Depuis 2001 • No 55 • Montréal • 15.03.2009
Février 2008

Cei care mă enervează (6)

Florin Oncescu

Cel care vorbeşte numai despre bani
Prin departamentele de inginerie din America de Nord nu se vorbeşte despre cât câştigă fiecare, pentru că tragerea de limbă pe tema asta e percepută ca mitocănie. Subiectele decente cu atingere la sfera banului sunt bursa şi overtime-ul (timpul peste normă).
„Cum stăm azi?” Cu înţelesul: „Cu cât e cotată acţiunea Bombardierului, azi?” Se vorbeşte despre strategii de câştig: „Când creşte, o las să atingă maximul şi vând imediat ce începe să scadă. Dar imediat! Dimpotrivă, când scade, o las să atingă minimul şi cumpăr imediat ce începe să crească.” Se dau sfaturi: „Eu zic să cumperi acum. Diseară va fi prea târziu.”
Tăierea overtime-ului e un alt subiect acaparator. Se pleacă de la serviciu devreme, fără bucurie, cu un soi de stupoare jucată pe faţă. Se poartă ştirea alarmistă: „Ai auzit de Steve ? Pleacă la Honda, în North Carolina. Cel mai bun designer!” Se practică previziunile sumbre: „Eu cred că în două luni pleacă toţi contractorii! Să vedem cine mai face treaba!” Ori insinuarea: „La Gulfstream ar fi nişte deschideri! Dacă o ţin tot aşa, eu nu ştiu ce mă poate apuca!”

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Cel care simte că nu mai are timp să facă una, ori alta
Mă refer la cei care, din cauza vârstei înaintate, par să se creadă îndreptăţiţi la un bilet de favoare.
Mă gândesc la scriitorii vârstnici care cred că manuscrisele lor necesită prioritate la ajutoare financiare pentru sprijinirea publicării din cauza acestui unic criteriu, timpul scurt care i-a mai rămas autorului pentru a superviza editarea. Eu cred că manuscrisele trebuie să intre în competiţie, nu vârsta autorilor.
Mă gândesc la o doamnă pensionară care se plimbă mult, prin ţări îndepărtate, şi care căuta să-şi alunge o lejeră stânjeneală privindu-l pe fiul ei de 45 de ani, remarcabil de neplimbăreţ, prin vorbele: „El n-a fost nicăieri, dar mai are timp!” Eu cred că doamna octogenară face foarte bine că se plimbă, în definitiv se plimbă pe economile dumneaei, dar că greşeşte când se dedulceşte la borcanul consolărilor nenecesare. Mai cred şi că fiul, căsătorit şi tată, luptător pe tărâmul muncii salariate, habar n-are de falsa jenă a vârstnicei lui mame.

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Cel care se laudă întruna
Inginerul care, la o bere, se laudă cu cât este el de capabil şi cu cât de important a devenit el la serviciu. Cei care-i fac viaţa amară sunt, invariabil, stupizi şi răuvoitori.
Cel care se laudă cu diplomele obţinute, ori, încă şi mai rău, pe cale de a fi obţinute. O doamnă şi-un domn semnează în presa comunitară un protest la adresa unui articol tratând un eveniment comunitar. Protestul este semnat de numele celor doi, fiecare însoţit de eticheta „doctorand”.
Însă nebunia cea mare se petrece cu scriitorii de mâna a paişpea. Nu se mulţumesc cu reacţia critică normală la cărţile lor, pentru că aceea cam lipseşte. Dacă există o brumă de critică binevoitoare, o popularizează în exces prin forumuri de pe internet, prin reviste fără nume ori prin mesaje trimise la nenumărate adrese de email. Prin aceleaşi canale de comunicare, îşi semnalează participările plătite din buzunarul propriu la târguri de carte, ori articolele publicate prin alte reviste, tot fără nume. În fine, când n-au altceva, se laudă cu semnale primite de la cititori, prin email. Dacă au revistă personală, o transformă într-o agenţie de autopromovare. Dacă practică traducerea literară, schimbă denumirea acestei activităţi, pentru că se cred minimalizaţi de această etichetă cunoscută de toată lumea. Dacă un scriitor cunoscut i-a băgat cândva în seamă, din motive ţinând de slăbiciunea firii umane – mercantilism, lenea de a spune nu - , devin marii lui prieteni şi lăudătorii lui profesionişti, cu predilecţie în postumitatea respectivului.

Dacă nu mă opreşte nimeni, cred că voi continua mult şi bine, pentru că pe mine mulţi mă mai enervează!
Florin Oncescu

Février 2008

Les griottes

Cristina Montescu

J’aime me promener dans le petit parc bordant l’avenue que je prends chaque jour pour me rendre à mon travail. Le matin, je m’arrête quelques minutes pour regarder les arbres et, pendant ma période de dîner, je viens souvent m’asseoir sur un banc qui fait face à un sapin légèrement tordu mais géant. Depuis deux semaines, mon banc est toujours occupé par une vieille dame qui porte une veste de la couleur des griottes mûres.

Dans la cour de ma grand-mère, il y avait un griottier qui appuyait ses branches sur le toit de la maison. En été, grand-mère me faisait monter sur le toit pour cueillir des griottes. J’avais peur de monter. L’échelle me paraissait vieille et instable. Mais grand-mère me regardait avec douceur, et son regard me propulsait jusqu’à la moitié de l’échelle, d’où j’avais si peur de descendre que je préférais monter jusqu’au toit. Les tuiles était chaudes, trop chaudes. Je sautillais pour épargner à mes pieds nus la chaleur. Ensuite, je regardais tout autour de moi. J’étais au-dessus de la maison, de la vigne… Des pigeons affolés m’appelaient de loin. Le griottier me regardait de ses milliers d’yeux rouges foncés. J’aurais aimé manger des griottes, là, sur place, couverte du ciel bleu et des nuages en ouate, mais je n’osais pas le faire. Maman m’avait dit que les fruits non lavés pouvaient me rendre malade. Je préférais donc toucher les griottes, les sentir sur les branches et, ensuite, détachées dans ma paume. Plus tard, je frottais une contre mon tee-shirt, en prenant toutefois soin de ne pas le tacher, et je laissais le fruit fondre dans ma bouche. Je faisais une grimace et j’avalais vite le noyau. Il ne fallait pas laisser de traces.

Depuis que la vieille dame s’assoit sur mon banc, je la regarde et me vois sur la maison de grand-mère en train de cueillir des griottes. Puis, je me rappelle que grand-mère est morte, qu’elle avait la peau douce et ridée, que toutes ses robes gardaient à l’endroit des aisselles l’odeur de fromage rance de la transpiration, qu’elle m’achetait du jus en revenant du travail et qu’elle s’assoupissait toujours en racontant une histoire qui était censée m’endormir. Je passe à côté de la vieille dame et j’ai envie de caresser ses joues, de fermer mes yeux, de parler à grand-mère…

Je n’aurais pas grand-chose à lui dire. J’ai grandi, ai fait des études de droit, et je suis devenue une madame snobe et ennuyante, qui a pris soin de sa vie au point de la gâcher. Que dirais-je à grand-mère? Que je suis amoureuse d’une femme? Que celle-ci est plus âgée que moi? Que, sans cesse, cette femme me repousse? Qu’elle n’a pas envie de me faire une place dans sa vie? Pas question. Des femmes qui aiment des femmes… On n’en a jamais vu dans ma famille. Il ne faut pas tenter sa chance. On croirait que je suis folle ou ivre. Ou les deux à la fois. Ma mère, je ne l’appelle plus. J’ai peur d’éclater en sanglots et de tout lui avouer. Ça serait comme si je lui tirais une balle dans la tête. Une balle de douleur, de culpabilité. Je ne peux pas le faire. Certainement pas.

Je m’assois sur le banc voisin du celui qu’occupe la vieille dame, et je reviens au temps des griottes, au temps où tout était encore possible. Là, sur le toit, les griottes à la portée de la main, la voix de la grand-mère à l’appui. Là, tout était encore à venir…

 Aujourd’hui, la vieille dame est absente, et mon banc libre. Je me sens contente. Ou, peut-être, soulagée. Je ferai une pause de mes souvenirs. Ça me fera du bien. Je m’assois sur le banc et tends mes pieds au soleil printanier qui est, à mon goût, trop timide. Le ciel a l’air de ne pas se soucier de mon existence. Qu’il ne s’en soucie plus jamais, ça serait l’idéal. Je me relève un peu sur le banc. Je regarde devant moi. Des pigeons. Des blancs et des gris qui marchent et sautillent les uns à côté des autres. On dirait un cortège. Et c’est la vieille dame qui l’entraîne, en lâchant derrière elle des grains que les pigeons se précipitent à attraper au vol. Ils roucoulent. Ou plutôt ils crient à tue-tête. Se bousculent. Quelques plumes s’envolent dans les airs. Ensuite, ils se calment. Le cortège se remet en place. La marche reprend. La vielle dame avance à petits pas de danse. Ses mains s’agitent comme si elle était en train de diriger un orchestre invisible.

Je commence à rire. Pas question de pouvoir m’empêcher de le faire. Des larmes de rire surgissent. La poitrine et les muscles de mon ventre commencent à me faire mal, mais je ne peux pas m’arrêter, et j’effraie les pigeons. J’ai l’impression qu’ils sont tellement étourdis qu’à la place de s’envoler, ils se cognent les uns contre les autres.

La vieille dame a quitté les pigeons et est venue me rejoindre. Elle s’appelle Denise. Sa voix est très douce. Quand elle parle, j’ai l’impression d’avoir sur la langue un morceau de beigne au chocolat.

Ça fait quelque temps que je te regarde. Tu es toujours triste. Presque sur le point d’éclater en sanglots. Je ne sais pas quelle est ta douleur. Il ne faut pas que tu m’en parles. Sache seulement que l’Homme est fait pour le plaisir et non pas pour les larmes. Tout à l’heure, ton rire était beau. Tellement beau. N’aie pas peur de rire. C’est en riant qu’on accomplit notre sort. La beauté est en nous, chère amie. Tout entière.

Denise se tait, me regarde, se lève, s’en va lentement. Je voudrais la suivre, mais les pieds ne m’obéissent pas. Je reste clouée sur le banc. Je la suis du regard. Le lendemain, je reviens dans le parc. Elle n’est plus là. Jour après jour, je la cherche. Je ne la retrouve pas.

La femme que j’aime m’a de nouveau envoyé un courriel. Elle demande la séparation définitive. Elle ne m’aime pas. Ne pourra jamais le faire. Ne veut pas m’induire en erreur. Elle écrit que j’ai tellement de qualités que j’arriverai sûrement à trouver la bonne personne. D’ailleurs, elle n’a pas grand-chose à m’offrir. La vieillesse n’est pas à partager. Surtout la vieillesse d’âme. Je lui réponds qu’elle a beaucoup à m’offrir. Que je pourrais vivre juste de sa tendresse. Elle ne me répond plus. Tout est perdu. Définitivement perdu. Au fond, qu’est-ce qu’il me manque pour qu’elle m’aime?

Denise est toujours introuvable. J’ai envie de lui rire au nez. De la secouer. De lui dire que l’Homme n’est pas fait pour être beau. Il est fait pour chier et faire chier. Voilà sa mission sur terre. Mais Denise n’apparaît plus, et mes mots restent à l’intérieur de ma gorge. Comme des griffes qui, au début, te chatouillent doucement et qui  finissent par découper tes muscles, tes veines, ton désir de vivre. Je voulais me battre. Lutter contre quelqu’un ou quelque chose. Je voulais, et, pourtant, je n’arrive pas à le faire. Je reste rivée à moi-même. À mon impuissance.

Je rêve souvent de ma grand-mère qui m’offre des griottes. Chaque fois, je me réveille en sueur et j’ai peur. Je vais voir un psychologue qui a l’air d’un saucisson endormi. Il m’explique que je ressens tout cela parce que je n’ai pas fait le deuil de mon amour échoué. J’ai envie de le gifler, celui-là. Je m’abstiens héroïquement de le faire, mais je ne remettrai plus les pieds dans son bureau. Je continue de suer et de rêver de ma grand-mère qui m’offre des griottes. J’en ai quand même moins peur et, au bout d’un certain temps, j’attends de retrouver grand-mère dans mon rêve.    

Un jour, l’envie me prend de manger des griottes. Je vais chez Maxi où je fais toujours mes courses. Je cherche parmi les fruits. Pommes, poires, raisins, kiwis, pêches, fruits non identifiés, bananes, cerises. Pas de griottes. Je reviens au début des étalages. Il y a encore des fraises, des abricots, des canneberges. Pas de griottes. Je me dis qu’au fait, Maxi est juste un supermarché populaire qui n’offre pas beaucoup de choix. Je vais donc dans une fruiterie où je découvre toutes sortes de fruits d’importation récente, mais pas de griottes. La vendeuse m’offre un bocal de griottes en compote. Je n’en veux pas. Ce sont les vraies, les fraîches que je cherche. Je me rappelle que, dans la cour de grand-mère, le griottier paraissait bien à sa place. On ne se donnait pas beaucoup de peine pour le soigner et, malgré cela, il devenait de plus en plus grand et productif. Quand grand-mère est morte, je suis montée une dernière fois sur le griottier. Je suis restée là. Debout. En silence. Pour combien de temps? Depuis, je ne l’ai plus regardé. Peut-être, par la suite, il est mort lui aussi.

Je me souviens. Ça fait longtemps que cette idée n’avait pas traversé mon esprit. Ma grand-mère vivait dans un autre pays que le mien. Un pays plus chaud. Où l’on parlait une autre langue. Une langue que je parlais quand j’étais petite. Que j’ai presque oubliée par la suite. J’essaie de me rappeler quelques mots. J’y arrive à peine. Je devrais parler avec ma mère. Elle saurait me renseigner sur cette langue égarée dans les recoins de ma mémoire.

J’appelle ma mère et je l’invite à souper dans un restaurant français. C’est assez cher, mais elle aime beaucoup la cuisine française, et je voudrais lui faire plaisir. Au téléphone, ma mère a l’air très étonné. Elle me demande tour à tour si j’ai quelque chose de fâcheux à lui dire, si je suis malade, très malade, si je suis enceinte, si j’ai été renvoyée… Non, non, rien de tout cela. Alors, serait-ce quelque chose d’agréable? As-tu connu un jeune homme intéressant? Vas-tu te marier? Non, rien de tout cela non plus. Je voudrais juste te voir. Ma mère accepte. Son peu d’enthousiasme m’indique qu’elle se prépare déjà à une mauvaise nouvelle.

C’est cela qui me décide fermement de ne pas lui dire un mot de mon dernier débordement émotionnel. À quoi bon la chagriner? Je prendrai tout sur moi. J’en suis sûrement capable.

J’attends ma mère au restaurant. Elle arrive en retard. S’en excuse. Elle porte sa robe noire aux petites fleurs lilas et des bas noirs en nylon. En la regardant, je pense qu’elle est encore belle. Pas nécessairement belle. Plutôt distinguée, tranquille. Elle me parle de son vieillissement, de ses douleurs articulaires qui ne la quittent plus. J’ai l’impression qu’elle ne dit rien sur elle-même, qu’elle invente une femme que je ne connais pas. La serveuse s’approche pour prendre la commande. J’opte pour la table d’hôte qui comprend le confit de canard à la sauce de griottes. Quand la serveuse s’éloigne, j’introduis le sujet de la grand-mère. Te rappelles-tu, maman, le griottier de grand-mère? Vaguement. Je n’ai jamais aimé les griottes. Et la maison? Qu’est-ce qu’elle est devenue? Je voulais justement t’en parler. J’ai consulté mes frères, et nous avons décidé de vendre la maison. Personne n’y habite, et il ne faut pas oublier que les maisons délaissées tombent vite en ruines. Non maman, la maison ne doit pas être vendue. Veux-tu t’y installer? Mais non, comment pourrais-je le faire? Tu vois, j’ai raison; tes oncles et moi, nous avons raison. Oui, maman, c’est bien vrai.

Un long silence traîne et enfonce ses griffes dans ma gorge pour en faire ressortir des larmes. Je m’efforce de ne pas pleurer. À la place, je souris, lève ma main, appelle la serveuse et lui demande un deuxième apéritif. Tu bois trop, me fait mère. Tu es trop jeune pour t’adonner à la boisson. Il faut bien prendre soin de toi. Je ne réponds pas. Heureusement, l’envie de pleurer est partie. Je peux sourire pour vrai.

L’apéritif m’a réchauffé la langue. Je parle à ma mère des procès que je suis en train de préparer, de mon condo qui nécessite quelques réparations urgentes. Ma mère regarde à travers moi. Elle connaît déjà tout ce que je m’efforce de lui apprendre. Les procès ne l’intéressent pas. Elle les trouve tous pareils. Elle pense que mon métier est fort ennuyant. Et mon condo, elle m’a avertie dès le début que c’était une mauvaise affaire. Elle a quand même la délicatesse d’accompagner mes paroles par de petits signes d’approbation ou de compréhension. Sa fausseté me rend mal à l’aise. Je me lève sous le prétexte d’aller aux toilettes. J’y vais pour me regarder dans le miroir. Mon fard à paupières s’est étendu sous les yeux. J’ai l’air d’une poupée salie par de la confiture aux fraises. Je lave mon visage qui devient rouge. On dirait un radis mal lavé. Ce n’est pas étonnant qu’on n’arrive pas à m’aimer. Et si on m’aimait, qu’est-ce que je ferais de cet amour tant attendu? Je le mettrais en conserve pour donner un sens à ma vie. Oyez, oyez, braves gens! Venez regarder! J’ai été aimée, j’ai donc existé. Je prends un visage sévère, me dévisage dans le miroir et je commence à crier à tue-tête. Oyez, oyez, braves gens! Venez regarder! J’ai été aimée, j’ai donc existé. Ensuite, silence. Personne ne m’a entendu. Personne ne vient demander qui crie et pourquoi. Je tends l’oreille. Rien. Je me dévisage de nouveau. Rouge, barbouillée, et, cependant, aux aguets. Je reprends à voix de crécelle :
Rouge, barbouillée, et, cependant, aux aguets!
Rouge, barbouillée, et, cependant, aux aguets!
Rouge, barbouillée, et, cependant, aux aguets!
Et je me mets à rire. À rire à gorge déployée. Comme si mes tristesses s’étaient muées en joies.

Mais le temps passe. Le rire me fatigue. Il faut revenir à moi-même. Revenir à la table. Ma mère doit se demander où je suis passée. La serveuse a déjà apporté les plats. Ma mère est très mécontente de mon départ. Elle n’en parle pas, mais son verre, son couteau, sa fourchette s’entrechoquent avec rage. Je suis toute souriante. Le canard confit à la sauce de griottes est à mon goût. Tout semble me plaire. Ma mère mange sans rien dire. Je ne sais même pas si elle aime son lapin à la provençale.

Oh, non! Une griotte a atterri sur ma chemise blanche. Je l’attrape vite et l’enfonce dans la bouche. Trop tard. Une tache rouge foncée reste derrière. Ma mère me jette un coup d’œil méprisant. Elle a écarquillé les yeux pour mieux m’écraser sous son regard. C’est incroyable! À ton âge, tu n’as pas encore appris comment porter la nourriture à ta bouche! Tu me fais honte, ma fille. Vraiment honte.

En guise de réponse, je prends une deuxième griotte et la laisse tomber sur ma chemise blanche. La griotte glisse lentement. Descend en laissant des taches rouges foncées. S’arrête à la fourche. Dès que la griotte s’immobilise, j’essuie mes doigts enduits de sauce sur la poitrine de ma chemise. Ma mère se tient toute droite sur la chaise. Son visage imposant est plus vide que jamais.

Je me lève. La regarde dans le blanc des yeux. Lui dis carrément : je te déteste maman chérie, je te déteste. L’embrasse doucement sur le front. M’en vais payer l’addition. Sors du restaurant. Déniche un téléphone public. Compose son numéro, son numéro à elle que je connais par cœur. Elle décroche. Bonsoir. C’est moi. S’il te plaît, ne raccroche pas! Écoute… Ne me chasse pas de ta vie. Ne me rejette plus. Je t’aime. Tu m’entends? Je t’aime. Et je ne te demande rien en échange. Rien. Laisse-moi t’aimer. Donne-toi la chance d’être aimée.

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