Depuis 2001 • No 57 • Montréal • 15.05.2009
Mai 2009

La course au Festival Transamériques, troisième édition.

Flower Power derrière le Rideau de fer

Par Felicia Mihali

La troisième édition du festival de danse théâtre Transamériques a débuté mercredi soir, le 20 mai, sous les applaudissements du spectacle The Sound of Silence, présenté à Usine C par le Nouveau Théâtre de Riga. L’unanimité du succès de cette première représentation auprès du public montréalais annonce une édition pleine de découvertes et de belles surprises.  Pour des détails concernant la programmation des pièces à venir il faut visiter le site du festival : www.fta.qc.ca

D’après la joyeuse folie vécue par les protagonistes du spectacle, on n’aurait jamais cru se retrouver dans l’une des républiques englobées abusivement par l’Union Soviétique après la Deuxième Guerre mondiale, et à l’époque où les blindés russes envahissaient Prague. On est à l’aube d’une période qui, pour l’ensemble de l’Europe de l’Est, pourrait être nommée la Grande noirceur si on n’était pas au Québec, et que le terme n’avait déjà été  utilisé lors d’une autre époque révolue. Selon la vivacité des costumes, la bonne humeur débordante, la jeunesse insouciante qui règne, on a du mal à s’imaginer qu’on est au début des décennies qui signifieront censure, oppression spirituelle, répression des libertés individuelles, interdiction de l’accès à la culture étrangère, pénurie, KGB. Dans cette atmosphère oppressive, les gens se sauvent grâce aux livres et à la musique, devenus deux des choses illicites, qu’on se procure de manière illégale et qu’on partage secrètement, entre amis et voisins.

 La conspiration et le secret sont à peine visibles dans ce remue-ménage d’une pièce à l’autre : dans ce bâtiment à logements, les appartements sont dépourvus de murs, afin de laisser le spectateur regarder simultanément dans plusieurs espaces en même temps. Les quatre pièces deviennent tour à tour le théâtre de ce qui a aidé les gens à se sauver intérieurement, l’art, l’espoir et l’amitié, malgré la censure exercée sur leurs désirs. À l’intérieur des appartements insalubres, pauvrement meublés, on profite librement de la vie secrète développée à l’intérieur de chaque maison, où les jeunes encore pleins d’espoir rêvent, font l’amour, chantent en sourdine la musique de Simon & Garfunkel captée sur des radios de fortune, se marient et font des enfants. La musique de Mrs.Robinson, jouée à satiété, est devenue l’hymne de cette parcelle de liberté au sein de l’un des régimes communistes des plus répressifs. La subversion et la transgression de la censure sont présentes dans chaque petit geste, mais elles sont rendues supportables par l’humour de chaque séquence, bâtie avec une maitrise de génie. Alvis Hermanis, directeur artistique du Nouveau Théâtre de Riga, est sans doute un des metteurs en scène des plus originaux qu’on ait vu depuis longtemps. Sound of Silence est véritablement un grand acquis pour ceux qui l’ont vu. Ceux qui ont manqué cette grande leçon de théâtre n’auront pas très tôt la chance de se rattraper. 

Photo : Gints Malderis 

Mai 2009

La course au Festival Transamériques, troisième édition.

L’intolérance de la consommation

Par Felicia Mihali

L’orgie de la tolérance, de Jan Fabre

 

Le Festival Transamériques continue avec un spectacle de danse qui nous fait frissonner.  L’orgie de la tolérance, chorégraphié par l’artiste flamand Jan Fabre, et présenté par Troubleyn, troupe fondée en 1985, est un bain froid qu’on nous a administré pendant trois soirs à Usine C. Une critique acerbe de la société de consommation? Si ce n’était que cela.

Depuis 25 ans, Jan Fabre, connu d’abord à travers ses œuvres d’art, s’est attiré les adjectifs les plus poignants qui évoquent, toutefois, assez peu le choc provoqué par son travail sur scène. Mais, malgré l’indiscrétion, la cruauté et le voyeurisme qui se dégagent des représentations montées par Fabre, rien n’est gratuit ou au hasard dans son travail. Au-delà de chaque geste, il y a une idée bien rafistolée, ce qui rend son œuvre corsée et inquiétante, source d’interrogation et d’inquiétude.

L’orgie de la tolérance semble être tirée du slogan qui a fait du président Barak Obama l’idole du monde : Yes, we can. Il semble que les Japonais l’ont inscrit dans des guides d’apprentissage de l’anglais. Pour Fabre, ce n’est qu’un slogan flamboyant vide de contenu et passible à toute interprétation possible. Alors, pourquoi ne pas le tourner  en une charge orgasmique : Yes, we come?   

Les neuf danseurs, qui n’ont pas du tout des rôles faciles, présentent le sexe, la consommation, la drogue, sous toutes les coutures, jeu qui amuse et effraie à la fois. Se masturber sous la menace d’une arme, tenir des discours politiques alors qu’on est masturbé, accoucher d’un panier plein de produits, se sectionner le clitoris avec un papier dans le bureau d’une galerie d’art, se raser le séant à la vue de tout le monde : cela n’est qu’une petite partie de tout ce qui se passe sur scène. Je vais ajouter uniquement la danse mémorable des acheteurs compulsifs, virevoltant avec leurs paniers, sur les accords du Beau Danube bleu.

L’orgie de la tolérance parle des effets engendrés par l’abus de la consommation sous toutes ses formes. Le plaisir de l‘achat a annihilé chez l’individu les autres formes de jouissance, car la marchandise est le nouvel objet de culte. Si notre société de l’excès est caricaturée, cela n’est que juste et très efficace, sur le plan artistique. L’humour mordant de Fabre nous sauve du cauchemar de la dépersonnalisation, de l’esclavage du supermarché. Il bafoue toutes les valeurs chéries à l’échelle mondiale, rendues anodines par la surabondance. Tout idéal est rendu kitch par l’excès, comme le mythe de Che Guevara devenu un produit bon marché par la multiplication de sa tête coiffée de son béret sur des T-shirts.

La compulsion des achats est idéologique, encouragée et imposée par la politique en place. Consommer n’est plus un choix, mais un devoir et toute exception à la règle sera sévèrement punie. L’obligation de consommer, sous le slogan de sauver la nation, est le nouveau terrorisme à craindre. C’est ce qui a façonné une société qui veut jouir de tout à tout moment. Et lorsque cela n’arrive pas, on impose la jouissance.  Si on est “white and clean” et avons un “ arian dream”, le bonheur n’est pas un choix, mais une obligation.

La marchandise remplace l’érotisme normal, l’affection et la passion. La vie des gens se déroule au rythme des babioles en provenance de partout. On vit dans une société régie par la peur de ne pas être conforme aux normes et de ne pas suffisamment aider à la sauvegarde de l’économie capitaliste, entrainée dans le gouffre par sa propre démesure.   

L’orgie de la tolérance - Une occasion unique de voir un des artistes les plus non conformistes, mais,  oh, combien nécessaires, en ce début de siècle.

Mai 2009

La course au Festival Transamériques, troisième édition.

Rambo solo – un antidote contre la culture populaire

Par Felicia Mihali

La culture américaine se nourrit du culte du héros ainsi que du persiflage du même culte. Si Rambo est un héros, il doit nécessairement arriver quelqu’un pour se moquer de ses prouesses. Si First Blood est un récit aussi important qu’Hamlet, alors il faut nécessairement le réécrire, ou le redire. C’est ce que fait Zachary Oberzan, au Festival Transamériques, dans un solo des plus réussis. L’ironie de sa réinterprétation du roman First Blood et du film Rambo I est subtilement dissimulée sous l’admiration déclamative de ces fleurons de la culture populaire des années 70. Il se moque gentiment de l’imaginaire des jeunes garçons qui, bourrés de mythes consentis par la prolifération cinématographique hollywoodienne, rêvent des mêmes exploits héroïques que Rambo : être un bon gars que tout le monde prend pour un méchant, humilié sans aucune raison alors qu’il vaque à ses affaires, prendre sa revanche de manière herculéenne, remuant comme un titan toute une ville. Vivant dans un petit appartement pauvrement meublé dans Manhattan, le personnage d’Oberzan est un tel adolescent en mal de vivre qui se refait une identité héroïque contraire à son quotidien grisâtre. Devant une caméra de fortune, il dirige ce film à lui, dans lequel il joue en même temps tous les personnages, les bons comme les méchants. Au-delà de cette mise en scène à rebours, il y a aussi son discours métaphysique qui analyse chaque réplique de Rambo avec le sérieux dont on analyse celles d’Hamlet. Éperdument drôle!

Les productions de la compagnie new-yorkaise Nature Theater of Oklahoma sont à suivre avec fidélité comme antidote à la culture standardisée transmise à travers les cinématographes de quartier et les best-sellers mis en vente dans chaque librairie près de chez vous.

Mai 2009

La course au Festival Transamériques, troisième édition.

Questo buio feroce – une magnifique leçon de théâtre et de vie

Par Felicia Mihali

Débuté avec The Sound of Silence, présenté par Le Nouveau Théâtre de Riga, le Festival TransAmériques clôture avec le spectacle Questo buio feroce, de la compagnie italienne Pippo Delbono. Cette troisième édition a commencé avec l’effervescence de la musique de Simon and Garfunkel, avec l’espoir que seules la jeunesse et la beauté peuvent insuffler, même dans un pays sous dictature communiste : elle se termine sous les accords de marches funèbres, avec l’histoire d’une vie emportée par la maladie, de la présence obsédante de l’obscurité qui nous attend, de la mort qui annihile tout espoir. Magnifique parallélisme de la programmation du FTA qui génère une telle prise de conscience du corps, de l’âge, de la vie, de l’art sous toutes ses formes.  

Questo buio feroce est un livre, celui d’Harold Brodkey, narré par Pippo Delbono, celui qui l’avait découvert dans un pays sous dictature, la lointaine Birmanie.  Pourquoi ce coup de foudre pour ce personnage atteint de SIDA? Parce qu’à vingt-neuf ans, Pippo Delbono découvre que lui aussi est porteur de cette maladie, attrapée au Mexique. Depuis vingt et un ans, il a appris à apprivoiser ses peurs et à vivre pleinement avec la présence constante de la mort, car elle aussi fait partie de la vie. 

Questo buio feroce nous apprend qu’il faut accepter notre condition passagère. Toutefois, malgré cet appel à la sagesse, il en demeure  que ce qu’il faut redouter n’est pas la mort, mais la maladie, celle qui dégrade, qui enlève à l’être humain toute dignité et tout espoir. Il évoque la force tragique de la mort, mais aussi le constat que la vie se réduit, finalement, à très peu. Le défilé des corps qu’on voit rarement sur une scène de théâtre, consacré par l’institution des stars et des starlettes, est un mémento troublant de notre condition. Les artistes amateurs de la distribution sont choisis compte tenu de leurs traits hors du commun ou de leur génétique rebelle : que ce soit un clochard, un trisomique, ou un sourd-muet, ils sont intégrés dans un cycle existentiel qui tend à les exclure, à les isoler. Leurs corps parlent de la diversité créée par la souffrance. Car la différence de l’espèce humaine n’est pas due à la race, mais à la maladie, à nos réactions devant ses ravages et ses sinistres conséquences. Pippo nous rappelle que nous sommes terriblement impuissants devant les affres de notre corps, celui qui nous intègre et qui nous sépare du monde. La beauté de la musique qui accompagne ce défilé tragique est une preuve que ce qui rend le deuil et la mort encore plus tragiques est l’art, l’idée que sous peu on n’a plus accès qu’au silence absolu. Bien que la mort soit présentée plutôt sous son aspect carnavalesque, finalement, Pippo nous laisse peu d’espoirs. Faut-il lui en vouloir ou lui savoir gré?

Après la représentation à l’Usine C, Pippo Delbono a répondu à quelques questions, devant un public rempli d’admiration. Fort contraste entre le spectacle et son créateur, qui jouit de sa cinquantaine, ainsi que de la perspective, par exemple, d’un bon repas après une représentation arrivée à sa trois centième performance.

À travers les interrogations lancées par l’audience, on reconnaissait la curiosité et la fascination pour une telle distribution, mais en même temps le malaise de demander directement : pourquoi sont-ils si moches, et pourquoi vous exploitez surtout ce côté de leurs traits? La réponse réside dans la vision de Pippo Delbono de ce qu’est un acteur et ce que signifie jouer.

Voilà un peu son secret (en espérant que j’ai bien compris son français, excellent d’ailleurs,  pimenté du rythme et de quelques vocables à l’italienne): 

L’acteur n’est pas quelqu’un qui joue, mais qui touche l’être humain dans ce qu’il a de plus profond. Un acteur doit se mettre ouvertement et sans retenue à la disposition du public, car il est le sujet d’un événement plus grand que lui. Donner et recevoir, voilà l’art théâtral par excellence. Si Aristote parlait d’un va-et-vient de la peur entre la scène et l’audience, Pippo parle d’un échange amoureux. L’acteur donne de l’amour, mais il a aussi besoin d’en recevoir. Tel un derviche endiablé, l’acteur est un danseur et un guérisseur en même temps. L’art est rédempteur. Un bon acteur sait qu’il faut tout simplement être et non pas interpréter.

Magnifique leçon de théâtre et de vie.

Mai 2009

La course au Festival Transamériques, troisième édition.

Le Chevalier d’Éon et l’onnagata

Par Felicia Mihali

Après la première du spectacle Eonnagata, présenté au Théâtre Maisonneuve dans le cadre du Festival TransAmériques, les protagonistes Sylvie Guillem, Robert Lepage, et Russell Maliphant ont eu un bref échange avec le public. Un spectateur a eu l’idée de faire un petit sondage dans la salle à savoir combien de gens connaissaient déjà l’histoire du Chevalier d’Éon. La conclusion est qu’au Québec, beaucoup de monde la connaît surtout grâce au fait que c’est un terme fréquemment utilisé par les mordus de mots croisés.

Quoi qu’il en soit, l’histoire de cet étrange personnage, dont le vrai genre n’a jamais été établi avec précision, reste la figure la plus connue de l’Androgyne, être moitié femme, moitié homme. Connu dans son enfance comme un beau garçon imberbe, il mena presque toute sa vie en tant que femme-espionne à la solde de Louis XV. En Russie comme en Angleterre, sa beauté ainsi que sa manière d’agir firent que son sexe ne fut jamais mis en doute. Lorsque le scandale éclata, il engendra la chute du Chevalier, qui perdit petit à petit son supporteur et ses admirateurs. Il mourut pauvre et oublié de tous.

Eonnagata explore donc quelques épisodes essentiels de la vie du Chevalier d’Éon. En plus de ce mélange de théâtre-danse et de la transgression rapide d’un sexe à l’autre, le spectacle met en valeur des techniques empruntées au théâtre japonais onnagata, où les rôles féminins sont joués par des hommes. Cet art n’est pas uniquement japonais : ceux qui ont jamais assisté à un spectacle de l’opéra de Beijing connaissent l’origine et les raisons du pourquoi les femmes ne pouvaient monter sur scène à l’aube de cet art. Cette fois-ci, la chorographie réalisée par Russell Maliphant explore non pas uniquement la danse, mais les arts martiaux également, mélangeant avec beaucoup de finesse force et grâce. Les costumes, généralement noir et blanc, envoient aussi au dédoublement du personnage à travers la dualité Yin et Yang. Dans la mythologie chinoise, le Yin et le Yang sont le début et la fin, division et multiplication sans fin, car dès que le Yin touche le Yang celui-ci commence sa métamorphose. Le binôme tant connu, rendu parfois indigeste par l’exploitation excessive et sans aucune retenue par l’Ouest, parle de cette impossible séparation des forces. Le Yin est altéré par le Yang et le Yang par le Yin. Rien donc de plus approprié d’utiliser, avec justesse cette fois-ci, la dualité des forces qui gèrent l’univers pour l’appliquer à la dualité des genres. Le Chevalier d’Éon est l’Androgyne qui symbolise en fait un unisexe aux différentes hypostases de son évolution. Pour l’Occident, le mythe platonicien de la séparation de l’être idéal que fut l’homme-femme, est aussi un motif connu.

Eonnagata est le lieu d’une richesse culturelle éblouissante, qui porte la marque indélébile de Robert Lepage. En même temps, la chorégraphie de Robert Maliphant exploite avec magie la métamorphose du personnage à travers des costumes magnifiques et un jeu de miroir très efficace. Sylvie Guillem, vedette de ballet classique convertie à la danse contemporaine, se plie avec facilité à ses deux partenaires masculins, étant tour à tour aussi forte qu’eux, mais si distincte en même temps. Tout le spectacle est conçu sur une symétrie parfaite, aidée par les halos de lumière, par la synchronie des gestes, et le parallélisme des armes de combat, sabres ou bâtons. L’histoire du Chevalier d’Éon, déterrée encore une fois grâce à la fascination de Robert Lepage, est un moment de référence pour la littérature post Lumières. Eonnagata tend aussi à devenir un moment de référence pour le nouveau théâtre à naître qui s’amalgame de plus en plus astucieusement aux autres arts.  

Mai 2009

Au Mainline Theater

Death and the Maiden – un véritable mémento contre la violence

Par Felicia Mihali

Jusqu’au 24 juin, Mainline Theater vous invite aux représentations du spectacle en anglais Death and the Maiden, sous la direction très inspirée de Jesse Corbeil. Troisième production de la compagnie Altera Vitae, ce spectacle met en scène une des pièces les plus connues au monde sur la torture et les conséquences néfastes engendrées dans la vie des victimes.

Sans nommer explicitement l’époque et le pays, la pièce fait référence au Chili après la chute de Salvador Allende, période qui a engendré une chasse aux sorcières ayant comme victimes des êtres innocents. Les femmes ont été parmi les plus exposées, car les tortures de toute sorte étaient accompagnées par le viol. Paulina Salas (Carolyn Fe) est une de ces femmes qui s’est vue enlevée en plein jours, enfermée et, les yeux bandés, violée tour à tour par des hommes sans visage. Étudiante en médecine, après sa libération elle est incapable de suivre ses études, à cause d’un de ses tortionnaires appelé le Docteur (Sam Croitoru), celui qui surveillait de près les interrogatoires. Comble du supplice pour Paulina, ce macabre travail était exécuté sur les accords de la musique de Death and the Maiden. Ce qui était intenable pour elle était que ses tortionnaires n’étaient pas de brutes écervelées, mais des individus qui pourraient toujours passer pour des gens cultivés, d’honnêtes voisins et de tendres époux. Paulina n’arrive jamais à dire à son mari Gerardo (William Ward) ce qui lui est arrivée, surtout qu’à son retour à la maison elle le trouve déjà en train de se faire consoler par une autre. Quinze ans après les événements, Paulina n’a pas encore fait le deuil de son passé. Le travail de Gerardo, nommé chef de la commission d’enquête, lui rappelle chaque jour cette impossible réconciliation entre victimes et bourreaux. Un coup du destin décide que Paulina a le droit de se faire justice elle-même. Sa maison devient le tribunal où elle intente son propre procès au Docteur Miranda.  

Le spectacle Death and the Maiden est un véritable mémento du fait que la violence existe réellement dans ce monde et que chaque jour des femmes sont victimes d’horribles épreuves. Associé à cette production, RIVO,  un réseau d’intervention auprès de personnes ayant subi la violence organisée, fait appel à votre mémoire et à votre désir d’aider. Votre contribution peut faire progresser la cause.

 

Photo : Litratista

Mai 2009

l’Espace Tangente

Le Japon qui loge à l’intérieur d’un utérus

Par Felicia Mihali

Pour trois soirs uniquement, l’espace Tangente de Montréal a été l’hôte du spectacle Manège de l’utérus hanté, la toute nouvelle production de Late Production, présenté dans la cadre du Festival Accès Asie. Malgré le nom de cette compagnie fondée en 2007, il n’est jamais tard  pour inscrire dans le paysage artistique montréalais une telle démarche inédite. Deux artistes japonaises tout récemment adoptées par Montréal, la danseuse et chorégraphe Tomomi Morimoto et la musicienne Maya Kuroki, en compagnie de Joshua Lamb, cofondateur de Late Production, ont construit un spectacle autour du corps, mais aussi des traditions ossifiées. Le Japon qu’on connaît, si peu d’ailleurs et de manière biaisée, est celui des films de Kurosawa, le théâtre de Mishima, les romans de Kawabata. On ajoute les samouraïs, les ikebanas, les haïkus, les kimonos, les courtisanes. Tout cela est présent dans le spectacle de danse chorégraphié par Tomomi et accompagné en direct par Maya, mais un peu à rebours, ce qui amuse et surprend à la fois. La musique, un rock adapté au lyrisme japonais et aux instruments traditionnels mis en valeur par le percussionniste Patrick Graham, colle bien à la danse tantôt candide, tantôt agressive, tantôt enfantine, tantôt érotique de Tomomi. Arrivé dans l’histoire à travers le labyrinthe obscur d’un utérus, le spectateur assiste à une représentation extérieure mais avisée sur le Japon. Il ne nous reste qu’à attendre la suite avec impatience. 

Photo de Jasmine Allan-Côté

Mai 2009

Festival Transamériques – Quelques suggestions

Par Antoaneta Roman

Il est vraiment difficile de faire un choix parmi la variété des spectacles offerts par l’édition 2009 du FTA, qui accomplit brillamment sa mission de nous présenter « d'œuvres fortes, indépendamment des thèmes et de la géographie ».

Puisque c’est le troisième anniversaire du festival et le forfait 3 spectacles et plus est encore valide, nous allons vous présenter un choix de trois pays, trois genres, trois voix fortes et distinctes dans le paysage actuel des arts de la scène. 

EONNAGATA

Même si «Le dragon bleu » au Théâtre du Nouveau Monde est complet, vous avez encore la chance de voir Robert Lepage sur scène, lors du spectacle « Éonnagata » (2, 3 et 4 juin, au Théâtre Maisonneuve, $40 - $65). Inspiré par l’histoire mystérieuse du Chevalier D’Éon – diplomate, spadassin et maître du déguisement, en passant par le pays du soleil levant (la technique onnagata du déguisement des hommes en femme), le maître du théâtre des ambiances et du dépaysement nous invite à le suivre dans une histoire d’ambivalence où l’éventail des dames de la cour côtoie l’épée chevaleresque. La vraie histoire de l’histoire est celle d’un être humain à la recherche de son essence.

La danse marie le théâtre, et la frontière entre les deux sexes ne tient qu’à un fil, sur lequel Robert Lepage marche accompagné par la grande étoile du ballet classique virée grande interprète de danse contemporaine - Sylvie Guillem (France) et Russell Maliphant (Grande Bretagne), un des chorégraphes-interprètes contemporains les plus importants.

C’est une création organique des trois artistes, auxquels se joignent Michael Hulls pour l’éclairage, le créateur Alexander McQueen pour les costumes et Jean-Sébastien Côté pour le son. La technologie au service des arts, le rêve au service de la vérité, les alter-ego au service du soi, tout dans un jeu élégant où la lumière se joint à l’ombre pour mieux se dévoiler.

QUESTO BUIO FEROCE  (CETTE OBSCURITÉ FÉROCE)

J’ai eu la grande chance de voir deux spectacles de Pippo del Bono et son extraordinaire équipe en Italie, en 2001 et 2003. Dans le premier,  « Esodo » (Exode), les histoires d’immigration se joignent à celles des grandes guerres d’aujourd’hui, sur les paroles de la Bible, de Brecht, Pasolini et Chaplin, dans un grand jeu de pantomime, de danse, de grotesque et de terrible, qui oppose aussi la complaisante société de consommation à celles blessées à tout jamais par leur histoire. Le deuxième -  «Gente di plastica » (Gens de plastique), est une critique acide de la société bourgeoise qui vit des apparences, par manque de sens dans la vie, pression de l’artificiel qui mène au suicide comme celui la poétesse anglaise Sarah Kane.

Le spectacle présenté au FTA s’en prend à la mort, spécialement à travers l’histoire d’Harold Brodkey, écrivain américain tué par le SIDA. C’est l’histoire d’une chambre blanche où chacun attend son tour et qui devient un épisode initiatique de la douleur, de la maladie, du doute, de la peur. Car de nos jours on rejette les malades et les mourants, ils nous font peur, la mort ne fait plus partie de la vie, dans une société qui ne veut de nous que jeunes, sains et beaux. La maladie et la mort sont exilées dans les hôpitaux, maquillées et cachées.

Pippo del Bono est un grand artiste du visuel mais aussi de la parole criée, scandée murmurée. Il sait poser les gestes justes, jongle avec les images lyriques ou choquantes, pour nous faire entrer dans son histoire. Le désespoir qui s’empare de notre esprit devant la grande noirceur peut prendre aussi des visages lyriques ou grotesques et le spectacle devient un immense carnaval, dernière et sublime réponse à la négation de la vie. La grande séparation doit se faire ensemble, à la manière d’un grand rituel collectif.

PARASZTOPERA (L’OPÉRA PAYSAN)

Après un trio de nationalités et un italien hors normes, voilà un hongrois -  Béla Pintér, qui fait du théâtre musical comme jamais on ne le verra sur Broadway, avec la précieuse aide du compositeur et arrangeur Benedek Darvas. Le sujet est inspiré librement par la « The Beggar’s Opera » (L’Opéra des gueux) de John Gay.
L’histoire d’une famille dont les liens sont assez compliqués devient le prétexte d’un spectacle loufoque, ironique et ludique, où la tradition rencontre les temps modernes et le comique cache la tragédie. L’opéra baroque, dont l’accompagnement au clavecin, se mélange à merveille avec le folklore de Transylvanie (région de la Roumanie où se trouve concentrée la minorité hongroise), représenté tant par le chant que par la danse.
Cette intertextualité postmoderne est la meilleure façon de raconter une histoire faite d’imbroglios et de secrets d’alcôve, l’un plus époustouflant que l’autre, le tout prenant place dans la paille et autour des plans d’un mariage menacé de ne plus prendre place sous la pression des événements.
L’humour noir a été longtemps la seule voie d’échappement des pays de l’Est et Béla Pintér fait la preuve d’une excellent mémoire. Surtout que sa troupe a souvent du mal à dépasser les difficultés financières .

Entrevue avec Béla Pintér : http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/LOpera-paysan-Parasztopera/ensavoirplus

Mai 2009

A Montréal

Un Hamlet itinérant au rythme de tango

Par Felicia Mihali

J’ai rarement vu un Hamlet qui ne nécessiterait pas de bonnes coupures, par-ci, par-là, disons dans les points essentiels. Avec Shakespeare, c’est ça le problème; on connaît trop le sujet, alors on s’intéresse uniquement aux astuces des productions pour nous révéler du neuf dans l’œuvre du vieux Will. Les metteurs en scène les plus réputés résistent rarement à la tentation de s’attarder sur les célèbres dialogues et monologues des personnages. Hamlet est un des héros les plus convoités : tout jeune acteur rêve de dire un jour la célèbre réplique, vous savez laquelle. On a vu Hamlet partout, dans tous les endroits possibles et impossibles. Mais  jamais jusqu’ici dans un bar.

Ce fut l’idée de la directrice et fondatrice du Théâtre de l’Utopie, la metteure en scène Cristina Iovita, de sortir le prince de ses cadres solennels et de le faire jouer devant le public qui déguste sa bière. Spectacle ambulant dans plusieurs lieux connus, et moins connus de Montréal, cette pièce ne fait aucun rabais à l’art véritable. Les pincées de commedia dell’arte et de rythmes de tango ne font qu’augmenter le mystère et le caractère toujours inusité de cette pièce où l’auteur mêle drame historique et histoire de fantôme.

Les premières représentations furent jouées à la Salla Rosa : pour la tournée des spectacles il faut suivre la programmation sur le site de la compagnie www.theatre-utopie.com. Dans un décor extrêmement maniable, qui se transforme tour à tour en château, chambre nuptiale, alcôve, salle de théâtre, les scènes s’enchaînent dans un rythme soutenu. Pas de silence, pas de temps mort dans ce va-et-vient entre la vie et la scène, le réel et l’imaginaire. Car celui qui nous entretient est Horatio, qui s’oppose à ce que l’histoire de son ami tombe dans l’oubli. Le regard sur la tragédie de Hamlet est doublé par la mise en scène, par le jeu théâtral qui ne veut rien omettre et surtout ne rien prendre en dérision. Horatio, ami et metteur en scène, veille à ce que Hamlet reste dans la mémoire de tous par son impossibilité d’accepter la trahison et par l’acceptation de son propre destin. Dans ce duo, on remarque Philippe Lonergan et Érick Tremblay, qui passent facilement la frontière entre comédie et tragédie, entre vérité et faux-semblant. Leur talent quant à l’interprétation et la sobriété de leur jeu est à remarquer. Un rôle difficile fut légué à Alexandre Dubois,  dans le double personnage de Polonius et Laerte. Alors que Polonius est un clown débile et manipulant, Laerte est rongé par le désir de vengeance envers la mort de son père et de sa sœur Ophélie.  La partie clownesque de Polonius est sûrement une réussite. Martine Lalande et Marie Pascale trouvent une clé adéquate à leurs personnages, Gertrude et Ophélie. Beaucoup plus présentes sur scène que dans les représentations classiques, elles tentent d’offrir une touche féminine, même frivole parfois, au monde de crimes et d’intrigues ourdis par leurs compagnons. Martine est excellente surtout après les premiers moments de conquête amoureuse auprès de Claudius, son nouveau mari, lorsque la découverte du crime la rend faible, vulnérable devant la  violence, le danger qui guette son fils Hamlet. De son côté, Marie-Pascale rend la folie d’Ophélie extrêmement crédible.

Pour les dix ans d’existence du Théâtre de l’Utopie, né en 1999, Bon anniversaire et longue route sur le chemin qui vous est propre.

   Photo Théâtre de l’Utopie

Mai 2009

Théâtre Prospero

Les désirs cachés de la banlieue

Par Felicia Mihali

Jusqu’au 23 mai, vous pouvez voir au Théâtre Prospero une pièce qui devrait obligatoirement faire partie de votre agenda de fin de saison 2009. Blackbird, de David Harrower, enfant terrible de la dramaturgie britannique, a déjà fait le tour de plusieurs scènes mondiales, depuis sa création en 2005.  En Australie, la pièce a été mise en scène par nulle autre que Cate Blanchett. Traduit par Étienne Lepage  pour la mise en scène québécoise, ce texte bénéficie du regard privilégié d’une équipe moult exercée au travail des textes qui dérangent, mais qui incitent aussi à la réflexion. Sous la houlette de Téo Spychalski, Gabriel Arcand et Catherine-Anne Toupin interprètent avec assurance deux personnages qui se révèlent, tour à tour, victime et agresseur. 

Quinze ans après leur histoire d’amour illicite, Uma retrouve Ray caché sous un faux nom, dans une vague entreprise de produits pharmaceutiques. Le lieu de leur rencontre est un dépôt où, selon Ray, d’autres membres de la compagnie dorment et mangent, une sorte de remise sale et inhabitable au goût de tout mortel, qui ne rêve que d’un lieu propre et confortable pour mener sa vie.  Dès leur premier contact, Uma est accusatrice et Ray sur ses gardes. S’agit-il d’un abandon, d’une fuite lâche de l’homme devant la passion ardente de la femme? Parmi les demi-répliques, les silences et les phrases entrecoupées par des gestes fébriles, on comprend vite qu’il s’agit d’une tout autre relation. Uma est revenue, comme un fantôme, hanter son ancien bourreau. Le nouveau Peter, âgé de cinquante-six ans, n’est que l’ancien Ray de son enfance, lorsqu’elle avait douze ans et qu’elle était prête à tomber dans le piège d’une relation amoureuse, comme seule une jeune fille de cet âge rêve. Malheureuse dans sa maison de périphérie, elle vit au sein  d’une famille pour qui les barbecues et le lavage de l’auto tiennent lieu de passe-temps. Dans cette périphérie de la classe moyenne, les passions et les vrais désirs sont tenus en laisse, à l’abri des regards, sous une fausse respectabilité. Tout ce qu’on veut est que les autres ne sachent pas ce qu’on veut vraiment. Dans ce paysage d’ennui généralisé et de détresse sentimentale, Uma, la fillette, est prise en charge par le voisin, perçu à la fois comme un père, ami et amoureux. Toujours à l’écoute de ses peines d’enfant incompris et solitaire, Ray ne peut pas résister à ses impulsions sexuelles. Il entraîne Uma  dans cette relation criminelle aux yeux de tout le monde, pour laquelle il va purger une peine de prison de six ans pour, après sa libération, vivre sous une identité fautive, mensongère. Il lutte pour se reprendre, pour rattraper le temps et la réputation perdus, mais aussi pour comprendre. Fait-il parti de ce fléau de pédophiles, maîtres à dissimuler leurs intentions sous le masque d’un adulte protecteur et paternel?

En fin de compte, on comprend que leur histoire sort des cadres habituels de ce schéma. Qui est l’abusé et qui est l’abuseur dans cette histoire? Qui a le plus souffert et le plus payé pour avoir eu le courage de répondre à ses sentiments du moment? Serait-il si grave d’accepter que ce fut l’amour qui les entraîna dans le pire cauchemar, mais aussi dans la plus authentique partie de leur vie? Fausse piste, toutefois, car la fin brouille encore une fois le dénouement piste. Uma serait-elle capable d’aimer à nouveau et de pardonner à celui qui a gâché sa vie? Quant à Ray, serait-il capable de se tenir loin de ses anciennes pulsions?

Photo fournie par Le Groupe de la Veillée
Mai 2009

Usine C de Montréal

L'Orchestre des Hommes-orchestres casse la baraque!

à la découverte d'une autre poésie dans les chansons de Tom Waits

Par François Cavaillès

Tom Waits revisité par un petit orchestre de bric et de broc, avec une énergie débordante, une science du geste inouïe et un humour ravageur. L'un des meilleurs spectacles de l'année à Montréal.    
 

L'avis de tempête sur la scène de l'Usine C pour la dernière fin de semaine d'avril a été donné dans les jours précédents, lors d'une entrevue du groupe L'Orchestre des Hommes-orchestres. Il y était question d'une multitude d'instruments les plus divers et les plus incongrus joués dans la fougue et dans la folie.

Chose promise, chose due! En effet, ces joyeux drilles ont tout osé tapoter, gratter, secouer, souffler... De la scie musicale à la scie non musicale, des douzaines d'objets y sont passés, à un rythme extraordinaire. 

Ce projet très original évoque dans ses costumes le New York des années 40. Le quatuor déguisé en malfrats est accompagné par deux comédiennes rétro-BCBG qui sont aussi des choristes remarquables. Leur musique est en très grande partie tirée du répertoire du clochard céleste Tom Waits dont la voix rocailleuse est bien imitée, en alternance, par deux des musiciens. L'un d'entre eux joue clairement le rôle de harangueur de la foule en reprenant notamment l'ouverture de l'opéra-rock de Tom Waits et William Burroughs, "The Black Rider".

Dans ce spectacle pétaradant, tous donnent de la voix, et de belle manière. Le guitariste semble le plus fidèle à une quelconque partition mais il ne manque pas de se faire chahuter par ses complices. Prêt à cabotiner sans vergogne, ces musicologues potaches touchent, entre autres, au swing, au gospel, au boogie et au rock.

De leur performance souvent sidérante, éclatant en des points précis de la scène parmi un beau foutoir d'objets-instruments, naît une poésie autre que celle de Tom Waits. Plus joyeuse, et pas moins remarquable.

Après l'entracte, l'humour des Hommes-Orchestres est de plus en plus débridé. La cadence est follement rythmée, tantôt au gant de boxe, tantôt au coup de sonnette sur un casque, jusqu'au rappel où les deux choristes malicieuses reprennent à toute vitesse un hilarant bluegrass a cappella.  

"L'Orchestre des hommes-orchestres joue à Tom Waits" a été présenté à l'Usine C de Montréal les 24 et 25 avril derniers.  

Légende:

L'Orchestre des hommes-orchestres repousse les limites du possible sur une scène étriquée. 

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