Depuis 2001 • No 55 • Montréal • 15.03.2009
Avril 2009

Théâtre Prospero

Pourquoi tenter le diable?

Le pari du jeune théâtre québécois

Par François Cavaillès

Le diable sur Terre, une curiosité sur les planches. 
 

"Je ne pensais pas que ce serait sucré" se fait un malin plaisir de convoquer le diable sur Terre chez un psy, pour soigner sa petite crise existentialiste.  

Plus précisément, le texte de la jeune dramaturge Catherine Cyr, singulier et très réfléchi (issu de son mémoire de création à l'École supérieure de théâtre de l'UQAM, Grand Prix d'excellence en théâtre Georges Laoun 2003), confronte Lucifer à trois femmes bien différentes, une mère psychologue, sa fille et la déesse Perséphone. 

Chaque rencontre donne lieu à une scène enthousiasmante, sur le mode comique avant tout. Sur un rythme rapide, avec de remarquables jeux de costumes, de décors et de vidéos, mais aussi quelques notes de musiques claires, de facture cinématographique apparemment, la mise en scène se montre habile à donner corps aux exigences d'un récit à trames multiples, naviguant entre un cabinet d'analyse, une salle de classe, l'enfer mythique au bord du fleuve des Morts et un lieu magique où chasser les papillons.  

De ce récit éclaté, il ressort surtout un plaisir intellectuel à porter un regard décalé sur le monde et à mêler les mythes aux réactions humaines primaires, en mettant l'accent sur les pensées plus que sur les actes.

    

Mis au défi par l'imagination de Catherine Cyr, les comédiens parviennent à donner vie à des rôles complexes. En Perséphone amusée de tenter le diable, Lysanne Gallant est joliment sulfureuse, tandis que la jeune Marianne Roy réussit à bien jouer une adolescente vibrante tout en gardant une diction claire. Plus sobre, Guylaine Rivard parvient à dégager l'évolution d'un personnage coincé de sombre psychologue.  

Enfin, Benoît Lagrandeur s'agite avec vigueur, sans toutefois faire un Lucifer très crédible. Peut-être sert-il d'alibi à une pièce qui semble aller avancer sans queue ni tête pour devenir trop morale sur la fin, après s'être embarrassée de clichés sur l'amour... Mais ne retenir que ces quelques défauts de la vaillante coproduction entre les théâtres de Sherbrooke et de Jonquière serait très injuste, ou purement diabolique!  

"Je ne pensais pas que ce serait sucré", pièce écrite par Catherine Cyr, mise en scène par Patrick Quintal, avec Lysanne Gallant, Benoît Lagrandeur, Guylaine Rivard et Marianne Roy, au Théâtre Prospero de Montréal jusqu'au 18 avril.  
 

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La psychanalyse jubilatoire de Lucifer: Benoît Lagrandeur et Guylaine Rivard dans une scène-clé de "Je ne pensais pas que ce serait sucré". (Photo: Théâtre du Double Signe) 

Avril 2009

Jusqu'au 20 avril

L'effet de Sylvie Drapeau sur la scène du Rideau vert

La comédienne réinterprète Michel Tremblay avec brio

Par François Cavaillès

Sylvie Drapeau s'amuse avec la langue de Michel Tremblay et se déchaîne pour composer un personnage étrange et surprenant.   
 

L'écriture de Michel Tremblay (ici traducteur d'une pièce new-yorkaise couronnée du Prix Pulitzer) offre quelques lignes savoureuses, typiques de ces comédies familiales populaires plaquées sur le morne horizon social québécois des années 60. Mais en dépit de son titre amusant, de ses costumes pimpants et de son fabuleux décor baroque, "L'Effet des rayons gamma sur les vieux garçons" ne fait pas vraiment rire et procure plutôt une tristesse étrange.

Son moteur s'appelle Sylvie Drapeau, une comédienne qui monte et sait s'affirmer dans la justesse et la violence, capable de jouer Lady Macbeth (prix Gascon-Roux de la meilleure interprétation féminine en 2001), Marie Curie et dernièrement, une internée mutique dans le film à succès "Borderline". Sa performance dans un registre moderne porte la pièce vers l'étrange, entre rares éclats de rires et accablement profond.

Dans le rôle très écrit et très daté de la mère caractérielle Béatrice, que Denise Pelletier et Rita Lafontaine ont fait connaître, Sylvie Drapeau multiplie les jeux de voix, mais sans s'attarder sur le joual classiquement associé aux mots de Michel Tremblay. Ainsi elle prend par exemple un accent anglais châtié au téléphone avec le principal de l'école de sa fille brillante Mathilde.

Sa gestuelle s'éloigne aussi du fond du comique populaire, pour se rapprocher parfois de la danse, joyeuse ou tragique, selon l'humeur du moment. 

La mise en scène efficace de René-Richard Cyr met l'accent sur l'agitation des personnages, à l'image des spasmes de la fille aînée Rita (Emilie Bibeau, réaliste en adolescente au bord du décrochage). Mais ensuite, en insistant, à travers une Béatrice de plus en plus pathétique, sur  l'incompréhension entre une vie humaine terre-à-terre et le mystère de la composition atomique de ce monde, le spectacle lorgne, trop vite et maladroitement, sur la métaphysique. Ce choix artistique se fait au détriment de l'émotion simple, de ce qui rend touchant et à propos, et permet d'éviter les pièges tendus par le texte de Tremblay, à savoir le misérabilisme, l'obscurantisme et la démagogie. 

L'écart croissant entre les années 60 et aujourd'hui explique peut-être l'étrangeté avec laquelle cette réalité, toute de pauvreté, de naïveté et de confusion, ressurgit sur scène. Ainsi la poésie des aspirations cosmiques de la jeune Mathilde semble surannée à notre époque d'écrans envahisseurs.

Et la parole de Michel Tremblay, si elle sait très bien garder l'écoute, risque aussi d'agacer tant elle a été répétée, mais aussi institutionnalisée (en particulier au Rideau vert) et surtout récupérée commercialement. Que l'auteur et le metteur en scène René-Richard Cyr promènent le classique "Les Belles-Soeurs" en tournée musicale à travers le Québec l'an prochain, tant mieux. Mais comment ne pas voir dans le parrainage colossal de "Loto-Québec" une trahison de l'esprit de l'oeuvre? 

"L'effet des rayons gamma sur les vieux garçons", pièce en deux actes de Paul Zindel (1964), traduite par Michel Tremblay, mise en scène par René-Richard Cyr, avec Sylvie Drapeau, Emilie Bibeau et Catherine de Léan, au Théâtre du Rideau vert de Montréal jusqu'au 20 avril.  
 

Légende:

Sylvie Drapeau tout feu tout flammes dans l'étrange comédie "L'Effet des rayons gamma sur les vieux garçons". (Photo: François Laplante Delagrave)

Mars 2009

Opéra

"Cosi Fan Tutte" ravit Montréal

Une farce drôle et pétillante

Par François Cavaillès

Musique et chant convolent à merveille dans ce chef-d'oeuvre de l'opéra bouffe offert par l'Atelier lyrique de l'Opéra de Montréal.   

Soufflant sur la scène le grand air du printemps, L'Atelier lyrique de l'Opéra de Montréal nous rappelle la fraîcheur et la vivacité de "Cosi Fan Tutte", oeuvre tourbillonnante composée par Mozart à l'hiver 1790.   

Le grand classique de l'opéra bouffe a très vite conquis le public, récoltant de francs éclats de rires et de généreuses salves d'applaudissements tout au long d'un beau soir de première.  

Le rideau n'est pas encore levé que par une brillante ouverture, l'Orchestre de la francophonie canadienne dirigé par Paul Nadler libère le génie de sa bouteille. Il faut encore se rendre à Mozart comme à l'évidence de ce qu'est la musique, sans se limiter au classique. 

Passé l'impression magistrale d'une telle facilité d'écriture, les premières scènes inscrivent "Cosi Fan Tutte" dans un registre très théâtral. Le chanteurs s'adonnent volontiers à la farce et amusent en multipliant les suppliques, les mimiques, les moues et les roulements des yeux. On a rarement vu d'aussi drôles cantatrices que Caroline Bleau et Mireille Lebel (dans les rôles de Fiorigli et Dorabella, les jeunes femmes mises à l'épreuve par leurs époux), sans oublier bien sûr Marianne Lambert (savamment grotesque dans le rôle de Despina, la servante entremetteuse). 

Les hommes ne sont pas en reste, impeccables dans l'interprétation et très entreprenants dans le jeu de scène comique, sous des déguisement sciemment ridicules certes. Le baryton Pierre-Etienne Bergeron (Guglielmo) et le ténor David Menzies (Ferrando) se déchaînent, tout en gardant un certain naturel, dans la sarabande dessinée par le manipulateur Don Alfonso (Stephen Hegedus, jeune, séducteur mais très crédible dans la peau d'un vieil homme sûr de lui). 

De ce spectacle ravissant, bien que légèrement dramatique au tournant du second acte, on ressort crampé et doucement euphorique, comme sous l'effet d'une coupe de champagne. L'aspect inquiétant de la représentation de couples désunis n'est guère souligné par les choix d'éclairage, souvent très intense, limite pleins feux, et de costumes, avec pour les dames des jupes bouffantes rose bonbon. 

Mars 2009

Théâtre Segal de Montréal

"Tryst": sous l'accent londonien, les voix du psychodrame

Une création canadienne faite d'âpreté et de nouveau théâtre anglais

Par François Cavaillès

"Tryst", la rencontre d'un gigolo et d'une midinette à Londres en 1910, un texte brillant de la Britannique Karoline Leach joué de vive voix, sur la corde du psychodrame, par deux comédiens canadiens confirmés, Michelle Giroux et C. David Johnson.   

C'est sur le registre de la tension dramatique, plutôt que la comédie légère, que se développe le "Tryst" (vieil anglais pour "rendez-vous") entre une équipe artistique canadienne de haute volée, menée par la metteuse en scène torontoise Diana Leblanc, et le texte de Karoline Leach, jeune dramaturge anglaise prometteuse. 

En effet, ce qui s'annonce comme une farce au premier acte, animée par les machinations grossières du coureur de dots George Love auprès de la couturière Adelaide Pinchin, devient, à l'heure de consommer le mariage précipité par le gigolo, un échange très tendu. Ce ne sont ni les tout récents liens conjugaux, ni l'appât du gain (les économies réunies par la midinette pour les noces) qui nouent le drame de l'affaire, mais le savant mélange de complicité, de lucidité et d'union très imparfaite écrit par Leach. "Tryst" est d'abord un remarquable travail de dramaturge qui n'a pour l'instant donné lieu qu'à quelques représentations, à Londres et aux États-Unis (en commençant par un théâtre off-Broadway en 2006).   

À Montréal, la réussite de l'entreprise doit beaucoup aux comédiens (Michelle Giroux et C. David Johnson, tous deux très habiles). Au-delà du souci de respecter l'accent londonien du début du siècle, ils vont de la performance comique individuelle un peu automatique, comme robotisée par les fréquents décrochages entre action et commentaire, au plaisir d'échanger de vive voix un dialogue simple, touchant, entre deux êtres perdus, seuls face à la perspective d'une vie à deux.  

L'impression générale sur le public paraît double.

On peut s'amuser en prenant des maladresses pour des subterfuges (mensonges éhontés et flatterie ridicule de George, rêves éveillés, naïveté et pudibonderie d'Adelaide).

Mais on peut aussi vite reconnaître un rapport de domination entre les deux personnages. Bien avant la confrontation, la question semble de savoir qui prendra l'ascendant sur l'autre. Bien avant qu'Adelaide n'arrête le manège de George, les deux protagonistes sont présentés de manière très opposée, même si ils évoluent le plus souvent côte à côte. Puis ces personnages s'étoffent. Ils sont tour à tour traversés de légers accès de folie quand ils évoquent quelques souvenirs personnels. Leurs corps sont plus distancés et la scène au décor uniforme semble s'approfondir, d'autant plus que l'éclairage gagne en nuances. Soulignant les désaccords dans le duo (en montrant l'un debout, l'autre assis, par exemple), la mise en scène met l'accent sur le conflit, psychologique, qui se rapproche même du combat.  

Amusant et poignant, "Tryst" tend au psychodrame.  
 

"Tryst", une pièce en deux actes écrite par Karoline Leach, mise en scène par Diana Leblanc, avec Michelle Giroux et C. David Johnson, au théâtre Leanor & Alvin Segal de Montréal jusqu'au 29 mars 2009. 

Légende:

Après le mariage précipité d'Adelaide et George, l'un doit prendre l'ascendant sur l'autre au terme de "Tryst". Ancrée dans le Londres de 1910, la pièce écrite par l'Anglaise Karoline Leach est présentée en première canadienne au théâtre Segal de Montréal. (Photo: Randy Cole)

Mars 2009

Théâtre Bulandra, Bucarest

Lear joué par des femmes

par Laura T. Ilea

Le 25 et le 26 février 2009, au Théâtre Bulandra de Bucarest, où Andrei Serban avait débuté il y a quarante ans avec Iulius César, une nouvelle tragédie shakespearienne est présentée, cette fois-ci jouée entièrement par des femmes. Une invention scénique tout à fait provocatrice.

Le spectacle Lear, mis en scène par Andrei Serban, apporte quelques innovations importantes : tout d’abord, le fait que le spectacle est entièrement joué par des femmes. En premier instant, on ne comprend pas tout à fait le pourquoi de cette originalité qui à la rigueur pourrait paraître bizarre. On se dit que, peut-être, c’est parce que les grands rôles féminins au théâtre sont assez restreints, les grands caractères tragiques revenant aux hommes, en leur fonction de rois, atteints par une grande folie ou par l’illumination, de créateurs, en lutte avec leur inspiration, de rêveurs, etc. Et alors, la distribution féminine dans cet ample drame shakespearien serait la revanche du metteur en scène, afin de donner finalement la parole aux femmes.

Ce n’est pas du tout cela. On devine les intentions d’Andrei Serban, tout en lisant son avant propos dans le cahier du spectacle : il choisit une option non réaliste, de même que les élisabéthains à l’époque de Shakespeare, qui décidaient de donner tous les rôles de femmes à des caractères masculins, ou comme les Grecs à l’époque de la tragédie antique, qui cherchaient la catharsis à travers la distanciation de la réalité.

« J’essaie d’imaginer comment se sentait un acteur antique, qui jouait le monologue de Médée, et qui était censé haïr l’homme avec une furie acharnée », écrit Andrei Serban.

À travers le travesti, l’acteur antique comprenait mieux les courants souterrains qui dirigent notre vie, la vie même. La distanciation du réalisme permettait en même temps la sensation de libération, de catharsis, de sensibilité et d’empathie relative au personnage.

C’est à partir de cette compréhension du travesti que le grand drame shakespearien se déroule : le poète Edgar, exilé à cause de l’aveuglement de son père Gloucester, qui devient tour à tour le pauvre Tom, le paysan qui écrase Oswald, le chevalier qui tue finalement Edmund, tout en prenant sa revanche. Lear, saisi aussi par l’aveuglement, quand il divise le royaume entre ses deux filles aînées, qui s’avèrent finalement des traîtresses sans cœur, Lear enragé par le manque de reconnaissance de ses filles, Lear errant parmi les êtres les plus délabrés de son royaume, en apprenant la souffrance et la misère, Lear en proie à la folie, en apprenant la mort de sa chère Cordelia, qu’il avait auparavant déshéritée, Lear confronté à son bouffon, ne sachant plus lequel des deux était le plus sage.

Des personnages-témoins (Edgar, le bouffon, Cordelia, Kent) et des personnages qui agissent sous l’impulsion de leurs instincts maléfiques (Edmund, Albany, Cornwall). Le mal agit toujours, tandis que le bien se transforme, en apprenant la leçon de la vie sous les fouets de la souffrance et de l’injustice – cela semble être la « sagesse » de ce drame.

Les décors évoquent une nature enragée contre l’homme, qui menace par son déséquilibre l’ordre universel : des rochers inondés par l’eau, des sommets montagneux qui se laissent à peine escalader, des eaux traversant la scène, où avancent péniblement les exilés de la fortune, les aveugles, les mendiants et les malades.

La force de la pièce consiste aussi dans sa cruauté non dissimulée : l’arrachement des yeux de Gloucester, la gorge tranchée d’Edmund, la folie de Lear, la furie sexuelle des deux sœurs, Goneril et Regan, qui se disputent sans honte l’amour pervers d’Edmund – sont présentés sans détour. Aucune hésitation dans la performance extraordinaire de Mariana Mihut (dans le rôle de Lear), de Dana Dogaru/Valeria Seciu (dans le rôle de Gloucester) de Andreea Bibiri/Emilia Bebu (dans le rôle d’Edgar) ou de Ioana Pavelescu/Rodica Lazar (dans le rôle d’Edmund).

La catharsis est gagnée à travers un douloureux passage par l’expérience de la cruauté, par la tragédie incontournable et par le malheur apporté par l’aveuglement de la raison. La mort purificatrice à la fin de la tragédie (Gloucester, Lear, Cordelia, le bouffon, Kent, Edmund, Regan et Goneril) n’est rien d’autre que la conséquence directe de la folie du début, où Lear décide de tout donner à ses filles, afin de se consacrer à une vieillesse sereine, tout en oubliant son rôle de roi auquel il n’aurait jamais dû renoncer.

Lear, mis en scène au théâtre Bulandra de Bucarest par Andrei Serban, est une pièce d’une force extraordinaire et les séquences musicales de John Cage, Shubert, Sostakovich, Ravi Shankar, de raga indienne, ainsi que les tambours africains et les gamelans balinais en accentuent la dramaturgie.

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