Son corps descendait et montait légèrement. Des gouttes de sueur se formaient sur son front, dégoulinaient vers le cou, traversaient les seins et venaient se coucher sur la peau de mon ventre.
Sa bouche restait fermée. Plutôt cadenassée. Même le halètement bruyant de l’amour restait prisonnier de sa gorge. Il y avait juste un son de violon déformé par le vent qui se brisait contre les châssis doubles.
Et il y avait une odeur indéfinissable. De la sueur fraîche que j’associais à la pluie qui mouillait les trottoirs chauds. Son parfum à elle qui me donnait le vertige des serres aux plantes tropicales. Mon parfum à moi qui rappelait la force métallique d’un mécanisme qui remplit sa tâche. Quelque chose d’autre. La tristesse des vagues qui s’emparent de milliers de morts anonymes.
« Excuse-moi… Je ne suis pas en forme aujourd’hui. »
« Pas grave. On se reprendra une autre fois. »
Elle glissa à côté de moi et resta immobile. Je me suis mis à chercher sa main, mais dès que je la trouvai, j’eus l’impression de caresser une palourde géante. Une sorte de chair mollasse au bord d’une plaque osseuse. Je retirai la main et ne pus pas m’empêcher de sentir mes doigts afin de vérifier si la peau ne s’était pas imprégnée de l’odeur tenace de la décomposition.
« Vas-y, c’est le temps de se lever. » Elle ne bougea pas. Son corps restait collé aux draps, creusait un trou indéfinissable et sombre dans le matelas. J’aurais eu envie de la secouer, de l’arracher à ce lit confortable que j’avais payé de 3000 dollars et de la jeter dehors dans la cage des escaliers.
« Je t’aime, mon petit nounours. » Les mots avaient surgi de nulle part. Je n’avais pas la certitude que c’était la femme qui les avait prononcés. Ses lèvres restaient soudées. Son corps continuait de remplir le trou creusé dans mon lit.
« Il y a longtemps que je t’aime. » Cette fois j’avais regardé ses lèvres en train de bouger, de s’arrondir sous l’énormité des paroles. Des lettres épars débordaient de sa bouche, se transformaient en poissons qui avançaient à tâtons vers l’appât et mouraient au bord de mon lit. Les rayons de soleil se précipitaient par la fenêtre et venaient allumer les écailles des queues qui sursautaient comme sous l’effet d’un éclat de rire atrocement exagéré. La chambre se remplissait à vue d’œil de petits cadavres. L’odeur salée, rafraîchissante des êtres récemment arrachés à la mer se muait en odeur de poisson avarié, en attente indéfinie de gros vers qui achèvent le trépas.
« Dehors, grouille-toi, va-t-en, ne reviens plus! »
Ma voix criait sans moi, détachée en être à part, pointant son index vers la femme aux poissons pourris. La femme souriait tristement, se levait de mon lit et se dirigeait vers la chaise qui portait ses vêtements. Mais elle bougeait lentement. Trop lentement. L’être issu de ma voix se précipita vers elle, la roua de coups, la poussa vers la sortie, ferma la porte derrière elle.
Moi, j’admirais bêtement les poissons morts, passais ma main à travers les écailles poisseuses, sentais mes doigts du bout à la racine, léchais l’intérieur de mes paumes et riais en enfant démuni de soucis.
*****
D’en haut de l’arbre où il s’était juché sur une branche, il aperçut la voiture noire de son père. La voiture avançait à travers un rideau mouvementé de chaleur et laissait derrière elle un nuage de poussière. Comme un dragon en colère qui lui courait après. C’était le Dragon du lac que son père avait réveillé par mégarde. Il a dû laisser tomber le sceau plein de poissons tout grouillants sur la queue du dragon endormi. Papa s’est excusé, mais le dragon n’a rien voulu entendre. Alors papa s’est sauvé à toutes jambes.
« Pierre qu’est-ce que tu fais là-bas? C’est dangereux de monter sur l’arbre. Je te l’ai déjà dit. Descends. Vas-y. Tout de suite. »
Maman le regardait d’en bas et elle avait l’ait plutôt triste que fâché. Pierre descendit sur-le-champ. La punition ne se fit pas attendre. Ses oreilles étaient chaudes et douloureuses. Il les entendit se tordre à l’intérieur de sa tête. Il se mit à sangloter bruyamment et enfuit sa tête dans l’écorce rugueuse de l’arbre. L’arbre à paroles. Son meilleur ami. Maman le tourna vers elle et le prit dans ses bras.
« Vas-y, vas-y, on est grand maintenant. Et ton père? Qu’est-ce qu’il va dire à te voir pleurer comme un petit bébé. » « Je ne suis pas un bébé. » « Je sais, je sais. C’est pour cela qu’il faut arrêter de pleurer. »
Pierre entendit la voiture de son père crisser sur le gravier du perron et avala ses dernières larmes. Papa l’appelait déjà pour lui montrer les poissons qui se débattaient à l’intérieur de son sceau. Il y en avait trois. Des gros aux écailles luisantes. Pierre glissa sa main sur le dos du plus grand, la sentit s’envelopper d’une sorte de salive gluante et la retira sans tarder. « Papa, les poissons sont sales. Est-ce que je peux les laver? » « Les laver? » « Oui, avec de l’eau et du savon. » « Les poissons n’aiment pas le savon. » « Je peux les laver à l’eau fraîche. Puis je les mets dans la bassine blanche et je les garde dans ma chambre. » « Ils seront mieux dans la bassine à frites. » « Mais papa, ils auront trop chaud là dedans. » En guise de réponse, papa lui flanqua une gifle et passa le sceau dans les bras de maman. « Occupe-toi de poissons. J’irai me reposer. » Maman prit le sceau et renversa son contenu sur le gravier du perron. « Je ne suis pas ta servante. Va t’en occuper toi-même. » Papa se pencha, prit un poisson par la queue, serra fortement la queue de ses deux mains et commença à frapper le visage de maman. « Arrête, papa, arrête! » S’était-il arrêté?
*****
L’homme était assis au bord abrupt du fleuve. Son dos était légèrement courbé et son coude se lançait dans un va-et-vient irrégulier. Autour de lui, l’herbe était couverte de la sciure et des copeaux. Un sceau en métal l’encadrait à gauche et de petites boîtes rouges à droite. J’avais entendu de loin son chant. Le même. Repris à l’infini. Je m’étais avancé pour découvrir le chanteur. Je ne l’avais pas aperçu tout de suite. Sa chanson était la même que celle que j’avais chantée à l’intérieur de ma tête quand on m’avait annoncé le suicide de ma femme. On l’avait retrouvée noyer dans le fleuve. Des pierres pleines les poches. Sur la berge, une grosse pierre veillait sur sa dernière lettre.
À la claire fontaine
M’en allant me promener
J’ai trouvé l’eau si belle
Que je m’y suis baigné
Il y a longtemps que je t’aime
Jamais je ne t’oublierai
Quelques enfants jouaient au cache-cache derrière les broussailles. Je les avais regardés jouer. J’aurais aimé me débarrasser de ma veste et aller jouer avec eux. Jouer pour m’empêcher d’avancer. Mais j’avais avancé. J’étais descendu lentement vers le fleuve. De plus près, il y a eu premièrement l’odeur du poisson trop salé, ensuite mon regard s’était accroché aux lettres chinoises qui siégeaient sur les petites boîtes rondes. L’homme continuait de chanter. Ses mains étaient en train de sculpter du bois. L’objet qui émergeait de ses paumes ressemblait vaguement à un poisson en mouvement.
« C’est un poisson que vous fabriquez? »
L’homme coupa sa chanson et se retourna vers moi. Son visage avait quelque chose d’enfantin, une sorte de douceur patiente.
« Je suis Pierre, le roi des poissons. Regardez mon armée! Mon armée invincible qui flotte sur les mers. » L’homme se tourna vers le sceau, en retira une douzaine de poissons en bois et les étala devant moi. Je me penchai pour en prendre un. Le bois était poisseux, recouvert par endroits de poussière fine. Je remis le poisson par terre et je levai les doigts sales vers mon nez. L’odeur me fit reculer. Me rappela quelque chose que j’avais oublié. Quelque chose dont j’avais honte.
« Le poisson doit sentir le poisson. C’est la plus agréable odeur qui puisse exister dans ce monde. » L’homme reprit les poissons un par un et les remis soigneusement dans le sceau. « Moi, Pierre, le roi des poissons, j’ai une armée invincible. Deux milles trois cent quarante deux guerriers sous mes ordres. Oui. Deux milles trois cent quarante deux guerriers qui luttent pour la justice. Mon armée croit à vue d’œil. Chaque jour trois nouveaux guerriers viennent me prêter serment de fidélité. Ils veulent tous lutter contre le Dragon des ténèbres. Le monstre qui gruge le soleil et l’enferme dans son ventre. Et oui, c’est grâce à moi, Pierre, le roi des poissons, que le soleil revient jour après jour à sa place. »
L’homme s’est tu et retourna à son travail. Il commença de nouveau à chanter. La même chanson qui s’était abritée à l’intérieur de ma tête.
À la claire fontaine
M’en allant me promener
J’ai trouvé l’eau si belle
Que je m’y suis baigné
Il y a longtemps que je t’aime
Jamais je ne t’oublierai
Je sortis toutes les pierres que j’avais entassées dans mes poches et je les jetai à l’eau une à une. Ensuite, je sortis de ma poche intérieure une lettre soigneusement pliée et je la tendis à l’homme qui chantait.
« C’est un message pour le Dragon des ténèbres. Dis-lui qu’il ne pourra jamais gruger mon soleil. »
L’homme se retourna. Prit ma lettre. L’enfonça négligemment dans la poche de ses pantalons.

