Il y a un mois, j’ai été invitée par le Département d’études françaises de Western Ontario University pour parler de la littérature migrante. J’ai décidé de faire le trajet en auto, au volant d’une petite Toyota Echo, accompagnée par mon mari. En allant, nous avons partagé presque démocratiquement la conduite : moi, Laval-Kingston 300km et lui, Kingston-London 400. Au retour, comme beaucoup de voyageurs l’ont déjà ressenti, le chemin semble toujours plus long : par conséquent, j’ai pris en charge uniquement une humble distance de 100km. Ma tête tournait encore autour de ce que j’avais dit ou ce que j’avais oublié dans mon discours sur un sujet qui me tient beaucoup à cœur. Mais avant d’en parler, quelques notes de voyage.
En voyageant vers l’Ouest, je me suis posé la même question qui fait l’excellent titre du livre de Noah Richler : This is my country. What is yours? Si vous avez vu le film Canadian Bacon Operation, vous comprenez que, malgré son étendue, le Canada reste un petit pays. Au sud de la frontière, les Américains appellent leurs voisins du nord des Canouk, ceux qui gèlent dans des igloos dix mois par année, ayant le sirop d’érable comme unique ressource naturelle, et qui prononcent aboot au lieu de about. On pense aussi que si un policier canadien arrête des voyous Américains écrivant Fuck Canadiens sur un mur c’est pour les obliger de l’écrire aussi en français. On se moque de la mauvaise connaissance du monde sur ce grand pays qui est le Canada, mais dès qu’on dépasse la frontière de sa province on se rend compte combien les Canadiens eux-mêmes le connaissent mal. La tâche la plus difficile au monde pour un Canadien est de définir son identité. Le plus simple est de dire que c’est un pays d’immigration. Et le plus compliqué de comprendre qu’est-ce que cela veut dire. En citant Rick Mercer, avec son célèbre show Rick Mercer’s Report, pour avoir une image du pays, il suffit de regarder le Parlement Canadien. C’est là qu’on voit toute la diversité canadienne, car c’est là qu’on a tous les représentants de la race caucasienne. Pas besoin d’en dire plus sur le multiculturalisme canadien, car vous pouvez faire le même exercice avec tous les parlements provinciaux.
Si on exclut les grandes villes, Toronto, Vancouver, Winnipeg, un voyage vers l’Ouest canadien c’est un voyage vers un pays blanc, conservateur, assez croyant sans être excessivement religieux, un pays d’agriculteurs où la terre n’enrichit personne, et où les habitants des petites localités se voient obligés de déménager en ville. C’est le Canada de Corner Gas plutôt que celui de Little Mosque on the Prairie.
Devant et derrière nous se déroulait un paysage beige, récemment découvert par la neige, sans habitations en vue. Le seul spectacle de la route était la quantité d’autos et de camions qui nous dépassait. À Toronto, quatre accidents routiers ont ralenti la traversée de la ville sur une dizaine de kilomètres. Pour nous dégourdir les jambes, on avait les stations-services. Et chaque fois que je sirotais mon café en attendant que mon mari fasse le plein, je me demandais si c’était ça mon pays.
Nous avons fait une petite halte à Stratford, petite ville rendue célèbre par le Festival de théâtre Shakespeare, qui se déroule à longueur d’année. Il serait inutile d’attendre de moi une description pertinente de cet endroit, car nous y sommes restés une heure seulement à cause du terrible vent de mars qui nous gelait les os. Tout ce qui m’est resté est le souvenir des quelques minutes que j’ai passées dans un petit magasin d’objets en porcelaine qui m’ont donné l’impression d’une Britishness qui n’effleure pas mes sens à Montréal et d’autant moins à Laval. Le dessin et les couleurs des assiettes et des tasses de thé fabriquées en Angleterre, la forme des théières et des sucriers, le tissu et la broderie des napperons, les supports pour les couverts, la forme des bouteilles de vin, tout cela parlait d’un autre Canada que celui des empires du Dollarama.
À London, j’ai eu la même impression : être dans un autre pays que celui où se situe Montréal et ses banlieues. Il suffit de savoir que la petite rivière qui la traverse s’appelle Thames. Évidemment, si on est à Londres, il n’y a que la Tamise qui puisse l’arroser. Le centre-ville évoque une ville européenne où les restaurants asiatiques ont encore l’air exotique. Le paysage urbain ne les a pas encore incorporés, ils sont là pour rappeler la nature solitaire de l’Autre. Cependant, une fois à la périphérie, dans les quartiers d’habitations, on arrive dans un Canada plus familier, car les maisons, les entrées de garage, les érables, et les petits jardins sont les lieux communs de ce pays. C’est ici que les différences sont annihilées, par l’appartenance des habitants à l’Est ou à l’Ouest de la ville. Il est assez réconfortant de savoir que partout au Canada l’Est est pour les pauvres et l’Ouest pour les riches.
Le temps de mon séjour à London, j’ai été logée par Mariana Ionescu, professeur au Département d’études françaises. Je rencontrais Mariana pour la première fois de ma vie, mais j’ai passé chez elle quelques-uns des meilleurs moments de ma vie. Nous avons passé les deux soirs à parler de nos familles respectives, de nos enfants, de nos chagrins. Nous n’étions plus des spécialistes en littérature, elle professeure, moi écrivaine, mais deux femmes avec tout un passé derrière elles et, en plus, avec une langue maternelle pour en parler. Dans son salon, étendues sur deux sofas, nous sommes restées longtemps à nous raconter. Excellente cuisinière, elle nous a préparé des plats qui ne portent aucune identité précise. Le premier soir, elle nous a servi une soupe roumaine et du saumon aux asperges. Le deuxième, elle nous a préparé une paëlla, mélange de fruits de mer, poulet, riz et pois vert. Le vin maison était fait par son mari, Mircea. Après le repas, je me suis rendu compte combien un individu reste attaché aux choses apprises à la maison, dès le plus jeune âge. Nos mères ne se couchaient jamais avant de faire la vaisselle et de nettoyer la cuisine. Et ce qui m’a amusée, en plus de me reconnaitre en elle, c’était l’habitude de Mariana de vider le reste des casseroles dans des contenants plus petits pour qu’ils occupent moins d’espace dans le frigo.
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Je prends beaucoup de plaisir et d’intérêt dans chaque nouvelle rencontre avec des étudiants et des professeurs qui travaillent dans des domaines qui me sont proches : littérature migrante, littérature postcoloniale, littérature du monde. Les rencontres des écrivains avec des chercheurs sont importantes non pas par le fait de se faire populariser mais par celui de se ressourcer, d’apprendre, de continuer à interroger son œuvre. Le pire est de laisser nos livres sommeiller dans la formule imposée par la critique journalistique. La meilleure chose pour un auteur est de se regarder encore et encore à travers les yeux des jeunes chercheurs. Ce sont eux qui nous apprennent qui nous sommes et quelle est notre place dans l’histoire littéraire. Personnellement, j’ai été surprise et intimidée par les trois lectures faites de mes livres; deux concernaient Le pays du fromage et une autre Sweet, sweet China. Habituée avec le style concis et informatif des chroniques de journaux, réduites parfois à une vingtaine de lignes, j’avais du mal à me reconnaître dans les dizaines de pages préparées par les jeunes doctorantes. Je dois reconnaitre que parfois, même au bout de quelques pages, je ne comprenais pas en quoi cela me concernait.
Pour mes conférences sur la littérature migrante, je ne prépare jamais de choses à l’écrit. Je préfère dialoguer plutôt que de monologuer, me laisser influencer dans mes réflexions par les questions et les interventions des autres. J’accepte ne pas détenir la clé du problème et que parfois, même un étudiant du premier cycle comprenne plus que moi. Moi, j’ai le grand désavantage d’être prise dans la tempête de ce nouveau courant littéraire, qui fait donc que mes idées doivent être soumises à une double suspicion.
La littérature migrante est encore un sujet en marche, un concept en train de se concrétiser. Si cela va être ou non le thème de l’avenir, comme certains le prédisent, cela reste à voir. Ce qui est certain est que, tout comme en Europe, au Canada anglais on préfère plutôt parler de Littérature du monde, World Literature, un concept plus large, plus accueillant pour la multitude des auteurs de toute origine et, pourquoi pas, plus correct politiquement parlant.( Je me demande si cette expression ne me semble dérisoire à cause du terme Musique du monde, véhiculé sur toutes les chaines pour définir cette musique aux couleurs et costumes exotiques.) Les spécialistes ont encore peur de parler de littérature migrante tant qu’ils ne savent pas si les auteurs en question l’accepteront. Et il y en a pas mal qui ne veulent pas de ce nom, tout comme les enfants des immigrants ne veulent plus de la cuisine de leurs parents. À la différence de la littérature postcoloniale, où les auteurs étaient eux-mêmes des théoriciens du concept, la littérature migrante est encore en manque de tels gurus. Les auteurs migrants sont encore à l’époque où ils se demandent si tel chapitre ne leur attribuerait le caractère d’auteurs mineurs auprès d’une grande littérature.
L’une des questions émises au cours de la séance était de savoir si la littérature migrante ne pourrait pas être considérée plutôt comme une autre division de la littérature postcoloniale. Non, à mon avis. La littérature postcoloniale a été fondée et concernait principalement les auteurs issus des anciennes colonies britanniques qui, après la décolonisation survenue au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, ont déménagé au cœur de l’empire, se sont formés dans les institutions occidentales et ont embrassé l’anglais comme langue de création. Tant que la France a depuis toujours refusé de parler de ce genre de littérature, qui l’inciterait à reconnaitre son passé colonial, les auteurs britanniques d’origine indienne, pakistanaise ou jamaïcaine sont restés les grandes figures de la littérature postcoloniale.
Les auteurs migrants de nos jours sont une espèce beaucoup plus nombreuse et plus diversifiée. Ils sont venus de partout au monde et se sont installés dans des pays qui leur ont accordé d’abord le statut d’immigrant, tel que la France, l’Allemagne, la Hollande, le Canada, les États-Unis, l’Angleterre. Ils ont changé de langue maternelle pour utiliser comme langue de création celle du pays, et non pas uniquement le français ou l’anglais. Il y a, par exemple, d’excellents auteurs d’origine bulgare, perse ou ougandaise, comme Ilya Trojanof, Kader Abdolah ou Moses Isegawa, qui font une brillante carrière littéraire en allemand ou néerlandais.
La littérature migrante a existé depuis toujours. Prenons le cas de Ionesco ou Cioran, nés en Roumanie, venus en France dans les années trente du XXe siècle, lancés et consacrés comme auteurs français. Après la Deuxième Guerre mondiale, des auteurs comme Kundera ou Soljenitsyne fuyaient leurs pays communistes pour livrer ensuite des œuvres qui fustigeaient les régimes totalitaires de leur ancien pays. En quoi la nouvelle littérature se différencie-t-elle de ces premières vagues d’écrivains migrants? Les nouvelles lois de l’immigration et le regard qu’on jette sur la condition de l’immigrant changent aussi la perception sur la littérature issue de la plume de ces auteurs? World Literature est-il un terme plus approprié qui traduit vraiment la nature de la nouvelle littérature? Un auteur comme Atiq Rahimi, Prix Goncourt 2008, a-t-il peur que la mention de son origine afghane affecte la perception de son œuvre?
Je suis écrivaine franco-canadienne d’origine roumaine et je suis très curieuse de ce que l’histoire littéraire va faire de moi.




