots sa demeure. Ses poèmes polyphoniques témoignent d’ailleurs à juste titre d’une rigueur et d’un regard sur le monde interpellant autant les « mirages de l’identité univoque que la fanfare bariolée des mythes fondateurs. »

Accompagnés de dix illustrations de Frankétienne, Berrouët-Oriol transcrit ses pulsions de vie et du corps tout en bavardant « dans la coïte syntaxe des redevances ».  Le lecteur se laisse doucement emporter sous son soleil et voyage avec lui dans « l’aujourd’hui du siècle ».   À lire.

Robert Berrouët-Oriol, En haute rumeur des siècles, Montréal, Triptyque, 2009, 123 p.

Août 2009

Rêver en paix en attendant d’être fauché

Par Jean-Sébastien Ménard

 

Depuis quelque temps, le poète, essayiste et chercheur, Pierre Ouellet poursuit son projet de réécriture. Cette fois, il s’attarde sur ses recueils Chutes, Sommes, Fonds suivi de Faix et Les oriflammes noires, publiés entre 1991 et 1999, et en transforme la pulsion même.

Sa voix tremble entre les dieux et la mort. Les mots séparés en eux-mêmes témoignent de l’éclatement de la pensée, de la difficulté de dire les remous de la mémoire. Poèmes saccadés, « ce souffle/ entre des lèvres [pour] naître et / mourir une fois pour toutes comme ai-/mer à/ chaque fois une au-/tre fois jamais la même ». Le poète est à la recherche de l’espace dans le désert avec des « mots durs des cail-/loux de sens » et ses poèmes survolent le vide, deviennent des échos « à la voix sus-/pendu au fil/ des mots que le si-/lence coupe ». L’ombre du poème s’étend malgré ce paradis verrouillé « à chaque/ retour du souffle sur/ nos lèvres du pouls dans/ nos veines ». Réflexions sur la mort, sur la parole en quête de la vérité qui « se crie sur/ les toits les murs qui/ s’effondrent », le poète aligne les mots dans la chair et dans les souvenirs : « On baisse / les yeux sur son/ silence où ça remonte d’un/ seul coup : le sang à/ son front le sens de/ son ombre donné à son nom ».

Avec Ouellet, on « laisse pas-/ser l’heure/ comme la/ vie passe/ sans s’éterniser »; on « rêve en paix en attendant d’être fauché » ; on cherche le secret derrière les mots. Face à la mort, face à la disparition, le poète prend la parole, les cris ainsi que les silences. Il transforme les arbres en « antennes d’ombre ». Il écrit : il souffle « sur/ ses doigts [lutte] contre les/ grands froids/ avec/ des mots qui donnent / un sens une voix / aux mains qui tremblent aux lèvres qui / frémissent au vent qui gèle entre/ les dents/ [laisse] par-/ler l’os l’artère / le nerf gravés dans la chair les hur-/ lements de joie les rires de haine les in-/ flux de rage l’hémorra-/ gie douce d’aimer / sécheresse d’ago-/niser ses moelles ses chyles ses lymphes/ ses miasmes les em-/bolies de sens les syn-/ copes d’air / qui manque; les mots/ qui brûlent/ la langue les doigts la vie par les/ deux bouts/ veiller/ dormir : rêver à quoi ».

Pierre Ouellet écrit une poésie singulière où chaque mot a son importance. Il parvient à créer un univers où la parole brisée réussit à vaincre, à pas feutré, le mutisme de toutes les pensées.

 Pierre Ouellet, Une outre emplie d’éther qui se rétracte dans le froid, Montréal, l’Hexagone, 2009, 432 p.

Août 2009

Conversations littéraires avec Paola Ghinelli

Par Jean-Sébastien Ménard

 

Paola Ghinelli réunit, sous le titre « Archipels littéraires », une série d’entrevues réalisées avec des écrivains de la Martinique, de la Guadeloupe et d’Haïti dans le cadre d’un projet de thèse à l’Université de La Bologne sur la représentation du temps dans les littératures caribéennes francophones contemporaines. Elle a ainsi dialogué avec Patrick Chamoiseau, Maryse Condé, Raphaël Confiant, Roland Brival, Daniel Maximin, Dany Laferrière, Gisèle Pineau, Louis-Philippe Dalembert et Marie-Célie Agnant.

Si plusieurs de ces rencontres se sont déroulées dans les îles, certaines ont eu lieu en Europe, plus particulièrement à Paris. Il est en ce sens intéressant et pertinent de lire la mise en contexte de la rencontre précédant les entrevues. Cela indique au lecteur l’atmosphère où celle-ci s’est déroulée et permet de découvrir un lieu de vie, de travail ou de création. Ghinelli présente aussi chaque auteur rencontré à l’aide d’une brève notice biographique.

Au cours des entrevues, elle s’est par ailleurs efforcée d’exploiter « les similitudes et les différences entre les visions du monde et les poétiques propres à chacune de leur personnalité littéraire ». Elle a aussi interrogés chaque auteur sur des notions comme la littérature caribéenne, la francophonie ou encore sur des concepts tels la créolité et le cannibalisme littéraire.

Elle leur a aussi demandé « de s’exprimer sur les mots-clefs des études qui leur sont consacrées  (lieu, exil, mémoire, langue, politique) » tout en orientant la discussion sur « les enjeux que les limites des définitions critiques ont empêché de traiter de manière approfondie la notion de contrainte littéraire, l’organisation temporelle du récit, les conditions matérielles de l’écriture, les rapports avec la documentation et la réception. »

Les entrevues en elles-mêmes témoignent d’une grande connaissance et compréhension des œuvres et offrent l’occasion de jeter un regard neuf et pertinent sur les auteurs et leurs œuvres.

Paola Ghinelli, Archipels littéraires, Montréal, Mémoire d’encrier, 2009, 150 p.

Août 2009

À l’abordage de Daniel Poliquin

Par Jean-Sébastien Ménard

 

Lire Poliquin, sous la direction de François Ouellet, réunit une synthèse d’articles sur l’œuvre de l’auteur franco-ontarien, qui compte parmi les plus importants de la littérature franco-ontarienne. On y retrouve aussi un texte où Poliquin lui-même s’exprime sur son parcours et sur ses ambitions littéraires.

François Paré, par exemple, s’intéresse à la figure du disparu dans l’œuvre de Daniel Poliquin ainsi qu’à la question identitaire qui devient un espace de marginalité et de déréliction débouchant « systématiquement sur l’errance et qui conduit les personnages à se prêter à de multiples mutations identitaires, comme s’ils étaient impuissants à habiter les lieux et à y inscrire une durée qui serait constitutive de leur identité ». Paré s’intéresse également au rapport à la mémoire des personnages. Il cherche en ce sens à « montrer comment le récit se construit à l’intersection de la rupture et de la continuité, le personnage étant paradoxalement le lieu d’une mémoire déshéritée ». Finalement, il analyse Roman colonial, l’essai polémique de Poliquin, que le critique estime « partial et sans apport constructif ».

Les articles de François Ouellet, quant à eux, ont pour « point d’ancrage la métaphore partenelle ». Ouellet s’efforce de « montrer comment le héros de Poliquin, qui est toujours un personnage de fils en quête de père ou de paternité […] tend à s’inscrire dans la voie de la marginalité sociale ou dans celle de la communalité selon le développement spécifique qui résulte de son rapport au Père, entendu ici comme représentation symbolique ». Ouellet s’intéresse également à l’esthétique de l’identité en construction et analyse les structures narratives des recueils de nouvelles de Poliquin. Il cherche ainsi à dégager les caractéristiques dominantes de son écriture.

Lucie Hotte, elle, compare Daniel Poliquin à Patrice Desbiens en s’intéressant au traitement de l’identité chez les deux auteurs, stipulant qu’il n’y a pas « d’identité sans altérité ». Elle se penche également sur la notion d’espace dans Visions de Jude et en identifie trois types : l’espace représenté, l’espace de la représentation et l’espace structurant. Elle établit également une typologie des personnages par rapport à l’espace.

Marc Vachon, de son côté, se penche sur les rapports entre « l’espace urbain de la ville d’Ottawa et la représentation littéraire qu’en offre Daniel Poliquin dans Visions de Jude ». Louis Bélanger, lui, étudie « la manière dont se construit, chez l’écrivain, l’acquisition de capital symbolique et économique, tout en tenant compte des développements structurels du champ culturel franco-ontarien ». Paul Raymond Côté et Constantina Mitchell examinent le traitement narratif et thématique de l’identité. Quant à Robert Yergeau, il se penche sur « les discours sur la littérature que tiennent les textes de Poliquin, au traitement qu’ils font de la poésie et à la langue littéraire qu’est le "créole boréal" ». Kathleen Kellett-Betsos, elle, se questionne sur la représentation du protestant et du métissage de l’identité religieuse chez Poliquin. Elle examine également la place de l’intertexte anglo-protestant dans L’écureuil noir. Carmen Fernandez Sanchez, elle, s’intéresse à l’humour dans les romans de Poliquin alors que Jimmy Thibeault se penche sur la fonction de l’identitaire dans Nouvelles de la capitale.

Finalement, le recueil contient les actes du colloque L’univers narratif de Daniel Poliquin, organisé dans le cadre du Congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (ACFAS) qui eut lieu les 16 et 17 mai 2006, à l’Université McGill, et auquel ont participé Jean Morency, Patrick Bergeron, Nicole Bourbonnais, Claudie Gagné, Lyne Girard, Michel Lord, Johanne Melançon, Marie-Ève Pilotte ainsi que François Paré, François Ouellet, Lucie Hotte, Robert Yergeau et Jimmy Thibeault. À nouveau, chaque spécialiste, selon des approches diverses, s’intéresse à l’œuvre de Poliquin. Il y a ainsi des études portant sur le fonctionnement narratif des textes, la notion de l’identité, l’ironie, la frontière, l’image du Québec dans l’ensemble de l’œuvre de Poliquin. Est même proposée une lecture de La Côte de Sable à la lumière de la psychanalyse freudienne et lacanienne.

Le travail d’édition de François Ouellet a été guidé par trois critères : « le premier examine les textes critiques selon les thèmes abordés; le deuxième considère l’ordre chronologique de publication des textes critiques; le troisième tient compte, s’il y a lieu, de la production, par un critique, de plusieurs études sur l’œuvre de Poliquin ».

Grâce à Ouellet, le lecteur retrouve donc en un recueil tous les articles parus qui sont entièrement consacrés à l’œuvre de l’auteur franco-ontarien. 

François Ouellet, dir., Lire Poliquin, Sudbury, Prise de Parole, 2009, 298 p.

Août 2009

Le roi artiste

Par Jean-Sébastien Ménard

 

Hervey Fisher, dans Un roi Américain, trace le portrait de l’artiste Denys Tremblay qui fut couronné Denys 1er, roi de la « première monarchie municipale des Amériques » : L’Anse-Saint-Jean. L’idée de couronner un souverain et de l’utiliser comme un « instrument permanent de promotion et de développement économique » a été adoptée par le conseil municipal afin de remédier aux problèmes qui ont suivi le déluge de 1996 et qui ont plongé l’endroit dans une morosité économique. Comme le rappelle Fisher : « Les reconstructions avaient exigé de nombreux emprunts. Le chômage grimpait, les jeunes s’en allaient. On manquait d’argent pour tout. On ne trouvait pas le financement requis pour le développement de la station de ski du mont Édouard, ni pour le projet de fresque végétale géante proposé par l’artiste Denys Tremblay pour aider la région sur le plan économique et touristique. »

Le maire a donc décidé de demander à la population son accord pour élire et couronner le premier roi de leur royaume et ainsi « affronter l’an 2000 en réalisant des développements économiques majeurs pouvant créer des emplois permanents ». Le couronnement eut lieu le 24 juin 1997 et s’avéra un succès médiatique. Des journalistes du monde entier vinrent assister à l’événement insolite pour lequel le village se dota d’une nouvelle auberge. La maison royale et les Brasseurs de L’Anse Inc. mirent quant à eux une nouvelle bière sur le marché : La Royale de L’Anse. Le roi connut un vif succès. Pendant trois ans, le projet alla bon train. Tremblay pouvait faire progresser l’idée d’une fresque végétale géante sur les flancs de la montagne adjacente au mont Édouard. Il voulait « réaliser, grâce à des coupes sélectives d’arbres et à des plantations spécifiques, un immense dessin forestier représentant le visage et la main de saint Jean-Baptiste. »  Toutefois en 2000, un mouvement de contestation s’éleva au sein de la population. Le roi abdiqua et devint un roi « déçu » : « Je suis déçu que la fresque n’ait pas été réalisée. Je suis un roi déçu qui s’est échoué sur les limites de l’imagination populaire. Mais pas un roi déchu qui a échoué! Il y avait une seule faiblesse dans mon projet : un conseil municipal de L’Anse-Saint-Jean nouvellement élu et qui a eu peur des dimensions que prenait l’aventure ».

Retraçant le parcours atypique du roi-artiste, qui enseigne entre autres à l’Université du Québec à Chicoutimi, Fisher l’inscrit dans une tradition d’artistes tels Marcel Duchamp et Robert Smithson. D’ailleurs, à l’instar de ce dernier, Tremblay fait de l’art une occasion de rassemblement social. Il participe de ce fait activement à une mobilisation autour de l’art qui devient un stimulateur de l’économie et surtout un stimulateur de l’esprit de communauté. Il lie « sa démarche artistique et social. Il considère […] que les longues transactions requises avec beaucoup d’institutions, les audiences, les réunions avec les citoyens, surtout lorsque sont impliquées des zones habitées, et la partie juridique de réalisation du projet, font intrinsèquement partie de l’œuvre. »

Tremblay est aussi derrière le concept de « really-made ». Comme le précise l’artiste, « Le ready-made [de Duchamp] fait appel au passé déjà fait, tandis que le really-made fait appel au futur à réaliser ». Il est par ailleurs l’un des premiers penseurs du périphérisme.

Par son œuvre, Denys 1er, qui s’est aussi fait connaître comme l’Illustre Inconnu, rappelle que l’imagination et l’audace en l’art peuvent être d’une grande aide en temps de morosité économique. Il suffit d’un peu de courage et de visions pour faire progresser des situations qui a priori semblaient aller nulle part.

Digne représentant de l’art extrême, Denys Tremblay est à l’honneur cette année au Musée de la Pulperie de Chicoutimi où une exposition lui est consacrée.

Hervey Fisher, Un roi américain, Montréal, VLB éditeur, 2009, 220 p.

Août 2009

Ouvrir l’espace et l’identité : Théories Caraïbes de Joël Des Rosiers

Par Jean-Sébastien Ménard

 

Triptyque publiait récemment une deuxième édition augmentée de Théories caraïbes : poétique du déracinement, de Joël Des Rosiers, essai paru à l’origine en 1997 et qui s’était mérité le Prix de la Société des écrivains canadiens ainsi que le prix de la Renaissance française.

Des Rosiers, né aux Cayes et vivant à Montréal, s’y interroge sur les notions d’espace, de territoire, d’identité et de littérature postcoloniale tout en questionnant les écrivains de la migration caraïbe en Amérique du Nord et en France, à savoir ce qu’ils représentent et ce qu’ils illustrent dans leurs œuvres.

À l’instar d’Edouard Glissant, Des Rosiers en appellent à une « identité rhizomatique, ou  "à racines multiples" ». C’est dire que, pour lui, l’identité ne se restreint pas au lieu de résidence d’un individu dans un espace donné, « l’attribution identitaire par le lieu d’origine ou de "transplantation" ou des deux à la fois devient inopérante ». Pour l’auteur, les écrivains de la diaspora Caraïbes ne doivent pas se restreindre à être des écrivains sociologiques qui représentent leur lieu d’origine et la mémoire de leur île. Comme il l’avance : « S’il est vrai qu’un auteur appartient à une terre et à un sang, son œuvre quant à elle ne peut être réduite à la nation, à la race, ou à la classe ». L’écrivain doit être un dissident quant au rapport à « son lieu d’origine et [face aux] conflits qui embrasent le monde contemporain ».  Pour Des Rosiers, il faut « croire aux racines mais se défaire rigoureusement des enracinements ». Ainsi, les écrivains ne « se réduisent pas aux injonctions conscientes ou inconscientes des machines éditoriales et des lectorats européens avides d’images ».

Au cours de son essai, Des Rosiers pose regard sur l’œuvre de différents auteurs dont V.S. Naipaul, Gérard Étienne, Stanley Lord Norris, Saint-John Perse. Il interroge également divers concepts dont celui du réalisme merveilleux. Il revient enfin sur sa propre œuvre qu’il éclaire de son regard théorique. Il parle ainsi de son rapport au langage ainsi qu’à l’écriture et nous entraîne dans « un voyage pour voir [son] monde ».

Des Rosiers, pour qui la poésie est « une promenade », s’avère être « un homme de déracinement comme valeur de la modernité. Le déracinement autorise l’hybridation, le métissage et l’ouverture aux autres. Mais [s’il est] un homme de déracinement, [il est] en revanche tout à fait enraciné dans les traces et dans la mythologie de la culture. [Son] déracinement est un bel exil : [il a] dans la tête une île errante et c’est un dé qui roule vers sa chance ».

La nouvelle édition comprend deux nouveaux chapitres soit « Pour une littérature postplantationnaire », où l’auteur s’intéresse au roman Rosie Carpe, de Marie NDiaye, et « Tombeaux », où il rend hommage aux disparus des dernières années tels Émile Ollivier, Aimé Césaire et Jean-Claude Charles. La seconde édition comprend aussi une nouvelle préface où l’auteur précise que « l’actualité de cette réédition doit être recherchée dans le caractère nécessaire de l’inventivité poétique plutôt que dans la déperdition (exil, errance, nostalgies diverses) afin de circonvenir les ultimes ruses de leur sacralisation ».
Des Rosiers signe ici un ouvrage important où l’on lit la cohérence de sa pensée et de son œuvre dans son ensemble. Par ailleurs, sa réflexion éclaire d’un nouveau regard la notion de Québec pluriel. Il serait intéressant, voire nécessaire, que certains partis politiques, entre autres, s’ouvrent à une telle conception de l’identité qui ne se délimite pas seulement entre deux pôles.

Joël Des Rosiers, Théories Caraïbes : poétique du déracinement, Montréal, Triptyque, 2009 [1997], 230 P.

Août 2009

S’envoler avec des mots montgolfières

Par Jean-Sébastien Ménard

 

Marc Vaillancourt commence son recueil par un avertissement au lecteur où il définit ce qu’il entend par poésie : « un masque à domino ». Pour ce dernier, « dans tout ce que nous sommes convenus d’appeler poésie, quelle qu’en soit la forme ou l’étendue (et jusqu’à la qualité!), il y a une lutte secrète (comme on dit des messages) entre l’infini du sentiment et le fini (c’est-à-dire le caractère à la fois limité et achevé, parfait) de l’impression. » Il évoque ensuite la Cosmologie puis affirme que le poème « emprisonne le sentiment et prononce tout ensemble son élargissement » avant d’aborder la notion de poétique testament qui « impose, au centre de l’étoffe douce et crépitante de l’esprit incarné, le chiffre indéchiffrable brodé sur la patère. » Après avoir brièvement abordé son rapport au poème, il évoque ses maîtres puis, dans un autre ordre d’idées, les critiques, qui, selon lui, « resteront encore embastillés dans leurs poncifs » et à qui on demande les « qualités qu’on demande aux balances : être justes et sensibles. Mais balances sont cafteurs, populaire jactance, délateurs, parlure courante ».

Vaillancourt amorce ensuite une promenade poétique où il vole au « rendez-vous des rêves ». Il est « blanc comme nègre, / et bête comme l’aigle » et affronte la nuit, ou plutôt le noir qui  n’a « rideau ni fenêtre, âme, corps,/ cour ou conte ni conscience ». Il se souvient de ceux qui lui auront tout appris, « efflanqués et dignes/ [ceux qui] mangèrent le firmament avec leurs doigts ». L’ombre de la lune plane sur quelques vers où se trouvent entre autres « l’hiatus des iris et l’hémistiche de la décantation! » L’ordre de la nuit règne et le poète épluche « les pelures de la tristesse » tout en évoquant des événements l’ayant marqué « sans lieu, sans lien, sans date, /ni site assignable ou citation précise ».

Poète « grand comme neige », il chante avec des « mots montgolfières » dans l’air qui lui « démange l’âme ». Nostalgie, passé, « chaîne des actes,/ chacun à croupetons est assis face à soi-même ;/ aucun grigri ne nous protège ». Poésie à « hauteur de vertige et de scotodinie », elle demande la participation active du lecteur qui parcourt l’œuvre comme à la recherche d’un trésor, du souffle poétique qui émane des poèmes faisant office de lanternes dans la noirceur. Évocation de la mort, « cendres au vent, / à bout de soufre! » Deuil, puisque « la plupart des hommes meurent de chagrin […] naître, mourir… - n’être méprise, ni mépris ».

Vaillancourt signe ici un autre recueil à la hauteur de sa réputation. À lire pour s’envoler ailleurs.

Marc Vaillancourt, La plupart des hommes meurent de chagrin, Montréal, Triptyque, 2009, 62 p.

Nouveautés éditoriales

En librairie le 17 septembre 2009

Jean-Marc Beausoleil

Le souffle du dragon

Le souffle du dragon

(nouvelles)
De Port-au-Prince à Casablanca, en passant par Berlin, New York ou Montréal, treize
personnages en crise affrontent un destin marqué du sceau de l’ironie. Du banal flirt
amoureux au plus lourd des désenchantements, les épreuves transformeront à tout
jamais les protagonistes. Un guitariste cherche désespérément son fantasque percussionniste, absent au moment du concert le plus important de sa vie. Un vieux photographe subit les conséquences de son hédonisme. Une Antillaise ne peut échapper à sa beauté et aux réactions qu’elle suscite... Quel que soit le « péril » à braver, chacun est accompagné par un même narrateur, journaliste, professeur, paumé, qui croise sa route, une sorte d’anti-héros goguenard et désabusé dont le regard ne manque pourtant pas de tendresse. À la fois émouvantes et drôles, ces nouvelles plairont aux amateurs de récits mordants et contemporains.

JEAN-MARC BEAUSOLEIL a été successivement rédacteur en chef du Journal de Trois-Rivières, journaliste pour des magazines et des quotidiens, professeur de français à Port-au-Prince, ainsi que dans plusieurs cégeps du Québec. Il a animé un dizaine de soirées de poésie et publié deux romans: La conversation française (2001) et Pourquoi je ne me suis pas suicidé comme mon ami Louis (2006), chez Lanctôt éditeur.

En librairie le 17 septembre 2009

Diane Vincent

Peaux de chagrins (roman)

Peaux de chagrins

Josette Marchand, masseuse éclectique, et Vincent Bastianello, inspecteur à la Police de Montréal, ont d’étranges amis. Que cache le quotidien bucolique de l’éleveur de
chèvres bio et de son conjoint tatoueur un peu zen? Une oeuvre d’art vivante saccagée, un atelier vandalisé, des ados disparus et des lambeaux de peau trouvés ici et là lanceront Marchand et Bastianello sur les traces de coupables insaisissables et cruels. Enquête ou jeu de piste, ils suivront des fils où s’enchevêtrent le passé et le présent, l’ici et l’ailleurs, le bien et le mal. D’un camp de vacances dans le Suroît au Drum Fest de Montréal, de l’atelier d’un grand artiste japonais à Auschwitz, en passant par Rawdon et Oaxaca, Josette la fouineuse aura mille occasions de se demander«que sont mes amis devenus...»

Après Épidermes, paru en 2007 chez Triptyque, Diane Vincent nous livre une seconde enquête du tandem Marchand-Bastianello. Anthropologue de formation, DIANE VINCENT est professeure de sociolinguistique à l’Université Laval. Elle s’intéresse à la conversation ordinaire et à l’argumentation dans les échanges quotidiens. Ayant développé un intérêt particulier pour les interdits langagiers et la violence verbale, ses recherches l’ont menée sur le terrain miné de la radio extrême à Québec. L’écriture de polars est l’un de ses plaisirs coupables.

Août 2009

Martine Delvaux

Rose amer

Rose amer

Une petite fille grandit dans un village nouveau. Le père a disparu avant sa naissance. La mère a épousé un autre homme et souhaité s’installer loin de la ville. Le village est morne et ils y resteront des étrangers. Entre les enfants les liens se tissent quand même et dans les champs de fraise, ses amies s’appellent Manon-juste-Manon, BB ou encore Valence Berri. Elles rêvent d’Hollywood, mâchent de la Hubba Bubba, passent leur été à sauter dans la piscine du camping juste à côté. Tout semble normal. Mais une menace plane sur cet univers doucereux. Au village et dans la banlieue aseptisée où la famille déménagera dix ans plus tard il arrive que des filles disparaissent.

Rose amer raconte le regard effrayé d’une petite fille, puis d’une adolescente, sur la violence hystérique de la normalité.

Martine Delvaux est née en 1969. Elle est romancière et essayiste. Elle enseigne la littérature à l’Université du Québec à Montréal. Son précédent roman C’est quand le bonheur ? a paru en 2007 chez Héliotrope.

EXTRAIT : « Je suis arrivée dans un monde où on ne parlait plus des hommes, ce n’était pas un sujet de conversation parce qu’ils n’existaient pas vraiment, seulement les grands-pères, les patrons, les voisins, les médecins. La vie se passait entre filles. Il y avait la grand-mère et ses vieilles soeurs innocentes et maléfiques. Il y avait ma mère qui travaillait beaucoup. Il y avait moi. Et avec nous, parfois, il y avait la voisine d’en bas, celle aux cheveux longs et blonds qui lui tombaient en cascade sur ses épaules et qu’elle finissait par attacher au creux de sa nuque. Ça lui faisait une tête toute ronde qui se terminait en queue de poisson. Elle portait des pantalons pattes d’éléphant, des tricots moulants sans soutien-gorge dessous. Elle faisait office de dépannage et m’adoptait parfois un moment pour libérer ma mère. Elle s’appelait Diane comme Diane Dufresne. Elle décrivait minutieusement les robes extravagantes que la chanteuse portait sur scène et m’apprenait Aujourd’hui j’ai rencontré l’homme de ma vie. Diane était pleine d’amour, et elle était gentille, elle n’avait pas d’enfants et parlait avec les petites comme les grands parlent avec les grands. C’était calme chez elle, elle disait : « Tu es une bouffée d’air frais » et me comparait à un petit beaujolais. Ces jours-là étaient faits de minuscules jouets cherchés le matin dans les boîtes de céréales, de Cracker Jack qui cassent les dents, de carrés de Rice Krispies collants, de sandwichs au poulet impossibles à tremper dans la sauce gluante du St-Hubert barbecue, de sundae au chocolat fondant saupoudrés d’arachides pris au Dairy Queen. La vie était comme dans les contes. Les princes étaient absents et un jour ils arriveraient en trombe après avoir lutté contre un dragon. Samedi le prince charmant, dimanche l’enfant prodigue, et le reste de la semaine on attend. »

En librairie en septembre 2009

Michèle Lesbre

Sur le sable

Sur le sable

Face à la mer, une maison brûle dans la nuit. Depuis deux semaines, une femme a rompu avec son amant. Elle a aussi quitté Paris et une place de veilleuse de nuit dans un hôtel. Elle roule sur les routes alentour et marche dans les dunes. Un homme contemple le brasier et l’invite à s’asseoir à ses côtés, sur le sable. Cette nuit-là, les mots de l’homme font revivre la foule des jours d’été et ses disparus ; une très jeune noyée qu’il n’a jamais oubliée, la mère qui travaillait au café de la plage, puis Sandra, l’Italienne rencontrée plus tard, brusquement extradée. D’une manière à la fois précise et mystérieuse, ces mots de l’inconnu vont peu à peu faire ressurgir un temps révolu chez cette femme venue ici quelques jours mettre sa vie entre parenthèses : un amour perdu à Bologne et les idéaux de ce temps-là. Sur le sable parle de la fragilité de nos existences, de la solitude, des occasions manquées, mais aussi de l’étonnant scintillement du réel que sait montrer la littérature. michèle lesbre a enseigné plusieurs années et a été directrice d’une école maternelle. Elle vit en France. Sur le sable est son onzième livre. Son précédent roman, Le Canapé rouge (2007), a été finaliste au prix Goncourt. Jusqu’à ce jour, il est traduit en huit langues.

Sur le sable parle de la fragilité de nos existences, de la solitude, des occasions manquées, mais aussi de l’étonnant scintillement du réel que sait montrer la littérature.

Michèle Lesbre a enseigné plusieurs années et a été directrice d’une école maternelle. Elle vit en France. Sur le sable est son onzième livre. Son précédent roman, Le Canapé rouge (2007), a été finaliste au prix Goncourt. Jusqu’à ce jour, il est traduit en huit langues.

EXTRAIT : « J’ai soudain vu les flammes au-dessus de la dune que je longeais depuis un moment. Elles s’étiraient sur le ciel sombre, ne laissant rien apercevoir de ce qu’elles dévoraient avec une ardeur sauvage. J’ignorais où je me trouvais exactement, depuis plus d’une heure je roulais au hasard. J’étais sans doute près de l’une de ces plages où je n’étais pas encore allée, trop éloignées de mes itinéraires routiniers dans cet endroit provisoire. Depuis que j’avais quitté Paris, je n’étais plus chez moi, nulle part. De toute façon, je ne voulais plus être chez moi.
Je suis restée plusieurs minutes immobile devant l’étrange spectacle. Des étincelles jaillissaient de la fournaise et s’évanouissaient tout aussitôt dans leur envol. Une lumière sanguine inondait peu à peu le ciel, c’était magnifique. J’ai tout de même ouvert ma portière, l’air surchauffé m’a sauté au visage. J’ignore pourquoi je n’ai pas poursuivi mes errances, pourquoi je ne suis pas allée chercher du secours. J’ai traversé la route et commencé à gravir la dune en m’écartant du brasier dont le ronflement couvrait la rumeur de l’océan. Mon pas s’enfonçait dans le sable brûlant. Plus j’avançais, plus les rugissements du feu s’intensifiaient. Parvenue au sommet de la dune, j’ai aperçu la plage, rouge et tremblante sous la chaleur. Puis j’ai vu le toit s’écrouler sous mes yeux, un effondrement lent d’une grande beauté. Je me suis mise à courir pour rejoindre ma voiture, mais une voix d’homme a crié, Tout va bien ! J’ai tourné la tête, il était assis sur le sable, paisible. J’ai pensé qu’il avait peut-être échappé au pire, et voulait me rassurer tout en se remettant lui-même de ses émotions. Mais il s’est levé, s’est approché et m’a dit sur un ton de confidence, Ce n’est rien, c’est ma petite guerre, c’est fini, j’en suis venu à bout, venez vous asseoir. »

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