Roc & Rail met en scène Danny Gagnon qui se raconte dans un langage cru, populaire, même familier. Ce dernier est un homme passionné par les trains, par le romantisme attaché à ce moyen de transport ainsi qu’à ceux qui y travaillent, ceux qui en vivent.
Son père vient d’apprendre qu’il ne lui reste plus que six semaines à vivre. Chauffeur de train, c’est à cause de lui si Gagnon travaille sur les chemins de fer. Il a marché dans ses pas. Comme son père, il aime aussi raconter des histoires et boire. À ce titre, il se considère comme un accro : « Pas aux pilules ni à l’alcool. Bien… OK, aux pilules et à l’alcool aussi. Mais au fond, si je fais le métier que je fais, c’est que je suis un accro… un accro au romantique, à la poésie du romantique. Et les histoires que mon père nous contait autour de la table de la cuisine ont été mes premières expériences avec l’héroïne. »
Gagnon possède l’art de raconter. Il aimerait par ailleurs imiter son père, quant à sa dépendance à l’alcool, et s’en sortir. Il voudrait que ce dernier soit fier de lui, mais c’est en vain puisque leur relation demeure tendue. Son père le considère comme un « bum », comme un voyou : « Un fils paresseux, un bon à rien, un bum, y a rien de pire dans une famille comme la nôtre. Y a rien de pire que d’avoir à commencer ou terminer sa phrase en disant : "mon fils, c’t’un bum" ».
En attendant la mort de son père, Gagnon essaie de s’en rapprocher. Il se souvient de multiples anecdotes qu’il raconte sans arrêter de parler comme si le bruit allait conjurer le sort et faire fuir la mort, comme si la parole allait lui permettre d’éviter la douleur de perdre un être cher. Il évoque ainsi la migration de sa famille alors qu’il avait six ans et que ses parents, fauchés, étaient partis de Montréal à bord d’un train qui les a mené jusqu’à l’ouest de Toronto où ils se sont installés pour vivre. Il parle aussi de sa sœur, de sa mère qui « valsait nu-bas sur le plancher de danse à la Légion, […] qui [lui] laissait lire [ses] bandes dessinées à la table au souper quand [son père] était parti sur la ligne », ainsi que de son père « avec ses phrases pleines de points de suspension pis ses mots qui sortent tout croche. »
Malgré leur mésentente, Gagnon est prêt à tout pour son père. Il ne supporte pas l’idée de le voir mourir. Comme il le dit : « Quand t’entends ça : un homme se débattre pour respirer, ses liquides y remplissant les poumons en gargouillant comme un bidon qui gargouille quand on le remplit à la pompe… Ouain, tu pris que sa tête se rend pas compte de ce qui se passe dans son corps. » Dans un effort ultime, il tente donc de donner une belle mort à son père, il va tout essayer pour « qu’il puisse continuer à vivre ».
Mansel Robinson écrit ici une pièce dure qui témoigne d’une réalité où la vie ne rime pas avec aisance. Il donne une voix à un gars des chemins de fer s’adressant à l’auditoire en parlant comme il le fait dans son quotidien, sans détour, sans pacotille, avec une franchise qui s’avère efficace et poétique que Jean Marc Dalpé, par sa traduction, rend plus que bien.
C’est une réalité nord-américaine, un voyage en train qui emporte le lecteur dans des territoires insoupçonnés qu’offre l’écriture de Robinson dont le recueil se termine par une autre pièce intitulée Slague. Dans cette œuvre, toujours sous la forme d’un monologue, un homme assis autour de la table de cuisine, parle de son existence, de son dur labeur dans un langage aussi cru que le froid qui balaie Sudbury l’hiver.
Mansel Robinson, Roc & Rail : trains fantômes suivi de Slague. L’histoire d’un mineur, traduction de Jean Marc Dalpé, Sudbury, Prise de Parole, 2009.











