Depuis 2001 • No 58 • Montréal • 15.06.2009
Mai 2009

La course au Festival Transamériques, troisième édition.

Flower Power derrière le Rideau de fer

Par Felicia Mihali

La troisième édition du festival de danse théâtre Transamériques a débuté mercredi soir, le 20 mai, sous les applaudissements du spectacle The Sound of Silence, présenté à Usine C par le Nouveau Théâtre de Riga. L’unanimité du succès de cette première représentation auprès du public montréalais annonce une édition pleine de découvertes et de belles surprises.  Pour des détails concernant la programmation des pièces à venir il faut visiter le site du festival : www.fta.qc.ca

D’après la joyeuse folie vécue par les protagonistes du spectacle, on n’aurait jamais cru se retrouver dans l’une des républiques englobées abusivement par l’Union Soviétique après la Deuxième Guerre mondiale, et à l’époque où les blindés russes envahissaient Prague. On est à l’aube d’une période qui, pour l’ensemble de l’Europe de l’Est, pourrait être nommée la Grande noirceur si on n’était pas au Québec, et que le terme n’avait déjà été  utilisé lors d’une autre époque révolue. Selon la vivacité des costumes, la bonne humeur débordante, la jeunesse insouciante qui règne, on a du mal à s’imaginer qu’on est au début des décennies qui signifieront censure, oppression spirituelle, répression des libertés individuelles, interdiction de l’accès à la culture étrangère, pénurie, KGB. Dans cette atmosphère oppressive, les gens se sauvent grâce aux livres et à la musique, devenus deux des choses illicites, qu’on se procure de manière illégale et qu’on partage secrètement, entre amis et voisins.

 La conspiration et le secret sont à peine visibles dans ce remue-ménage d’une pièce à l’autre : dans ce bâtiment à logements, les appartements sont dépourvus de murs, afin de laisser le spectateur regarder simultanément dans plusieurs espaces en même temps. Les quatre pièces deviennent tour à tour le théâtre de ce qui a aidé les gens à se sauver intérieurement, l’art, l’espoir et l’amitié, malgré la censure exercée sur leurs désirs. À l’intérieur des appartements insalubres, pauvrement meublés, on profite librement de la vie secrète développée à l’intérieur de chaque maison, où les jeunes encore pleins d’espoir rêvent, font l’amour, chantent en sourdine la musique de Simon & Garfunkel captée sur des radios de fortune, se marient et font des enfants. La musique de Mrs.Robinson, jouée à satiété, est devenue l’hymne de cette parcelle de liberté au sein de l’un des régimes communistes des plus répressifs. La subversion et la transgression de la censure sont présentes dans chaque petit geste, mais elles sont rendues supportables par l’humour de chaque séquence, bâtie avec une maitrise de génie. Alvis Hermanis, directeur artistique du Nouveau Théâtre de Riga, est sans doute un des metteurs en scène des plus originaux qu’on ait vu depuis longtemps. Sound of Silence est véritablement un grand acquis pour ceux qui l’ont vu. Ceux qui ont manqué cette grande leçon de théâtre n’auront pas très tôt la chance de se rattraper. 

Photo : Gints Malderis 

Mai 2009

La course au Festival Transamériques, troisième édition.

L’intolérance de la consommation

Par Felicia Mihali

L’orgie de la tolérance, de Jan Fabre

 

Le Festival Transamériques continue avec un spectacle de danse qui nous fait frissonner.  L’orgie de la tolérance, chorégraphié par l’artiste flamand Jan Fabre, et présenté par Troubleyn, troupe fondée en 1985, est un bain froid qu’on nous a administré pendant trois soirs à Usine C. Une critique acerbe de la société de consommation? Si ce n’était que cela.

Depuis 25 ans, Jan Fabre, connu d’abord à travers ses œuvres d’art, s’est attiré les adjectifs les plus poignants qui évoquent, toutefois, assez peu le choc provoqué par son travail sur scène. Mais, malgré l’indiscrétion, la cruauté et le voyeurisme qui se dégagent des représentations montées par Fabre, rien n’est gratuit ou au hasard dans son travail. Au-delà de chaque geste, il y a une idée bien rafistolée, ce qui rend son œuvre corsée et inquiétante, source d’interrogation et d’inquiétude.

L’orgie de la tolérance semble être tirée du slogan qui a fait du président Barak Obama l’idole du monde : Yes, we can. Il semble que les Japonais l’ont inscrit dans des guides d’apprentissage de l’anglais. Pour Fabre, ce n’est qu’un slogan flamboyant vide de contenu et passible à toute interprétation possible. Alors, pourquoi ne pas le tourner  en une charge orgasmique : Yes, we come?   

Les neuf danseurs, qui n’ont pas du tout des rôles faciles, présentent le sexe, la consommation, la drogue, sous toutes les coutures, jeu qui amuse et effraie à la fois. Se masturber sous la menace d’une arme, tenir des discours politiques alors qu’on est masturbé, accoucher d’un panier plein de produits, se sectionner le clitoris avec un papier dans le bureau d’une galerie d’art, se raser le séant à la vue de tout le monde : cela n’est qu’une petite partie de tout ce qui se passe sur scène. Je vais ajouter uniquement la danse mémorable des acheteurs compulsifs, virevoltant avec leurs paniers, sur les accords du Beau Danube bleu.

L’orgie de la tolérance parle des effets engendrés par l’abus de la consommation sous toutes ses formes. Le plaisir de l‘achat a annihilé chez l’individu les autres formes de jouissance, car la marchandise est le nouvel objet de culte. Si notre société de l’excès est caricaturée, cela n’est que juste et très efficace, sur le plan artistique. L’humour mordant de Fabre nous sauve du cauchemar de la dépersonnalisation, de l’esclavage du supermarché. Il bafoue toutes les valeurs chéries à l’échelle mondiale, rendues anodines par la surabondance. Tout idéal est rendu kitch par l’excès, comme le mythe de Che Guevara devenu un produit bon marché par la multiplication de sa tête coiffée de son béret sur des T-shirts.

La compulsion des achats est idéologique, encouragée et imposée par la politique en place. Consommer n’est plus un choix, mais un devoir et toute exception à la règle sera sévèrement punie. L’obligation de consommer, sous le slogan de sauver la nation, est le nouveau terrorisme à craindre. C’est ce qui a façonné une société qui veut jouir de tout à tout moment. Et lorsque cela n’arrive pas, on impose la jouissance.  Si on est “white and clean” et avons un “ arian dream”, le bonheur n’est pas un choix, mais une obligation.

La marchandise remplace l’érotisme normal, l’affection et la passion. La vie des gens se déroule au rythme des babioles en provenance de partout. On vit dans une société régie par la peur de ne pas être conforme aux normes et de ne pas suffisamment aider à la sauvegarde de l’économie capitaliste, entrainée dans le gouffre par sa propre démesure.   

L’orgie de la tolérance - Une occasion unique de voir un des artistes les plus non conformistes, mais,  oh, combien nécessaires, en ce début de siècle.

Mai 2009

La course au Festival Transamériques, troisième édition.

Rambo solo – un antidote contre la culture populaire

Par Felicia Mihali

La culture américaine se nourrit du culte du héros ainsi que du persiflage du même culte. Si Rambo est un héros, il doit nécessairement arriver quelqu’un pour se moquer de ses prouesses. Si First Blood est un récit aussi important qu’Hamlet, alors il faut nécessairement le réécrire, ou le redire. C’est ce que fait Zachary Oberzan, au Festival Transamériques, dans un solo des plus réussis. L’ironie de sa réinterprétation du roman First Blood et du film Rambo I est subtilement dissimulée sous l’admiration déclamative de ces fleurons de la culture populaire des années 70. Il se moque gentiment de l’imaginaire des jeunes garçons qui, bourrés de mythes consentis par la prolifération cinématographique hollywoodienne, rêvent des mêmes exploits héroïques que Rambo : être un bon gars que tout le monde prend pour un méchant, humilié sans aucune raison alors qu’il vaque à ses affaires, prendre sa revanche de manière herculéenne, remuant comme un titan toute une ville. Vivant dans un petit appartement pauvrement meublé dans Manhattan, le personnage d’Oberzan est un tel adolescent en mal de vivre qui se refait une identité héroïque contraire à son quotidien grisâtre. Devant une caméra de fortune, il dirige ce film à lui, dans lequel il joue en même temps tous les personnages, les bons comme les méchants. Au-delà de cette mise en scène à rebours, il y a aussi son discours métaphysique qui analyse chaque réplique de Rambo avec le sérieux dont on analyse celles d’Hamlet. Éperdument drôle!

Les productions de la compagnie new-yorkaise Nature Theater of Oklahoma sont à suivre avec fidélité comme antidote à la culture standardisée transmise à travers les cinématographes de quartier et les best-sellers mis en vente dans chaque librairie près de chez vous.

Mai 2009

La course au Festival Transamériques, troisième édition.

Questo buio feroce – une magnifique leçon de théâtre et de vie

Par Felicia Mihali

Débuté avec The Sound of Silence, présenté par Le Nouveau Théâtre de Riga, le Festival TransAmériques clôture avec le spectacle Questo buio feroce, de la compagnie italienne Pippo Delbono. Cette troisième édition a commencé avec l’effervescence de la musique de Simon and Garfunkel, avec l’espoir que seules la jeunesse et la beauté peuvent insuffler, même dans un pays sous dictature communiste : elle se termine sous les accords de marches funèbres, avec l’histoire d’une vie emportée par la maladie, de la présence obsédante de l’obscurité qui nous attend, de la mort qui annihile tout espoir. Magnifique parallélisme de la programmation du FTA qui génère une telle prise de conscience du corps, de l’âge, de la vie, de l’art sous toutes ses formes.  

Questo buio feroce est un livre, celui d’Harold Brodkey, narré par Pippo Delbono, celui qui l’avait découvert dans un pays sous dictature, la lointaine Birmanie.  Pourquoi ce coup de foudre pour ce personnage atteint de SIDA? Parce qu’à vingt-neuf ans, Pippo Delbono découvre que lui aussi est porteur de cette maladie, attrapée au Mexique. Depuis vingt et un ans, il a appris à apprivoiser ses peurs et à vivre pleinement avec la présence constante de la mort, car elle aussi fait partie de la vie. 

Questo buio feroce nous apprend qu’il faut accepter notre condition passagère. Toutefois, malgré cet appel à la sagesse, il en demeure  que ce qu’il faut redouter n’est pas la mort, mais la maladie, celle qui dégrade, qui enlève à l’être humain toute dignité et tout espoir. Il évoque la force tragique de la mort, mais aussi le constat que la vie se réduit, finalement, à très peu. Le défilé des corps qu’on voit rarement sur une scène de théâtre, consacré par l’institution des stars et des starlettes, est un mémento troublant de notre condition. Les artistes amateurs de la distribution sont choisis compte tenu de leurs traits hors du commun ou de leur génétique rebelle : que ce soit un clochard, un trisomique, ou un sourd-muet, ils sont intégrés dans un cycle existentiel qui tend à les exclure, à les isoler. Leurs corps parlent de la diversité créée par la souffrance. Car la différence de l’espèce humaine n’est pas due à la race, mais à la maladie, à nos réactions devant ses ravages et ses sinistres conséquences. Pippo nous rappelle que nous sommes terriblement impuissants devant les affres de notre corps, celui qui nous intègre et qui nous sépare du monde. La beauté de la musique qui accompagne ce défilé tragique est une preuve que ce qui rend le deuil et la mort encore plus tragiques est l’art, l’idée que sous peu on n’a plus accès qu’au silence absolu. Bien que la mort soit présentée plutôt sous son aspect carnavalesque, finalement, Pippo nous laisse peu d’espoirs. Faut-il lui en vouloir ou lui savoir gré?

Après la représentation à l’Usine C, Pippo Delbono a répondu à quelques questions, devant un public rempli d’admiration. Fort contraste entre le spectacle et son créateur, qui jouit de sa cinquantaine, ainsi que de la perspective, par exemple, d’un bon repas après une représentation arrivée à sa trois centième performance.

À travers les interrogations lancées par l’audience, on reconnaissait la curiosité et la fascination pour une telle distribution, mais en même temps le malaise de demander directement : pourquoi sont-ils si moches, et pourquoi vous exploitez surtout ce côté de leurs traits? La réponse réside dans la vision de Pippo Delbono de ce qu’est un acteur et ce que signifie jouer.

Voilà un peu son secret (en espérant que j’ai bien compris son français, excellent d’ailleurs,  pimenté du rythme et de quelques vocables à l’italienne): 

L’acteur n’est pas quelqu’un qui joue, mais qui touche l’être humain dans ce qu’il a de plus profond. Un acteur doit se mettre ouvertement et sans retenue à la disposition du public, car il est le sujet d’un événement plus grand que lui. Donner et recevoir, voilà l’art théâtral par excellence. Si Aristote parlait d’un va-et-vient de la peur entre la scène et l’audience, Pippo parle d’un échange amoureux. L’acteur donne de l’amour, mais il a aussi besoin d’en recevoir. Tel un derviche endiablé, l’acteur est un danseur et un guérisseur en même temps. L’art est rédempteur. Un bon acteur sait qu’il faut tout simplement être et non pas interpréter.

Magnifique leçon de théâtre et de vie.

Mai 2009

La course au Festival Transamériques, troisième édition.

Le Chevalier d’Éon et l’onnagata

Par Felicia Mihali

Après la première du spectacle Eonnagata, présenté au Théâtre Maisonneuve dans le cadre du Festival TransAmériques, les protagonistes Sylvie Guillem, Robert Lepage, et Russell Maliphant ont eu un bref échange avec le public. Un spectateur a eu l’idée de faire un petit sondage dans la salle à savoir combien de gens connaissaient déjà l’histoire du Chevalier d’Éon. La conclusion est qu’au Québec, beaucoup de monde la connaît surtout grâce au fait que c’est un terme fréquemment utilisé par les mordus de mots croisés.

Quoi qu’il en soit, l’histoire de cet étrange personnage, dont le vrai genre n’a jamais été établi avec précision, reste la figure la plus connue de l’Androgyne, être moitié femme, moitié homme. Connu dans son enfance comme un beau garçon imberbe, il mena presque toute sa vie en tant que femme-espionne à la solde de Louis XV. En Russie comme en Angleterre, sa beauté ainsi que sa manière d’agir firent que son sexe ne fut jamais mis en doute. Lorsque le scandale éclata, il engendra la chute du Chevalier, qui perdit petit à petit son supporteur et ses admirateurs. Il mourut pauvre et oublié de tous.

Eonnagata explore donc quelques épisodes essentiels de la vie du Chevalier d’Éon. En plus de ce mélange de théâtre-danse et de la transgression rapide d’un sexe à l’autre, le spectacle met en valeur des techniques empruntées au théâtre japonais onnagata, où les rôles féminins sont joués par des hommes. Cet art n’est pas uniquement japonais : ceux qui ont jamais assisté à un spectacle de l’opéra de Beijing connaissent l’origine et les raisons du pourquoi les femmes ne pouvaient monter sur scène à l’aube de cet art. Cette fois-ci, la chorographie réalisée par Russell Maliphant explore non pas uniquement la danse, mais les arts martiaux également, mélangeant avec beaucoup de finesse force et grâce. Les costumes, généralement noir et blanc, envoient aussi au dédoublement du personnage à travers la dualité Yin et Yang. Dans la mythologie chinoise, le Yin et le Yang sont le début et la fin, division et multiplication sans fin, car dès que le Yin touche le Yang celui-ci commence sa métamorphose. Le binôme tant connu, rendu parfois indigeste par l’exploitation excessive et sans aucune retenue par l’Ouest, parle de cette impossible séparation des forces. Le Yin est altéré par le Yang et le Yang par le Yin. Rien donc de plus approprié d’utiliser, avec justesse cette fois-ci, la dualité des forces qui gèrent l’univers pour l’appliquer à la dualité des genres. Le Chevalier d’Éon est l’Androgyne qui symbolise en fait un unisexe aux différentes hypostases de son évolution. Pour l’Occident, le mythe platonicien de la séparation de l’être idéal que fut l’homme-femme, est aussi un motif connu.

Eonnagata est le lieu d’une richesse culturelle éblouissante, qui porte la marque indélébile de Robert Lepage. En même temps, la chorégraphie de Robert Maliphant exploite avec magie la métamorphose du personnage à travers des costumes magnifiques et un jeu de miroir très efficace. Sylvie Guillem, vedette de ballet classique convertie à la danse contemporaine, se plie avec facilité à ses deux partenaires masculins, étant tour à tour aussi forte qu’eux, mais si distincte en même temps. Tout le spectacle est conçu sur une symétrie parfaite, aidée par les halos de lumière, par la synchronie des gestes, et le parallélisme des armes de combat, sabres ou bâtons. L’histoire du Chevalier d’Éon, déterrée encore une fois grâce à la fascination de Robert Lepage, est un moment de référence pour la littérature post Lumières. Eonnagata tend aussi à devenir un moment de référence pour le nouveau théâtre à naître qui s’amalgame de plus en plus astucieusement aux autres arts.  

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