Comment la conquête de l’Amérique fut-elle possible? Jusqu’à présent, toute sorte de réponses ont été données à cette question. Malgré la quantité d’hypothèses, aucune n’explique complètement le fait qu’une poignée d’hommes a réussi à anéantir une population entière. Les statistiques démographiques estiment qu’à la fin du XIV siècle, la population de la terre était de 400 millions d’habitants, desquels 80 millions habitaient le continent Américain. Un siècle plus tard, l’Amérique comptait uniquement 10 millions de gens. Le Mexique, par exemple, comptait au début 25 millions d’âmes, et un siècle plus tard il n’en restait qu’un million. Les conquistadors espagnols sont donc les auteurs du premier génocide à l’échelle mondiale, jamais égalé en volume. L’argument de la conquête le plus souvent invoqué est la supériorité technique des Espagnols, le fait qu’ils possédaient des cheveux, des canons et de la poudre à canon. Or les chevaux ne leur servaient que rarement, dans les conditions d’un terrain accidenté, les canons n’étaient pas nombreux, vu qu’un navire ne pouvait guère en transporter, alors que la poudre à canon était humide la plupart du temps.
Dans un livre publié en 1982, La Conquête de l’Amérique, Tzvetan Todorov émet l’hypothèse linguistique du phénomène. Le rôle de la langue, l’incompatibilité culturelle des pays et des continents, ainsi que la dénaturation créée par la traduction pourraient nous donner la clé du secret.
Cortes et Montezuma
Dans son livre, Tzvetan Todorov analyse la conquête du Mexique, autour de l’an 1519, et du conflit entre Cortes et Montezuma. La prémisse de son livre est que la conquête de l’Amérique a été rendue possible par la différence des codes linguistiques, ainsi que de la manière distincte des deux camps de communiquer et d’interpréter les signes. Cortes part de Cuba à la conquête du Mexique, envoyé par le gouverneur espagnol de l’ile, à la tête de 300 personnes. Dès que les navires quittent la côte cubaine, son chef hiérarchique change d’avis et révoque l’ordre. Cortes refuse de lui obéir et entame, à son propre compte, une expédition dans l’empire aztèque, conduite par Montezuma II. À sa grande surprise, la capitale du Mexique capitule vite : il est même bien accueilli par les habitants. Malgré son attitude pacifiste, Montezuma se laisse prendre en otage et est incarcéré. Ces temps-là, Cortes apprend que les rives ont été envahies par les troupes envoyées de Cuba à sa poursuite. Montezuma reste enfermé à Mexico, surveillé par les Espagnols, alors que Cortes lutte contre ses propres Co nationaux, qu’il vaincra d’ailleurs. À son retour, il apprend que Montezuma a été assassiné par ses gardiens.
Todorov se demande quelle serait l’explication de ce comportement de la part d’un roi sur le courage duquel on dit les meilleures choses. Il est vrai que certaines chroniques le décrivent comme un type mélancolique et résigné. Mais à l’accusation d’incapacité politique, on peut répondre que Montezuma était le chef du plus grand empire, qu’il avait soumis toutes les tribus voisines, qu’il détenait une armée puissante et bien organisée. Les Espagnols voient en lui soit un fou, soit un sage. Ce que les autres considèrent comme de la naïveté politique, Todorov le conçoit comme un signe d’ambigüité culturelle, la seule explication possible du manque de résistance face à un si grand danger, l’envahissement de son pays. De son avis, de sa rencontre avec un phénomène si nouveau, Montezuma est dérouté par la différence et vaincu par l’incapacité de communiquer.
Langue et rite
Todorov parle de deux types de communication, en général. L’un est la communication interhumaine, fondée sur l’interaction entre individus utilisant un bagage commun d’informations : c’est le type utilisé par les Espagnols. Le deuxième est rituel, basé sur la communication de l’individu avec le monde, ou de l’individu avec les dieux, fortement codifié, ritualisé et ré réinterprété : c’est le type utilisé par les Aztèques.
Pour les Aztèques, c’est la société qui décide sur le destin de chaque individu. L’individu ne représente pas un tout complet en soi même, il n’est qu’un élément constitutif de la collectivité. Les Aztèques n’accordaient par d’importance à l’opinion personnelle, à l’initiative individuelle. Le social avait un rôle déterminant dans l’évolution de l’individu et décidait de la nature de ses actes. Dans cette société fortement structurée et hiérarchisée, un individu ne peut être l’égal de l’autre. La vie d’un être humain n’est pas un champ ouvert et non déterminé, mais la réalisation d’un ordre préétabli. Le futur de l’individu est réglé par le passé collectif. Le premier geste de Montezuma à l’arrivée des Espagnols est de constamment refuser de communiquer avec eux. Le seul message qu’il leur envoie est qu’il ne veut pas recevoir de messages. Son échec commence avec la manière de laquelle il utilise et valorise les informations reçues. Leur interprétation est faite dans le cadre de la communication avec le monde et non pas avec les individus. Au lieu de demander l’avis du conseil de guerre, il interroge les dieux. L’identité des Espagnols est si différente et imprévisible que les Aztèques échouent là où ils avaient excellé dans la guerre intertribale, c'est-à-dire dans la collecte des informations. Échouant dans l’intégration des nouveaux arrivants dans un système connu, ils renoncent à leur propre système d’interpréter les différences, livrant cet imprévu aux devins.
Deuxièmement, pour les Aztèques le discours a une fonction rituelle, réglementée en tant que forme et fonction. Les discours sont mémorisés et cités à l’émission de chaque nouveau discours, ce qui devient une répétition à ce qu’on a dit depuis des siècles. La production de ces discours est dominée par le passé et non pas par le présent. C’est dans ce monde dominé par la tradition que survient l’arrivée des Espagnols.
Un événement unique, imprévisible, surprenant
La rencontre d’une société rituelle et un événement unique anéanti le brave Montezuma, extrêmement efficace dans la guerre entre les tribus locales. Son premier échec se traduit dans son incapacité de produire des messages appropriés et efficaces. Maitres dans l’art de produire des discours rituels, les Aztèques échouent dans une situation d’improvisation – l’arrivée des Espagnols. Leur paradigme verbal favorise le code au détriment du contexte, le respect de l’ordre au lieu de l’efficacité momentanée, le passé au lieu du présent. Les messages envoyés par les Aztèques aux Espagnols frappent par inadvertance. Par exemple, pour les convaincre de quitter le pays, ils leur donnent de l’or et des femmes, ce qui incite les envahisseurs à rester. Les Aztèques sont incapables de dissimuler la vérité, de concevoir une stratégie perverse. Les cris de guerre qu’ils poussent ne font que trahir leur présence et la prééminence d’une attaque alors que les parures des chefs les transforment en une cible facile pour les Espagnols. Les Espagnols ne respectent jamais leur parole, alors que les Aztèques ignorent le mensonge. En peu de temps, le mot chrétien devient pour les Aztèques synonyme de menteur. Un épisode postérieur à la conquête raconte qu’un prêtre demanda à un Indien s’il était chrétien et celui-ci lui répond : « Oui, monsieur, je suis chrétien, car je sais mentir un peu. Un jour, je saurai mentir plus et je deviendrai un meilleur chrétien. »
Conquérir c’est comprendre
Cortes gagne la guerre, car il excelle dans les relations interhumaines. Sa lutte se base d’abord sur la compréhension de l’autre camp. Devant l’armée épatante de Montezuma, sa première tâche est de la connaître et surtout de connaître ses faiblesses. D’où la grande importance du traducteur. Le rôle le plus important dans la médiation entre Espagnols et Aztèques est joué par une femme, connue sous le nom de La Malinche, sans laquelle – dit-on – le Mexique n’aurait pas été conquis. Considérée comme le premier modèle de métissage culturel, elle connaissait trois langues, après la libération elle est regardée par les Mexicains comme une traitre. Malinche est aztèque, mais elle est cédée à la population maya, d’où elle arrive dans le camp de Cortez. Peu après, elle devient l’amante de Cortez et son bras droit. Elle apparait dans toutes les peintures illustrant les rencontres entre Cortes et Montezuma, que Malinche hait. On croit que plusieurs fois, Malinche a pris le discours à son compte et qu’elle n’a traduit que partiellement ce que les deux chefs se disaient. Malgré son appui, lorsque l’Empire aztèque est détruit, Malinche sera cédée par Cortez à un de ses compagnons.
Le premier souci de Cortez est de contrôler l’information reçue de la part des Indiens, mais, en même temps, d’enquêter sur l’effet de son propre discours sur eux. Il fait attention non pas seulement à l’émission des messages, mais à leur réception aussi. Par exemple, il essaie toujours de faire croire aux autres qu’il est beaucoup plus fort qu’il est en réalité. Toute sa campagne est mise en scène autour des effets théâtraux. La poudre à canon est utilisée généralement comme feu d’artifice, pour impressionner les Aztèques. L’utilisation des armes dans cette guerre est plus symbolique que pratique.
La conquête de l’Amérique coïncide en Espagne avec la parution de la première grammaire d’une langue européenne. Son auteur est Antonio de Nebrija. La connaissance théorique d’une langue est la preuve de la prise de conscience de son utilité pratique : elle marque une nouvelle attitude envers les outils de communication qui remplace la vénération avec l’analyse. Dans son introduction, Nebija écrit de manière prophétique : « La langue a été toujours la compagne de l’empire. »
L’Empire chinois
Si vous remplacez dans le livre de Todorov les Espagnols par les Occidentaux et les Aztèques par les Chinois, vous trouvez les deux termes de la nouvelle conquête visant un ancien empire par une nouvelle civilisation. Quoi qu’on dise, mille ans de civilisation occidentale ne valent pas quatre mille ans de culture chinoise. Ceux qui connaissent la tradition éthique, morale et religieuse, qui ne fait qu’une en Chine, savent que ce que les Aztèques croyaient au XVI siècle, les Chinois le croient encore aujourd’hui. Mais si les Occidentaux s’imaginent qu’en appliquant la différence linguistique et les effets de parade ils peuvent anéantir l’Empire chinois, ils se trompent. Premièrement, les Chinois suivent chez eux le code aztèque et à l’extérieur le code espagnol. Deuxièmement, les Chinois connaissent la langue du conquérant et n’ont pas besoin de traducteurs; de l’autre côté, les Occidentaux ne connaissent pas la langue chinoise, préférant se fier aux mauvaises traductions. Troisièmement, les Chinois savent mentir aussi bien que les Chrétiens. En ce qui concerne la transgression de la parole donnée, surtout dans les relations d’affaires, ce sont eux les dignes héritiers de Cortez.
Quoi faire donc pour conquérir l’Empire de milieu? Premièrement, allez à la grammaire chinoise. Deuxièmement, allez aux Analectes, le code chinois établi il y a deux mille cinq cents ans par Kong Zi (autrement, Confucius). Le Ve siècle av. J.Ch. a été appelé en Chine le siècle des cinq cents écoles philosophiques. À part les plus connues, le confucianisme, le taoïsme, le légisme, il y avait aussi l’école linguistique (si ma mémoire est bonne, le courant s’appelait le moïsme), qui mettait de l’avant les secrets et le pouvoir de la langue. Les Chinois ont été les premiers à dire : « Un cheval blanc n’est pas un cheval. » Un cheval, du point de vue de la grammaire, c’est un article et un nom, alors qu’Un cheval blanc représente un article, un adjectif, et un nom. La subtilité linguistique des Chinois explique peut-être pourquoi leur empire n’aura pas le même destin que celui des Aztèques.
Si au cours des deux derniers éditoriaux, j’ai pu sembler à certains comme une défenseure de la Chine et une accusatrice de l’Occident, je ne le suis pas. J’ai plutôt exprimé mon étonnement parce que les deux camps ne comprennent pas que l’impossibilité de leur coopération est due à un manque de communication et à une méconnaissance culturelle.
