François Moreau publiait aux éditions Triptyque, en février dernier, un roman intitulé La bohème. Il y relate ses années d’après-guerre, où, à l’âge de 17 ans, il s’embarque sur un navire afin d’aller vivre en Europe. C’est que, pour lui, le Québec est alors synonyme de mort, comme il l’écrit sans détour : « Ce pays est mort, Monsieur, il n’y pousse que des regrets et des désirs de fuite. On y est emmuré, l’unique fantaisie connue, c’est la taverne. Et encore ! La taverne est une chapelle ardente, entrez, regardez tous ces visages éteints assis à des tables couvertes de bière, ils se font leurs propres funérailles. Demandez-leur pourquoi, ils vous le diront peut-être, qu’ils auraient bien voulu partir eux aussi, mais n’ont pas su comment. Moi, je sais. Et je pars. » Comme dans Les écorchés, un autre de ses romans, le désir de quitter le Québec et la monotonie du quotidien, de partir vivre des expériences afin d’aller au bout de soi anime le protagoniste. Sur le navire, il se sent libre. L’univers lui appartient. Il a l’impression qu’il peut tout faire. En ce sens, à son arrivée en Angleterre, il s’exclame, à l’instar du Rastignac de Balzac : « À nous deux, maintenant ! »
Déterminé à mordre dans la vie, il se débrouille et voit le monde avec des yeux sans cesse émerveillés. Dans les rues de Londres, il croise par ailleurs une jeune femme dont la figure reste gravée dans sa mémoire. Elle se prénomme Monica, et il la retrouvera plus tard, par hasard, à Paris. De l’Angleterre, il se rend en Belgique et il y rencontre une connaissance de sa cousine. Celle-ci l’aide à obtenir le visa qui lui permettra de séjourner en France, là où il veut vivre dans « le cul du monde », pour emprunter une expression que Moreau utilise dans Les écorchés.
À Paris, il passe sa première nuit sur les quais de la Seine, à déambuler puis à dormir sous un pont à la belle étoile. Enivré par la magie de la ville, il continue à y vivre sa bohème. Il rencontre rapidement plusieurs personnes avec qui il fraternise, et il devient même journaliste pour gagner sa croûte. Il travaille alors à la pige pour l’Agence française des arts et des lettres (A.F.D.A.L.) et il écrit également pour un magazine, le Music Hall, jusqu’à ce que ce dernier soit retiré de la circulation.
Moreau réside alors rue Gît le Cœur, à l’hôtel qui sera surnommé le « Beat Hotel » quelques années plus tard, puisque c’est là aussi que trouveront refuge Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Gregory Corso, William S. Burroughs et autres beats américains pendant leurs passages dans la ville lumière.
Durant son séjour parisien, Moreau déniche une machine à écrire et s’essaie à l’écriture. À ce titre, il est intéressant de noter que c’est en 1949, à Monaco, qu’il publie sa première œuvre, un recueil de poèmes intitulé La lèpre comme un signe. Jeune journaliste, François fréquente Le Flore, et, au fil du temps, il croisera Jean-Paul Sartre à plusieurs reprises. Il partage son temps entre les conquêtes éphémères, l’écriture et les discussions dans les cafés où l’alcool coule à flots. Sur le plan matériel, sa vie peut être qualifiée de pauvre, mais en ce qui a trait aux expériences, elle est un coffre aux trésors.
Après quelque temps, à la suite de la rencontre d’un ami du Québec, Moreau décide de retourner au pays natal. Il vend toutes ses possessions, se rend à Amsterdam et, de là, s’embarque sur un navire. En sol québécois, il trouve du travail à Trois-Rivières, dans une station de radio, et y exerce le métier de journaliste pendant 18 mois, soit jusqu’à la vente de celle-ci. De sa vie à Paris, il dit à ce moment : « J’avais piétiné sur place, traîné d’un bar à un autre, vécu d’un expédiant au suivant, sans jamais me tourmenter que du repas à venir, de l’aventure qui suivrait la toute dernière ». Au Québec, bien que ce soit la « grande noirceur », Moreau continue de vivre sa bohème et de côtoyer des gens à l’esprit libre et ouvert. Après son emploi perdu à Trois-Rivières, il en occupera quelques autres avant de se rembarquer pour la France. Il ne met alors guère de temps à renouer avec ses amis parisiens. Il croise aussi la confidente de Marcel Proust et fait la rencontre de la mystérieuse femme qu’il avait d’abord aperçue à Londres, Monica, de qui il tombe amoureux et qui trouvera logis dans ses pensées.
De Paris, il part pour l’Espagne, puis pour le Maroc. Il y écrit à sa bien-aimée afin de l’inviter à le rejoindre. À l’ombre du café Petit Zocco, que fréquenteront aussi les écrivains de la Beat Generation, Monica répond à l’appel. Le jeune couple connaîtra ensuite de sulfureux moments, au cours desquels François se découvrira jaloux.
Dans ce roman à caractère autobiographique, le lecteur s’interroge constamment pour savoir où commence le mensonge et où s’arrête la vérité. Dans ces pages enlevantes qui gardent le lecteur en haleine, François Moreau se livre avec authenticité. Il « vécrit » pour emprunter le verbe de Jacques Godbout. La Bohème est transcendée par le désir de créer une œuvre personnelle, à soi, qui parle d’un chemin parcouru, d’expériences vécues avec la liberté comme moteur.
Son roman, à l’instar de On the Road, de Jack Kerouac, est un roman à propos du passage à l’âge adulte, recherche spirituelle en moins. On retrouve en effet, chez l’un et chez l’autre, un appel de la route, qui se vit d’abord sur un navire puis sur la terre ferme; une soif de liberté ainsi qu’un désir d’épanouissement dans lesquels l’amitié, les femmes, l’alcool et l’écriture occupent une place primordiale.
François Moreau a été, à sa manière, l’un des artisans de la Révolution tranquille. Contrairement à ses amis Jacques Languirand et Raymond Lévesque, il mettra toutefois plus de 40 ans avant de revenir vivre de ce côté-ci de l’Atlantique. La bohème donne envie de connaître l’œuvre entière. Et s’y plonger est pur délice. On attend avec impatience la suite sur laquelle Moreau travaille actuellement.
François Moreau, La bohème, Montréal, Triptyque, 2009, 190 p.












