Depuis 2001 • No 55 • Montréal • 15.03.2009
Mars 2008

Voyage en Italie - histoire avec un vendeur, un maire albanais et un prêtre orthodoxe

Felicia Mihali

À Bari, en Italie, je suis entrée dans un magasin de vêtements pour hommes pour acheter une veste pour mon mari. Ce que les Italiens appellent gileta est un article déjà assez rare à trouver. Ce ne sont que les vieux qui portent encore cet article, un habit sans manches, avec des boutons qu’on porte sous le veston et qui me semble d’une grande élégance. Le vendeur, un vieux qui, à mon grand étonnement, parlait très bien français et anglais, m’a apporté un tas de vestes, faites généralement en soie, de couleurs et coupes inimaginables. Je lui ai dit qu’au Canada les gens s’habillaient plus simplement. « Tu viens du Canada, donc, m’a-t-il dit. Et qu’est-ce que tu fais ici? » Je lui ai répondu que j’étais écrivaine et que je donnais une conférence sur la littérature canadienne. « Tiens, tiens, m’a-t-il dit. Le Canada a-t-il une littérature? ». Après m’être remise de la surprise qu’une telle question me venait d’un vendeur de Bari, j’aurais aimé le questionner sur l’état de la littérature en Italie. 

Avec l’appui de l’Association internationale des études québécoises, au mois de mars j’ai échappé pour dix jours à l’hiver canadien pour faire une tournée en Calabre, Bari et Turin dans les départements d’études françaises, canadiennes ou québécoises. Le sujet de mes conférences portait sur la littérature migrante ou ce qu’on appelle World literature, la littérature du monde. Plus d’une fois j’ai entendu les étudiants et les professeurs me dire que la littérature était morte. Contrairement à ce qu’on pense des Américains, regardés partout comme le comble du pragmatisme, cette caractéristique est devenue maintenant la préoccupation des Européens. En Italie, le gouvernement de droite de Berlusconi a limité les études littéraires à la faveur de celles de langues étrangères, qui préparent les jeunes pour les domaines mieux rémunérés du tourisme ou de la traduction. Ceux qui veulent contourner la censure pour continuer à parler des livres doivent le faire à travers une approche linguistique. Dans leurs articles, ils parlent plutôt du style et de la langue des œuvres romanesques que de leurs contenus comme tels.

En tant qu’écrivaine, je me suis sentie comme un dinosaure en voie d’extinction. Mais à Turin j’ai eu la sensation de comprendre pourquoi. Ce n’est pas la beauté particulière de cette capitale baroque qui m’a révélé le sens de ce changement, mais la télévision. Avant de m’endormir, dans ma chambre d’hôtel, je regardais pendant des heures une chaîne spécialisée de télémarketing pour des œuvres d’art. Alors que chez nous on vend des appareils de cuisine ou des installations pour maigrir, en Italie les gens regardent la télé, leur carte visa en main, pour acheter des toiles, des statues ou des bijoux. Dans ce pays qui détient le record absolu du patrimoine artistique européen, la littérature n’est qu’un art parmi d’autres. Parmi les chefs-d’œuvre de la Renaissance qui s’étalent librement au regard à chaque coin de rue, dans les musées qui capitalisent tant de trésors, il est facile de croire que la littérature n’est pas si nécessaire que ça. Qu’elle ait ses périodes de faiblesse ou d’évanouissement, dues à la crise économique ou à n’importe quelle autre raison intrinsèque, cela alarme moins.

Au Canada, la littérature se porte beaucoup mieux. Ce n’est ni la crise, ni les conservateurs, qui voulaient financer seulement les œuvres qui correspondent à certains critères de moralité, ni la culture américaine, ni le culte des bestsellers qui l’affectent. Au Canada la littérature c’est l’art des arts ou, si je dois faire une concession, elle est aussi importante que le cinéma. La raison est simple : les gens vivent enfermés dans leurs maisons plus de six mois par année. Je sais que vous pensez à la télé comme leur art préféré, mais il y a encore du monde qui aime faire autre chose que de regarder des films, et cette autre activité est la lecture. 

En Italie j’ai eu donc le privilège de parler d’une littérature qui est en pleine santé, malgré ce qu’on crie partout. Ce n’est qu’un cri préventif. Il faut reconnaitre les mérites de nos gouvernants qui, par peur électorale peut-être, ont augmenté le financement destiné à la culture. En ce qui concerne la littérature migrante, si certains ne lui reconnaissent pas encore sa valeur et s’ils nomment encore les écrivains migrants des citoyens de second ordre, nous les écrivains migrants devons reconnaitre qu’au Canada on est les mieux supportés au monde. Si on questionne les  Européens sur leurs écrivains migrants, ils ont vraiment de la difficulté à les nommer, non pas parce qu’ils n’existent pas, mais parce que les écrivains même essaient de se faire assimiler et effacer la moitié de leur identité. Être migrant est pour beaucoup une honte, une maladie de laquelle les écrivains de toute origine essaient de guérir et ce par tous les moyens.

On ne peut pas parler véritablement de littérature migrante là où l’immigrant est encore traité de sous-espèce humaine, là où il n’y a pas les institutions nécessaires pour l’accueillir, l’encadrer et le soutenir financièrement, lui et sa famille. La littérature migrante existe là où il y a une vie digne pour un immigrant, où il n’y a pas la peur que ton identité te crée des ennuis.   

J’ai rencontré aussi en Italie des étudiants du département de langue roumaine, où j’ai eu le plaisir de tenir ma conférence en roumain. Dans ce pays où on parle souvent des problèmes liés à l’immigration roumaine, j’ai été fortement étonnée de l’intérêt des Italiens pour cette culture. En réalité, il y a un décalage entre l’opinion publique et le poison déversé par les bulletins des nouvelles. Il y a encore des gens qui ont eu et qui ont des relations excellentes avec les immigrants roumains et ce n’est pas tout le monde qui s’est fait volé par un d’eux. Mais le gouvernement Berlusconi a intérêt à escalader la haine contre les immigrants, et le mieux est de se concentrer sur une ethnie. J’étais d’autant plus attachée aux étudiants et à leurs professeurs pour leur intérêt envers mon ancien pays. La Roumanie a besoin d’amis, car elle a beaucoup d’ennemis. Et ses plus grands adversaires sont parfois les Roumains eux-mêmes.  

J’ai été contente d’être aussi en contact avec une minorité historique en Italie, celle des Arberesch, les héritiers des Albanais, arrivés sur les berges de l’Italie à l’époque de l’invasion ottomane, lorsque le héros national Scanderbeg avait vainement essayé de défendre son territoire. Dans les montagnes de Calabre il y a beaucoup de villages peuplés par des Albanais, qui parlent encore leur langue et se soumettent à leurs coutumes ancestrales. L’Université de Calabre, par le soin de Madame Gisèle Vanhese, a organisé un séminaire dans le village de Vaccarizzo pour des raisons bien précises. Mon dernier roman Dina est un hommage au grand écrivain albanais Ismail Kadaré et s’inspire directement de son œuvre Qui a ramené Doruntina, une réécriture du mythe fondateur du peuple albanais, la légende de Constantin et Doruntina. Nous sommes donc allés rencontrer les gens dont les ancêtres chantaient cette troublante histoire qui raconte comment une jeune femme fut ramenée dans son village natal par le fantôme de son frère, suivant la promesse que celui-ci lui avait faite de son vivant.

Au départ, je m’imaginais un village en ruine, déserté par ses habitants, comme celui de mes parents. À ma grande surprise, j’ai découvert une communauté florissante, vivant dans des maisons de pierres d’une beauté indescriptible, avec des ruelles pavées, et même des statues en bronze, véritables œuvres d’art moderne. Le maire de Vaccarizzo a même instauré un musée du costume albanais et a transformé une ancienne source d’eau en un petit amphithéâtre qui accueille en été des troupes professionnelles venues de partout du pays.

 

Le maire de ce village me semblait vraiment un personnage sorti d’un roman. Je ne sais pas si tous les villages albanais sont comme celui-ci, mais Vaccarizzo de nos jours est sûrement la création de cet homme. Le soir, après le séminaire modéré par lui-même, il nous a invités à manger et boire un verre de vin dans un restaurant du village. Assise à son côté, je n’en revenais pas de mon étonnement. Dans un français excellent, il me parlait de ses auteurs favoris  et la liste, croyez-moi, était bien à jour, ou de ses voyages en Chine pour sensibiliser les Chinois aux valeurs de l’huile d’olive. Ce qui m’émerveillait surtout étaient les principes de la vie simple des Albanais, basée sur une cuisine où rien ne se jette, même pas les pelures des légumes. Son regret était que sa langue maternelle allait s’éteindre avec sa génération. En parlant d’immigration sa philosophie était que si tu dois être malheureux il vaut mieux l’être dans ton pays. Et ici, disait-il, pour être heureux tu n’as besoin que de soleil, car le soleil fait tout pour toi. Moi aussi j’aimerais dire que le soleil fait tout pour moi… 

La dernière surprise de ce voyage fut la rencontre, dans le même village albanais, d’un prêtre orthodoxe d’origine roumaine. Son parcours est étonnant : après avoir vécu aux États-Unis et en France, le prêtre s’est installé ici pour servir dans l’église orthodoxe du village, fraichement rénovée. Quels étaient les aléas de ce destin qui l’a porté de son Blaj natal à l’autre bout du monde, ce n’est pas le genre de discussions qu’on puisse engager avec un prêtre orthodoxe, malade en plus, car son nez rouge comme une betterave et ses yeux larmoyants trahissaient un fort rhume. À la fin du séminaire, pendant la période de questions, le bon prêtre nous a fait part de sa vision herméneutique en ce qui concerne l’analyse d’un texte littéraire, à travers la philosophie de Gadamer. En plus, il me demanda si moi, tout comme Irène Némirovsky, je prenais des notes et j’avais un aussi long laboratoire que la célèbre écrivaine disparue dans les camps d’Auschwitz. Il n’a pas eu l’air très content de ma réponse, et le lendemain j’ai lu sa propre vision de la littérature dans son blog tenu sur Internet en trois langues.  

Je récapitule : un prêtre orthodoxe roumain qui sert dans un village albanais d’Italie géré par un capitaliste épicurien,  qui parle couramment italien, français et anglais, qui a lu Hans-Georg Gadamer et Irène Némirovsky et qui tient un blog...

Pas mal pour un seul voyage.

 

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