Depuis 2001 • No 58 • Montréal • 15.06.2009
Juin 2009

Sur le rail

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Sur le rail

Roc & Rail met en scène Danny Gagnon qui se raconte dans un langage cru, populaire, même familier. Ce dernier est un homme passionné par les trains, par le romantisme attaché à ce moyen de transport ainsi qu’à ceux qui y travaillent, ceux qui en vivent.
 
Son père vient d’apprendre qu’il ne lui reste plus que six semaines à vivre. Chauffeur de train, c’est à cause de lui si Gagnon travaille sur les chemins de fer. Il a marché dans ses pas. Comme son père, il aime aussi raconter des histoires et boire. À ce titre, il se considère comme un accro : « Pas aux pilules ni à l’alcool. Bien… OK, aux pilules et à l’alcool aussi. Mais au fond, si je fais le métier que je fais, c’est que je suis un accro… un accro au romantique, à la poésie du romantique. Et les histoires que mon père nous contait autour de la table de la cuisine ont été mes premières expériences avec l’héroïne. »

Gagnon possède l’art de raconter. Il aimerait par ailleurs imiter son père, quant à sa dépendance à l’alcool, et s’en sortir. Il voudrait que ce dernier soit fier de lui, mais c’est en vain puisque leur relation demeure tendue. Son père le considère comme un « bum », comme un voyou : « Un fils paresseux, un bon à rien, un bum, y a rien de pire dans une famille comme la nôtre. Y a rien de pire que d’avoir à commencer ou terminer sa phrase en disant : "mon fils, c’t’un bum" ».

En attendant la mort de son père, Gagnon essaie de s’en rapprocher. Il se souvient de multiples anecdotes qu’il raconte sans arrêter de parler comme si le bruit allait conjurer le sort et faire fuir la mort, comme si la parole allait lui permettre d’éviter la douleur de perdre un être cher. Il évoque ainsi la migration de sa famille alors qu’il avait six ans et que ses parents, fauchés, étaient partis de Montréal à bord d’un train qui les a mené jusqu’à l’ouest de Toronto où ils se sont installés pour vivre. Il parle aussi de sa sœur, de sa mère qui « valsait nu-bas sur le plancher de danse à la Légion, […] qui [lui] laissait lire [ses] bandes dessinées à la table au souper quand [son père] était parti sur la ligne », ainsi que de son père « avec ses phrases pleines de points de suspension pis ses mots qui sortent tout croche. »

Malgré leur mésentente, Gagnon est prêt à tout pour son père. Il ne supporte pas l’idée de le voir mourir. Comme il le dit : « Quand t’entends ça : un homme se débattre pour respirer, ses liquides y remplissant les poumons en gargouillant comme un bidon qui gargouille quand on le remplit à la pompe… Ouain, tu pris que sa tête se rend pas compte de ce qui se passe dans son corps. » Dans un effort ultime, il tente donc de donner une belle mort à son père, il va tout essayer pour « qu’il puisse continuer à vivre ».

Mansel Robinson écrit ici une pièce dure qui témoigne d’une réalité où la vie ne rime pas avec aisance. Il donne une voix à un gars des chemins de fer s’adressant à l’auditoire en parlant comme il le fait dans son quotidien, sans détour, sans pacotille, avec une franchise qui s’avère efficace et poétique que Jean Marc Dalpé, par sa traduction, rend plus que bien.

C’est une réalité nord-américaine, un voyage en train qui emporte le lecteur dans des territoires insoupçonnés qu’offre l’écriture de Robinson dont le recueil se termine par une autre pièce intitulée Slague. Dans cette œuvre, toujours sous la forme d’un monologue, un homme assis autour de la table de cuisine, parle de son existence, de son dur labeur dans un langage aussi cru que le froid qui balaie Sudbury l’hiver.

Mansel Robinson, Roc & Rail : trains fantômes suivi de Slague. L’histoire d’un mineur, traduction de Jean Marc Dalpé, Sudbury, Prise de Parole, 2009.

Juin 2009

L’homme de la caverne et les mass-médias

Par Felicia Mihali

 
L’homme de la caverne et les mass-médias

Il n’y a qu’un journaliste qui peut vous dire ce qui fait une histoire digne d’occuper la une des journaux partout au monde. Qu’est-ce qui peut attirer l’intérêt de l’humain, le fasciner au point de payer chaque jour pour être informé, amusé, fasciné, captivé, alarmé? L’individu veut-il uniquement savoir, ou prévoir? A-t-il échappé à la peur ancestrale que le danger le guette partout et surtout dans les lieux familiers? N’est-il encore qu’à l’époque où il a un besoin constant de se protéger, d’être toujours prêt à l’attaque ou à la fuite?

Le journaliste canadien Dan Gardner, qui écrit pour Ottawa Citizen depuis 1997, donne des réponses assez inquiétantes à ces questions dans son livre Risque. La science et les politiques de la peur. Basé sur des recherches approfondies et des statistiques solides, il fait la preuve que, malgré les progrès accomplis par l’espèce humaine, l’individu n’est pas loin de l’homme des cavernes. D’une certaine manière, nous restons des esprits guidés plutôt par la pensée magique, toujours prête à faire surface, et par les aléas de nos instincts. Il faut s’habituer à l’idée que le cerveau humain demeure encore de nos jours le produit de l’âge de pierre. En nous, est toujours tapi l’être primitif, la partie inconsciente de notre esprit qui nous dicte les gestes les plus élémentaires.

« Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », écrivait Pascal il y a 300 ans. Cela pour dire que ce roseau pensif qu’est l’individu est un mélange indéfinissable d’émotions et de raisons. Mais alors que la raison agit lentement, car elle cogite et réfléchit, les émotions sont très rapides, source de jugements instantanés, qu’on ressent sous la forme des intuitions, des pressentiments. La raison serait notre meilleur moyen d’obtenir des résultats précis, mais elle a ses limites, car pour être efficace elle doit recevoir une bonne formation. Voilà ce qui fait que des êtres rationnels comme nous bénéficient en fait d’une rationalité circonscrite.  

Nous restons donc des individus modernes guidés, comme à l’époque des chasseurs et des cueilleurs, par nos instincts. Et cet instinct est toujours prêt à gober une bonne histoire, ce qui fait le bonheur des journalistes et de toutes les sources d’informations. Les êtres humains ont un désir inné de raconter et de se faire raconter des faits dramatiques, de privilégier les histoires émotives aux dépens de données précises. Les médias ont appris petit à petit à tirer profit de la peur, car son exploitation se traduit par la hausse des ventes de journaux et des cotes d’écoute. Les pires cas sont toujours mis à l’avant-plan : les meurtres, les accidents de voiture et les drogues illégales. Le sensationnalisme des scénarios dominants, tel que le terrorisme, le cancer chez les jeunes, la maladie de la vache folle nous tiennent en état de veille.

Un livre à lire absolument.

Juin 2009

L’art de séduire ses invités et de vous faire plaisir

Par Felicia Mihali

 
Papilles et molécules

Avec Papilles et molécules, François Chartier, le sommelier le plus célèbre au Canada, met à notre disposition un traité sur comment impressionner nos invités tout en nous faisant plaisir. Le mariage du vin et des mets est quelque chose qui s’apprend, tout comme la cuisine. Et quand on pense que chacun d’entre nous boit d’habitude ce qui reste au fond de la bouteille dans le débarras, à côté de ce qu’on concocte en hâte pour le souper, exténué par les bouchons sur les ponts de Montréal. Mais non, monsieur! Il y a un temps pour tout, surtout pour se débarrasser du dilettantisme. Vient le temps de bien faire les choses en matière de vin et de bouffe. Il est vrai qu’on n’aspire jamais à manger en Espagne, chez elBulli, élu à cinq reprises le meilleur restaurant au monde, et où François Chartier est un familier. On peut toutefois tirer profit, même de manière dilettante, de tout ce qu’il nous propose pour bien assortir un repas. Avouez que vous n’avez pas souvent pensé que le plaisir donné par la bouffe et la boisson est dû au bon mélange d’aromes complémentaires, ce que les deux ont en commun.

François Chartier nous lance d’emblée la formule d’« Harmonies et sommellerie moléculaires ». Si la définition semble lourde au premier abord, sachez qu’elle parle tout simplement des réactions chimiques qui régissent l’harmonie des vins et des mets. Quel arome rechercher pour un blanc sec ou fruité, froid ou moins froid, quelle viande pour un rouge, quel dessert pour un xérès?  Ensuite, ne négligez pas le rôle du parfum dans le choix des aliments, car presque 90 % des sensations qui stimulent l’appétit proviennent des parfums qui montent à vos narines. Sans le nez, on ne sait jamais ce qu’on mange, si ce n’est qu’une simple pomme. On apprend par exemple pourquoi les goûts anisés, de la famille de la menthe, vont avec le Sauvignon blanc et pourquoi les aliments au « goût froid » (du lot de la même adorable menthe) nécessitent un blanc moins froid. Le vin rouge alcoolisé, comme xérès, fino, et oloroso, va avec le fromage, les noix, et il est ravi de rencontrer la figue sèche, car il allège le sucre des fruits secs. En même temps, les vins alcoolisés demandent des mets texturés et gras, avec de la sucrosité. Comme épices, osez pour la cannelle, le girofle, la lavande, ou pour un dessert à base de cacao ou de dates.

Par ailleurs, si vous êtes un petit producteur de vin anonyme, au fond de vos garages et cuisines, abandonnez cette pratique honteuse tout de suite, car le bon vin germe dans les barriques de chênes. Allez donc les chercher chez Wall Mart!  Si vous pensez que la viande rouge, le bœuf ou l’agneau, va toujours avec du rouge, ne pensez même pas à toucher au tartare : la viande crue, plus salée et acide dans la bouche, casse les tanins des vins rouges corsés. Allez-y donc pour un blanc sans avoir peur de réveiller le mépris du serveur. C’est lui qui n’a jamais entendu parler de François Chartier et de l’harmonie moléculaire. 
Juin 2009

Sous un ciel Nelligan

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Un cœur rouge dans la glace

Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de côtoyer Mr. Robert Lalonde pendant quelques semaines. Il jouait alors dans Six personnages en quête d’auteur, de Luigi Pirandello, au théâtre de Quat’Sous où je travaillais au bar et en tant qu’ouvreur. Chaque soir, je servais un verre ou un café à Mr. Lalonde et j’en profitais pour lui poser quelques questions sur son travail ainsi que sur sa vision de l’art, du théâtre et de la littérature. Je l’écoutais disserter avec intérêt et curiosité puis je le regardais sur scène et me laissais à nouveau, d’une autre façon, envoûté par sa voix.

Quelques temps plus tard, j’entrepris de lire son œuvre entière et fus agréablement surpris de retrouver son calme et son assurance dans son écriture dont j’appréciai le ton et le style, que cette dernière soit le fruit du labeur du dramaturge, du romancier ou encore celle du promeneur qui songe à la vie, à l’art ainsi qu’à la littérature en prenant soin de noter son parcours réflexif. À chaque fois que Lalonde publie un ouvrage ou figure dans un film ou encore monte sur scène, je reste depuis attentif et va explorer son univers.  

Cet hiver, Lalonde publiait un 19ième ouvrage, aux Éditions Boréal, intitulé Un cœur dans la glace. Il y raconte trois histoires qui se chevauchent. Comme il l’a souligné, il était « obsédé par le mettre en scène des personnages  qui arrivent là où ils voulaient arriver, mais pas de la façon prévue. Ce qui [l’intéressait], c’était des malentendus qui surgissent immanquablement au cours de notre existence et qui, si on est attentif, nous sont presque toujours signalés par des gens. »

Au fil des nouvelles, Lalonde réfléchit à l’écriture. On retrouve dans « Souvent je prononce Adieu », un professeur d’université qui vient de perdre sa femme et qui vit un deuil difficile où lui apparaît dans une tranquillité monotone toute la bêtise humaine. Passionné de Virginia Woolf, ce professeur rencontre une étudiante, Corinne, qui lui fait penser à son auteure favorite et qui, surtout, le fait cheminer. Avec elle, il voit la beauté à travers la désillusion. En regardant son étudiante, qui tente de se suicider, il constate que « la peine de vivre est égale à chacun » et qu’il vaut mieux se nourrir du chagrin pour créer. 

Dans « Un cœur rouge dans la glace », il met à nouveau en scène la solitude et la difficulté d’être dans l’absence de l’autre, « cette berlue qui vous prend, dans le jour qui ne finit pas, comme si le soleil avait chaviré ». Lalonde parle cette fois d’un frère disparu et des cicatrices intérieures qui mettent du temps à guérir.

Finalement, dans « Traduire Alison », le lecteur retrouve un professeur de lettres qui va à Boston rencontrer Alison Donahue avec qui il vit des moments agréables. Alison écrit et lui traduit son œuvre pour l’aider à poursuivre. Ce faisant, il s’approprie les poèmes de cette dernière. Passant du bon temps à Stray Beach, les événements se gâtent lorsque la santé mentale d’Alison se détériore. Le lecteur la voit fragile. Son passé la hante et sa santé mentale vacille. Malgré le bonheur qui chuchote près d’elle, elle semble ne se rattacher qu’au malheur, à la solitude ainsi qu’à la fatalité.

Nouvelles tristes, remplies de nostalgie, elles bercent le lecteur. L’écriture de Lalonde est une douce brise par un matin d’été qui en dépit de la présence de problèmes et de souffrances apaise l’esprit.

Robert Lalonde, Un cœur rouge dans la glace, Montréal, Boréal, 2009, 242 p.

Juin 2009

« L’art n’est pas une soupe Warhol signée Campbell »

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Poèmes de cirque et de circonstance

François Hébert a enseigné la littérature à l’Université de Montréal. Critique littéraire au quotidien Le Devoir, il a aussi dirigé la revue Liberté. Il a également été finaliste au prix du Festival international de poésie des Trois-Rivières en 2007. Auteur de romans, d’essais et de poèmes, il a publié récemment un recueil intitulé Poèmes de cirque et de circonstance aux éditions l’Hexagone.

Ses poèmes y sont courts et amusants. Ils donnent envie de fredonner ou encore de lire à voix haute. Ils font rire. Par exemple, dans l’un d’eux, le lecteur y voit Dieu jouer au limbo. 

Hébert a une voix particulière. Il réussit à créer un monde en jonglant avec les mots et les onomatopées comme dans ce vers : « Le pepsi que l’on débou pchhhh ». Il est ludique. Chaque poème est un jeu qui fait sourire. Il transforme les sons en poésie, rend celle-ci amusante, attrayante « avec des poèmes/ des longs des tipoèmes/  toutipoèmes/  toutitoutipoèmes/ bons pour le cholestérol/ tutti frutti poèmes// pourquoi des romans ». S’il y a des vers qui parfois semblent anodins, tous révèlent l’absurdité de l’existence.

 Il est intéressant de noter que l’ensemble poétique de ce recueil est truffé de références littéraires et artistiques, d’Antonin Artaud à Normand Hudon. Hébert s’amuse aussi à dessiner l’Empire State Building avec des mots et à esquisser un plan pour un essai sur Rimbaud ivre qu’il envisage écrire. Il rapproche également Denis Vanier de Paul Verlaine, fait une parodie du slam et des micros ouverts puis évoque Britney Spears, laquelle est dur à suivre, à saisir.

Hébert s’amuse. Il se moque des conventions et fait à sa tête. Heureusement.  Il invente ainsi une manière de faire, de dire le monde et de voir l’existence qui fait sourire autant que réfléchir. Si sa poésie est étrange, elle demeure d’un bout à l’autre du recueil fascinante et intrigante.

François Hébert, Poèmes de cirque et de circonstance, Montréal, l’Hexagone, 2009, 92 p.

Juin 2009

Le futur de Benoît Quessy

Par Jean-Sébastien Ménard

 
À Juillet, toujours nue dans mes pensées

Il arrive parfois de lire des romans qui surprennent, étonnent et vont dans des directions qu’a priori le lecteur n’aurait pas envisagées. À Juillet, toujours nue dans mes pensées, de Benoît Quessy, est un de ceux-là. Ce roman paru chez Québec/ Amérique correspond tout à fait à l’esprit d’une autre maison d’édition, Coups de tête, dirigée par Michel Vézina (un auteur de Québec/Amérique), laquelle s’est donné comme mandat de publier « des romans courts, qui rentrent dedans », destinés au public cible des 18-30 ans. L’éditeur veut que les « coups de tête racontent une histoire. Que la narration s'appuie sur l'action. Que ça bouge, que ça se lise d'une traite. Qu'on s'en tienne à une centaine de pages, pas plus. »

Le roman de Benoît Quessy correspond à cette définition. Il est court, futuriste, plein de rebondissements et l’auteur y présente une vision de l’avenir plus que particulière. Il y dépeint un monde dont les deux principales préoccupations sont l’écologie et la pornographie.

Quessy raconte l’histoire de Frank, un peintre fauché, et de son ami Lou, qui se rencontrent au Red Kat, un bar du XXIe siècle. Entre la pornographie « engagée », où le cybersexe sauve la planète, et l’écologie terroriste, le lecteur suit ces deux personnages dans leur quotidien sursexualisé, individualiste et informatisé à l’extrême dans lequel les gens n’ont plus d’enfants et vivent pour « l’organisme ». Dans l’univers de Quessy, le mot « vie » devient l’acronyme de Votre Imaginaire Érotique. Les uns y militent pour « l’arrêt de l’exploitation de la planète, les autres [y visent] l’éradication de toute vie le plus rapidement possible ». Frank et Lou, quant à eux, sont décrits comme des « artistes contemporains sans vraiment l’être, en marge des pratiques artistiques de leur époque [qui revendiquent] leur indépendance d’esprit et [ont] de la difficulté à se laisser embarquer dans les projets politiques ».

Si ce premier roman pose quelques questions intéressantes comme « peut-on aimer quand tout s’écroule ? » et rend un certain hommage à la notion d’amitié, qui « prend le relais de ce possible amoureux perdu, permettant de mieux vivre et allant jusqu’à sauver l’héroïne du récit », on en oublie rapidement le contenu. Et pourtant, la directrice littéraire de Québec/Amérique, Isabelle Longpré, prenait le temps de le présenter dans un texte situé en fin d’ouvrage et intitulé : « Pourquoi avoir choisi À Juillet, toujours nue dans mes pensées » où elle laissait croire à un "nouveau" 1984.

Benoît Quessy, À Juillet, toujours nue dans mes pensées, Montréal, Québec/Amérique, 2009.

Juin 2009

Peuple rare, peuple précieux

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Bâtons à message Tshissinuatshitakana

Joséphine Bacon est connu pour avoir réalisé de nombreux documentaires et écrit des chansons interprétées par Chloé Sainte-Marie. Innue de Betsiamites, elle a vécu sa jeunesse loin des siens, comme tant d’autres amérindiens, dans un pensionnat, où les sœurs, n’arrivant pas à prononcer son prénom, Pipin en innu-aimun, lui attribuèrent le sobriquet de Bibitte, surnom qui lui est resté.

En sortant de l’univers des religieuses, à l’âge de 19 ans, celle qui affirme être devenue poète par hasard, commença à se réapproprier tout ce que ses tutrices avaient voulu lui enlever, c’est-à-dire sa langue, sa culture et son identité. C’est ce qui la poussa à renouer avec ses aînés amérindiens, de qui elle apprit « l’importance de laisser des messages derrière soi ».

Joséphine Bacon publie en ce sens, chez Mémoire d’encrier, un premier ouvrage poétique bilingue s’intitulant Bâtons à message Tshissinuatshitakana où elle s’adresse autant aux Innus qu’aux francophones. Elle y prend le bâton à message, comme il est de mise de le faire dans les cultures amérindiennes et laisse des « messages visuels sur [son] chemin pour informer les autres nomades de [sa] situation ». Ce faisant, elle défend et garde la mémoire de sa culture, de sa nation.  En écrivant ce recueil, Bacon affirme avoir retrouvé « les aînés porteurs de rêves, les femmes guides, les hommes chasseurs, les enfants garants de la continuité du voyage ».

Sa poésie est douce et témoigne d’un profond respect envers ses ancêtres et la nature. Bacon transporte le lecteur dans son univers en évoquant la manière de vivre des siens, en se faisant porte-voix du souvenir, des traditions et de la nature qui occupe une place primordiale dans ses textes. Chez Joséphine Bacon, il y a aussi, comme dans la culture Innue, une très grande place accordée aux rêves, qui sont, entre autres, à la source de l’identité.

Par ses poèmes, Bacon aborde également la notion de ruptures entre les générations, lesquelles laissent les jeunes sans guide, sans orientation.  Comme le souligne Laure Morali : « Joséphine est née en chemin comme tous les Innus avant elle, jusqu’à elle. Au début des années cinquante, alors qu’elle entrait dans l’enfance, le rythme millénaire de la marche était en train de se briser. Les Innus subissaient alors une transition douloureuse. On venait leur enlever leurs enfants afin de les élever à leur place dans des pensionnats catholiques ». Bacon est donc né à une époque où a commencé une violente rupture qui perdure, d’une certaine façon, et qui brise son peuple, menaçant son avenir ainsi que son présent et faisant de l’existence des amérindiens un combat pour la continuité de leur parole, de leur culture, de leur manière d’être. Comme Bacon le souligne : « nos sanglots/ se meurent au nord de la nuit/ dans les incantations/ du tambour […] Où sont donc passés les Innus/ s’interrogent la terre ». Son peuple est égaré dans la lignée, menacé de disparition, « l’intérieur des terres/ a été vidé ».

Bacon invite toutefois les siens à faire comme elle, à se tenir debout. Comme d’autres, elle est une « survivante d’un récit/ qu’on ne raconte pas ».  Elle veut qu’à nouveau naissent les siens : « Mon rêve ressemble/ à une paix / qui se bat/ pour sa tranquillité »; puisque « quand une parole est offerte,/ elle ne meurt jamais./ Ceux qui viendront/ l’entendront ».

Bacon se fait donc « gardienne de la langue » et poursuit la parole avec sa poésie. Comme elle l’avance : « Je reste fils d’une terre/ qu’on m’arrache, me soudoie/ on m’écrase/ me tue/mais toujours, je resterai/ guerrier de cette terre/ qui a vu naître nos mères/ nos pères et nos enfants ».

Il est rare que l’on puisse lire des poètes si raffinés et si précis que Bacon, des poètes qui possèdent une voix personnelle et authentique et qui ont véritablement quelque chose à dire, un message à passer, à partager.

Joséphine Bacon, Bâtons à message Tshissinuatshitakana, Montréal, Mémoire d’encrier, 2009.

Nouveautés éditoriales

Mai 2009

Michèle Rechtman Smolkin

C’est encore loin, le bonheur ?

C’est encore loin, le bonheur ?

- Tu inventes! me crie Ludo qui ne supporte pas que mes souvenirs soient différents des siens. Bien sûr que j’invente. J’inventais aussi à l’époque, d’après les photos, d’après les bribes de conversation entendues chez mes tantes, d’après les livres que je lisais la nuit, sous ma couverture. Bien sûr que j’inventais, puisque je ne me souvenais de rien depuis ce jour où mon père était venu me chercher sur la terrasse aux tommettes rouges d’Amezrou et qu’il m’avait présenté ma nouvelle maman. Bien sûr que j’inventais, il le fallait bien puisque personne ne parlait.

À Vancouver, pendant une nuit passée à l’hôpital, au chevet de son fils atteint d’une mystérieuse maladie, la narratrice se souvient de son enfance et de son adolescence à Paris. Son récit débute « l’année du grand malheur », celle de la mort de sa mère.

Elle avait cinq ans, et aucun adulte n’a alors répondu à sa lancinante question :
«Quand est-ce qu’elle reviendra? » Aucun ne lui a dit qu’elle était morte. Ni sa tante Ranya, qui pourtant parle sans arrêt, ni son père, qui ne fera plus que de la figuration dans sa famille, ni la marâtre qu’il épouse peu de temps après, ni aucun membre de sa très nombreuse famille. « Chez nous, la mort était un secret inavouable », affirme-t-elle.

Tout en racontant sa vie, à Paris durant l’année scolaire et au Maroc, l’été, la narratrice tente de démêler les fils enchevêtrés d’une identité qui chevauche la Méditerranée puisque son père est un Juif polonais et sa mère, une Marocaine qui ont tous deux choisi de vivre à Paris. C’est sans parler de sa grand-mère algérienne, de son grand-père tunisien, de son oncle émigré aux États-Unis et de sa tante russe.

Ses souvenirs sentent tantôt le chou et l’eau de Javel de la marâtre hongroise, obsédée par la propreté, tantôt la coriandre et le cumin de sa mère à la sensualité méditerranéenne. Parsemés de mots yiddish et arabes, ils alternent entre le Jardin des Plantes de Paris et les palmeraies du Maroc, entre les rues de Paris et celles de Casablanca.

L’auteure

Après avoir fait des études d’architecture, Michèle Rechtman Smolkin devient tour à tour, et parfois simultanément, traductrice, narratrice, journaliste culturelle pour la radio et la presse écrite, animatrice radio, puis réalisatrice de documentaires radio et télé à Radio-Canada. Elle a écrit une dramatique et des contes radiophoniques, des poèmes, des nouvelles et des documentaires. Elle vit à Vancouver depuis 1983.

Mai 2009

Rose Després

Si longtemps déjà

Si longtemps déjà

Les Éditions Prise de parole annoncent la parution de Si longtemps déjà, le cinquième recueil de poésie de Rose Després, sa première publication aux éditions Prise de parole.

Si longtemps déjà est un recueil qui semble vibrer dans vos mains tant la voix y est authentique et assumée. La fougue dénonciatrice de la jeunesse et la sagacité de la maturité s’épousent intimement en un alliage luisant et retentissant. Comme un tocsin, l’oeuvre bat des coups de conscience qui font résonner la lucidité désespérée comme des affronts aux oppressions flagrantes, aux aliénations sournoises, aux compromissions inéluctablement consenties.

J’ambitionne
vire démone pour troubler l’oubli
qui n’arrive jamais à régler l’addition
s’égare comme d’habitude
quand vient le temps de payer la rançon

Avis aux lecteurs qui ne la connaissent pas encore : cette Rose Després a des épines.

Qui transpercent sans pitié les complaisances. Qui en soutirent goutte à goutte la dignité de l’espérance.

L’auteur
En 2001, ROSE DESPRÉS a remporté le prix Antonine-Maillet-Acadie Vie pour son recueil, La vie prodigieuse. La parution attendue de Si longtemps déjà prolonge une oeuvre qui approfondit toujours sa saisie de la puissance salvatrice de la poésie. Rose Després a été directrice de la nouvelle revue acadienne de création littéraire,

Ancrages jusqu’à 2007. Elle est aussi comédienne, musicienne, interprète, compositrice et enseignante. À ces titres divers, elle est active depuis trente ans dans le réseau littéraire, artistique et culturel de l’Acadie aux niveaux régional, national et international. Invitée à de nombreux colloques, festivals littéraires, échanges internationaux et organismes de représentation et de développement culturels, Rose Després continue de faire des contributions remarquées.

Mai 2009

Michelle Moran

Néfertari

Néfertari

Après Néfertiti, Michelle Moran nous replonge au coeur de l’univers fascinant de l’Égypte antique en nous racontant l’incroyable destin de Néfertari, une orpheline devenue l’épouse du plus puissant des pharaons, Ramsès le Grand.

Au déclin de la XVIIIe dynastie égyptienne, la ville de Thèbes est secouée par de grands changements. Un incendie foudroyant a emporté toute la famille royale, à l’exception de la petite Néfertari, nièce de Néfertiti. Descendante de l’ancienne famille régnante qualifiée d’hérétique par la nouvelle dynastie, Néfertari devient paria, mais la tante du pharaon décide de la prendre sous son aile et lui offre une éducation digne d’une princesse.

Ensorcelé par le charme irrésistible de Néfertari, le futur Ramsès II décide de l’épouser malgré l’opposition du peuple d’Égypte. Dotée d’une intelligence politique exceptionnelle et d’une détermination farouche, la jeune Néfertari parvient à s’élever au-dessus des intrigues de cour et à s’imposer comme la reine de l’Égypte. Elle entrera dans l’histoire en devenant la meilleure alliée de Ramsès II, l’aidant à surmonter les épreuves d’un règne tumultueux.

Le nouveau roman de Michelle Moran nous entraîne au coeur du monde antique, dans un savant dosage d’histoire et d’aventures qui ravira tant les amateurs d’égyptologie que les lecteurs avides de découvrir un grand destin.

L’AUTEURE

Michelle Moran a étudié la littérature anglaise avant de se tourner vers l’écriture. Néfertiti, son premier roman, a été un best-seller traduit dans une quinzaine de langues.

Juin 2009

Claudine Douville

Le loup des Iles

Le loup des Iles

Un an après La Louve des mers, Claudine Douville revient avec un nouveau roman qui nous entraîne jusqu’aux côtes de la Guadeloupe dans une captivante intrigue où amour et aventure sont bien sûr au rendez-vous !

Après avoir navigué sur la Louve des mers, Marie Galligan coule des jours tranquilles à La Rochelle dans le domaine qu’elle occupe avec son grand amour et mari, Étienne. Mais alors que ce dernier est parti en mer en mission pour le roi, voilà que Marek, l’ennemi juré de Marie, ressurgit dans sa vie et enlève son fils. Au désespoir, Marie part à sa recherche avec Julien Legoff. Ils sillonnent la France dans un voyage aux multiples rebondissements : tempêtes, mutineries, dangers et obstacles se dressent à chaque instant sur leur chemin.

Marie se retrouve encore une fois dans une situation périlleuse qui la mènera sur les rives d’une île où vit une tribu d’Indiens Caraïbes réputés pour être féroces, puis sur celles de la Guadeloupe, qui lui ouvre les bras avec son soleil brûlant et ses pièges mystérieux. Marie progresse coûte que coûte vers son but ultime. Mais que lui réserve le face à face avec Marek ? Retrouvera-t-elle son fils adoré ? Étienne viendra-t-il à son secours ?

L’intrépide animatrice de RDS nous étonne à nouveau avec un deuxième roman d’aventures mêlant exotisme, frissons et passion comme elle sait si bien les ficeler.

Montez à bord du Loup des îles et laissez-vous emporter !

CLAUDINE DOUVILLE est commentatrice au Réseau des Sports. De plus, elle parcourt la planète à la recherche de défis. Elle a fait quatre fois le rallye Aïcha des Gazelles, qu’elle a gagné en 2002, a participé deux fois au raid Amazones – au Kenya et à l’île Maurice –, s’est rendue au camp de base de l’Everest, a escaladé le Kilimandjaro, a fait du traîneau à chiens au Yukon, de la plongée en Australie et un vol en CF-18 ! Son goût de l’aventure se retrouve dans le personnage de Marie.

Le Loup des îles, Libre Expression, ISBN 978-2-7648-0461-2, 592 pages, 34,95 $

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