Depuis 2001 • No 59 • Montréal • 15.07.2009
Juillet 2009

Hollywood – un antidote contre la Chine

Felicia Mihali

Chaque fois que les orientalistes, ou ceux qui prétendent l’être, font des prévisions concernant la domination prochaine de la Chine, ils le font en terme de catastrophe mondiale. Le terme majeur de comparaison, ce sont les États-Unis, l’équation étant la suivante : dans 50 ans, le rôle joué présentement par les États-Unis dans la grande comédie internationale sera attribué à la Chine.

Si c’était comme cela, où serait le mal? Quel avantage a tiré le monde suite à l’hégémonie politique et économique des Américains? Combien de pays ont embrassé le miracle économique de l’oncle Sam et combien de nations ont jeté le voile de l’obscurantisme religieux pour se convertir à la nouvelle religion de la démocratie? Quels sont les bénéfices du bien-être américain à l’extérieur de ses frontières?  Combien de pays, hélas, ont vu tomber leur gouvernement légèrement plus démocratique que celui mis en place par les États-Unis? 

De l’avis de certains spécialistes, la Chine est un loup-garou qui agit rien que pour faire du tort à l’Ouest. Le dernier verdict est qu’elle essaie de s’infiltrer en Afrique avant les pays occidentaux pour s’emparer de ses ressources naturelles. Ils ne veulent pas résoudre les conflits, disent nos penseurs, mais fournir des armes et appuyer ceux qui sont enclins à leur céder des avantages. Mais qui ne le fait pas? Avez-vous jamais vu un autre scénario en Afrique à part celui pratiqué depuis la belle époque des colonies?

On dit que le racisme chinois est basé sur la discrimination à cause de la couleur de la peau et l’origine ethnique. Autrement dit, en Chine la peau basanée impose un régime discriminatoire, et la nation Han est considérée comme celle qui doit dominer et aider des ethnies comme les Tibétains et les Ouïgours. On crie bien haut la dislocation massive des populations locales et l’instauration des Han dans les postes clé de l’administration des provinces éloignées pour imposer la suprématie de la langue et de la culture Han. Évidemment, ceux qui parlent de la Chine en ces termes-là connaissent mal l’histoire de son grand voisin : la Russie. Qu’est-ce que les Russes ont fait pendant le règne de Staline dans des provinces comme la Bessarabie, l’Ukraine, les pays baltiques, pour n’en nommer que quelques-uns. Que dire de la manière dont le Russe moyen considère les peuples du nord  des corneilles par rapport aux Russes, de belles colombes? Les privilèges des Russes en dépit des ethnies locales se maintiennent même après la chute du communiste. Mais ce qui étonne est que personne ne se penche sur le cas de la Russie, car elle a la mauvaise habitude de réagir de manière bien connue : si tu n’es pas sage, oncle Vania Gazprom ferme le robinet. La Chine, par contre, a la patience et le temps pour attendre que les scandales s’éteignent d’eux même. Sa meilleure formule de survie est «  le chien aboie et l’ours suit son chemin ». Pour le racisme de la peau, serait-il nécessaire de répéter l’histoire de l’esclavagisme occidental ? Au grand dépit des spécialistes, on ne peut rien imputer à la Chine pour la traite des Nègres, hélas. Mais on peut toutefois parler du racisme des Japonais, par exemple, le seul pays super développé qui n’offre aucun accommodement aux immigrants, en fait qui n’a pas de politique d’immigration tout court et qui, dernièrement, offre 3000 dollars aux Japonais issus de couples mixtes pour quitter le pays. Cela fait partie du projet de relance de l’économie japonaise, sur une légère pente descendante  ce qui chagrine l’Occident, extrêmement compatissant, comme vous le savez.

À travers l’histoire, de petits pays comme l’Angleterre, la Hollande, le Portugal, l’Espagne, la France, sont devenus de grandes colonies. À quelques exceptions près, ils  ont imposé leurs propres lois et leur langue aux peuples indigènes, ont volé les ressources des pays conquis, ont bâti des empires riches à l’extérieur des colonies, ont semé la haine et  la discorde qui génèrent, de nos jours, des génocides. L’enduit de culture offert aux nations colonisées ressemble à ce que l’idole de la civilisation occidentale, Alexandre le Grand, a fait à l’aube de la civilisation occidentale : pour l’amour de la civilisation grecque, il a détruit ce que l’Asie avait de meilleur. À partir du XVII siècle, en Europe il suffisait d’avoir une bonne flotte pour conquérir le monde. À la même époque, en Chine construire un navire de plus de deux places était un crime et puni en conséquence. La Chine se tournait vers elle-même et vers ce qu’elle considérait  comme éternel : la terre. Pas étonnant que tout ce qui se passe en Chine reste en Chine, Taiwan y compris. 

Un bref regard dans le plus succinct livre d’histoire de la Chine vous révèle que le souci de ce pays a été de bien garder ce qui était à l’intérieur de ses frontières. La grande muraille fut bâtie pour tenir les envahisseurs à l’extérieur. La Chine a presque toujours mené des guerres de défense et non pas de conquête. Par contre, son hégémonie en Asie fut généralement culturelle. La culture japonaise, avec son solide fondement chinois, en est le meilleur exemple. Un cliché véhiculé par les maniaques du comparatisme dit que les Chinois furent pour les Japonais ce que les Grecs furent pour les Latins. En Chine, la philosophie, la religion, la morale et même la langue n’ont été que des moyens de survivance, un art en accord avec les besoins de la société et de l’histoire. Le confucianisme n’apparut pas par dépit de l’Occident, mais parce qu’à une certaine époque, et de nombreuses fois par la suite, la société chinoise avait besoin d’une forte hiérarchisation, du respect extrême des lois sans lesquelles toute société dévore ses sujets. Confucius a plusieurs fois sauvé la baraque, même si au début du XIX siècle on criait : « À bas la boutique de Monsieur Confucius ».

Tout cela pour dire que les Chinois savent mieux que quiconque quoi faire et quand avec Confucius. Les réformes en Chine sont toujours venues de l’intérieur, car ils savent les buts et les moyens appropriés pour les atteindre. Le contact avec l’Ouest est fertile, mais ils savent bien que la démocratie n’est qu’un modèle social qui nécessite des adaptations rigoureuses à chaque société. Ceux qui craignent l’outrage de la démocratie en Chine, le craignent dans leurs propres termes, qui n’ont bien souvent, rien à voir avec la réalité du pays. L’auteur britannique Martin Jacques donne l’ampleur de la situation dans son livre : When China Rules the World. Pourquoi le sujet de Sa Majesté Élisabeth II ne se penche-t-il pas plutôt sur un thème que les Britanniques connaissent mieux que tous : l’Inde?  En quoi la Chine est-elle plus dangereuse que l’Inde, tout aussi populeuse, aussi étendue et aussi décidée à s’affirmer.

D’où le grand malentendu et le ridicule de certaines plaintes. Dans l’utopie du futur véhiculé souvent pour des raisons idéologiques, on brandit le spectre d’une Chine attardée au stade d’aujourd’hui. Or le plus naïf serait de croire qu’en cinquante ans, lorsqu’on annonce l’hégémonie chinoise comme un nouveau Independence Day, la Chine ne sera pas du tout la même. Elle ne sera pas uniquement un grand pouvoir, mais une autre société aussi. Laquelle? Impossible à dire. Regarder ce qu’ils ont accompli depuis vingt ans pourrait nous aider sans doute. N’est-ce pas un signe qu’on peut faire confiance à la sagesse du peuple, dont l’intuition est aiguisée par la nécessité de nourrir, loger et habiller 1.4 milliard d’êtres humains. La faim est le meilleur cuisinier, comme vous le savez.

Le problème est d’arrêter d’avoir peur de la terreur chinoise. Ce pays ne fait rien contre nous, mais essaie de se sauver lui-même. Quelle serait la meilleure façon pour les États-Unis d’annihiler leur peur? Hollywood.

Vous savez comment un bon film d’espionnage remonte le moral du peuple. La guerre froide, l’Union Soviétique, le Vietnam! Où sont les bons vieux films du temps lorsque les présidents, le leur et le notre, quel qu’il soit, mais joué par Harrison Ford s’il vous plait, montaient des scénarios où le gagnant était toujours du côté de la démocratie? Et lorsque le communisme est tombé, qu’est-ce que les hommes du président ont inventé? Le Canada. Imaginez le grand pays d’Abraham Lincoln poissé par le sirop d’érable, vivant 11 mois par année dans des iglous, écrire fuck Canada en français pour ne pas blesser la sensibilité d’une certaine « nation ». Canadian Bacon Opération ça vous dit quelque chose?

La solution, « my friends », est une nouvelle série Rambo contre les vilains chinois, incarnés, si possible, par ceux de la trempe de Jet Li. En plus, ils sont si petits qu’ils peuvent s’infiltrer partout : le décor ne serait donc pas difficile à bâtir. Le buffet chinois serait une belle ruse des hommes de Beijing à démasquer, suivi par l’attaque d’un Dollarama. Mais le plus diabolique serait leur plan de destruction massive basée sur  60 heures de travail par semaine, à un dollar de l’heure et sans congé payé. Et tout cela conçu pour mettre en colère la démocratie occidentale.
Juillet 2009

Guide de l’enseignement sans patrie (1)

Felicia Mihali

Je comprends tardivement combien morcelé est le tissu de notre vie, tout comme l’apprentissage qui forme notre savoir. Nos expériences ressemblent à un casse-tête qui dévoile, petit à petit, les pièces qui en forment l’ensemble.  À l’âge adulte, on voit derrière nous un parcours bariolé, un collage de morceaux mal découpés, disproportionnés, taillés en des matériaux si différents. Ce n’est qu’avec  beaucoup d’imagination que nous mettons un peu d’ordre dans cet ensemble dépareillé. Il nous faut déployer toute notre intelligence afin de rendre unitaire ce casse-tête difforme qui est notre vie et qu’on est censé refaire sans aucun projet initial. Il est illusoire de penser qu’il y a un plan divin à notre adresse, un but quelconque : il n’y a malheureusement aucun projet déterminé pour nous, nous sommes livrés à nous-mêmes, et au meilleur des cas, à nos maîtres. 

Il y a quelques années, j’ai travaillé pendant une année comme aide à l’apprentissage du français, ou ce que dans le langage des Commissions scolaires du Québec on appelle soutien linguistique. Quatre jours par semaine, je trainais ma besace dans quatre écoles différentes de Montréal, dans des quartiers  souvent défavorisés et à forte concentration d’immigrants. Mon rôle auprès des petits enfants était de les sortir de leur classe par petits groupes pour les amener à pratiquer leur français de sorte  qu’ils puissent plus facilement suivre les cours au même rythme que les francophones de naissance. À posteriori, j’ai apprécié énormément ce petit boulot. À l’époque je trouvais cela surréaliste et les notes que j’en ai faites à ce moment-là révèlent un état d’esprit pas très optimiste. Le fruit de mes réflexions de l’année 2005 sera donc l’objet de cet essai.   

À quelques exceptions près, les locaux destinés aux cours de soutien linguistique ne contiennent pas grand-chose, parfois même pas de crayons ni de ciseaux. Je dois donc prévoir en apporter dans mon sac pour chaque séance. Dans une école, on m’a même installée dans le bureau du directeur adjoint, bureau qu’il me cède pendant les quelques heures de classe. Pendant ce temps, je suis tout simplement affolée : je vois à ce que les enfants ne cassent rien, ne s’emparent pas de ses stylos, n’ouvrent pas l’ordinateur ou ne déchirent pas les dossiers. Quoi que je fasse, à la fin, je n’échappe pas à la réprimande de la secrétaire pour les traces de colle laissées sur le bureau et les petits morceaux de papier, pas plus grand qu’un bout d’aiguille, répandus dans tous les coins.
Ailleurs, le directeur où son adjoint, me dirige dans une salle vide, sans savoir  ce que contiennent les tiroirs du bureau et ce qui reste du matériel scolaire laissé par les professeurs des années précédentes. À moi de faire l’inventaire de ce qu’il faut pour remplir ce vide et faire les demandes auprès de la secrétaire, pour qui la liste semble toujours trop longue par rapport à l’importance de ma tâche. Je découvre à cette occasion que les secrétaires partout au monde n’aiment pas être dérangées. Ma vie entière j’ai essayé de leur plaire, mais, Dieu sait pourquoi, elles me prennent en haine dès la première rencontre. De leur côté, les directeurs ne veulent que voir les dossiers correctement remplis à la fin de l’année scolaire. Après vous avoir donné la clé, personne ne se soucie  à savoir si la classe est chauffée ou si on gèle comme dans un iglou. Pour régler le thermostat, il faudrait encore une fois faire appel à la secrétaire, mais elle décèle sur place ma timidité et se méfie de mon droit de demander quoi que ce soit.

            Ensuite vient le problème du matériel que l’école met parfois à votre disposition, qu’on considère un grand acquis, mais qui se réduit uniquement aux immenses affiches plastifiées avec des animaux marins, des insectes, des fleurs, des arbres exotiques. De cette manière, j’ai moi aussi l’occasion de m’informer sur tous les grains de la terre, sur la faune africaine et australienne, sur les oiseaux de la forêt tropicale, sur les arbres des forêts de feuillus. Avant de savoir comment utiliser un passé composé, les petits immigrants sont préparés à faire la différence entre un hanneton et un scarabée, entre une sauterelle et une libellule, entre une blatte germanique et un cafard. Savez-vous à quoi ressemble l’okra, le potiron, la courgette? Savez-vous combien de pattes ont la puce, le perce-oreille, le pou, le scarabée, la licorne?

            Je me rends compte que mon savoir actuel, comme celui de mes élèves, est très fragmenté, extrêmement scientifique par endroits et incomplet en d’autres. Eux aussi, à force d’une pratique assidue, sont capables de prononcer des mots rares, mais incapables d’utiliser le temps de certains verbes, et surtout le subjonctif : ils sont capables de dénicher les fautes dans un mot écrit, incapables toutefois de l’insérer correctement dans le discours : attentifs aux explications concernant le tissage de la toile d’araignée et l’attrapage des mouches, insensibles aux explications savantes concernant la règle de conduite envers parents et enseignants. Leur oreille se penche plutôt vers ce qui n’existe pas : la diète des dinosaures, la couleur des flammes qui sortent de la bouche d’un dragon, la couronne du roi et les bijoux d’une princesse. Comme eux, j’adore encore les histoires de châteaux et de beautés sauvées par des super héros. Si je leur demande quelle est la différence entre un dragon et un dinosaure, ils répondent que l’un est noir et l’autre vert, ou que l’un vole et l’autre marche sur terre. 

Pour le travail linguistique que je fais avec certains groupes de débutants je me sers de collages, de jeux de mémoire, et je fais du bricolage. Comment en suis-je arrivée là? Je m’encourage me disant que cela n’a rien de dégradant, tout en sachant que cela n’a rien de provocateur ni de créatif. Chaque jour, j’ouvre la porte de la petite salle qui m’est allouée, et pendant quelques minutes je reste sur le seuil, déconcertée car personne ne nettoie jamais ce local. Les jeunes concierges - je m’étonne encore combien beaux, forts et jeunes sont les concierges dans ce pays -  ne passent jamais le balai dans mon petit coin. L’importance de la place que j’occupe dans ce système est marquée par les morceaux de papier éparpillés partout sur le sol. Je commence la journée en marchant sur des morceaux de ruban adhésif qui collent à mes semelles ou sur des copeaux restés après l’aiguisage des crayons.

Je prépare mon cours avec la même religiosité de laquelle un prêtre prépare sa messe. Mes fidèles sont encore sur la cour d’école, emmitouflés comme des pingouins, prêts à envahir les couloirs et se ruer vers leur classe dès la sonnerie de la cloche.
Tout d’abord, je range mon manteau dans un casier rempli de boîtes poussiéreuses où l’on retrouve des jeux de lotos, de bingos, des cubes en bois et dominos disparates. Ensuite j’étale sur mon petit bureau, tassé dans un coin, le contenu de mon sac : des photocopies avec des images à colorier, des jeux de mémoires, mon lunch. Je passe ensuite au rangement des chaises et des tables, qu’à la fin je dois remettre en place pour, éventuellement, faciliter la tâche du concierge, sachant que tout est vain. Le local de soutien linguistique n’entre pas dans sa tâche, tout comme les dépôts de matériel scolaire. Mais moi, je ne prends pas ça mal, car je me résigne facilement. Avec le cœur léger, je commence à préparer les outils des élèves ; je range les crayons dans des pots en fil tressé pour que les enfants ne les échappent pas par terre, mais surtout pour éviter le bruit infernal qu’ils font en choisissant un crayon dans une boîte. Je nettoie les gommes à effacer et aiguise les crayons de bois, un par un. Je remplis ma bouteille d’eau et prépare quelques verres en plastique, que j’apporte avec moi, car les enfants me demandent souvent la permission de sortir pour boire de l’eau, petit truc pour se sauver quelques minutes de cet espace claustrophobe. Après ce menu travail, il ne me reste qu’à attendre l’arrivée de mes élèves.

Ils arrivent par petits groupes, parfois trois ou quatre, parfois six ou seulement deux. Pendant une heure je dois leur parler uniquement en français, leur apprendre de nouveaux mots, les faire parler pour corriger leurs fautes de grammaire. Mais pour les tenir tranquilles, il faut des stratégies spéciales, car au bout d’un quart d’heure ils s’ennuient et là, tout est à craindre. Il ne faut jamais laisser un petit être humain s’ennuyer. Après une courte période de révolte, car mon cours diffère légèrement de ce qu’ils font en classe, ils commencent à se discipliner.

Dans la petite salle, qui parfois ne mesure que deux mètres par deux, je me sens comme un éléphant dans un trou de fourmis. Les petits me dévorent sans répit et, en bougeant, je les attire encore plus. Mes énergies s’épuisent rapidement devant la lave incandescente de leur jeunesse, de leur énergie débridée, de leurs picotements dans les jambes, dans les bras, dans le cou. Leurs cris, chansons et gestes sont un fort éveil à la vie, alors que moi je ne réclame qu’un peu de paix. Devant leur énergie débordante, je constate à quel point je suis fatiguée.

            Les enfants me demandaient souvent pourquoi c’est eux que je venais toujours chercher et non pas les autres. Pourquoi c’est toujours eux qui devaient venir dans ce local et se soumettre aux exercices de bricolage et de coloriage. Même les jeux ont l’aspect d’une punition, tant ils sont programmés et, malheureusement, répétitifs. Subissent-ils une punition ou sont-ils des privilégiés? Voilà ce qu’ils veulent savoir.

            Au début, je leur ai dit que je devais travailler avec eux parce qu’ils ne parlaient pas français à la maison. C’était donc une punition ! Parler une langue différente avec leur mère était honteux. Ils sont peut-être trop petits pour éprouver cette vaste gamme de l’humiliation, mais je me suis vite rendu compte que leur défaite commençait ici. Mes exercices leur étaient attribués pour une faute qu’ils avaient commise malgré eux, sans le savoir. 
Comment pouvais-je justifier ma présence, sans les blesser?
Pour éviter le dérapage de mon explication, je leur dis alors, qu’ils devaient rattraper ce que les autres élèves avaient fait avant leur arrivée dans ce pays. Savoir tout ce que les autres avaient vécu et expérimenté avant eux c’était si difficile à comprendre qu’ils acceptaient l’explication sans plus me poser  de questions. Je me mets lâchement à l’abri du temps où ils grandiront et ils comprendront la signification de toutes les explications entendues au long de leur vie.

            À cet âge, les enfants sont tous heureux et confiants dans leur avenir. Ils ne ressentent aucunement la discrimination qui assombrira peut-être leur vie, les regards pas toujours bienveillants des adultes. Ils prennent tous les incidents de leur petite vie le cœur ouvert, insouciants, convaincus que cette attitude vaut pour tout le monde. Beaucoup plus tard, ils vont décoder ce que signifie chaque mot et chaque regard, mais maintenant, ils crient fort, se chamaillent et réclament avec force les mêmes crayons et le même traitement de la part des adultes.
Les enfants acceptent les différences sans complexes. Ils ne font pas semblant, ne se cachent pas et n’ont pas conscience que ce qu’ils aiment faire le plus tournera un jour contre eux afin qu’ils soient définis d’une manière ou d’autre. En ce qui regarde le célèbre QI, j’ai rencontré des sots parmi ceux qu’on considère d’habitude extrêmement intelligents et des sages parmi ceux qu’on prend pour des stupides. L’égoïsme ou la générosité, le refus de partager ou l’offre de ramasser la feuille échappée par terre par son collègue ne connaissent pas la différence de races. La cohésion d’un groupe se fait en dehors de la couleur. Un jour, un enfant noir avait ou dessiné le visage de Caillou en noir. Lorsqu’un voisin chinois, lui a dit : Il est comme toi! l’autre lui a répondu tout souriant : Oui, il est comme moi.

            Ce que nous, leurs enseignants, ratons est ce côté poétique de leurs noms qui va de pair avec les couleurs, la texture des robes et des châles qu’ils portent à l’école. Le rose de leurs blouses, l’odeur de leurs cheveux qui trahissent les épices de la cuisine de leur mère, le fil rouge dans le cou contre le mauvais œil, sont associés au nom à résonance biblique : Saadia - Bienheureuse, Rabia - Printemps, Zohra - Fleur, Habiba - Bien-Aimée.

Nommer et expliquer

            La différence entre la maîtrise d’une langue étrangère et la langue maternelle est marquée par la différence entre nommer et expliquer. En langue maternelle, on explique les choses moins connues ou qui ne surgissent pas instantanément dans notre mémoire sous leur vrai vocable, celui marqué dans le dictionnaire. Mais grâce à la vitesse et à la facilité de communiquer, les locuteurs d’une même langue peuvent se dispenser de bon nombre de mots. La rapidité de l’utilisation de la langue remplace la diversité de la grande masse du vocabulaire. Quelques centaines de mots peuvent vite remplacer le reste des dix milles.
Celui qui s’approprie une langue étrangère se base surtout sur la capacité de nommer les choses par leur vrai nom. À la place des explications, il doit mémoriser les pages du dictionnaire. J’ai eu cette révélation lorsque j’ai entendu un journaliste sportif prononcer le mot vasque pour commenter la clôture de Jeux olympiques. Dans ma langue maternelle, je ne savais pas que ce bassin où l’on allume la flamme olympique se nommait ainsi. Mais dans ma langue maternelle, je n’aurais pas eu besoin du mot vasque pour décrire l’objet rempli d’essence ou de gaz sis au bout d’un poteau où l’on allume le feu pendant les Jeux olympiques. Dans la nouvelle langue, la vasque se substitue à la lenteur de la communication, et  à l’obligation d’expliquer à quoi ressemble cet objet.

            Par mon effort pour apprendre aux enfants un nouveau vocabulaire, je les éloigne de leur langue maternelle. Je leur apprends à nommer les choses au lieu de les décrire. Je les éloigne volontairement du flux de la communication native, celle qui dispense du gros bagage linguistique à la faveur d’une centaine de mots uniquement. L’opposition des élèves devant l’avalanche de nouveaux termes dans une autre langue m’émeuvent : ils sentent inconsciemment que mon travail représente un deuxième acte de sevrage qui les éloigne encore une  fois de leur mère. Dorénavant, tout le monde autour d’eux conjugue leurs efforts pour les éloigner de leur nature primordiale, afin qu’ils s’identifient à la nouvelle langue, la langue de la société.
Juillet 2009

Experiente de universitar roman si canadian

Maria Petrescu

Ieri, in biroul meu, o studenta tremura, adica tremura din toate madularele ! Cu cateva ore in urma, o gasisem cu o hartiuta ascunsa stangaci in podul palmei. Era in timpul testului. Tremura toata pentru ca stia ca risca, in mod foarte serios, sa fie expulzata din universitate. Parintii acestor studenti muncesc din greu ca sa-i tina la studii, taxele sunt foarte mari, iar pentru burse e o concurenta dura. Unde mai pui ca expulzarea dintr-o universitate va atarna irevocabil si etern in dosarul celui in cauza. Numai un curs daca ai abandonat, faptul apare in actele oficiale (diploma eventual), ca un fel de cazier. Si esti obligat sa declari tot ce se afla in trecutul tau academic, oriunde candidezi – pentru un post, la alta universitate etc. Evident ca totul se poate verifica si... se verifica !

Nu in Romania se petrece episodul, ci in Canada, tara unde regulile privind plagiatul si copiatul la teste si examene sunt la loc de cinste in discursul profesorilor si pe site-urile universitatilor.

Ce ar costa universitatile romanesti ca, la inceputul anului universitar, in saptamana premergatoare inceperii scolii, sa organizeze ateliere, sedinte obligatorii pentru studenti, in care reguli asemanatoare sa fie explicate clar, impreuna cu sanctiunile respective ? Sedinte in care studentii sa semneze ca au luat parte si ca au inteles bine ce inseamna integritate academica. N-au venit la inceputul primului semestru – pot participa in al doilea, al treilea etc. Iar la sfarsit diploma sa nu le fie acordata daca, pe parcursul celor doi, trei, patru ani de studii nu au luat parte la sedinta de informare si nu au semnat.

Se tem universitatile ca aceasta pozitie le-ar obliga sa si respecte regulile cu pricina ? Se tem ca n-ar mai veni studenti la facultate ? In Canada nu numai ca profesorii stau, in aspectul asta, politie pe capul studentilor, dar, cum am amintit deja, si taxele sunt foarte mari. Studenti insa tot sunt si vin mereu. S-a constatat chiar ca, in perioadele de criza, mai multe persoane se indreapta spre studii universitare. Romania e in criza de mult si grabnic nu pare sa iasa, asa ca universitatile n-ar trebui sa se teama atat de mult.

Sau, in orice caz, ultimul lucru care ar trebui sa le nelinisteasca este introducerea unui climat de probitate intelectuala. Ma tem de pleonasmul « probitate morala », dar si sa scriu « intelectuala » ma tem. Prea mult s-au obisnuit oamenii in tara noastra sa spuna minciuna pe fata, cu speranta ca adevarul murmurat in gand ii va salva... Nu conteaza ce spui si ce faci, important e ce gandesti. Cam asta e profunzimea neamului nostru haituit de prigonitori si indrumat de falsi sfatuitori. Mai grav insa e ca starea asta s-a transformat, cu argumentele de rigoare, in atitudine intelectuala prin excelenta. De mintit, minte oricine, dar trebuie ceva flexibilitate a mintii si un rationament sofisticat ca sa-ti inchipui ca poti minti si fura in exterior si sa ramai pur in interior.

Exista programe care pot cu usurinta determina orice paragraf pe care cineva l-a copiat dintr-un material disponibil pe internet fara sa citeze sursa. E drept ca si google a afisat online carti intregi fara sa ceara permisiunea autorilor. Ce vreti, lumea e corupta. Sa nu exageram insa. Sunt lucruri pe care le putem face. Chiar si google, e tras la raspundere si autorii cu pricina isi pot recupera banii. Si-apoi, nu de asta e legata teama care impiedica aplicarea regulilor de integritate. Poate mai degraba de vreun vecin, vreo cunostinta, care se nimereste sa aiba vreo sora, vreo verisoara de gradul trei sau vreo odrasla dotata, in lipsa de motivatii si de chemare, cu vreo hartiuta ori vreun aparat graitoare, si care se mai nimereste sa fie si jandarmul, doctorul sau buticarul satului.

M-am tot gandit in ultima vreme la aceasta societate cu care ma confrunt in prezent zi de zi : de sute de ani sunt invatati si obligati sa... respecte reguli si conventii sociale. Noi, care-i credeam model de libertate totala. Si uite cum ma duce gandul la Madame de Staël, care in toata opera sa, dar mai ales in perioada de orori si de tulburare a Revolutiei franceze, isi pune problema unui sistem social bazat deopotriva pe maximum de libertate si pe maximum de ordine. Cum niciun Napoleon n-a sosit pe meleagurile noastre dupa ‘89, cu libertatea nu avem probleme. Cu ordinea, nu vrem sa ne facem probleme.

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