Un récent sondage mené par Angus Reid Strategies sur la tolérance religieuse des Canadiens révèle que notre multiculturalisme a beau être écrit noir sur blanc, en pratique, il y a encore un long chemin à faire avant d’arriver à ce havre d’égalité promis par la Charte des droits et des libertés. Ainsi, 28 % des Canadiens voient l’Islam d’un mauvais œil, alors que pour les Sikhs le pourcentage monte à 30 %. Par contre, l’Hindouisme jouit d’une acceptation de 41 % et le Bouddhisme de 57 %. Du point de vue de l’incitation à la violence, les coreligionnaires qui produisent le plus d’inquiétude sont les Musulmans avec 45 % et les Sikhs avec 26 %. Le pourcentage varie à travers le territoire canadien : les Québécois pensent en proportion de 57 % qu’il faut craindre l’Islam, alors qu’en Colombie-Britannique, où le souvenir de l’attentat d’Air India en 1985 est encore présent, 30 % de la population soupçonne la communauté sikhe de penchants terroristes. Il semble que dans la communauté canadienne blanche at large, l’attitude des gens est comme suit : si vous acceptez que votre fille fasse des achats chez Adonis, qu’elle mange un sandwich au Smoked Meat chez Schwartz, et qu’elle fasse réparer son auto dans un garage tenu par un Sikh, vous seriez moins enchanté si elle vous présentait comme futur gendre un des propriétaires de ces boutiques.
La seule religion qui échappe à ces doutes, bénéficiant d’une attitude positive partout au pays, est le Bouddhisme. Dans le sondage mentionné, le nombre de ceux qui pensent que le bouddhisme incite à la violence est le plus bas, 4 %. Cela est causé par l’évidence qu’il n’y a pas eu beaucoup de guerres provoquées par cette religion. La sympathie absolue pour ce groupe religieux date sans doute des années soixante, l’époque où les Beatles se sont réfugiés dans un ashram pour trouver la paix à travers la méditation. Les adhérents les plus convaincus furent George Harrison et John Lennon, alors que Ringo a déserté sur le champ les lieux, car la nourriture lui répugnait. Depuis, on ne cesse d’associer cette religion aux longues robes blanches, à une cohorte de beau monde indien vous accompagnant sous les yeux de la caméra, vous offrant des colliers de fleurs en même temps que les secrets de la longévité, de la tranquillité d’esprit, de l’apaisement. Les pieds croisés, les yeux fermés, marmonnant Ahouuuuum! devant votre hutte proprement balayée et des bâtons d’encens brulant jour et nuit, vous glissez votre regard directement dans le Samsara, le dernier cycle de la réincarnation, le seuil avant d’atteindre l’éternel empire du Nirvana. Se fiant à cette magie orientale, Leonard Cohen fit lui aussi cette expérience : pendant ce temps, son comptable a ruiné son plan de retraite, obligeant le célèbre barde à revenir sur scène à un âge où il aurait dû se dédier à la médiation.
Dans cette bouddhistophilie généralisée à travers l’Occident par l’intermédiaire des gurus blancs, il est devenu dangereux de montrer ta méfiance envers une religion si pacifique. Dire que tu n’es pas un sympathisant du panthéon bouddhiste, que tu n’as pas au moins un petit Bouddha sur le rayon de ta bibliothèque, que tu n’es pas végétarien, que tu ne médites pas au moins deux heures par jour enfermé dans la salle de bain, est devenue une preuve évidente d’intolérance.
Malgré la tendance généralisée dans ce grand pays de toujours éviter de dire ce que tu penses pour de bon, j’affirme haut et fort : je ne suis pas bouddhiste. Les murs de ma maison sont remplis des vestiges de ma propre culture chrétienne orthodoxe, des tapis, des assiettes en céramique, des icônes sur verre et sur bois. Ma propre religion, que je pratique plutôt comme un rituel social que par conviction religieuse, m’a réconciliée avec la foi de mes ancêtres et avec mon manque de foi contemporain. Je ne suis pas végétarienne, sans aimer la viande outre mesure. Je n’en mange que deux fois par semaine, surtout à cause des choses insanes qui se trouvent dedans, hormones et antibiotiques. Si mauvaise qu’elle soit, la viande nous prodigue cette protéine magique inscrite dans notre génétique que nul régime végétarien ne peut remplacer, sinon de manger chaque repas muni d’une balance pour peser les denrées qui pourraient la composer. La viande, comme le pain, fait partie de notre génétique : si tes grands-parents n’ont pas été végétariens, il y a certains risques pour que tu le deviennes du jour au lendemain. Lorsque notre anatomie est en manque de la protéine prodiguée par la viande, et uniquement par elle, elle va la chercher dans nos muscles. Et lorsque les réserves sont finies, elle s’en va au cerveau, or les réserves du cerveau ne sont pas renouvelables, car après la période de croissance, notre matière grise se nourrit uniquement de sucre. Pour les anciens carnivores reconvertis au végétarisme pour des raisons éthiques, je n’ai pas d’arguments. J’imagine qu’ils vivent dans des chambres étanches où aucun bruit de la société extérieure, fondée sur le gaspillage, les crimes, le mensonge publicitaire et le pillage, ne les atteignent.
La méditation? Y a-t-il une autre civilisation qui se base autant que l’Ouest sur le travail de la conscience, sur l’introspection individuelle, le plus difficile à atteindre et à perfectionner? La philosophie, l’analyse, la réflexion, la lecture, la relecture, la re relecture des concepts fondamentaux de la pensée humaine furent-elles aussi longuement exploitées ailleurs que dans la civilisation judéo-chrétienne? Il n’y a rien que l’Orient puisse te donner si l’Occident a fait faillite à te l’offrir, aucune perte et aucune plaie que le Bouddhisme puisse guérir si ta propre religion ne le fait pas. L’Occident est basé sur une pensée individualiste, disons égoïste, développée dans des chambres à part, où l’individu s’éloigne de sa communauté. Nous sommes bâtis sur l’idée de dépassement, de progrès incessant, de compétition constante et agressive. La première place ou rien. Renoncer signifie pour un Occidental faillite : céder, faiblesse; inactivité, paresse. Au premier niveau, notre société nie tout ce qui est à la base du bouddhisme. Comment réconcilier notre rythme de vie effréné avec des concepts qui prônent le sacrifice d’abord?
Depuis trente ans, l’Occident se fait une gloire de s’informer, toujours des tierces sources, sur le Bouddhisme. Vous voyez une cohorte de gens qui se fie à quelques acolytes en pantalons bouffants, assis sur des coussins, des colliers multicolores aux cous. Ces nouveaux gurus n’ont pourtant aucun Asiatique parmi leurs connaissances. Ils aiment le Bouddhisme sans connaître de véritables bouddhistes. Bref, ils rêvent d’un Orient dépeuplé des Orientaux. Ils ne connaissent ni la langue ni les textes sacrés. Les gurus Occidentaux évitent de justesse l’approche des Orientaux pour éviter le ridicule, car le pire des pratiquants Chinois ou Indiens en sait plus sur la religion de ses ancêtres que le plus érudit de ces sages de banlieue. C’est comme si un Chrétien pratiquait sa religion à travers les dires du Coran.
En réalité, la vie d’un Indien ou d’un Chinois pratiquant les répugnerait carrément; vivre dans une chambre avec parents, grands-parents et la chèvre : manger un seul repas pas jour (végétarien, car la viande est inaccessible), prendre un bain hebdomadaire. L’Orient prône la modestie, le silence. Le bouddhisme des nouveaux adeptes ne vaut rien s’il n’est pas médiatisé, commercialisé et louangé. Quand vous faites un voyage en Inde ou en Chine tout le monde doit savoir que vous y êtes allés pour vous ressourcer : la paix, le retirement, la méditation, tout le fatras. Si les gens se moquent de votre allure de sainte nitouche orientale, c’est qu’ils sont damnés, maudits et surtout stupides.
Qu’en est-il de l’Islam, ou des Sikhs qui n’ont rien à voir avec l’attentat de 1985? Et qu’en est-il du Judaïsme, beaucoup plus enraciné dans la culture canadienne que toute autre religion? Dans le même sondage, sur le niveau des connaissances concernant d’autres religions, seuls 12 % des Canadiens clament une certaine connaissance de la religion Sikh, 40 % du Judaïsme, alors qu’un pourcentage de 32 % se dit informés sur le Bouddhisme, quoique les Bouddhistes ne représentent que 1 % de la population canadienne.
Ce message semble-t-il intolérant, lorsque les moines du Tibet luttent pour la liberté de leur peuple, lorsque le Dalaï-lama se voit refuser l’entrée dans certains pays pour ne pas fâcher la Chine et l’Occident? Ma réflexion ne concerne pas le Bouddhisme universel, mais celui pratiqué par certains Blancs. Cela concerne surtout le multiculturalisme et la tolérance religieuse des Canadiens. Et ceux qui prennent à rebours mes paroles ne sont pas de vrais Bouddhistes.
PS - L’année où j’ai décidé de faire un long voyage en Orient, je me suis inscrite dans un programme d’études chinoises. Le voyage n’a pas eu lieu, les études sont restées. J’ai passé cinq ans de ma vie à apprendre des hiéroglyphes, la magique écriture qui vous ouvre la porte de cette magnifique culture, où chaque mot représente un concept philosophique. J’ai lu les Analectes de Confucius et Dao De Jing, la bible taoïste, en version originale. Par ailleurs, un de mes professeurs, le sinologue Luca Dinu, a entreprit une brillante nouvelle traduction de ce livre qui se refuse l’interprétation une fois pour tout. J’ai lu les classiques chinois dans le texte, ce qui révèle un tout autre visage de la pensée orientale que les traductions faites à travers d’autres langues. Pendant quatre années, j’ai pratiqué Shotokan Fudokan, un art japonais basé sur l’autodéfense, et j’y ai obtenu la ceinture bleue. Pendant mes études chinoises, j’ai fait aussi du Tai Ji Juan avec notre professeur chinois, Dong Yuan, grand maitre dans cet art. Sa femme, Li Li Ming, nous invitait régulièrement pour nous préparer des plats chinois, nous réciter des poèmes et jouer du pipa. J’ai vécu en Chine un an, j’ai passé mes jours dans la compagnie amicale des Chinois et j’ai mangé ce qu’ils mangeaient régulièrement. Sur les aléas de cette cohabitation j’ai écrit un livre, Sweet, sweet China. Je bois encore le matin de l’eau bouillante, et je fais chaque soir les exercices de réchauffement enseignés dans le dogio par le grand maitre en arts martiaux, Dan Stuparu. Le résultat est que ce savoir oriental m’a rendue encore plus attachée à la société occidentale, et plus admirative encore des valeurs de l’individualisme et du libéralisme, malgré ses aberrations et ses excès.
