Depuis 2001 • No 56 • Montréal • 15.04.2009
Avril 2009

Voyage vers l’Ouest

Felicia Mihali

Il y a un mois, j’ai été invitée par le Département d’études françaises de Western Ontario University pour parler de la littérature migrante. J’ai décidé de faire le trajet en auto, au volant d’une petite Toyota Echo, accompagnée par mon mari. En allant, nous avons partagé presque démocratiquement la conduite : moi, Laval-Kingston 300km et lui, Kingston-London 400. Au retour, comme beaucoup de voyageurs l’ont déjà ressenti, le chemin semble toujours plus long : par conséquent, j’ai pris en charge uniquement une humble distance de 100km. Ma tête tournait encore autour de ce que j’avais dit ou ce que j’avais oublié dans mon discours sur un sujet qui me tient beaucoup à cœur. Mais avant d’en parler, quelques notes de voyage.

En voyageant vers l’Ouest, je me suis posé la même question qui fait l’excellent titre du livre de Noah Richler : This is my country. What is yours? Si vous avez vu le film Canadian Bacon Operation, vous comprenez que, malgré son étendue, le Canada reste un petit pays. Au sud de la frontière, les Américains appellent leurs voisins du nord des Canouk, ceux qui gèlent dans des igloos dix mois par année, ayant le sirop d’érable comme unique ressource naturelle, et qui prononcent aboot au lieu de about. On pense aussi que si un policier canadien arrête des voyous Américains écrivant Fuck Canadiens sur un mur c’est pour les obliger de l’écrire aussi en français. On se moque de la mauvaise connaissance du monde sur ce grand pays qui est le Canada, mais dès qu’on dépasse la frontière de sa province on se rend compte combien les Canadiens eux-mêmes le connaissent mal. La tâche la plus difficile au monde pour un Canadien est de définir son identité. Le plus simple est de dire que c’est un pays d’immigration. Et le plus compliqué de comprendre qu’est-ce que cela veut dire. En citant Rick Mercer, avec son célèbre show Rick Mercer’s Report, pour avoir une image du pays, il suffit de regarder le Parlement Canadien. C’est là qu’on voit toute la diversité canadienne, car c’est là qu’on a tous les représentants de la race caucasienne. Pas besoin d’en dire plus sur le multiculturalisme canadien, car vous pouvez faire le même exercice avec tous les parlements provinciaux.

Si on exclut les grandes villes, Toronto, Vancouver, Winnipeg, un voyage vers l’Ouest canadien c’est un voyage vers un pays blanc, conservateur, assez croyant sans être excessivement religieux, un pays d’agriculteurs où la terre n’enrichit personne, et où les habitants des petites localités se voient obligés de déménager en ville. C’est le Canada de Corner Gas plutôt que celui de Little Mosque on the Prairie.
Devant et derrière nous se déroulait un paysage beige, récemment découvert par la neige, sans habitations en vue. Le seul spectacle de la route était la quantité d’autos et de camions qui nous dépassait. À Toronto, quatre accidents routiers ont ralenti la traversée de la ville sur une dizaine de kilomètres. Pour nous dégourdir les jambes, on avait les stations-services. Et chaque fois que je sirotais mon café en attendant que mon mari fasse le plein, je me demandais si c’était ça mon pays.

Nous avons fait une petite halte à Stratford, petite ville rendue célèbre par le Festival de théâtre Shakespeare, qui se déroule à longueur d’année. Il serait inutile d’attendre de moi une description pertinente de cet endroit, car nous y sommes restés une heure seulement à cause du terrible vent de mars qui nous gelait les os. Tout ce qui m’est resté est le souvenir des quelques minutes que j’ai passées dans un petit magasin d’objets en porcelaine qui m’ont donné l’impression d’une Britishness qui n’effleure pas mes sens à Montréal et d’autant moins à Laval. Le dessin et les couleurs des assiettes et des tasses de thé fabriquées en Angleterre, la forme des théières et des sucriers, le tissu et la broderie des napperons, les supports pour les couverts, la forme des bouteilles de vin, tout cela parlait d’un autre Canada que celui des empires du Dollarama.

À London, j’ai eu la même impression : être dans un autre pays que celui où se situe Montréal et ses banlieues. Il suffit de savoir que la petite rivière qui la traverse s’appelle Thames.  Évidemment, si on est à Londres, il n’y a  que la Tamise qui puisse l’arroser. Le centre-ville évoque une ville européenne où les restaurants asiatiques ont encore l’air exotique.  Le paysage urbain ne les a pas encore incorporés, ils sont là pour rappeler la nature solitaire de l’Autre. Cependant, une fois à la périphérie, dans les quartiers d’habitations, on arrive dans un Canada plus familier, car les maisons, les entrées de garage, les érables, et les petits jardins sont les lieux communs de ce pays. C’est ici que les différences sont annihilées, par l’appartenance des habitants à l’Est ou à l’Ouest de la ville. Il est assez réconfortant de savoir que partout au Canada l’Est est pour les pauvres et l’Ouest pour les riches.

Le temps de mon séjour à London, j’ai été logée par Mariana Ionescu, professeur au Département d’études françaises. Je rencontrais Mariana pour la première fois de ma vie, mais j’ai passé chez elle quelques-uns des meilleurs moments de ma vie. Nous avons passé les deux soirs à parler de nos familles respectives, de nos enfants, de nos chagrins. Nous n’étions plus des spécialistes en littérature, elle professeure, moi écrivaine, mais deux femmes avec tout un passé derrière elles et, en plus, avec une langue maternelle pour en parler. Dans son salon, étendues sur deux sofas, nous sommes restées longtemps à nous raconter. Excellente cuisinière, elle nous a préparé des plats qui ne portent aucune identité précise. Le premier soir, elle nous a servi une soupe roumaine et du saumon aux asperges. Le deuxième, elle nous a préparé une paëlla, mélange de fruits de mer, poulet, riz et pois vert. Le vin maison était fait par son mari, Mircea. Après le repas, je me suis rendu compte combien un individu reste attaché aux choses apprises à la maison, dès le plus jeune âge. Nos mères ne se couchaient jamais avant de faire la vaisselle et de nettoyer la cuisine. Et ce qui m’a amusée, en plus de me reconnaitre en elle, c’était l’habitude de Mariana de vider le reste des casseroles dans des contenants plus petits pour qu’ils occupent moins d’espace dans le frigo.

                                      ***
Je prends beaucoup de plaisir et d’intérêt dans chaque nouvelle rencontre avec des étudiants et des professeurs qui travaillent dans des domaines qui me sont proches : littérature migrante, littérature postcoloniale, littérature du monde. Les rencontres des écrivains avec des chercheurs sont importantes non pas par le fait de se faire populariser mais  par celui de se ressourcer, d’apprendre, de continuer à interroger son œuvre. Le pire est de laisser nos livres sommeiller dans la formule imposée par la critique journalistique. La meilleure chose pour un auteur est de se regarder encore et encore à travers les yeux des jeunes chercheurs. Ce sont eux qui nous apprennent qui nous sommes et quelle est notre place dans l’histoire littéraire. Personnellement, j’ai été surprise et intimidée par les trois lectures faites de mes livres; deux concernaient Le pays du fromage et une autre Sweet, sweet China. Habituée avec le style concis et informatif des chroniques de journaux, réduites parfois à une vingtaine de lignes, j’avais du mal à me reconnaître dans les dizaines de pages préparées par les jeunes doctorantes. Je dois reconnaitre que parfois, même au bout de quelques pages, je ne comprenais pas en quoi cela me concernait.

Pour mes conférences sur la littérature migrante, je ne prépare jamais de choses à l’écrit.  Je préfère dialoguer plutôt que de monologuer, me laisser influencer dans mes réflexions par les questions et les interventions des autres. J’accepte ne pas détenir la clé du problème et que parfois, même un étudiant du premier cycle comprenne plus que moi. Moi, j’ai le grand désavantage d’être prise dans la tempête de ce nouveau courant littéraire, qui fait donc que mes idées doivent être soumises à une double suspicion.  
La littérature migrante est encore un sujet en marche, un concept en train de se concrétiser. Si cela va être ou non le thème de l’avenir, comme certains le prédisent, cela reste à voir. Ce qui est certain est que, tout comme en Europe, au Canada anglais on préfère plutôt parler de Littérature du monde, World Literature, un concept plus large, plus accueillant pour la multitude des auteurs de toute origine et, pourquoi pas, plus correct politiquement parlant.( Je me demande si cette expression ne me semble dérisoire à cause du terme Musique du monde, véhiculé sur toutes les chaines pour  définir cette musique aux couleurs et costumes exotiques.) Les spécialistes ont encore peur de parler de littérature migrante tant qu’ils ne savent pas si les auteurs en question l’accepteront. Et il y en a pas mal qui ne veulent pas de ce nom, tout comme les enfants des immigrants ne veulent plus de la cuisine de leurs parents. À la différence de la littérature postcoloniale, où les auteurs étaient eux-mêmes des théoriciens du concept, la littérature migrante est encore en manque de tels gurus. Les auteurs migrants sont encore à l’époque où ils se demandent si tel chapitre ne leur attribuerait le caractère d’auteurs mineurs auprès d’une grande littérature.

L’une des questions émises au cours de la séance était de savoir si la littérature migrante ne pourrait pas être considérée plutôt comme une autre division de la littérature postcoloniale. Non, à mon avis. La littérature postcoloniale a été fondée et concernait principalement les auteurs issus des anciennes colonies britanniques qui, après la décolonisation survenue au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, ont déménagé au cœur de l’empire, se sont formés dans les institutions occidentales et ont embrassé l’anglais comme langue de création. Tant que la France a depuis toujours refusé de parler de ce genre de littérature, qui l’inciterait à reconnaitre son passé colonial, les auteurs britanniques d’origine indienne, pakistanaise ou jamaïcaine sont restés les grandes figures de la littérature postcoloniale.
Les auteurs migrants de nos jours sont une espèce beaucoup plus nombreuse et plus diversifiée. Ils sont venus de partout au monde et se sont installés dans des pays qui leur ont accordé d’abord le statut d’immigrant, tel que la France, l’Allemagne, la Hollande, le Canada, les États-Unis, l’Angleterre. Ils ont changé de langue maternelle pour utiliser comme langue de création celle du pays, et non pas uniquement le français ou l’anglais. Il y a, par exemple, d’excellents auteurs d’origine bulgare, perse ou ougandaise, comme Ilya Trojanof, Kader Abdolah ou Moses Isegawa, qui font une brillante  carrière littéraire en allemand ou néerlandais.

La littérature migrante a existé depuis toujours. Prenons le cas de Ionesco ou Cioran, nés en Roumanie, venus en France dans les années trente du XXe siècle, lancés et consacrés comme auteurs français. Après la Deuxième Guerre mondiale, des auteurs comme Kundera ou Soljenitsyne fuyaient leurs pays communistes pour livrer ensuite des œuvres qui fustigeaient les régimes totalitaires de leur ancien pays.  En quoi la nouvelle littérature se différencie-t-elle de ces premières vagues d’écrivains migrants? Les nouvelles lois de l’immigration et le regard qu’on jette sur la condition de l’immigrant changent aussi la perception sur la littérature issue de la plume de ces auteurs? World Literature est-il un terme plus approprié qui traduit vraiment la nature de la nouvelle littérature?  Un auteur comme Atiq Rahimi, Prix Goncourt 2008, a-t-il peur que la mention de son origine afghane affecte la perception de son œuvre?

Je suis écrivaine franco-canadienne d’origine roumaine et je suis très curieuse de ce que l’histoire littéraire va faire de moi.

Avril 2009

Dualité linguistique, politique, engagement, la Bible, au Festival Metropolis Bleu

par Felicia Mihali

La 11e édition du Festival Metropolis Bleu de Montréal a pris fin par une belle journée d’avril. Cela a donné l’occasion aux nombreux auteurs venus de partout au monde de profiter du beau temps et du beau ciel de la Belle Province. Du moins c’est ce que Laure Adler, une des invités, a dit à propos de notre firmament : le ciel n’est nulle part aussi beau qu’à Montréal. Si on est moins porté à s’enorgueillir pour ce bel attrait de la ville, nous pouvons toutefois être fiers de ce que la lauréate de cette année, la britannique A.S. Byatt a pu constater par elle-même : le caractère bilingue de notre métropole. Tant qu’on y fonctionne chaque jour, comme des fourmis dans le ventre d’une immense fourmilière, on ne se rend pas compte de l’inédit et du charme de cette capacité des citoyens de s’exprimer tantôt en français, tantôt en anglais. La grande dame, avec son esprit d’observation qui tient de sa carrière de journaliste mais aussi de son excellent français, l’a observé sur le coup. Et dès le soir d’ouverture du festival, à l’instar de Linda Leith qui passait imperceptiblement du français vers l’anglais lors de son discours, Madame Byatt s’est prêtée à cet exercice intellectuel, ce qui lui fait honneur.

Il faut donc mentionner le mérite de Linda Leith,  la fondatrice du Festival Metropolis Bleu ainsi que de la fondation du même nom, d’avoir transformé cet événement en un lieu de rassemblement des deux langues et cultures locales d’une part, et la rencontre des cultures et des lettrés de tous les coins du monde. À côté des interviews, débats et tables rondes en français et anglais, le festival a offert cette année un large éventail de séances en arabe, farsi, italien, espagnol, urdu. Son travail de promotion de la dualité linguistique a valu à Linda Leith le Prix d’excellence du festival, auquel on pourrait ajouter beaucoup d’autres prix, comme celui de son ouverture d’esprit et sa liberté de mettre face à face des gens que tout le monde considère d’emblée comme des ennemis irréconciliables.

Dans l’esprit de cette dualité, j’ai assisté avec un intérêt et une passion rarement égalés au débat en français et anglais sur le thème de la Bataille des Plaines d’Abraham. Imaginez-vous deux historiens renommés pour leurs recherches dans ce domaine, Peter D. MacLeod et Denis Vaugeois, se donnant tour à tour la parole, par l’intermédiaire d’André Pratte, pour débattre dans leur langue maternelle. Ce fut captivant de les écouter sur les raisons de l’abandon de la colonie ainsi que les conséquences de la défaite des Français aux mains des Britanniques. De nouvelles révélations  à lire dans les bouquins de ces deux fouilleurs d’archives, qui nous aideront à comprendre combien une victoire, ou une défaite, est due à une série d’erreurs. « La France nous a abandonnés! La France nous a abandonnés!» a dit plusieurs fois Denis Vaugeois. Pourtant, « C’était notre chance », a-t-il conclu. Sans cela, le Québec ne serait pas ce qu’il est devenu.

À cette édition, des débats très captivants amenés par la rencontre des plusieurs auteurs Juifs ont occupé la scène. Et ce fut un exercice passionnant d’écouter les opinions de ceux qui vivent à l’intérieur des frontières d’Israël ( A.B. Yehoshua, Meir Shalev), de ceux qui vivent à l’extérieur mais qui s’engagent constamment dans le destin de ce pays ( Marek Halter) ou de ceux qui prennent à rebours les grands mythes fondateurs du peuple élu (Jonathan Goldstein). Meir Shalev a fait part au public du fait que les auteurs d’Israël doivent se soumettre régulièrement à ce tir de questions concernant la politique de leur pays et qu’ils doivent se considérer heureux si au moins la moitié des interviews qu’ils donnent à travers le monde sont dédiés à leurs œuvres. De mon siège dans l’audience, j’ai trouvé cela plutôt injuste qu’un auteur soit interrogé plutôt sur le déboire de la droite et de l’immixtion de la religion dans la vie publique en Israël au lieu de parler de ses plaisirs et thèmes favoris en tant qu’écrivain.

À ce titre, il aurait nécessairement fallu assister à la séance réunissant trois voix percutantes du monde littéraire actuel, celles de A.B. Yehoshua, Marek Halter et Laure Adler. Tant que le thème de ce festival fut véritablement La force des mots /Words that matter, on a eu quoi se mettre sous la dent. D’un côté le pessimisme foncier de A.B. Yehoshua, fermement convaincu que les mots n’ont plus de pouvoir, car la parole est devenue facile. Il est allé jusqu’à considérer que la parole des Prophètes a souvent été vaine, surtout lorsqu’ils ont perdu le contact avec le peuple et que leurs discours ne le servait plus. De l’autre côté, l’humanisme engagé de Marek Halter, ce juif d’origine polonaise vivant en France, qui pense dur comme fer que la parole des Prophètes a été un cri, et que les cris ont toujours la force de réveiller, d’avertir le peuple en train de s’endormir. Ce globe-trotter des causes hot est allé avec des remorques chargées de jouets, de musique et des rabbins dans un village bombardé par les Israéliens : il est allé voir Yasser Arafat et Saddam Hussein dans leurs tanières; « Il faut parler à l’ennemi, a-t-il dit. Il faut le regarder de près. Il faut lui demander : Pourquoi?».

La présence de Reza, le célèbre photographe d’origine iranienne, obligé à l’exil pour échapper à la mort dans son pays, a prouvé non pas uniquement la force des mots, mais la force de l’art en général. Les photographies sont un témoin de l’instantané, c’est ce qui reste d’un événement. Accusé amicalement par son ami François Bugingo, qui fait par ailleurs un excellent animateur, d’être trop bavard, Reza lui a expliqué qu’il y a tout un cheminement pour arriver à faire une bonne photo. Survivre et travailler dans les zones de guerre, dans les régions où les conflits et les guerres civiles sévissent, nécessite vraiment un grand talent de négociateur.

Une des présences les plus brillantes du festival fut Laure Adler. On peut être ou non d’accord avec certaines de ses idées, mais son esprit vif, le pouvoir d’attraction de son discours, son passé mouvementé ne peuvent que la rendre une personne à écouter attentivement. Ce qui a étonné surtout c’est sa sincérité désarmante de démystifier sa propre carrière en parlant des raisons cachées pour lesquelles, parfois, ce fut elle la préférée. En tant que journaliste, elle a plutôt parlé des potins derrière le journalisme français,  tellement encensé ailleurs au monde; en tant qu’écrivaine, auteur du célèbre À ce soir, elle a parlé de la mort de son fils, de son triste anniversaire, de la manière presque automatique dont ce livre fut écrit. Biographe de femmes, elle a parlé de Simone Weil, Hannah Arendt et Marguerite Duras, mais aussi des maisons closes et de la vie d’alcôve au XIXe siècle. Elle fut militante de gauche, organisa la campagne de Ségolène Royal contre Sarkozy, et fut  conseillère de Mitterrand, suggérant qu’on l’avait choisie car elle était au courant de l’existence de Mazarine, le fruit des amours secrets du président. Née en Guinée, où elle a vécu de zéro à dix ans, elle se considère encore africaine. Je plains ceux qui ont raté cette rencontre, car on n’écoute pas si souvent une telle femme. 

Il semble extrêmement difficile de répondre à la question Why I Write/ Pourquoi j’écris. Pour certains auteurs c’est le désir de faire revivre le souvenir d’un ami mort, comme dans le cas de Catherine Mavrikakis; pour d’autres, c’est une tradition de famille de raconter et de préserver le passé à travers des histoires, comme dans le cas de beaucoup d’auteurs juifs, Daniel Mendelsohn y compris. En passant, je n’ai jamais entendu parler aussi longtemps et passionnément sur la Bible, que ce soit Marek Halter, avec ses fascinantes histoires de femmes bibliques, ou Jonathan Goldstein, avec son best-seller Ladies and Gentlemen, the Bible. En passant, la rencontre de ce dernier avec Jian Ghomeshi fut un échec à mon avis. Dans cette interview sur scène, Jian aurait pu éclipser le très en vogue humoriste d’origine indienne Peter Russel, alors que l’auteur lui-même s’est prêté à ce jeu de répliques plus comiques qu’intelligentes. Ce fut divertissant, mais fort peu intéressant. Pour une demi-heure, je n’ai entendu que des rires et des applaudissements, car oui, on aime rire même si on est venu parler de la Bible. Et quand je pense que l’année passée Margaret Atwood avait dit au jeune animateur: « Don’t screw it, Jian » 

Aussi politique, mais qui n’est pas intéressé par la politique, fut la rencontre avec le poète d’origine pakistanaise Tarik Ali. Le regard sur les nouvelles relations des États-Unis avec son ancien pays et les pays qu’on libère/conquit valait la peine d’une séance à part. Mais encore, on oubliait trop facilement qu’on parlait d’abord à un écrivain.
Ici, je suis en désaccord avec ce que Marek Halter disait à propos du fait qu’il n’aime pas parler de ses livres quand il est invité dans des émissions littéraires. Il disait se sentir coupable de profiter de sa notoriété pour convaincre les gens d’acheter ses livres. Il préfère donc se livrer à des discours sur toute autre chose que son œuvre. De mon côté, je pense qu’un écrivain doit bien se garder de parler d’autres choses que de ses livres. Comme le disait le journaliste britannique Paul Johnson dans son excellent livre, Les intellectuels, le fait d’avoir écrit un bon livre ne te donne pas le droit de t’ériger en guru de ton époque. Chaque fois qu’un écrivain le fait, ses idées doivent être soumises à une double suspicion. Voilà le seul point où Marek Halter ne m’a pas convaincue, car par ailleurs j’ai hâte de lire ses livres sur la bible au féminin, les histoires des femmes comme Tzipora (la femme de Moïse) ou Lilla (la femme de Ezra). Je suis absolument d’accord que la Bible reste un livre contemporain : j’ai été ravie d’apprendre que les grands couples de la Bible ont été des couples mixtes, dans lesquels les épouses étaient souvent noires, telle que Tzipora. Ensuite, détrompez-vous quand à la peau de la Reine de Saba : malgré toute une tradition de la peinture occidentale, n’oubliez pas que la belle qui a ensorcelé Salomon et a fait naître le Cantique des cantiques était noire. 

J’ai assisté aussi à la séance destinée à l’avenir du théâtre québécois et je suis partagée entre le pessimisme de Jean-Claude Germain et l’optimisme de Justin Laramée.  Jean-Claude Germain considère que le théâtre est mort, car le monde ne fréquente plus les salles. L’homme de théâtre disait qu’à son époque son public était aussi celui de l’humoriste Yvon Deschamps et du chanteur Robert Charlebois. De l’autre côté, Justin Laramée se disait plus optimiste même si, il est vrai,  que de nos jours, les gens qui vont aux concerts de musique ou au Festival juste pour rire ne viennent plus au théâtre. Par ailleurs, il ne partageait pas l’idée que les élèves n’étudient ou ne vont pas assez souvent au théâtre. À son avis, les écoles sont à présent la vache à lait des gens de théâtre. Bien de le savoir. De l’avis de Suzanne Lebeau, le public ne vient plus au théâtre, car il est devenu trop innocent, trop poli, trop correct. Cet art ne prend plus de risques, tout simplement. Avis aux gens de théâtre!

Et encore dans la catégorie La Force des mots ; Instruire ou divertir, une rencontre extrêmement intéressante avec deux écrivains québécois et deux français : Nicolas Dickner, Michel Vézina, Anne Plantagenet, François Vallejo. J’ai tout d’abord apprécié l’animation offerte par Caroline Morin que j’ai trouvée discrète, décente, et modeste. Je dis bravo à ses brèves questions et à ses nombreux silences qui donnaient plus la parole aux autres. Les questions, donc.
-Instruire ou divertir?
Anne : Si on peut divertir, tant mieux. Michel : J’écris pour moi. Nicolas : Je me méfie quand les autres m’appellent auteur instructif. François : J’écris car je ne suis bon qu’à ça.
-Quel est le rôle de l’auteur?
Anne : Écrire c’est déranger, émouvoir, bousculer. François : Un roman met en doute l’air de rien. Michel : Au Québec, l’écrivain est un enfant gâté, alors qu’ailleurs les mots peuvent vous mettre derrière les barreaux.
- Un livre, peut-il changer la vie?
Anne : Il peut changer le regard du lecteur. François : Il serait tellement beau de changer la vie de quelqu’un par nos livres. Nicolas : Un livre exerce la même force que les autres moyens, la télé, l’internet, mais le contexte actuel n’est pas favorable au lecteur.
- Un livre doit-il être redevable au lecteur, être honnête avec lui?
Nicolas : Un auteur est plus du côté de la vraisemblance que de la vérité. Anne : Il ne faut pas confondre la vérité avec la vérité romanesque.
-Quel est le rôle social de l’auteur?
François : Je suis plutôt sceptique, car l’auteur met tout en cause, y compris l’engagement. Anne : Il doit être responsable de ce qu’il dit. Michel : Un auteur se fait traverser par la voix des autres, ce qui devient par la suite une matière romanesque. Nicolas : Les personnages d’un roman sont un bon prétexte pour l’auteur de faire passer des idées avec lesquelles il n’est pas d’accord.

Sur ce, on se donne rendez-vous à la prochaine édition, au même endroit (Hôtel Delta de Montréal) à la même heure (un jeudi d’avril en après-midi).

Photo : Linda Leith et A.S. Byatt

Crédit photo :Monique Dykstra
Avril 2009

Les appareils d’État chez Louis Althusser

Maria Petrescu

Je ramasse dans cet article des ramifications de réflexions qui me préoccupent en dehors des tâches scientifiques strictement liées à ma spécialisation. Dans la pratique de l’analyse littéraire, on utilise des instruments fournis par les approches précises que nous choisissons. On puise, en même temps, des idées dans les courants qui dominent notre époque, sans nécessairement savoir qui les a initiés et dans quel but. Michel Foucault (« Qu'est-ce qu'un auteur ? » (1969), dans Dits et Écrits, t. I., Gallimard, 1994) attire notre attention sur le fait que trois grands penseurs du XIXe siècle ont engendré des types de discours qui se multiplient : Karl Marx, Sigmund Freud et Friedrich Nietzsche. Je consacre cet article au discours marxiste, tel qu’il apparaît dans la philosophie de Louis Althusser. Ce qui me préoccupe en particulier c’est la place réservée à la religion dans ce type de discours. D’autre part, je ferai des références au régime communiste de Roumanie. Non seulement je le connais mieux, mais j’envisage précisément de faire la distinction nette entre la perception occidentale, voire uniquement théorique, du communisme et sa mise en pratique.

Retour vers le marxisme.
Dans l’article « Le Capital, de Karl Marx, refait surface dans les cercles intellectuels et politiques » (dans La République des Lettres, le 15 octobre 2008, disponible sur Internet, consulté le 20 mars, 2009 : http://www.republique-des-lettres.fr/10543-karl-marx.php), Noël Blandin remarque que, dans la crise économique actuelle, l’intérêt pour Marx revient dans le discours des journalistes, des politiciens, des économistes et même du clergé. Blandin constate en outre que notamment les jeunes s’orientent vers le philosophe qui annonçait l’autodestruction du capitalisme à cause de l’avidité des hommes.
Karl Marx (1818-1883) place à la base de la société l’infrastructure économique. La religion se situe à un niveau moins important, appelé superstructure, à côté des autres idéologies : morale, scolaire, etc., et à côté des structures juridico-politiques : l’État et le droit (Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’États », dans Positions, 1964 – 1975, Paris : Éditions sociales, 1976 p. 67-125).  Évidemment, Marx se situe dans le courant matérialiste, qui estime que les nécessités matérielles sont plus importantes que celles de l’âme. Il ne faut pas connaître beaucoup de philosophie et d’économie pour avoir une opinion personnelle sur cette question. Qu’est-ce qui vous fait souffrir le plus : le déménagement d’une grande maison vers un petit appartement ou bien la perte d’un être très cher ? Est-ce que l’on ne peut pas mieux supporter la perte d’un emploi si les relations dans sa famille sont bonnes ?

          Le pain et le logos.
Comment peut-on expliquer la fermeté morale des gens incarcérés dans les prisons communistes et des intellectuels réduits au domicile forcé, sans emploi ? On parle souvent, dans ces situations, de la résistance par la culture. Il est cependant à remarquer une opposition flagrante entre les membres de la génération des écrivains roumains de l’exile : celle de Mircea Éliade, d’Emil Cioran et d’Eugène Ionesco. Le premier a eu des rapports particuliers avec la religion, mais les deux derniers ont plusieurs fois avoué l’impossibilité de réconciliation avec la divinité. Par contre, d’autres membres de cette génération, comme N. Steinhardt et Petre Tutea, ont connu les profondeurs de la foi tout en restant au pays de leur malheur et de leur félicité.
C’est en prison que les deux derniers se sont convertis, à côté de beaucoup d’autres prisonniers. Leur leçon : « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mathieu 4 : 4, dans la Bible, traduction en français du Chanoine Crampon, édition numérique par Jesusmarie.com, disponible sur Internet, consulté le 20 mars 2009 : http://bible.catholique.org/). Dans ce passage de la Bible, « parole » semble correspondre, dans un autre fragment, à « logos » (Deutéronome 8 : 3). Culture et religion vont de paire dans ce cas et les deux témoignent non seulement d’une résistance morale, mais même de la survivance physique.

Louis Althusser : les Appareils d’État et le pouvoir d’État.
Je reviens à l’idéologie marxiste, pour montrer l’aspect qu’elle prend chez Louis Althusser. Philosophe marxiste, Althusser (1918-1990) met un peu d’ordre au niveau de la superstructure, lui donnant plus d’importance que Marx. Cependant il renforce en même temps la valeur négative des institutions d’État et des idéologies, ou, au moins, de certaines d’entre celles-ci. Il n’y a, selon Althusser, dans la superstructure, que le pouvoir d’État et les instruments dont l’État se sert. Morale, école, domaine juridique, religion, Police, etc., tout se trouve soumis à la désignation « Appareils d’État ». Cette structure binaire met en évidence, plus que chez Marx, l’asservissement des éléments énumérés au pouvoir.
Les appareils d’État peuvent être répressifs : la Police, le Tribunal, la Prison ou bien idéologiques : la religion, la morale, l’école, les idéologies juridique et politiques, etc. Althusser estime que, de tous les instruments dont l’État se sert pour asservir ses sujets, ce ne sont pas ceux qui utilisent la répression et la violence qui sont les plus efficaces. La Police, la Prison et le Tribunal peuvent épargner leurs efforts si les idéologies scolaires, publicitaires, politiques ou religieuses font bien leur devoir.
Ce qui est à signaler, c’est que la religion n’est pas un simple élément parmi les autres idéologies, telle qu’il le suggère dans le titre d’un fragment (116 – toutes les pages sont citées de « Idéologie et appareils », ma note – M. P.) : « Un exemple : l’idéologie religieuse chrétienne ». Althusser la nomme en premier et, s’il donne « un exemple » pour la manière dont l’État se sert des appareils idéologiques, il choisit toujours la religion, comme représentative pour la relation de l’État avec toutes les autres idéologies : « toute idéologie est centrée, […] le Sujet Absolu occupe la place unique du Centre, et interpelle autour de lui l’infinité des individus en sujets » (119).
Examinons maintenant la manière dont la religion fait de l’homme un être asservi. Dieu est le « Sujet » qui interpelle les humains, qui sont les « sujets ». Il nomme le sujet par son nom et établit son statut de sujet asservi au Sujet. Althusser donne l’exemple de Moïse, que Dieu « interpelle » : « Dieu l'appela du milieu du buisson, et dit: ‘Moïse! Moïse’. Il répondit: ‘Me voici.’ » (Exode 3 : 4). C’est moi qui donne la citation, car Althusser considère citer de la Bible « d’une manière combinée [...], ‘en esprit et en vérité’ » (118).  Le sujet se reconnaît et il accepte son rôle d’assujetti. De cette façon, le sujet accepte également la conduite correspondant à son statut : « il lui obéit, et fait obéir son peuple aux ordres de Dieu » (118). C’est ainsi que le sujet marche tout seul dans l’idéologie, bien éduqué par les appareils d’État idéologiques. La seule liberté du sujet est d’accepter ou non l’idéologie du Sujet.
L’exemplification biblique d’Althusser s’arrête ici. Pourquoi ne continue-t-il pas ? À quoi précisément le sujet doit-il obéir ? Pourquoi n’exemplifie-t-il certains des « ordres » ? Peut-être parce que les expressions vraiment bibliques viendraient-elles en opposition avec les termes assujetti et interpellation, répétés avec obsession par Althusser ? Ces termes marquent avec une évidente nuance péjorative le discours biblique. La continuation dont le philosophe se passe pour exemplifier les ordres auxquels le sujet doit obéir serait : aimer Dieu de tout son cœur, aimer son prochain comme soi-même, ne pas avoir d’autres dieux, travailler six jours et se reposer le septième, ne pas voler, ne pas mentir, etc. Lequel de ces commandements redoutait Althusser dans sa démonstration ? Non pas le troisième, sans doute, mais peut-être les derniers. Qui pourrait ne pas se demander : quel mal peuvent apporter à la société l’obéissance à des commandements comme ne pas voler, ne pas mentir, etc. ?
Une autre remarque importante s’impose à propos du fait que « l’idéologie religieuse chrétienne » n’est pas seulement « un exemple » (116, souligné par moi – M. P.), c’est à dire un parmi plusieurs autres idéologies. Je suis certaine qu’Althusser a choisi cette image non pas parce qu’elle est la plus connue et accessible, mais carrément parce qu’elle représente le modèle de fonctionnement humain. Il est vrai que la seule liberté qui nous est permise est d’accepter ou non une certaine idéologie. Cependant, il faut souligner que toutes les autres idéologies ne font qu’imiter le modèle religieux, si spécifique au comportement humain. La question du simulacre n’apparaît pas par hasard dans la pensée occidentale par l’intermédiaire des écrits de Baudrillard. Ce n’est pas par hasard non plus que Baudrillard entame la discussion du simulacre par le problème des icônes, images de la divinité.
Quelques  questions méritent notre attention dans le contexte des idéologies du XXe et du XXIe siècle : les autres idéologies ont-elles le même résultat que l’idéologie chrétienne ? L’être humain, réussit-il à « marcher tout seul » dans n’importe quelle idéologie ? Sinon, peut-être lui est-il possible de marcher tout seul à l’écart de toute idéologie, de tout pouvoir ; dans ce cas, est-il vraiment libre ?

Conclusion.
Ce que les jeunes doivent savoir c’est que, si le capitalisme entraîne dans sa chute le malheur des « sujets » à cause de leur avidité, le communisme, là où il a été appliqué, a provoqué des tribulations pendant tout son règne, car l’avidité s’y est manifestée sauvagement. Tous les citoyens ont mis (ont été obligés de mettre) toutes leurs possessions et tous leurs efforts dans un patrimoine commun, mais seulement les plus habiles et les plus avides ont en profité. Les autres, ont partagé le malheur et le pain rationalisé.
Dans les pays où le communisme a été appliqué, non pas seulement la religion a été bannie comme un instrument négatif, mais aussi l’étude des langues étrangères. Imaginez-vous tout un secteur d’une librairie non seulement fermé à clé, mais aussi ayant couvertes les portes vitrées, de peur que la vue des titres n’infeste pas les étudiants, tel que l’atteste en Roumanie l’écrivain Ion D. Sîrbu (Le journal d’un journaliste sans journal. Glosse. Vol. 1 : Craiova, 1983 – 1986. Ediţie îngrijită de Marius Ghica, Craiova : Scrisul românesc, 1991). Le cas de la Roumanie n’est pas simplement un exemple de la mise en pratique du communisme. Je présume que les horreurs qui se sont produites dans l’ancien bloc communiste ont eu un caractère systématique et qu’elles sont les fruits les plus naturels de cette idéologie.

La conception des institutions et des idéologies comme l’école, la religion et la Police en tant qu’instruments du pouvoir jette une ombre négative, critique sur ces éléments. J’estime que cette critique peut avoir des résultats positifs dans les pays où l’on reconnaît premièrement la valeur positive de l’éducation, de la culture, de la religion, de la Police, etc., autrement dit, précisément là où le communisme n’est pas au pouvoir. Un pouvoir empreint par l’idéologie marxiste, où le modèle religieux revient tellement obsessivement dans des nuances péjoratives, ne fait que supprimer la religion pour s’emparer de son modèle. L’État c’est Dieu, et ce dieu demande des sacrifices humains, mais jamais celui de ses propres fils.

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Maria Petrescu est étudiante de doctorat et rédactrice à Quintessence, le journal des étudiants du Département d’études françaises, à l’Université de Waterloo. Le journal carcéral constitue le thème central de ses recherches, et en février 2009 elle a publié son premier livre, Le Journal carcéral de Daniel Timsit. Approche pragmatique (Éditions IMAGO).

Avril 2009

Printre randuri

Iulia-Anamaria Salagor

Probabil ca multe persoane, intrebate ce ar lua cu ele pe o insula pustie, ar include in lista de « stricta necesitate » o carte, titlul ei urmand a fi stabilit in functie de o serie de criterii mai mult sau mai putin personale. Raspunsul meu : o  librarie-biblioteca. Placerea rasfoirii paginilor dateaza pentru mine, dupa spusele mamei, inainte de a implini 2 ani, cand am reusit sa identific intr-o carte  despre ingrijirea vitei-de-vie, imaginea alb-negru a unei pompe de stropit. Tata ratacise aceasta carte printre jucariile mele, dar descoperirea celor cateva zeci de pagini tiparite si stranse intre doua coperti avusese asupra mea un efect pe care mama nu putea sa si-l explice : cartea era departe de a fi atractiva prin culoare sau imagini, dar dupa descoperirea faimoasei pompe, cu o viteza nebanuita, in cateva secunde de cautare febrila printre pagini, degetul meu se oprea triumfator asupra imaginii, indicand membrilor familiei, si verbal, descoperirea : pom-pam-pom-pam ! Exercitiile de scriere si citire au inceput la gradinita, iar la varsta de 6 ani, cu aproape o saptamana inainte de a incepe  primul an scolar, am asistat la prima lectie despre carti, sustinuta de  tatal meu, in fata bibliotecii pe care o aveam instalata pe un intreg perete din sufrageria apartamentului nostru. Am aflat cu aceasta ocazie cum putem sa aranjam cartile pe rafturi, in functie de subiectul pe care il trateaza, in functie de autor, in functie de editura la care au aparut si colectia din care fac parte, cum trebuie sa inscriem aceste carti intr-un repertoar. Fiecare explicatie era insotita de o demonstratie practica, tata scotand pe rand diferite carti de pe diferite rafturi si aratandu-mi locul lor in repertoarul in care el scrisese cu grija toate informatiile. Ultimele doua pagini ale caietului erau rezervate cartilor imprumutate, mentionand data, numele persoanei   si titlul lucrarii solicitate. Tata ma avertizeaza : „Am pierdut foarte multe volume, mai ales romane din lectura obligatorie pentru scoala, deoarece nu mi-am  notat cui le-am imprumutat. E important sa-ti recuperezi cartile, caci multe nu se retiparesc si daca ai cumparat o carte inseamna ca ce era in ea te interesa si iti era de folos. Multe carti din aceasta biblioteca provin din anticariate si am alergat saptamani in sir pana sa reusesc sa le gasesc si sa le cumpar…. „  Apoi, usile unui corp al bibliotecii se deschid larg si tata scoate toate cartile, le pune cu grija pe covor si imi spune : „Cu aceste carti, miine poti sa incepi sa-ti aranjezi propria biblioteca la tine in camera. Nu sunt multe, dar o biblioteca se construieste in ani de zile si de aceea e important sa avem grija de cartile noastre. Uite si un repertoar nou pentru tine. Sa scrii frumos in el, cum ti-am aratat.” Si astfel, rafturile de jucarii si papusi ale etajerelor din camera mea au fost fara regret golite a doua zi, grija mea de acum incolo fiind cea a administrarii si a imbogatirii propriei biblioteci. In plimbarile cu tatal meu, librariile si anticariatele erau locuri de popas. De cate ori le treceam pragul, ma repezeam la raionul cu carti pentru copii, incercand sa descopar ceva interesant si demn de achizitionat. Odata indentificat titlul dorit, incepeam sa studiez cu atentie volumele existente pentru a-l alege pe cel mai bun, asta insemnand sa fie bine legat, fara pagini indoite sau lipsa. Tata, inginer de profesie si pasionat de lectura, facea si el un tur si apoi se oprea pentru o discutie soptita cu vanzatorul : cartile tehnice erau rare ; cartile bune se gaseau greu in perioada comunista... De multe ori  cand imi placea o carte, tata o cumpara in doua exemplare. La toate aniversarile la care eram invitata apoi de catre colegii de scoala, din cadou facea parte si un volum, frumos ambalat si cu o dedicatie atent scrisa. Mai tarziu aveam sa descopar ca acest obicei, de a scrie direct pe prima pagina a cartii se dovedea suparator in momentul in care cumparam cartea de la anticariat. De aceea m-am decis sa fac referire la volumul oferit doar in felicitarea atasata cadoului aniversar.   

Eleva fiind asteptam cu nerabdare vacanta de vara. Desi sfarsitul anului scolar insemna despartirea de biblioteca de la parterul scolii, pe care o frecventam saptamanal, inceputul de vacanta aducea cu el calatoria spre casa bunicilor din Ardeal si inconturnabilul popas la doua librarii : cea din centrul  municipiului Sibiu si cea de pe strada principala a orasului Sebes. Tata trebuia sa admita uneori ca  era mai usor de gasit o carte in provincie decat la Bucuresti ! Intram cu tata de mana, si vanzatorii ne salutau ca pe niste rude revazute de sarbatori. Cadourile : pachete de carti ! Mama, in calitate de responsabil financiar al familiei, era pregatita pentru plata si intilnirea cu ea se dadea „la casa” , caci tata ramanea sa faca turul librariei in ritmul lui, ceea ce depasea uneori timpul pe care mama il considera „rezonabil”. Dar mama nu se supara : „E placerea lui”. In liceu, cand dupa serviciu, respectiv cursuri, eu si  tata intirziam  sa ne facem aparitia la masa, mama ii dadea explicatia fratelui meu :”Sigur s-au oprit prin vreo librarie, si amandoi cand vad rafturile, uneori ii uita Dumnezeu rasfoind cartile!”  Tot in liceu am descoperit bibliotecile municipale, dar si tarabele cu carti vechi si noi din Piata Romana si de la Universitate. Anul 1989 a provocat si o adevarta explozie pe piata cartii in Romania. Incep sa se organizeze saloanele si targurile de carte. Descopar ca o zi nu e suficienta pentru a face turul standurilor si uneori merg impreuna cu tata doua zile consecutive „la vanatoarea de carte”.  In facultate am frecventat diferite biblioteci universitare, Biblioteca Nationala si Biblioteca Academiei. Pentru pregatirea lucrarii de licenta am alocat timp, de doi ani, zeci de ore cercetarii subiectului abordat : „particularitati ale marketingului in domeniul editorial”.

Calendarul meu cultural  mentioneaza pe 23 aprilie Ziua Mondiala a Cartii si a Dreptului de Autor. In 23 aprilie 1616, se stingeau din viata Cervantes, Shakespeare si  Garcilaso de la Vega, scriitor peruan de origine spaniola. De asemenea, 23 aprilie este ziua de nastere a unor scriitori, cum ar fi Maurice Druon, K.Laxness, Vladimir Nabokov, Josep Pla si Manuel Mejía Vallejo. Astfel, consiliul general al UNESCO a hotarat in 1995, ca ziua de 23 aprilie sa fie dedicata cartii si dreptului de autor, pentru a marca simbolic contributia scriitorilor, si totodata pentru a incuraja lectura, preocupare din ce in ce mai rar intilnita. Ideea marcarii acestei zile a fost oferita de Catalonia, unde are loc, la aceasta data, Festivalul Trandafirilor, o manifestare in care este sarbatorit Sf. Gheorghe. Obiceiul oferirii cartilor a fost practicat dupa 1616, cei care cumparau o carte, primind in schimb un trandafir. In aceasta zi, in aproape toate tarile lumii, au loc diferite manifestari culturale  dedicate cartilor, autorilor, editorilor, librarilor, bibliotecarilor, si, implicit, cititorilor, cu scopul de a incuraja descoperirea placerii oferite de lectura si de a respecta contributia de neinlocuit a creatorilor de carte la progresul social si cultural. In 1807 se nastea intr-un orasel din Danemarca (la Odense) Hans Christian Andersen, cel care avea sa fie numit, inca din timpul vietii, regele basmului. Tot UNESCO a hotarat in 1967, ca data de 2 aprilie (ziua de nastere a scriitorului) sa devina Ziua Internationala a Cartii pentru Copii.

2005, primul  an  petrecut  de mine pe teritoriul Quebecului, ca rezident, a fost cel in care Montrealul a fost numit „capitala mondiala a cartii”. Acest titlu prestigios, decernat din 2001, este o prelungire a manifestarilor dedicate Zilei mondiale a cartii si a dreptului de autor. Montrealul succede astfel Madridului (2001), Alexandriei (2002), New Delhi (2003) si Anversului (2004). In 2006, 2007 si 2008, capitalele cartii au fost Torino, Bogota, respectiv Amsterdam. Anul acesta, UNESCO si cele trei organisme internationale profesionale ale lumii cartii- Uniunea internationala a editorilor (UIE), Federatia internationala a librariilor (IBF) si Federatia internationala a Asociatiilor de bibliotecari si biblioteci (IFLA)- au desemnat  Beirutul, ca fiind a noua capitala mondiala a cartii, pentru o perioada de un an de zile (23 aprilie 2009- 22 aprilie 2010).

In 30 aprilie 2005 am participat la actiunea „Porti deschise” la „Grande Biblioteque” din Montreal (www.banq.qc.ca/documents/a_propos_banq/nos_publications/nos_publications_a_z/Voici_votre_Grande_Bibliotheque.pdf ), eveniment organizat de Biblioteca Nationala a Quebecului cu ocazia desemnarii Montrealului drept capitala mondiala a cartii. Vizita a fost impresionanta:  33 000 mp de spatiu public, situat in inima metropolei, permitand accesul liber si gratuit la peste 4 milioane de documente pe diverse suporturi (dintre care 1 milion de carti), in majoritate in limba franceza, dar si in engleza si in peste zece alte limbi straine. Documentele sunt repartizate in doua colectii principale, una destinata imprumutului, cealalta consultarii la fata locului, regrupate in sapte mari categorii, incluzand de asemeni inregistrari sonore si  11 000 de titluri in braille. Biblioteca, desfasurata pe 6 nivele este deschisa de marti pana  vineri  intre 10 h si  22 h, iar sambata si duminica intre 10h si 17h, luni fiind singura zi cand portile ei raman inchise. Dintre activitatile bibliotecii fac parte expozitiile, conferintele, intilnirile si spectacolele literare, teatrul-lectura, clubul de auditii muzicale, sedintele de informare despre piata muncii in Quebec, precum si ateliere de creatie pentru copii.  Biblioteca pune la dispozitia publicului 2 520  de locuri pe scaune, dintre care 1 300 fotolii pentru lectura, 350 posturi informatizate, 44 posturi pentru auditie de discuri si casete, 50 posturi pentru  vizionarea de filme, 4 sali de conferinta, 4 sali de cursuri si  21 sali de documentare si cercetare. La etajul al doilea descopar Colectia multilingva. Aceasta colectie, in permanenta dezvoltare, regrupeaza aproximativ 20 000 documente in zece limbi straine, cele mai des intilnite in provincia Quebec :araba, spaniola,chineza, creola, haitiana, romana, italiana, germana, greaca, portugheza si rusa. Emotionata sa identific pe rafturile nume de scriitori romani, clasici si contemporani, in limba mea materna, profit de dreptul pe care mi-l ofera statutul de abonat al marii biblioteci montrealeze si plec spre casa cu 5 volume, printre care si o culegere de conferinte radiofonice sustinute de Mircea Eliade intre 1932 si 1938, si publicate in 2001 la editura Humanitas. Intr-o conferinta intitulata „Despre carti si biblioteci”, sustinuta in 14 noiembrie 1935, autorul Istoriei religiilor afirma: „In viata unui om, cartile joaca uneori acelasi rol decisiv pe care il are dragostea, sau calatoria, sau intilnirea unei mari personalitati. [...] Cineva care nu a cunoscut pasiunea strangerii cartilor, care nu a cunoscut voluptatea lecturii in propria sa biblioteca- a trecut prin viata cu o pasiune mai putin, ignorand una dintre cele mai nobile si mai fertile voluptati mentale. [...] Fiecare om e dator sa aiba cel putin cartile fundamentale si cele favorite.[...] Biblioteca personala este o uzina, un depozit imens de forte spirituale si de energie...”  In cadrul aceleasi conferinte, Eliade observa ca „functiunea pe care o indeplineste biblioteca personala pentru un individ o implinesc bibliotecile publice in viata unei tari”, pentru a deplange intr-o alta conferinta intitulata „Institute de cultura” si sustinuta in 19 august 1934, situatia capitalei Romaniei: „Bucurestiul se poate mandri ca a ramas singura capitala din lume fara o biblioteca publica. Pana in 1931, mai exista o asemenea capitala: era Negara, capitala insulei Bali, vecina cu insula Java. Dar in august 1931, printr-o ceremonie [...] s-a deschis in exotica Negara o foarte moderna biblioteca publica, avand deocamdata numai 220 000 de volume, 180 de locuri in sala de lectura...Singura salvare este crearea institutelor de cultura, specializate, bine alimentate si bine organizate.[...] Numai astfel neamul nostru romanesc- despre care s-a spus pana acum ca este numai un popor „destept”- va putea dovedi ca are o mare misiune istorica si o energie creatoare vrednica de ea.” Curioasa sa vad in ce masura indemul lui Eliade a fost urmat, accesez pagina internet a Bibliotecii Nationale a Romaniei (www.bibnat.ro) si constat situatia in aprilie 2009: colecţiile bibliotecii cuprind circa 13.000.000 de unitati bibliografice cu caracter enciclopedic, organizate in fonduri curente - publicatii romanesti si straine (carti, ziare si reviste) - si fonduri ale colectiilor speciale (bibliofilie, manuscrise, arhiva istorica, periodice romanesti vechi, stampe, fotografii, cartografie, audio-vizual). Publicul are la dispozitie 7 sali de lectura, o sala pentru auditii muzicale, o sala destinata consultarii documentelor video si 3 posturi informatizate. In timpul saptamanii majoritatea salilor sunt deschise  intre 8.30h si  19.45h, biblioteca fiind inchisa in zilele de sambata, duminica si toate sarbatorile legale si intre 1 si 31 august 2009. Agenda culturala a bibliotecii cuprinde pentru acest an, 9 evenimente, printre care expozitii si simpozioane si o manifestare menita sa sublinieze  aniversarea a 100 ani de la nasterea lui Eugen Ionescu.

In 15 si 16 aprilie 2009, Montrealul este gazda celei de-a treia editii a Summit-ului mileniului. Cele opt Obiective de Dezvoltare ale Mileniului (ODM) constituie componenta principala a Declaratiei Mileniului, adoptata  in septembrie 2000, de 191 tari,  ca unica agenda globala in domeniul dezvoltarii asupra careia exista un acord la cel mai inalt nivel intre majoritatea statelor lumii (www.onuinfo.ro/odm/). Obiectivul al doilea al Declaratiei vizeaza accesul universal la ciclul primar de invatamant si isi propune reducerea numarului de persoane analfabete. Azi, in lume exista 771 milioane de adulti analfabeti. Acestia reprezinta 18% din populatia lumii. 64 % din totalul de analfabeti sunt femei, datorita lipsei de acces la educatia de baza. Pentru a diminua numarul analfabetilor Natiunile  Unite au declarat anii cuprinsi intre 2003-2012 „un deceniu global de alfabetizare.” Ai carte ,- la propriu si la figurat-,  ai parte, e un proverb in care eu cred !

Avril 2009

“Dirigul”

Ionela Manolescu

O personalitate marcanta a Montrealului anilor 1980-1996, pe taram literar si musical, a fost romanul Aurel Manolescu, de la moartea caruia se implinesc treisprezece ani. El a murit subit, in picioare, cum a si trait, lasand in urma un gol tot mai adanc resimtit, caci a fost un suflet rar. Domnul profesor va fi si acum plans, cu lacrimi proaspete, de ciracii sai, ce l-au poreclit cu drag « Dirigul », caci a fost o figura de neuitat atat in tara cat si peste hotare.

Aurel Manolescu s-a nascut pe data de 10 mai 1922 la Rachiti, Botosani si a copilarit pe malurile Prutului. A studiat la Iasi si Bucuresti, absolvind Conservatorul sub obladuirea marelui Stefanescu Goanga. Emigrand in Canada spre reintregirea familiei, s-a facut remarcat si aici prin talentul si aportul sau creator ca membru al Asociatiei Compozitorilor din Canada (CAPAC). A sustinut ca solist vocal si instrumental, numeroase concerte; a colaborat la emisiuni de radio si televiziune canadiene pe care le realizeaza in limba romana, activand totodata ca director muzical al ansamblului de balet Kalinka din Montreal. A participat la turneele trupei Septilici-Ghitescu in Canada, SUA si Israel.

Compozitorul Aurel Manolescu a creat o opera muzicala de o rara frumusete, ce nu a vazut inca in intregime lumina tiparului. A beneficiat de doua distinctii din partea Ministerului Multiculturalismului din Canada, ce l-a sprijinit in realizarea a doua proiecte poetico-muzicale : un disc de muzica romaneasca veche si un album de cantece basarabene (1984), iar cele de-al doilea, o caseta de cantece Balalaika en plain cœur (1985). Aurel Manolescu a interpretat cantecele singur atat vocal cat si la toate instrumentele (chitara, balalaica sau vioara), solo sau de acompaniament.

In prezentarea pe care « Le Patenteux » - compania care l-a ajutat sa realizeze discul de muzica romaneasca - o facea artistului roman, nota : Le barde à voix d’or, Maître Aurel Manolescu, artiste lyrique et instrumentiste (guitare, balalaïka, violon), d’origine roumaine et de formation européenne, …, enchante le publique canadien par son art interprétatif unique en son genre. Il a mené des recherches soutenues dans le domaine du folklore musical européen, tant roumain que slave et balkanique.

Ca poet, Aurel Manolescu a publicat, in colaborare cu poeta si traducatoarea Ionela Manolescu, sotia sa, Les bons mots Bouznou l’Ours (Montreal, Humanitas, 1990). Ca prozator si umorist de limba romana, a publicat volumele Bazarul iluziilor (Zamolxis, Cluj-Napoca, 1994) si Bazaconii, baliverne si brasoave (Pleiade, Bucuresti, martie 1996).

Cu siguranta harul lui Aurel Manolescu ii va incanta pe mai departe si mai substantial, daca se poate, pe aceia caruia i s-a daruit.

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