Le féminisme n’a jamais tué personne. La misogynie tue tous les jours »
Benoîte Groult
«Les gens heureux ne sont jamais méchants»
Proverbe espagnol
Les quartiers d’orange restent sur le pupitre, symbole d’une vie qui ne sera pas nourrissante ainsi que la vie de 15 êtres (14 femmes et un jeune homme) qui étaient dans l’école ce jour-là et qui ne donneront pas suite à leur formation, ne nourriront pas les autres de leurs connaissances intellectuelles, de leurs possibilités affectives.
Le 6 décembre 1989, il neige, les élèves de l’École Polytechnique située sur le Mont-Royal à Montréal écoutent un exposé à la fin de l’après-midi. On le sait depuis, certains ont cru à une blague de fin de session quand un jeune homme est entré dans une salle de cours avec un semi-automatique en ordonnant aux gars d’aller à droite et aux filles d’aller à gauche. Ils sortiront, elles resteront et seront touchées par les balles du tueur qui a crié : «Je hais les féministes».
Karine Vanasse a approché les producteurs de Remstar avec le projet d’un film commémoratif, un film aux intentions nobles, auquel se sont associés le réalisateur Denis Villeneuve et le scénariste Jacques Davidts.
Tous se sont consacrés à une présentation très sobre, succincte et même partielle, des faits. Pour participer à un processus de consolation et à un devoir de mémoire, les personnages priment sur l’action: deux d’entre eux représentent les victimes Valérie (Val) et Jean-François (JF) et un autre correspond au tueur. Il ne s’agit pas d’une reconstitution uniquement factuelle mais d’une représentation selon des témoignages.
Le film évite toute polémique, toute argumentation, tout débat; les artisans n’ont pas voulu prouver, nommer, qualifier, ils ont accompagné le parcours des victimes, du tueur, le nôtre. Ils nous ont donné une leçon de vie. De ces faits d’horreur sanglante, ils ont aboutit à un film beau, touchant, solennel, artistique, poétique.
D’abord, le film en noir et blanc évite les giclures rouges de sang. On ne voit pas les victimes mourir. Certains coups de feu sont tirés lors de scènes sans aucun son. Il y a très peu de cris. Donc, pas de sensationnalisme, pas d’exagération de la violence, pas d’amplification dans l’expression de l’émotion. Le film a été fait avec une grande décence, une évidente circonspection et une exemplaire humanité. Il est essentiel qu'on ose aborder ce sujet autrement qu'en valorisant le tueur. Il est important qu'on montre la douleur car trop souvent les victimes sont oubliées. Villeneuve ne s’est pas vautré dans l’exaltation de la violence, il n’a évoqué que 5% de celle qui a eu lieu; ainsi, il n’a pas reconstitué le meurtre de Maryse Leclair que Lépine avait tirée et qu’il a achevée à coups de couteau quand elle demandait de l’aide.
Symbolisme et concentration caractérisent la narration filmique. Nous sommes amenés dans les préparatifs du tueur et les séquelles des victimes en passant par les 19 minutes fatales, irrémédiables, inoubliables.
Au petit matin, la caméra cadre un jeune homme qui regarde sa voisine par la fenêtre et qui a placé une arme dans un sac de plastique. Il est apparu pour la première fois, l’arme sur son front. Il fait la vaisselle devant un calendrier de femme déshabillée. Les premiers mots dits dans le film sont ceux de sa lettre en voix-off. Au générique, il ne sera désigné que par les mots : Le tueur. Il est organisé, prévoyant, décidé.
Le même matin, l’étudiante Valérie rase ses jambes, met ses bas culotte, avant une entrevue pour un stage en mécanique; elle n’a pas revêtu un habit de camouflage pour le combat, pourtant quelques heures plus tard elle se retrouvera sous les feux d’un massacre dans une zone de guerre. Avec sa coloc, Stéphanie, elle parle des concepts de base des transformations réversibles. Elle ne sait pas que ce jours-là va se produire l’irréversible. À l’école, l’interrogateur, Maurice Martineau, n’hésite pas à lui dire : «C’est rare une fille en mécanique» avant d’ajouter «On cherche des candidats qui vont pas nous lâcher en cours de route» ramenant dans la discussion l’habituelle question qui n’est posée qu’aux femmes et qui concerne la famille.
Encore à l’école, Jean-François a renversé un café sur son travail de thermo. Il doit photocopier les notes de Val. On attend en ligne pour les machines. Il remarque une reproduction de Guernica de Picasso pendant que le tueur rédige sa lettre.
Dans son auto, le tueur est nerveux, la caméra capte ses tremblements. Il entre dans l’école, s’assoit longtemps alors que la caméra zoome sur son œil; ce gros plan contribue à induire le tourment, la tristesse, la souffrance qui le déterminent. (1)
Villeneuve a délaissé le déroulement chronologique pour privilégier le point de vue humain. Il se concentre sur des détails révélateurs du quotidien, de la banalité, de l’ordinarité, de l’habitude vécues avec confiance et qui contrastent avec la soudaineté, la gravité et l’énormité de la tuerie.
Le symbolisme et le contraste sont aussi remarquables dans la scène où le tueur circule devant l’affiche «Party», quand Jean-François s’empare de bandages alors que le tueur recharge son arme (2), quand Jean-François, des jours après le drame, est dans son appartement sous une affiche du film Pour la suite du monde, entouré de bouteilles de bière vides et que la vaisselle sale s’accumule dans sa cuisine alors que le tueur avait fait la vaisselle le matin.
Dans un «zoom out» gisent une victime morte les yeux fermés et près d’elle le tueur suicidé les yeux ouverts. Le couple de la mort. Puis, Valérie annonce à Éric, son amoureux, ingénieur lui aussi, qu’elle est enceinte. Le couple de la vie.
Le zoom sur l’œil du tueur et ce regard de Jean-François sont les deux scènes qui interpellent le plus à la fois notre réflexion et notre émotion; nous sommes concernés directement dans notre humanité.
Le décalage entre l’image, le mensonge, le préjugé et la réalité d’un être est symbolisé par la distorsion du visage de Valérie dans une série de miroirs. Symbolisme encore dans ce traveling en hélicoptère montrant Jean-François sur la route d’un paysage hivernal sans horizon.
Retour à l’école, les secouristes amènent Valérie (3) qui est blessée mais ne décédera pas. Jean-François lui dit : «Je m’excuse Val, j’aurais pas dû sortir». Puis, il est dans le métro, seul et ensanglanté, il regarde la caméra, il nous regarde.
La position de la caméra parfois inattendue, originale, induit un autre rapport à la réalité.
Jean-François se suicide (4), Valérie travaille en aéronautique et attend un enfant. Elle écrit à la mère du tueur : «L’amour vient de me faire un cadeau dans mon ventre. Si j’ai un fils je veux lui apprendre l’amour; si j’ai une fille je veux lui apprendre que le monde lui appartient.»(5) (6) (7)
Donc, le film n’est pas polémique, il est poétique, il ne procède pas par des démonstrations, il fonctionne par des allusions. Deux filles sont cachées derrière un haut-parleur, le tueur approche, on le voit tirer mais là encore on ne voit pas le visage des victimes quand elles reçoivent les balles.
L’excès répété, l’exagération effrénée, l’effet outrancier ont été évités; le film est circonscrit, contrôlé, juste. Du scénario à la réalisation avec l’interprétation, tout est impeccable et force le respect en laissant émaner une grande dignité. Les deux acteurs des protagonistes masculins, Sébastien Huberdeau et Maxim Gaudette, avaient les scènes les plus exigeantes, nuancées, expressives et ont admirablement relevé le défi. Karine Vanasse a su doser l’expression de l’émotion, de l’inquiétude et de la détresse pour la communiquer sans artifice.
À la fin, avec la superbe musique de Benoît Charest, apparaît : In memoriam Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault, Annie Turcotte, Barbara Klucznik-Widajewicz, Sarto Blais.
Polytechnique Réalisation : Denis Villeneuve Scénario : Jacques Davidts, Denis Villeneuve, Éric Leca Direction photo : Pierre Gill Musique : Benoît Charest Production : Maxime Rémillard, Don Carmody, Karine Vanasse, Nathalie Brigitte Bustos Interprétation : Sébastien Huberdeau, Maxim Gaudette, Karine Vanasse, Evelyne Brochu, Pierre-Yves Cardinal, Johanne Marie Tremblay. Noir et Blanc. Version originale française. Version anglaise à venir. Québec. 2008. 77min.
(1) Depuis décembre 1989, le tueur Marc Lépine est un héros à glorifier et à imiter selon des masculinistes, un homme qui n’était pas misogyne selon un psychiatre, un pauvre garçon qui n’avait pas de succès auprès des filles selon des medias. D’après les papiers du divorce de ses parents, il a été battu par son père et a vu sa mère être victime de violence conjugale. Il a choisi de blâmer les femmes, les féministes, pour tous les malheurs de sa vie. Six ans après son suicide, sa sœur est morte d’une overdose. Villeneuve, lui, montre le tueur comme un être humain qui dérape et admet son dérapage. D’ailleurs, un témoin dans la classe, Roger, avait remarqué le sérieux du tueur.
(2) Lépine, pour son arme de chasse, un Sturm Ruger mini 14, a utilisé deux chargeurs de trente balles et un de cinq. Encore aujourd’hui l’arme est en vente libre mais les chargeurs à grande capacité ont été prohibés. Il a tué 13 femmes avec son semi-automatique et a poignardé sa dernière victime. 13 étaient étudiantes, 1 travaillait en tant qu’employée au service des ressources humaines.
(3) À l’époque on a dit que les policiers et les secouristes ignoraient où était située l’école Polytechnique. Avec ce lien http://www.guardian.co.uk/g2/story/0,,1872900,00.html on peut lire que : «The police and emergency services had been called, but didn't enter until they knew he was dead.»
(4) 4 suicides auraient suivi la tuerie dont celui de l’étudiant Sarto Blais et celui de ses parents.
(5) Le Parlement du Canada a fait du 6 décembre la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes symbolisée par le port d’un ruban blanc.
(6) L’École Polytechnique a informé ses élèves qu’elle ne ferait aucun commentaire relatif au film dont aucune scène n’a été tournée dans ses locaux. D’autres parts, il n’est pas rare que je sois seule dans la salle lors d’une projection de presse, or, pour ce visionnement il y avait un étonnant nombre de journalistes.
(7) Le massacre a été évoqué précédemment en littérature.L’auteur et comédien Adam Kelly a écrit la pièce The Anorak car Marc Lépine avant de se suicider dans une classe a posé son manteau sur le bout du canon de son arme. Sur http://www.terranovamagazine.ca/40/pages/poesie.html il vous est possible de lire le poème Note Finale que j’ai écrit à propos de cette tragédie.