Depuis 2001 • No 56 • Montréal • 15.04.2009
Avril 2009

La bohème de François Moreau

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Esprit de Sel

François Moreau publiait aux éditions Triptyque, en février dernier, un roman intitulé La bohème. Il y relate ses années d’après-guerre, où, à l’âge de 17 ans, il s’embarque sur un navire afin d’aller vivre en Europe. C’est que, pour lui, le Québec est alors synonyme de mort, comme il l’écrit sans détour : « Ce pays est mort, Monsieur, il n’y pousse que des regrets et des désirs de fuite. On y est emmuré, l’unique fantaisie connue, c’est la taverne. Et encore ! La taverne est une chapelle ardente, entrez, regardez tous ces visages éteints assis à des tables couvertes de bière, ils se font leurs propres funérailles. Demandez-leur pourquoi, ils vous le diront peut-être, qu’ils auraient bien voulu partir eux aussi, mais n’ont pas su comment. Moi, je sais. Et je pars. » Comme dans Les écorchés, un autre de ses romans, le désir de quitter le Québec et la monotonie du quotidien, de partir vivre des expériences afin d’aller au bout de soi anime le protagoniste. Sur le navire, il se sent libre. L’univers lui appartient. Il a l’impression qu’il peut tout faire. En ce sens, à son arrivée en Angleterre, il s’exclame, à l’instar du Rastignac de Balzac : « À nous deux, maintenant ! »

Déterminé à mordre dans la vie, il se débrouille et voit le monde avec des yeux sans cesse émerveillés. Dans les rues de Londres, il croise par ailleurs une jeune femme dont la figure reste gravée dans sa mémoire. Elle se prénomme Monica, et il la retrouvera plus tard, par hasard, à Paris. De l’Angleterre, il se rend en Belgique et il y rencontre une connaissance de sa cousine. Celle-ci l’aide à obtenir le visa qui lui permettra de séjourner en France, là où il veut vivre dans « le cul du monde », pour emprunter une expression que Moreau utilise dans Les écorchés.

À Paris, il passe sa première nuit sur les quais de la Seine, à déambuler puis à dormir sous un pont à la belle étoile. Enivré par la magie de la ville, il continue à y vivre sa bohème. Il rencontre rapidement plusieurs personnes avec qui il fraternise, et il devient même journaliste pour gagner sa croûte. Il travaille alors à la pige pour l’Agence française des arts et des lettres (A.F.D.A.L.) et il écrit également pour un magazine, le Music Hall, jusqu’à ce que ce dernier soit retiré de la circulation.

Moreau réside alors rue Gît le Cœur, à l’hôtel qui sera surnommé le « Beat Hotel » quelques années plus tard, puisque c’est là aussi que trouveront refuge Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Gregory Corso, William S. Burroughs et autres beats américains pendant leurs passages dans la ville lumière.

Durant son séjour parisien, Moreau déniche une machine à écrire et s’essaie à l’écriture. À ce titre, il est intéressant de noter que c’est en 1949, à Monaco, qu’il publie sa première œuvre, un recueil de poèmes intitulé La lèpre comme un signe. Jeune journaliste, François fréquente Le Flore, et, au fil du temps, il croisera Jean-Paul Sartre à plusieurs reprises. Il partage son temps entre les conquêtes éphémères, l’écriture et les discussions dans les cafés où l’alcool coule à flots. Sur le plan matériel, sa vie peut être qualifiée de pauvre, mais en ce qui a trait aux expériences, elle est un coffre aux trésors.

Après quelque temps, à la suite de la rencontre d’un ami du Québec, Moreau décide de retourner au pays natal. Il vend toutes ses possessions, se rend à Amsterdam et, de là, s’embarque sur un navire. En sol québécois, il trouve du travail à Trois-Rivières, dans une station de radio, et y exerce le métier de journaliste pendant 18 mois, soit jusqu’à la vente de celle-ci. De sa vie à Paris, il dit à ce moment : « J’avais piétiné sur place, traîné d’un bar à un autre, vécu d’un expédiant au suivant, sans jamais me tourmenter que du repas à venir, de l’aventure qui suivrait la toute dernière ». Au Québec, bien que ce soit la « grande noirceur », Moreau continue de vivre sa bohème et de côtoyer des gens à l’esprit libre et ouvert. Après son emploi perdu à Trois-Rivières, il en occupera quelques autres avant de se rembarquer pour la France. Il ne met alors guère de temps à renouer avec ses amis parisiens. Il croise aussi la confidente de Marcel Proust et fait la rencontre de la mystérieuse femme qu’il avait d’abord aperçue à Londres, Monica, de qui il tombe amoureux et qui trouvera logis dans ses pensées.

De Paris, il part pour l’Espagne, puis pour le Maroc. Il y écrit à sa bien-aimée afin de l’inviter à le rejoindre. À l’ombre du café Petit Zocco, que fréquenteront aussi les écrivains de la Beat Generation, Monica répond à l’appel. Le jeune couple connaîtra ensuite de sulfureux moments, au cours desquels François se découvrira jaloux.

Dans ce roman à caractère autobiographique, le lecteur s’interroge constamment pour savoir où commence le mensonge et où s’arrête la vérité. Dans ces pages enlevantes qui gardent le lecteur en haleine, François Moreau se livre avec authenticité. Il « vécrit » pour emprunter le verbe de Jacques Godbout. La Bohème est transcendée par le désir de créer une œuvre personnelle, à soi, qui parle d’un chemin parcouru, d’expériences vécues avec la liberté comme moteur.

Son roman, à l’instar de On the Road, de Jack Kerouac, est un roman à propos du passage à l’âge adulte, recherche spirituelle en moins. On retrouve en effet, chez l’un et chez l’autre, un appel de la route, qui se vit d’abord sur un navire puis sur la terre ferme; une soif de liberté ainsi qu’un désir d’épanouissement dans lesquels l’amitié, les femmes, l’alcool et l’écriture occupent une place primordiale.

François Moreau a été, à sa manière, l’un des artisans de la Révolution tranquille. Contrairement à ses amis Jacques Languirand et Raymond Lévesque, il mettra toutefois plus de 40 ans avant de revenir vivre de ce côté-ci de l’Atlantique. La bohème donne envie de connaître l’œuvre entière. Et s’y plonger est pur délice. On attend avec impatience la suite sur laquelle Moreau travaille actuellement.

François Moreau, La bohème, Montréal, Triptyque, 2009, 190 p.

Avril 2009

Écrire dans sa tête l’histoire d’une vie

Par Jean-Sébastien Ménard

 
L’amour des objets

Les week-ends, Pierre aime se promener en voiture à l’extérieur de Montréal. Au volant de son véhicule, il se sent léger. Il se sent bien. Un jour d’octobre pendant une de ses errances, il se fait surprendre par une tempête de neige ainsi que par la nuit. Sa voiture immobilisée sur le bord de la route, il est secouru par un passant, Adrien. Celui-ci l’entraîne dans un manoir, où ils vont passer la nuit ensemble.

Pierre est un éternel optimiste doué de peu de mémoire. Il ne se souvient de rien de sa vie. Il est heureux. De son côté, Adrien est chargé de bagages. Il porte en lui son passé, et les objets qu’il transporte font rejaillir ses souvenirs.

Au début, Pierre se réjouit d’avoir été secouru par Adrien. Par contre, rapidement, la relation entre les deux hommes se tend. Adrien finit par avouer qu’il a déjà tué plusieurs personnes tout en spécifiant les raisons de ses meurtres. Pierre tente de s’enfuir, mais son hôte lui barre le chemin. Il veut parler et se met alors à raconter l’histoire de Pierre, qu’il débite comme s’il le connaissait depuis longtemps. Écoutant le récit de sa propre vie, Pierre observe son hôte d’un œil apeuré. Le doute plane quant à savoir si ce qu’Adrien raconte est vrai ou complètement inventé. On ne sait jamais vraiment qui invente et ce qui est inventé.

À un certain moment, une femme descend les escaliers du manoir. Elle se prénomme Cécile et se joint à eux. Sans trop le laisser voir, elle semble également au courant de toute l’histoire. Ils se racontent des histoires pour remplir le vide autour. Ils forment un trio qui prête des visages à une vieille dame qui se trouve à l’aube de la mort, dans un hôpital et dont le récit nous est conté parallèlement. Agonisante, cette dernière écoute Pierre, Adrien et Cécile. Elle est écrivaine. Elle a derrière elle une œuvre comptant 40 romans. Elle se laisse emporter par son imagination.

En lisant ce roman que l’éditeur de Triptyque situe quelque part entre Ionesco et Beckett, le lecteur est emporté par les mots. Il plonge dans un univers intriguant qui l’incite à poursuivre sa lecture sans s’interrompre. Il lui faut immédiatement découvrir la suite de ce récit surréel. Bien écrit et d’une sensibilité hors du commun, le roman fait réfléchir. Monique Le Maner signe là un ouvrage réussi tout à fait à la hauteur de son talent et de son imagination.

Monique Le Maner, Roman 41, Montréal, Triptyque, 2009, 123 p.

Avril 2009

Lori Lansens, Les filles

L’histoire d’une vie au carré

Par Felicia Mihali

 
Certitudes

Après avoir appris qu’elle allait mourir d’un anévrisme, Rose décide de raconter sa vie pendant les six mois qu’il lui reste à vivre. Ce roman que personne ne lira, peut-être, commence avec sa naissance, lors d’une tempête dans le sud de l’Ontario en 1974, et avec la description de sa famille adoptive, tante Lovey, dans les veines de laquelle coule du sang français et amérindien, et oncle Stash, un Slovaque qui n’apprend jamais à parler anglais correctement. Elle continue avec la vie paisible que Rose mène sur une ferme où la vie s’écoule calmement au rythme des saisons, à côté des Merkel, le couple des voisins qui ne se remettent pas d’avoir perdu leur fils le jour même de la naissance de Rose; l’histoire continue avec l’aventure malheureuse avec Franckie Foyle, aventure qui se solde avec la naissance d’une fille que Rose doit abandonner.

Cette vie n’aurait rien de surprenant à part le fait que, dès sa naissance, Rose est attachée, par la tête, à Ruby, sa sœur jumelle, que les médecins appellent, sans égard, la sœur « parasitique ». Ruby est la plus belle des deux sœurs, mais alors que sa tête fonctionne normalement, son corps est celui d’une poupée qui doit être portée par Rose. Les deux sœurs sont une rareté pour le monde médicale, vu leur longévité : elles fêteront bientôt trente ans de vie, ce qui est un rare exploit dans le cas des craniopages.

Lorsqu’on est collé à quelqu’un, tout ce que les individus vivant sur leur corps à eux font avec facilité rende la vie de Ruby et Rose un enfer. Tel est le cas du voyage en Slovaquie, là où oncle Stash veut enterrer les cendres de sa mère. L’arrivée de Rose et de Ruby dans un village où la vie des gens est encore réglée par un tas de superstitions se transforme en cauchemar. Une nuit, elles sont enlevées par leur cousin et emmenées au bord d’un étang pour que le village défile devant elle et touche le lieu où leurs têtes sont colées.

Leur vie à deux ne les empêche pas, cependant, d’avoir des passions à elles et de s’y consacrer. Rose, par exemple, a une imagination très riche et, par sa passion pour les livres et le sport, elle réunit les passe temps de ses adorables parents adoptifs : le plaisir de lire de tante Lovey et celui de regarder les matchs à la télé d’oncle Stash. De son côté, Ruby est étanchée de l’histoire des Indiens neutres, dont elle, accrochée au corps de sa sœur, ne cesse de ramasser les vestiges dans le champ avoisinant leur ferme.

Mais le véritable phénomène, qu’aucun médecin n’enregistre, et l’infinie capacité de Rose et Ruby d’aimer tout ce qui les entourent, et de s’aimer comme personne d’autre n’a jamais aimé quelqu’un. Lors des pires épreuves, les filles s’offrent  du support et apprennent à respecter les pensées et l’intimité de l’autre. Elles pardonnent facilement à ceux qui les traitent de monstre, car Rose et Ruby savent qu’elles sont deux filles comme les autres et que leur vie est une merveille tant qu’elles ont accès à tout ce qui fait le bonheur d’une vie : un jour de soleil, un voyage au zoo, un bon livre, un panier de fraises fraîchement cueillies de leur jardin. Tout ce que tante Lovey voulait apprendre à ses filles adoptives était que Dieu est dans les petits détails. Très tôt, les filles apprennent à regarder lucidement leur condition et leur  fin qui ne tardera pas.

Ceci est l’histoire que Lori Lansens nous livre dans son roman, Les filles, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné et publié par Alto. Une histoire qui se lit passionnément, non pas à cause de l’anomalie médicale des deux personnages, mais grâce à leur pouvoir de rester normales dans des situations anormales. Lori nous apprend à travers les voix, innocentes et sages en même temps, de Rose et Ruby que la dignité fait que toute vie mérite à être vécue.

Avril 2009

Les déliaisons de Martin Robitaille

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Tintamarre

Il y a quelques années, Victor-Lévy Beaulieu a écrit un article intitulé « Nos jeunes sont si seuls » (2004) portant sur les premiers romans d’écrivains québécois. Il avançait alors que les nouveaux romanciers du Québec mettaient en scène des personnages pour lesquels aucune relation ne pouvait durer. D’après lui, cela s’expliquait par le fait que les jeunes écrivains provenaient de la déconstruction des tissus familial, social, culturel et politique, et qu’ils témoignaient ainsi d’une société en train de s’effondrer. Auprès d’eux, aucune notion d’engagement ne serait jamais possible, et les partenaires amoureux demeureraient interchangeables. Beaulieu observait également qu’il n’y avait pas d’écho au projet de fondation d’un pays, qui pourtant les animait, lui et sa génération. Il notait aussi la disparition du grand-père au profit de la grand-mère, devenue pourvoyeuse d’argent et de nourriture.

À l’époque, l’article de Beaulieu en avait fait réagir plus d’un. Certains auteurs avaient même pris la plume pour se défendre. Ce fut le cas, entre autres, de Michel Vézina et de Marie Hélène Poitras. Cette dernière avait d’ailleurs rappelé à Beaulieu qu’elle et ceux de sa génération étaient passés « à l’étape suivante », qu’ils n’étaient pas si seuls et qu’ils n’avaient pas à écrire comme dans les années 60.

Si l’auteur pamphlétaire, comme à son habitude, a déclenché une polémique avec son article, il a toutefois dégagé maladroitement quelques caractéristiques communes à plusieurs romans contemporains. C’est ainsi qu’à la lecture de Les déliaisons, de Martin Robitaille, le lecteur croit a priori avoir à faire à une illustration romanesque de la pensée de l’auteur de Trois-Pistoles.

Robitaille met effectivement en scène un personnage masculin, Raphaël Laliberté, professeur de lettres à Rimouski, qui a du mal à s’engager. Après une rupture amoureuse provoquée en partie par un accident de voiture où le jeune homme se masturbait tout en conduisant et en regardant un magazine érotique, ce dernier décide de quitter le bas-du-fleuve et de trouver refuge chez sa grand-mère à Montréal.

Dans la métropole, il mène d’abord une vie casanière avant de commencer à sortir avec ses amis dans les bars, à consommer de la cocaïne et à chercher une nouvelle flamme. De plus, il essaie de « multiplier les occasions d’épanouissement du moi ». Il entreprend aussi de se trouver un nouveau travail, cette fois au sein d’une revue d’art contemporain, après avoir menti dans son c.v. au sujet de ses expériences de travail.

Si au départ, il croit être à l’aube d’un nouveau début, ses aventures se soldent toutes par des échecs qui le poussent à la démission. Il en arrive ainsi à la conclusion que « une vie de célibataire à Montréal, ça ne tient pas la route. On vit six mois par année enfermés, avec des gueules pas possibles. Et puis, surtout, les femmes y sont absolument inapprochables. » Quant au travail, il n’y est pas heureux et il décide encore de tout laisser tomber, de démissionner et de partir en Europe pour rejoindre ses parents. Ceux-ci y mènent une vie couronnée de succès, à laquelle il compare la sienne : « Ma vie était un échec sur toute la ligne. La leur était au top. J’avais vécu une enfance de rêve, et j’étais en train de me désintégrer. Ils avaient eu une enfance sans le sou, et s’épanouissaient de plus en plus. Un clash générationnel inversé, et sans précédent dans l’histoire de l’humanité. »

À La Croix Valmer, il continue sa chute, exploitant de cette manière son « potentiel agressif de destruction massive ». Il rencontre ensuite Cate, avec qui il danse et fait l’amour avant de passer le reste de la nuit à lui parler, à faire des projets. Comme il le raconte : « je pouvais aller les rejoindre en Grèce, si ça me disait. Passer une semaine ou deux avec eux. Ça me paraissait merveilleux. » De retour chez lui, il apprend que sa grand-mère est dans le coma et rentre alors à Montréal pour être à son chevet. Au bout de quelque temps, pendant qu’il visite le musée d’Art contemporain, son aïeul meurt et léguant tout à ce petit-fils pour qui la vie n’a été qu’une « suite de déliaisons », mais pour qui les étoiles sont sur le point de se réaligner… À l’instar de Camus, Raphaël finira par choisir le bonheur et l’engagement. Il arrivera à trouver « un équilibre, sur cette planète de fous ».

Martin Robitaille signe avec Les déliaisons un premier roman enlevant qui tout à la fois contredit Victor-Lévy Beaulieu en lui donnant raison. Il est rare de lire un ouvrage aussi complet que bien ficelé. Robitaille jette ici, je l’espère, les balises d’une œuvre en devenir. Son regard sur le monde et ses contemporains vaut la peine d’être lu. Il suscite de nombreuses réflexions. À lire.

Martin Robitaille, Les déliaisons, Montréal, Québec/Amérique, 2008, 240 p.

Avril 2009

La « vérité » à travers la fiction dans le journal carcéral

Par Slawomira Hastedt

Tintamarre

L’ouvrage de Maria Petrescu* invite à suivre une analyse détaillé du journal de Daniel Timsit, Récits de la longue patience. Journal de prison 1956 – 1962 (paru en 2002, en France). Militant actif pendant la guerre d’Algérie, Timsit est incarcéré pendant six années, au début en Algérie, ensuite en France. Son journal outrepasse le cadre du genre annoncé au moyen de l’incorporation des fragments écrits à posteriori, en vue de la publication du journal. Cette stratégie entraîne la scission de la voix narrative : il y a d’un côté le narrateur jeune qui a vécu et chroniqué les événements en prison, et d’un autre côté le narrateur âgé, qui ajoute ses commentaires. Maria Petrescu met en évidence les stratégies narratives qui placent le livre de Timsit au carrefour de plusieurs genres littéraires : journal intime, autobiographie et roman.
L’approche pragmatique utilisée dans cette analyse permet, dans la première partie de l’ouvrage, de définir le journal intime à partir d’une relation qui s’établit entre l’auteur et le lecteur. L’analyse du deuxième et du troisième chapitre révèle que dans le journal de Timsit quelques-uns des principes du genre du journal intime ne sont pas respectés. On note « le rejet de la fiction et de la poétique, la calendarité, la simultanéité et l’insouciance de la beauté du style » (p. 112). La bifurcation des voix narratives engendre la division du discours entre journal intime d’un côté et autobiographie d’un autre côté. Par ailleurs, le contraste entre les deux types de discours est mis en relief par une étude de la concomitance au niveau des déictiques.
La narration hétérodiégétique introduit un troisième type de discours, qui relève de la fiction. Conforme à sa conviction que la fiction est le moyen par excellence de « révéler la profondeur et la vérité » (p. 81), Timsit recourt à celle-ci dans les passages insérés, où l’utilisation des déictiques tu et il situe le narrateur âgé comme personnage hétérodiégétique. En outre, dans le troisième chapitre, l’analyse des déictiques révèle l’intrusion des traits fictionnels non seulement dans les paragraphes insérés par le narrateur âgé, mais aussi dans le journal proprement dit, par l’intermédiaire des réflexions projetées au-delà de l’expérience carcérale. Maria Petrescu estime que ces réflexions réduisent le discours au « degré zéro » de la subjectivité. Elle présume que, dans les fragments où la subjectivité est exprimée, celle-ci peut être représentée non seulement par la première mais aussi par la deuxième et la troisième personne du singulier, qui représentent dans le journal intime toutes les marques de la subjectivité.
La perspective pragmatique permet simultanément une analyse du contexte plus large, à savoir, le contexte sociopolitique, qui détermine l’écart du journal de Timsit des normes génériques annoncées par le titre. En fait, Timsit recourt à ces stratégies atypiques pour un journal intime afin de rendre la vraisemblance de ses sentiments envers la stratégie de guérilla – cause de son emprisonnement. La justification des actes terroristes enchaîne un dénouement du panorama social comme résultat de la politique guerrière du pays. C’est ici que Timsit nous offre pure fiction afin de négocier la réalité contorsionnée dont il doit rendre compte.
Maria Petrescu nous présente un ouvrage très convaincant sur la pluralité générique de Récits… Ce qui singularise ce volume c’est l’impeccable précision de l’expression de cette jeune auteure et une passion pour le thème abordé qui en font une lecture enrichissante et captivante.

* Maria Petrescu, Le Journal carcéral de Daniel Timsit. Approche pragmatique, Éditions IMAGO, Sibiu, 2009.
Avril 2009

Un voyage hallucinant !

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Poétique de l’invective : l’invective chez Louis-Ferdinand Céline et Réjean Ducharme

Taras Grescoe est journaliste. Né à Toronto en 1967, il a été élevé en Colombie-Britannique et vit aujourd’hui à Montréal. Il a collaboré au Times de Londres, à Wired, au Chicago Tribune Magazine, au National Geographic Traveler, au Saturday Night ainsi qu’au New York Times dans lesquels il a fait paraître, entre autres, des reportages sur le Québec. À ce titre, il a obtenu en l’an 2000 le prix de la Quebec Writer’s Federation pour son livre Sacré Blues : an Unsentimental Journey Through Quebec.

À la suite d’un voyage autour du monde, où il était parti en quête d’interdits et avec le désir de tout expérimenter, de l’absinthe au pavot, Grescoe a rédigé Le pique-nique du diable. L’ouvrage vient de paraître chez VLB éditeur dans une traduction d’Hélène Rioux. Comme il l’avance, au cours de ce périple effectué sac au dos, il était « déterminé à suivre la piste de tous les interdits et à goûter à tout, à envoyer au diable ceux qui prétendent que [les] désirs devraient être régis par une loi quelconque. Après avoir voyagé pendant 12 mois dans sept pays, [il a été] en contact avec des attitudes très différentes face aux prohibitions (tolérance de l’État providence, frénésie de l’État nounou, indifférence urbaine et hystérie xénophobe, patience perplexe manifestée par les gens du monde développé qui voient leurs sources de revenus menacées par les interdits étrangers). Comme d’habitude, le monde a changé [sa] perspective. Si [il a] entrepris [sa] quête avec quelque chose d’un libertaire, en faveur de la légalisation, [il a] achevé [son] périple avec une vision plus nuancée de la façon dont l’interdiction, en particulier en ce qui concerne la drogue, devrait être appliquée. »

Grescoe s’est intéressé aux substances illicites ainsi qu’aux règles les concernant, à leur commerce et à leur consommation. Il s’est ainsi penché sur l’histoire des interdits de substances comme l’alcool en Norvège, relatant par le fait même l’histoire de la prohibition tant au Canada qu’aux États-Unis et en Norvège. En Asie, il est parti à la recherche de graines de pavot. Il est ensuite allé aux Philippines puis il a baptisé Singapour le royaume de l’interdit, avant de paraphraser l’expression de Henry Miller, « The Air conditionned Nation », pour décrire cette nation.

En route, il a lu des romans interdits à une certaine époque en Occident qui l’étaient encore à Singapour lors de son passage, comme Fanny Hill ou Les mémoires d’une femme de plaisir, « le truculent roman porno du XVIIIe siècle écrit par John Cleland ». Il a mâché de la gomme Wrigley, elle aussi interdite, et il a trimballé dans ses poches un « paquet de craquelins Marks & Spencer saupoudrés de graines de pavot ».

De retour aux États-Unis, il s’est intéressé aux fromages au lait cru âgés de moins de 60 jours, qui ont toujours fait l’objet d’interdictions d’importation, de même qu’au jambon espagnol et aux cigares cubains, également interdits en sol étasunien. Par le relais de ses substances interdites, Grescoe a revisité l’histoire des interdits et il a fait part aux lecteurs de ses réflexions quant à la prohibition.

Lors de son passage en Europe, Grescoe est parti à la recherche d’absinthe. Il s’est souvenu en ce sens des écrivains les plus célèbres qui en étaient de fervents consommateurs comme Paul Verlaine. Pour Grescoe, chaque époque choisit ses poisons. Il fut un temps où la caféine était interdite, et un autre où c’était le chocolat. Par la suite, l’auteur s’est intéressé à l’infusion de maté de coca ainsi qu’à la manière dont celui-ci est consommé en Bolivie. De passage en Suisse, il s’est penché sur l’héroïne et sur la question du suicide assisté. Il a de plus relaté le récit de la prohibition de la cocaïne tout en affirmant que la guerre contre la drogue est, selon lui, vouée à l’échec. Pour Grescoe, tout au long de l’histoire, interdire des actes, des choses ou des substances, « en particulier des drogues, a eu ces trois conséquences principales : rendre la chose interdite plus puissante et, comme elle n’est soumise à aucune réglementation, plus mortelle; gonfler artificiellement les prix, créant, dans le milieu criminel, des fortunes ».

Grescoe est parvenu à rédiger un ouvrage fort intéressant sur l’univers des substances interdites de notre époque. D’un certain angle, Le pique-nique du diable est comparable à Junky, de William Burroughs, un auteur de la Beat Generation. Le travail de Grescoe donne en effet envie de transgresser les règles tout en nous informant de manière efficace et intelligente sur la prohibition aux quatre coins de la planète. Le pique-nique du diable rappelle par ailleurs au lecteur que, comme l’affirmait Burroughs, « la dope est le produit suprême, la marchandise n’est pas vendue au consommateur, c’est le consommateur qui est vendu au produit ».

Taras Grescoe, Le pique-nique du diable, traduction d’Hélène Rioux, Montréal, VLB éditeur, 2008 [2005], 388 p.

Avril 2009

Imprevizibilul triumf

Par Florin Oncescu

După remarcabilul debut în proza scurtă cu volumul “Partida de canastă” (Polirom, 2005), Mircea Gheorghe, scriitor român stabilit din 1990 la Montreal, se întoarce la domeniul lui predilect, cronica literară.

După cum explică autorul în cuvântul înainte, noua sa carte (*) se ocupă de scriitori care sunt, prin biografie, sau prin soarta cărţilor pe care le-au scris, într-o oarecare măsură măcar, atipici, ei evidenţiindu-se prin implicarea “în tot ce se gândeşte şi se trăieşte în jurul lor”.

Volumul strânge între copertele lui numeroase articole, apărute în majoritate în revistele Timpul (Iaşi) şi Pagini româneşti (Montreal), dar revăzute şi adăugite. Sunt analize dense, dovedind o curiozitate intelectuală de largă deschidere, făcute cu fineţe şi cu o evidentă plăcere de a explica. În cazul cărţilor „de idei”, ele transmit cititorului iluzia că nici nu mai e nevoie de consultarea directă a paginilor comentate. În cazul cărţilor de literatură, ele mărturisesc empatia faţă de autorii lor.

Multe articole au în vedere cărţi ale unor autori români din România sau din diaspora, diverşi ca recunoaştere şi ca domeniu de manifestare. Alături de cărţi de proză semnate de Mihai Ghivirigă, Tudor Octavian, Leonard Oprea, Anton Anghel, Florin Oncescu, Bogdan Suceavă, Cătălin Mihuleac, Voicu Bugariu, Victor Loghin, Florin Lăzărescu, Felicia Mihali (prezentă ca ilustrare a categoriei scriitorului emigrant), Monica Lovinescu şi Nora Iuga, sunt analizate cărţi de eseuri ori de critică literară, semnate de Andrei Pleşu, Ion Papuc, Mircea Anghelescu, Livius Ciocârlie, Vladimir Tismăneanu şi Mircea Mihăieş (coautori), Gelu Ionescu şi Traian Ungureanu, plus cărţi de sau despre marii scriitori români stabiliţi la Paris, Cioran (volum de interviuri) şi Eugen Ionescu (biografia semnată de Marie-France Ionesco).

Tot numeroase sunt şi articolele despre cărţi de proză, memorii ori eseuri semnate de autori străini: Jean Sevilla, Milan Kundera, Nina Berberova (capitolul dedicat ei dă titlul volumului), Gerald Basil Edwards (caz de succes postum), Andrei Makine (prezentat în comparaţie cu Cioran), Jens-Martin Eriksen, Jacques Attali, Irshad Manji, Jean-Michel Barrault. Cărţile unor Michel Lavoie şi Jens Christian Grondahl au subiecte având tangenţă cu românii. Marguerite Lescop (caz de debut târziu), Gil Courtemanche, Yann Martel (caz de împrumut de subiect) şi Jacques Godbout sunt autori din Quebec. Două dintre cărţile comentate, “Madam Solario” şi „O femeie la Berlin”, au autori care au preferat să rămână necunoscuţi.

Sunt şi articole mai greu de prins în categoriile de mai sus, ele ocupându-se de o mişcare literară din Montrealul anilor 1895-1935, comparată cu Junimea ieşeană, de două scandaluri implicându-l pe Eminescu (unul declanşat de faimosul dosar din revista Dilema, altul de amplasarea unei statui a poetului la Montreal), de evaluarea actualităţii celebrei metafore „omul este o trestie gânditoare”, a lui Pascal, de literatura jurnalelor, de o antologie de excepţie (“Cartea roz a comunismului”). Tot aici sunt de adăugat cronicile amănunţite la un raport al CIA despre cum va fi lumea în 2020 şi la un raport al unui diplomat francez (contele de Hauterive) despre starea Moldovei cunoscute de el (apărut la 1787).

Imprevizibilul triumf este cartea unui scriitor care seamănă, în multe privinţe, cu portretul robot al autorilor asupra cărora şi-a aplecat el atenţia. În definitiv, chiar debutul în proză mult întârziat, venit, parţial, ca o victorie asupra perturbărilor existenţiale provocate de emigrare, îl defineşte pe Mircea Gheorghe ca pe un “caz”.

(*) Mircea Gheorghe, Imprevizibilul triumf, Ed. Institutul European, Iaşi, 2008.

Nouveautés éditoriales

Avril 2009

Françoise Cliche

L’arbre qui glapit

Le Curé du Mile End

L’amour me mène par le bout du nez et, parfois, il me mène beaucoup plus loin que
je ne le souhaiterais. Ce voyage ne m’inspire rien qui vaille ; je le fais pour Marie,
un point c’est tout. Pour Marie et pour les quetzals. Mon beau Roméo, il me semble qu’un petit dépaysement nous ferait du bien. Notre avenir rétrécit, l’air de rien, et nous avons si peu voyagé. Au Guatemala, on a besoin de bras pour la construction de maisons, de cliniques médicales et d’écoles. Nous pourrions à la fois voir du pays et nous rendre utiles.

Peu loquace dans la vie, Roméo Morin n’a pas la langue dans sa poche dans ce récit
où il raconte, de manière savoureuse, autant les bonheurs et les espoirs déçus de sa vie passée que son séjour de quatre semaines au Guatemala où, avec sa femme Marie et cinq autres bénévoles, il construit une classe supplémentaire à une école. C’est avec la même vivacité qu’il relate son magasinage dans une quincaillerie de Guatemala Ciudad, ses visites dans un centre de méditation ou dans un village peuplé de néo-hippies et ses excursions en canot sur le lac Atitlán et à pied dans une jungle humide, saturée de moustiques voraces. Comme il aimerait, parfois, être Bob Morane plutôt qu’un plombier à la retraite incapable de dire non à la femme dont il est toujours amoureux fou après quarante ans de mariage ! Râleur au cœur d’or, il se donne à fond à son travail de bénévole tout en se plaignant des aléas de son séjour au Guatemala. « Je vais de l’avant à reculons », affirme-t-il. Il ne tolère ni la promiscuité des autres bénévoles, ni la vision quotidienne de la misère qui éveille en lui culpabilité et révolte, ni la musique des marimbas qui le rend fou. Mais il se laisse heureusement séduire par les paysages colorés et par les êtres qu’il se met à aimer sans condition : Rigoberta, la cuisinière « au coeur vaste comme le monde», le père Conrad, ce presque saint qui les dirige et, plus encore, les deux orphelins que le bon père héberge, Luisa, un ange de 12 ans, et son frère Raúl atteint d’une maladie incurable et déjà dur à cuire à 7 ans. Roméo ne sortira pas indemne, ni physiquement ni moralement, de ce voyage qui tournera au cauchemar, mais qui lui apportera aussi l’une des plus grandes joies de sa vie.

L’auteure
Née à Saint-Georges en Beauce, en 1956, Françoise Cliche vit maintenant à Québec. Après des études en agronomie, elle se fait postière pendant plus de quatorze ans. Désireuse de réorienter sa drôle de carrière, elle étudie ensuite en physiothérapie pour finalement accepter un emploi de technicienne en vérification fiscale. Toutes ces errances n’ont pas réussi à lui faire perdre son amour de la langue française. En 2003, elle est l’une des dix finalistes de la catégorie « amateurs » de la Dictée des Amériques.

Avril 2009

Nicolas Dickner

Tarmac

Lazy Bird

La guerre froide tirait à sa fin. L’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev était un bon présage, la perestroïka était un très bon présage, et la glasnost était un très, très bon présage. Désormais, on ne parlait plus d’holocauste nucléaire : on spéculait sur l’ouverture prochaine d’un McDonald’s sur la place Rouge. Prévoyante, Hope appela toutes les librairies de Halifax à frais virés à la recherche d’une méthode de russe. Elle dénicha finalement ce qu’elle voulait au Book Room. La semaine suivante, le facteur apportait (en pestant) trois énormes paquets enveloppés de papier brun, ficelés serré, qui contenaient les 17 volumes d’Apprenez le russe à la maison.

Pauvre Hope Randall : elle est née dans une famille où chaque membre reçoit sa propre vision de la fin du monde, accompagnée d’une date précise, différente pour chacun. De quoi alimenter plus d’un manuel d’histoire de la psychiatrie. Prévenue que l’apocalypse aurait lieu à l’été 1989, sa mère a cherché à fuir son destin en Lada, pour échouer à 1200 kilomètres de Yarmouth. Parties pour l’Ouest, mère et fille n’ont d’autre choix que d’attendre l’inévitable dans le bas du fleuve. Entre en scène Michel Bauermann, ou Mickey, rejeton d’un clan qui produit du béton depuis plusieurs générations, passionnément irradié par les taches de rousseur et les 195 points de Q.I. de la belle. Hope trouvera un certain réconfort dans les longues soirées en sa compagnie au bunker familial, à l’abri des obsessions maternelles. Mais on ne peut rien prédire lorsqu’on est une Randall et qu’on a rendez-vous avec l’apocalypse.

L’auteur de Nikolski vous entraîne dans les hauts lieux du vingtième siècle (New York, Tokyo et Rivière-du-Loup) au fil d’une étonnante histoire d’amour préapocalyptique où passent David Suzuki, Albert Einstein, quelques zombies, un gourou accidentel et des kilomètres de ramens. Bienvenue sur le tarmac, lieu de tous les impossibles.

 

Nicolas Dickner est né à Rivière-du-Loup, a voyagé en Amérique latine et en Europe avant de jeter l’ancre à Québec puis à Montréal, où il vit aujourd’hui avec sa famille.
Lauréat des prix Adrienne-Choquette et Jovette-Bernier pour son recueil de nouvelles
L’encyclopédie du petit cercle (L’instant même), il signe en 2005 un premier roman, Nikolski (Alto), qui remporte plusieurs honneurs dont le Prix des libraires du Québec, le Prix littéraire des collégiens et le prix Anne-Hébert, qui récompensent son talent exceptionnel de conteur. Désormais considéré comme un incontournable des lettres québécoises, Nikolski a été, à ce jour, traduit en dix langues.

Avril 2009

Margaret Laurence

Ta maison est en feu

Le cycle de Manawaka
Traduit de l’anglais (Canada) par Florence Lévy-Paoloni
Préface de Lise Tremblay

Un incendie ravage l’âme de Stacey MacAindra. Proche de la quarantaine, épouse d’un représentant sans envergure, mère de quatre enfants, elle est l’incarnation de la femme au foyer idéale. Or, elle est habitée par la conviction profonde que la vie a plus à offrir que ce rôle ingrat, cette routine aliénante. Prisonnière des contraintes sociales, Stacey se permet bien quelques écarts, de menus plaisirs, mais sa culpabilité la ramène vite à l’ordre. Elle brûle, rêve d’une autre vie. Pour échapper à la tristesse, à la monotonie des jours qui passent, à l’angoisse de voir sa famille s’envoler en fumée devant ses yeux, Stacey convoque des bribes de son passé.

Après Hagar Shipley (L’ange de pierre) et Rachel Cameron, la soeur de Stacey (Une divine plaisanterie), Margaret Laurence donne naissance, avec la lucidité, l’ironie et la subtile poésie qu’on lui connaît, à une autre femme inoubliable, dont la voix peut à nouveau résonner en français après un silence de trente-huit ans.

Avril 2009

Joël Des Rosiers

Lettres à l’indigène

Lettres à l'indigène

Comment survivrai-je désormais à la beauté de vos phrases ? Comment vivrai-je maintenant que vous m’avez réduit à peu de chose, digne seulement de vous lire, maintenant que vous errez sans entrave dans la possibilité de la langue.

JOËL DES ROSIERS a publié chez Triptyque plusieurs recueils de poésie : Métropolis opéra, Tribu, Savanes, Vétiver et Caïques; une nouvelle, Un autre soleil et un essai, Théories caraïbes. Son oeuvre, saluée par de nombreux prix, est traduite en plusieurs langues. Il partage sa vie entre l’écriture et l’exercice de la psychiatrie.

Ce sont des lettres d’amour qu’un homme adresse à une femme. Il a cru la rencontrer à Paris. Puis à Cayenne. Ou encore dans les livres qu’il écrit. Seule cette irradiation que propage l’écriture, en enchaînant les lettres à leur office le plus sacré, est capable de faire remonter les êtres aimés. Ne sont-elles pas composées pour provoquer leur mutation la plus essentielle, jusqu’à ce que nous les reconnaissions, à la surface des lignes écrites, comme notre part la plus intime?

Cette liberté que donne l’amour, si prodigieusement déposée dans la vie d’une femme, comme toute chose indigène, ne s’obtient qu’au prix du plus grand dépouillement. Investi des forces suppliantes de l’amour, l’écrivain, pour nommer les choses avant qu’elles ne s’éteignent, fait présent de ces lettres à l’Indigène.

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