Depuis 2001 • No 58 • Montréal • 15.06.2009
Juin 2009

Le déluge est passé, le monde est encore en vie.

Felicia Mihali

Je n’arrive pas à croire qu’on est encore en vie après le déluge économique annoncé haut et fort par tous les journaux et les bulletins de nouvelles. En fait, il n’y a personne d’autre à accuser pour ce mauvais présage que moi-même. J’ai le grand péché de lire des revues économiques et de regarder chaque soir les bulletins de nouvelles, en anglais et en français, à Radio-Canada et CBC. Je finis ainsi la journée avec une étude comparative des catastrophes. Il n’y a rien de neuf si je vous dis que les mauvaises nouvelles font les nouvelles. Et depuis un an, les pires prédictions économiques ne cessent pas. Depuis un an, on annonce la chute du monde après celle de l’empire américain. La perte des maisons, les fatidiquessubprimes, la baisse de la consommation, voilà de quoi avoir la chair de poule.

Alarmée par l’arrivée de la nouvelle grande dépression, je n’ai cessé de m’inquiéter et de faire des réserves. Je n’ai jamais été une grande consommatrice, et ceux qui s’empressent de vous prodiguer comment vivre plus modestement n’ont rien à m’enseigner. Ma fille s’amuse copieusement de leurs conseils qui ne valent rien pour moi. Économiser l’eau et l’électricité, cuisiner au lieu de manger au restaurant, réduire les sorties, récupérer des anciens T-shirts en coton pour faire des torchons, passer parfois dans les magasins second-hand pour des petites choses à remplacer, utiliser un vieux chandail à l’intérieur, ce sont ma mère et grand-mère qui me l’ont enseigné et non pas les gurus de la simplicité volontaire.

J’étais au courant de l’arrivée de la crise avant beaucoup de monde dans mon entourage, car je lisais, inquiétée, les prévisions des grands penseurs : professeurs, analystes canadiens et américains qui perdaient leur salive à annoncer que le bonheur procuré par le capitalisme ne peut continuer indéfiniment. Lorsque la réalité a commencé à leur donner raison, j’ai pensé que pour tout le monde c’était trop tard. Comment nos amis vont régler leurs dettes : cartes de crédit pleines à craquer, grosses hypothèques, location de voitures et train de vie luxueux? Je ne cessais de m’inquiéter devant le paysage lugubre qui nous attendait tous : pertes d’emplois, de maison, de bonheur.  Dans mon entourage, toutefois, je ne remarquai aucune inquiétude. Aucun de mes amis n’a changé un iota dans ses habitudes dépensières : des voyages à Cuba, des sorties, des acquisitions de meubles ou d’autos, des rénovations. Je me sentais comme une Cassandre de banlieue, et je prévoyais qu’ils allaient me donner raison sous peu.

Ces temps de crise, malgré les mises à pied et le déluge de l’industrie automobile, rien de grave ne s’est passé autour de moi. Presque tout le monde dans mon entourage a changé de boulot pour un meilleur : soit ils ont changé de domaine d’activité complètement, soit ils ont quitté de petites entreprises pour une autre plus grande, soit ils ont vu augmenter leur salaire (il faut mentionner qu’ils ont tous des études supérieures, niveau maitrise et même doctorat) et ils continuent d’aller à Cuba, même deux fois par année.

Maintenant, les mêmes revues qui ont troublé mon sommeil avec des cauchemars de disette, annoncent que l’économie se redresse, que la crise est presque passée. Tout le monde dans mon entourage a eu vent que quelque chose s’est passé, mais  quoi, personne ne peut le dire exactement, à part le fait que tout cela est dû à la gourmandise des banquiers. Au contraire, ils commencent à tirer un avantage de l’argent investi en rénovations et ils ont renégocié leur hypothèque pour une plus petite.

Je me demande pourquoi je continue à lire des analyses économiques, si la vie peut être si simple sans rien prévoir? Malgré l’optimisme des économistes qui pensent que cette crise, inaperçue dans beaucoup de milieux, nous a enseigné quelque chose, je doute sérieusement. Le marché immobilier est encore plus actif. Les mêmes chaînes de meubles, de nourriture et  d’automobiles continuent leur publicité dans presque les mêmes termes éhontés. Et les gens y croient tout aussi fidèlement.

Droits de reproduction et de diffusion réservés © TERRA NOVA 2007. Tous droits réservés