Il ne pouvait plus écrire. Les bras impuissants, amputés, punis il ne pouvait que se raconter des histoires dans sa tête. À travers les heures muettes qui jalonnaient son existence, il se voyait en cloche déracinée, rongée de craquelures. Il n’avait que sa langue en héritage du temps où il avait pu… Cette langue déchiquetée qui continuait de tourner dans sa tête.
Une corde de pendu aguichait son cou. Ces pendus qu’il avait vus dans un tableau exposé dans la vitrine d’une poussiéreuse galerie d’art. Ces hommes sans sexe et sans histoire ; têtes envahies par la peinture, poitrines conquises par l’écriture. Mais pas lui ! Oh non, pas lui !
Il avala de travers pour chasser cette corde trompeuse. Le matin feignait d’exister à côté de lui. Plutôt contre lui. Il n’avait pas envie d’affronter cette journée creuse, l’embêter avec sa présence.
Elle dormait encore. Son dos trop arrondi dessinait une ombre grotesque sous la couverture. Il la regardait sans comprendre. Ses bras mous, gélatineux comme l’étreinte d’une méduse lui donnaient la nausée. Il sentait sur sa peau les caresses de ces bras qu’il avait aimés hier soir, l’attouchement de ce gros ventre qui accompagnait les tentacules. Elle qui sentait le printemps et qui le priait de fermer les yeux pour s’aimer !
Il ferma les yeux. L’histoire commença à se raconter dans sa tête. Les voix couraient les ténèbres et jaillissaient sous sa langue. Il tenait le monde sous sa langue. Juste sous sa langue. Sa tête commença à s’alourdir, à glisser comme la glace mourante, à se voiler de petits marteaux assourdissants.
Tout finit d’exister. Le vide creusé sous sa langue enveloppa le vide et le silence défaits dans la chambre. Les paroles refusèrent de le mordre et, frileuses, il les vit s’éloigner.
Maintenant il fallait se lever, se laver, se raser, s’habiller, faire semblant d’exister. Comme d’habitude, la journée finira par l’engloutir et lui découper les entrailles. Rien à faire. La moindre résistance agonisait quelque part dans son cerveau. Il était tellement nu, désarmé devant ce monstre qui le happait et le vomissait avec chaque bouffé d’air !
Elle ouvrit les yeux. Son visage se dégrafa devant la lumière douce, liquide, homogène qui rôdait devant les fenêtres de sa chambre. Chaque partie de son corps gardait le goût de l’amour. L’oreiller lui confirma les traces de sa présence. Cette senteur à lui. Elle enfonça le nez dans l’oreiller et referma les yeux pour le garder dans les bras de ses souvenirs.
Autour d’elle, la lumière se figeait goutte à goutte, le temps se passait de son bonheur. Pour lutter contre les glaçons qui s’emparaient de sa chambre elle se mit à fredonner : « La nuit d’amour était finie ». Elle ignorait le reste de la chanson et elle croyait que ce trou de mémoire pourrait lui épargner l’amertume d’une matinée solitaire. Mais, c’était trop tard ; la tristesse neigeait déjà sur son lit.
Elle fuit le lit et retrouva la solitude devant la porte et ensuite au milieu de la cuisine.
Il buvait son café. Il mordait dans sa tartine. Comme une vieille pendule, il alternait le café avec la tartine. Le regard vide, il soutenait les murs penchés de sa maison et des maisons des autres.
Elle s’arrêta, remplit ses poumons d’air grisâtre, emprunta une mine souriante et lui dit : « Bonjour ».
Il buvait son café. Il mordait dans sa tartine. Café. Tartine. Café. Tartine.
Elle renforça sa mine souriante et reprit : « Bonjour, chéri ! »
Les murs penchés se cachèrent.
- Déjà réveillée ?
- Oui.
- Bien dormi ?
- Je ne dirais pas. Je n’ai pas réussi à m’endormir avant toi.
- J’ai ronflé ?
- Comme d’habitude. Ne t’en fais pas !
Elle prit une tasse à café et la remplit de liquide tiède. Elle s’assit sans rien dire. Depuis longs temps ils avaient gagné le droit de se taire.
*****
Elle faisait partie d’une génération déracinée qui n’avait de place nulle part. Elle traversait sans cesse pays, cultures, langues, saisons intermédiaires. Chez elle, comme à l’extérieur, elle se sentait toujours étrangère. Adolescente dans un pays en quête de valeurs démocratiques semi-préparées, prêtes à être décongelées à tout moment et ranimées par des fours à micro-ondes, elle avait lu une pièce de théâtre sur Jonas enfermé dans le ventre d’une baleine. Jonas, le captif des poissons superposés à l’infini, l’avait troublée. Longtemps elle n’avait pas décelé le pourquoi de cette inquiétude ; mais, un jour elle a senti sur son crâne la pesanteur des cages emboîtées. Durant une bonne partie de sa jeunesse elle a ouvert les portes des cages, a volée à l’aise, s’est cognée contre les cages supérieures qui la marquaient au fer rouge. Cage numéro 1. Elle sentait encore la partie de son cerveau tatouée par cette cage. Ensuite cage numéro 2, cage numéro 3, …cage numéro x. Les portes cadenassées de ses prisons ont engendré son amour pour la peinture. Son être raclé par la contrainte s’empressait de crier à sang devant toutes les toiles qu’elle voyait. Son esthétique à elle sentait aussi la prison : elle frémissait devant les peintures qui sourdaient des hommes effrités, piétinés, happés par la solitude au milieu des foules.
La tasse de café à la main, elle eut peur du jour où, trop lasse de survivre, elle permettrait aux cages de la dévorer, de la digérer.
*****
Il sortit dans la rue. Il fronça les sourcils devant le soleil qui l’assiégea. Il resta quelques minutes à l’abri d’un mur. Son regard balaya la rue et s’accrocha aux passants. Il envia leur désir de marcher, de s’oublier, de vivre, de survivre. De nouveau, il se rendait compte qu’il s’était trompé de vie, que son destin aurait dû être diffèrent, qu’on l’avait dépouillé de son avenir. Il détesta ce monde qui existait sans lui.
Déshabillé des dernières miettes de détermination, il s’engouffra dans la journée. Il arriva en retard au lycée. Pour écourter le calvaire de ses obligations en tant que professeur de français, il avait décidé d’être toujours en retard de cinq minutes et de quitter toujours la salle de classe cinq minutes avant le tintement de la sonnette. Cette fuite quotidienne le laissait espérer qu’il domptât son univers.
Il entra au bon milieu des discussions bruyantes, entrecoupées, des remarques jetées d’un bout à l’autre de la salle de classe. Quelqu’un l’aperçut, transmit aux autres mais les discussions ne cessèrent pas pour autant. Depuis longtemps il savait qu’il ne pouvait pas tromper les enfants. Ils étaient comme des chiens dressés pour flairer le mal de vivre, l’impuissance, le manque d’énergie. Dès la première rencontre, ils avaient découvert sa faiblesse et ils n’avaient pas hésité à l’ignorer.
Il se pencha sur le gouffre, les murs se penchèrent avec lui et il commença à nager contre courant.
Ils ne voulaient pas de lui, ils ne voulaient pas de son français. Qu’il aille chanter ailleurs ! Que le temps passe !
En récitant le subjonctif présent, il se souvint du tableau des pendus. Il sentit que ses mains étaient salies du sang des pendus, que ce sang nuisait au bonheur général, qu’il n’y avait pas de trou sous la terre pour l’apaiser.
*****
Une autre journée s’était brisée sur lui, l’avait rejeté. Il rentra chez lui, se déshabilla, s’allongea sur le lit, se promit de se reposer seulement un petit moment pour écrire juste après. Le sommeil vadrouillait dans la chambre, l’alléchait de temps en temps. Il se laissait séduit, se rappelait sa promesse d’écrire, tressaillait, remettait l’action pour plus tard. À quelques reprises il se leva à moitié, chercha du regard ses pantoufles. Chaque fois il se ravisa, revint vers le lit en se disant que l’angoisse c’est périmée, qu’il n’y avait plus rien à écrire et même s’il y en avait c’était pas à lui de le faire.
Comme tous les soirs, avant de s’endormir il se décida à se réveiller de bonne heure le lendemain, à écrire, à ne plus être en retard au lycée, à….
*****
Elle resta longtemps assise sur la chaise, elle s’interdit de réfléchir à quoi que ce soit.
Il fit irruption dans la chambre avec sa horde de pendus.
Elle n’en fut pas étonnée. Elle savait qu’il était hanté par les pendus, qu’il avait pris l’habitude d’un détour quotidien pour se retrouver devant la galerie d’art qui abritait le tableau des pendus.
Il se déshabilla sans remords, sans arrière-pensée. Les pendus l’entourèrent, lui tendirent les mains. Ils dansaient la ronde sans toucher terre, sans toucher nuages. Les murs ne penchaient plus.
Elle les voyait danser et sentait qu’il y avait des miettes de bonheur dans cette danse. Un poème apparut sur le dos d’un danseur, s’insinua dans la chambre, balaya les corps. La danse s’arrêta. Elle ne voyait que le dos qui retenait le poème. Quelques dizaines de secondes se figèrent. La danse reprit. Un autre poème vint se glisser sur les corps des danseurs. Les corps se figèrent de nouveau. La danse reprit ses corps.
Il se détacha de la ronde et, suivi d’une volée de paroles, se dirigea vers elle.
Elle voulut l’arrêter, le serrer dans ses bras.
Les paroles ricanaient, montraient les dents, se collaient à sa peau.
Elle voulut se délivrer de lui, le délivrer de lui. Elle prit un couteau et l’enfonça au cœur des paroles, dans son cœur.
Les paroles égarées, il s’affaissa.
Elle entra dans la salle de bain, se peigna, coupa ses cheveux – tout ce qu’il aimait d’elle -.
Il fallait qu’elle parte. Derrière les maisons de son quartier, derrière la limite du ciel, il y avait l’espace libre, insoumis aux cages. Il fallait y arriver.
