Depuis 2001 • No 53 • Montréal • 15.01.2009
Janvier 2008

Blanchie

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Blanchie

Dans Blanchie, Brigitte Haentjens relate le voyage effectué par une femme venant de perdre son frère. Le vide causé par la disparition de ce dernier semble impossible à combler. Il arrive ainsi à cette femme de « passer des journées entières/ en pyjama », ou encore de compter « les heures en écoutant en boucle/ le dernier message téléphonique de [son] petit frère/ [d’appeler] sans relâche sa boîte vocale. » Le numéro de téléphone de ce dernier « s’agite dans [sa] tête/ comme un moustique égaré. » Au fil des jours, elle tente de vivre son deuil et se réfugie dans les bras d’un homme qui devient son amant, ou plutôt une source d’oubli, bien qu’elle soit incapable de lui parler du disparu qui parfois « au milieu de l’amour […]/ apparaît avec son grand rire battant l’air de ses deux/ bras/ et c’est une décharge électrique. »

Entre l’homme et elle, se développe une relation malsaine où la jalousie, rapidement, côtoie le désir. Dans l’air, se dégage un parfum de violence. D’un côté, l’homme cherche à la charmer, il lui offre des cadeaux. Et de l’autre, il veut la garder pour lui seul. Il alterne ainsi les crises et « les gémissements/ les pardons les implorations/ les bouquets de roses rouges/ somptueuses et chères ». Il est violent, toujours de plus en plus, mais elle continue de le voir. Il dit qu’il ne « supporte plus la distance/ Il devient fou de jalousie, [lui] fait des scènes/ crie/ il veut [qu’elle] le rejoigne à Berlin/ [qu’elle] vive/ avec lui/ il [la] supplie de venir puis du même souffle/ parle de rupture/ il [lui] reproche de ne pas assez l’aimer/ [la] trouve indifférente/ il tente de [l’exciter/ elle] le repousse/ il [la] presse et [la] bouscule/ il [la] menace/ [lui] sert violement le bras/ ses doigts laissent des marques sur [sa] peau. »

Intoxiquée par le chagrin, « une drogue dure », elle se met à voyager. Elle veut rompre avec son amant mais elle finit toujours par céder à ses avances. Elle continue donc de le voir malgré ses commentaires désobligeants et entretiendra leur relation jusqu’à ce qu’elle rencontre un autre homme, à Montréal, qui, lui, ne l’étouffera pas et lui permettra de vivre son deuil paisiblement, autrement. Il faut souligner que, tout au long de ses aventures, son défunt frère ne cesse de l’accompagner. Il reste présent dans sa vie, malgré sa disparition.

Avec cette suite poétique captivante sur le deuil, Brigitte Haentjens évoque la perte, les souvenirs qui demeurent, l’ombre des morts qui nous accompagnent chaque jour, la vie difficile pour ceux qui demeurent, cette douleur qui sépare les êtres ainsi que les relations amoureuses difficiles à entretenir dans cette marche pour « retrouver prudemment l’usage de la parole/ les mots creux et légers/ comme des rêves éveillés », pour vivre et s’éloigner de la mort. C’est, en fait, une marche vers la vie, à travers la douleur, que nous propose l’auteure dans un travail d’une beauté dérangeante qui perce le cœur.

Il faut, par ailleurs, noter la présence des photographies qui, tout au long du recueil, témoignent autant que les mots de l’absence, de la douleur et du silence.

Brigitte Haentjens, Blanchie, Sudbury, Prise de Parole, 2008.

Janvier 2008

Corrida pour vous tout seul

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Corrida pour vous tout seul

Michaël La Chance est professeur au Département des arts et lettres à l’Université du Québec à Chicoutimi. Il enseigne en théorie et histoire de l’art dans le cheminement en art numérique. Il est le directeur de la galerie d’art de l’université. En plus d’avoir enseigné en études et pratiques des arts et en Philosophie à l’Université du Québec à Montréal, il est membre du bureau de direction du CELAT, Centre Interuniversitaire d’Étude sur les lettres, les arts et les traditions et membre du comité de rédaction de la revue Inter Art Actuel. Il est aussi responsable du groupe CAMERAS, création artistique multimédia et recherche au Saguenay. Entre autres choses, il a aussi assumé la co-direction de Spirale. Il a signé de nombreux articles de critique d’art, de catalogues d’artistes et a beaucoup contribué à la recherche en esthétique littéraire et visuelle. Michaël La Chance est reconnu comme un fondateur de l’hyperphilosophie. Dans le cadre de ses recherches, il s’intéresse à la représentation sémantique en intelligence artificielle ainsi qu’aux aspects culturels et philosophiques de la cyberculture.

Au cours de l’automne dernier, il a fait paraître aux éditions Triptyque un recueil  intitulé Corrida pour soi seul dans lequel on peut lire des « exercices poético-spirituels » qui, affirment La Chance, conduisent « aux confins de soi-même : est-ce un cahier de charges existentielles? Est-ce un spectogramme des mouvements de l’être? Ces exercices ne doivent pas être seulement lus mais faits. Alors nous parviendrons au pied de la montagne, alors nous reconnaîtrons les signes de la Nuit. »

La Chance invite le lecteur au recueillement, voire à une profonde introspection. Écrits dans une langue de laquelle se dégage une tranquillité et une sérénité certaines, on croirait lire, dans ce volume, la pensée d’un moine, d’un vieux sage qui lègue des leçons philosophiques pour mieux vivre et pour qui l’écriture est un rituel grâce auquel il s’invente, où il se joue une existence. Recherche de l’art véritable sur le seuil du silence qui s’étend devant soi, La Chance incite à l’action puisqu’il écrit non pas pour « ceux qui doivent seulement lire les Exercices, mais pour ceux qui doivent les faire ». Au cours de ces 9 exercices, le lecteur devra donc relever différents défis dont celui d’affronter « la mort et l’excès, l’ironie et la naïveté, la solitude et le désert ».

 

Michaël La Chance, Corrida pour soi seul : exercices, Montréal, Triptyque, 2008.

Janvier 2008

Au bout de l’avenir : Danielle Trussart

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Au bout de l’avenir : Danielle Trussart

Un samedi d’automne, je me promenais dans les rues de Québec en observant les gens et les édifices sous une douce pluie. Il y avait près du château Frontenac, beaucoup de gens du troisième âge qui s’exclamaient devant la beauté du décor. Parmi la foule, j’ai remarqué une vieille dame qui m’a fait penser à ma grand-mère. Je me suis souvenu qu’elle s’émerveillait toujours d’un rien, fredonnant à la suite de Serge Gainsbourg, que rien, c’était déjà beaucoup. Songeant à cela, je suis entré au café Temporel où je suis tombé sur une affiche publicitaire du roman dont je venais d’amorcer la lecture plus tôt ce jour-là, Un train pour Samarcande, de Danielle Trussart, un ouvrage qui s’est vu décoré du prix Robert Cliche 2008 du meilleur premier roman. Au cours de mon séjour dans la vieille capitale, j’allais constater que cette affiche se trouverait partout sur mon passage.

Dans Un train pour Samarcande, Danielle Trussart met en scène Blanche, une résidente de Baie-Saint-Paul qui attend le grand départ, celui du train qui la mènera à Samarcande. Blanche range ses affaires, se départit de ses livres, parle à son défunt mari, Florent, et se remémore son existence tout en discutant avec sa vieille amie, Jeanne D’Arc. Comme l’auteure le souligne, les deux vieilles femmes « se retrouvent en pays de connaissance dans leurs histoires de l’ancien temps et y retournent comme on ouvre un vieux missel illustré. Entre les fines pages dorées sur tranche, elles redécouvrent les images pieuses et les fleurs séchées qu’elles y avaient placées jadis. »

Avec Trussart, le lecteur explore l’univers de la vieillesse de ce temps où, dans les mots de Blanche, « tu commences à t’effacer de ton vivant […] où les gens se mettent spontanément à articuler davantage quand ils s’adressent à toi, à hausser le ton, à vouloir faire les choses à ta place. Peu à peu, tu remarques que les regards des hommes se font plus rares, puis totalement inexistants. »

Ce roman d’une grande humanité incite à la réflexion et entraîne le lecteur à prendre son temps, à se familiariser avec cet univers où « les mots s’en vont les uns après les autres », où la mémoire « se vide et ressemble de plus en plus à une passoire », où  « chaque instant est comme la plus humble des cellules de notre corps, il contient toute l’histoire de l’humanité et porte aussi son avenir. »

Avec Danielle Trussart, on murmure doucement que « finalement, nos vies ne sont qu’un instant de présence au monde. Un instant de présence au monde. »

Danielle Trussart, Un train pour Samarcande, Montréal, VLB, 2008.

Janvier 2008

Slam à ma langue

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Slam à ma langue

André Marceau et Anne Peyrouse publient aux éditions Cornac une anthologie de la poésie slamée à Québec, réunissant des auteurs tels Annie Beaulac, Christine Comeau, Valérie Côté, Marc Lebel et Renaud Pilote. Véritable phénomène médiatique, le slam se définit, selon Marceau, comme étant une partie de plaisir en poésie et ne repose que sur la compétition entre les poètes. La partie poétique se déroule sur scène, mais ce sont les spectateurs qui votent. Un slam regroupe de six à douze poètes. Cinq personnes sont choisies au hasard dans l’assistance pour composer le jury et octroient les points, de zéro à dix, à chacun des slameurs. La partie se déroule en deux manches : « à la première, dans un ordre établi par un tirage au sort, tous les participants slament leur texte; tandis qu’à la seconde, on ne retient que les cinq slameurs qui ont obtenu le plus haut score. Au cumul des deux manches, celui qui a atteint le plus haut pointage remporte le match. » À la fin de la saison, les meilleurs slameurs sont réunis pour des demi-finales. Les huit poètes qui s’y distinguent participent à la finale qui leur permettra de se rendre jusqu’aux finales provinciales de la Ligue québécoise de slam (LIQS). La prestation des slameurs ne doit pas dépasser trois minutes : « Après dix secondes de grâce (à partir de trois minutes dix secondes), on soustrait des pénalités à chaque tranche supplémentaire de dix secondes. Le slameur qui excède cinq minutes se voit éliminé. On n’accepte aucun accessoire, instrument de musique ou costume, sous peine de disqualification. La LIQS se conforme au règlement en usage dans les lignes des États-Unis, de la France et du Canada Anglais ».

Après avoir défini le slam, Marceau retrace l’histoire du mouvement et évoque, à juste titre, l’apport de Mark Smith qui créa le Slam Poetry à Chicago dans la seconde moitié des années 1980. Il parle aussi des slameurs français, tel Grand Corps Malade, par qui fut introduit le slam au Québec au cours de l’automne 2006, saison où le slameur montréalais Ivy créa « Slam Montréal » avec l’aide de Catherine Lormier Larose, Jonathan Jonas Lafleur et Bertrand Laverdure. Marceau mentionne aussi les débuts de la ligne québécoise de Slam (LIQS) qui réunit les lignes de Montréal et de Québec, puis de Gatineau et de Sherbrooke.

Si la présentation de ce dernier est juste, il aurait gagné à retracer et à remettre dans un contexte historique cette poésie de forme orale qui s’apparente en grande partie à celle de précurseurs tels Lucien Francœur, Raoûl Duguay et Claude Péloquin, qui bien avant l’heure déclamaient leurs textes, souvent accompagnés de musique, à l’instar de poètes américains tels Jim Morrison ou encore ceux de la Beat Generation dans les années 1950. On peut aussi penser aux enregistrements de poètes français comme Jean Cocteau et Antonin Artaud.

Il faudrait aussi mentionner l’apport de groupe tel Loco Locass et des événements poétiques dont ceux organisés par Éric Roger, Solovox, ainsi que ceux du groupe Steak Haché ou encore les soirées de poésie qui se déroulent aux Derniers Humains pour ne nommer que quelques exemples.

En remettant le slam dans son contexte historique, une question se pose : est-ce que le slam est la version poétique de la ligne nationale d’improvisation (LNI)? Ou n’est-ce qu’un autre terme pour « spoken words » ou poésie parlée?

Si la définition du slam suscite réflexion, la poésie que l’on retrouve dans l’anthologie de Marceau et Peyrouse peut être qualifié de branchée sur le réel, composée de rimes faites pour être lues à voix hautes. C’est une poésie qui s’inscrit dans la lignée de celle de Lucien Francoeur, faite d’explorations de sonorités et de références à la télévision ainsi qu’à la culture populaire et à l’esprit ti-pop dont parle Jean Larose dans L’amour du pauvre. On y retrouve aussi des dénonciations, dont quelques-unes d’ordre politique. Cette poésie engagée et sociale témoigne d’une volonté de dire le monde et de s’affirmer en tant qu’individu. Toutefois, les auteurs restent trop souvent à la surface de leurs idées et tombent malheureusement souvent dans la généralisation et la facilité.  

André Marceau et Anne Peyrouse, Anthologie de la poésie slamée au Québec, Éditions Cornac, 2008.

Janvier 2008

Poèmes d’un flâneur

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Poèmes d’un flâneur

Robbert Fortin est décédé le 14 avril 2008 à l’âge de 62 ans. Poète, peintre et graveur, il a aussi été animateur et annonceur à Radio-Canada jusqu’en 1990. Originaire de Saint-Victor de Beauce, il a étudié à Baie-Comeau, Montréal puis à Trois-Rivières et à Québec où il a étudié en lettres québécoise et en création poétique. Après avoir vécu une quinzaine d’années en Ontario, il s’est installé à Montréal où il a continué son œuvre prolifique et où il a activement participé à la vie littéraire, notamment en donnant de nombreux récitals de poésie. En 1995, il a obtenu le Grand Prix du Salon du Livre de Toronto pour son recueil Peut-il rêver celui qui s’endort dans la gueule d’un chien. C’est lui qui a créé la collection «L'appel des mots» aux Éditions de l'Hexagone dans laquelle paraît son recueil posthume intitulé Personne n’a trouvé d’angle à la beauté. Selon l’écrivain Tony Tremblay, Robbert Fortin était un « artiste intense, entier, rassembleur et charismatique, il a su créer, au sein de l’Hexagone et dans le coeur des poètes qu’il aimait et dont il aimait être entouré, un espace de liberté, de création audacieuse, de parole rigoureuse, d’amitié sincère et de fraternité humaine, qui a su rallier toute une nouvelle génération de poètes. »

Son dernier recueil contient des poèmes de voyages, inspirés de lieux et de moments qui l’ont marqué. C’est la pensée d’un homme en marche que nous offre à lire Fortin dans ce volume que l’on peut qualifier de véritable hommage au monde de l’art. Ce poète, qui veut « être à la hauteur des couchers de soleil », s’attarde ainsi à la beauté du monde, que ce soit devant un tableau de la Tate Gallery à Londres ou encore devant un mendiant. On le suit dans un voyage qui le mène du Québec à l’Angleterre puis en France et en Espagne en passant par l’Italie et la Suisse. Éloge à la vie, à la nature, ces poèmes d’un flâneur sont d’une profondeur saisissante qui témoignent d’une grandeur d’âme et d’un regard sur le monde attentif aux petits détails ainsi qu’aux œuvres de ceux qui rendent le « voyage terrestre » plus agréable.

Robbert Fortin, Personne n’a trouvé d’angle à la beauté, Montréal, l’Hexagone, 2008.

Nouveautés éditoriales
Janvier 2008

Laura T. Ilea

Est

Nouvelles 

Traduit du roumain par Nicolas Cavaillès

Préface de Marcel Moreau 

EST. Une identité perdue, une nostalgie inassouvie. Le renouvellement de la vie. Le

renouvellement civilisateur. Une autre sorte de pensée, qui compterait sur la fragilité des choses. L'action des cinq récits du livre se déroule dans cinq régions différentes de la planète : une île de l'autre côté de l'Atlantique, un pays nordique, la route de retour vers l'Europe, en traversant la Chine, Paris, un pays de l'Est de l'Europe en pleine secousse dictatoriale. Néanmoins les récits ont quelque chose en commun : une vérité qui, si les personnages étaient capables de l'affronter, pourrait les dissoudre. Mais les personnages chancellent. Ils s'entrecroisent sur les routes emboîtées de leurs destins en quête d'un point cardinal qui porterait la sonorité de l'être. 

« Je ne lis plus de romans, sauf celui-ci, qui me retient dans son étrangeté, ses inattendu que... D'ailleurs, il semble se détruire comme romanesque au fur et à mesure qu'il se construit comme une transhumance obligée de ses personnages d'un point de rencontre à un ordre de dispersion. Je me trompe peut-être, mais j'ai le sentiment que ces personnages n'existent que le temps pour l'auteure de prendre la mesure de leur étoffe, sur une hypothétique 'route de la soie' ». (Marcel Moreau). 

Laura T. Ilea est docteur en Philosophie de l'Université de Bucarest (2005), Roumanie. Actuellement elle est chercheuse postdoctorale et chargée de cours à l'Université McGill de Montréal, Canada. L'auteure a publié un livre d'essais (Méditations inactuelles, Paideia, Bucarest, 2001) et une étude sur le philosophe allemand Martin Heidegger (La vie et son ombre. La fondation existentielle de la connaissance - Martin Heidegger, Éditions Idea, Cluj-Napoca. 2007), tous les deux parus dans son pays d'origine, la Roumanie. Elle a publié des articles dans des revues roumaines (Idei in dialog, Lettre Internationale, Studia Phaenomenologica) et d'ailleurs (Arguments, RES. Anthropology and Aesthetics, Terra Nova). 
 

Extraits

« La première cristallisation : tout accepter, accepter tout ce qui se trouve dans cette vie, si dégradé, si insalubre que ce soit. Alma ne peut finalement pas se décider entre la légèreté de l’Ouest et la gravité, l’austérité excessive de l’Est, non pas de cet Est lointain qui constitue la fascination extravagante de tout occidental, mais de cet Est sombre, contrasté, endigué par la fatalité et prédestiné à l’échec, au tranchage de ses racines au moment même où tout, peut-être, aurait pu renaître, où tout aurait pu donner des bourgeons. La domination de ce peut-être. La seconde cristallisation : Alma accepte même ce qui était inacceptable, elle accepte sans juger ni connaître, elle accepte en sachant qu’un animal ne juge pas lorsqu’il doit  manger, qu’un sage ne souffre pas lorsqu’il doit quitter le monde, qu’un amant ne caresse pas son amante en se demandant si elle mérite ses caresses, que les choses se font et se défont à leur propre manière. » (Alma

*****

« Brian n’avait pas peur de la mort. Il ne croyait pas non plus en une immortalité que lui assurerait sa peinture, qu’il ne considérait pas comme un don du ciel. Il percevait trop de sons, trop de nuances que les autres n’enregistraient pas, pour ne pas développer cette sensibilité dans le domaine de la mort : par-delà la limite extrême de ce que l’on peut percevoir et comprendre, s’étendait un espace latent, une membrane prolongeant l’univers qu’il percevait. La membrane qui sépare le sommeil du réveil est la membrane de la mort. La membrane qui sépare de l’éther spatial les nuages denses de l’atmosphère est la membrane de la mort. Si l’on pouvait rester éveillé pendant le sommeil, si l’on pouvait introduire une conscience de l’éther dans la pesanteur atmosphérique, on saurait ce que signifie la mort. C’est notre dualité constitutive, le fait que nous ayons un hémisphère gauche et un hémisphère droit, qui nous rend incapables de voir ce qui se passe dans l’intervalle. La peinture de Brian essayait de rendre le monde perçu par l’oeil frontal, de laisser transparaître la mort par la fente étroite qui sépare les états existentiels, de même que les aborigènes gardaient contact avec l’au-delà par des rituels d’invocations sanguinaires. Aussi sa peinture suscitait-elle une perplexité permanente. Les femmes étaient inquiétées par cet Odin adouci, qui racontait ses souvenirs de l’au-delà. » (Dunes d’eau)

Janvier 2008

Ce qui s’endigue

Annie Cloutier

Ce qui s’endigue

Anna et Angela ont été conçues le même jour de mai, dans les dunes venteuses de la mer du Nord. Alors que leur caractère et leur condition sociale les opposent, leurs destins s’emmêlent dès leur enfance, se projetant et se répercutant l’un sur l’autre. Au fil des années, Anna et Angela tissent la trame de leur vie, grandissent, aiment, défaillent et s’assagissent sur le fond de la crainte et de la fascination qu’elles éprouvent l’une pour l’autre. Mais de Delft à Amsterdam, et de l’Indonésie à la Normandie, qui, de la conventionnelle Anna ou de l’impétueuse Angela, réussit le mieux sa vie ?

À travers une fine analyse du regard de l’autre, Ce qui s'endigue explore les mystères de la satisfaction. Résolument ancré dans l’Occident du XXIe siècle, il s’agit d’un roman poignant sur la possibilité du bonheur ordinaire et sur l’émotion qui constitue, en fin de compte, l’ultime explication des choix qui façonnent nos existences.

Étudiante en sociologie, ANNIE CLOUTIER a écrit de nombreux textes pour des publications spécialisées et prononcé des conférences. Ses thèmes de prédilection sont la maternité, la sexualité, la construction de l’identité, le féminisme différencialiste et la sociologie du quotidien. Elle est la mère de trois enfants. Ce qui s’endigue est son premier roman.

Janvier 2008

La bohème

François Moreau

La bohème

Charles Aznavour a chanté la bohème: «ça voulait dire on a vingt ans», «ça voulait dire on est heureux»...

Oui, la vie de bohème, c'est bien fini, mais la fascination qu'elle provoque est toujours vivante. Vie d'artiste, rêve de gloire, appel des amours folles, le jeune héros ne ménagera rien pour y tendre, bien aveuglément au moment où il décide de quitter le Québec sur un cargo tout rouillé, bien intensément au fil des rencontres qui le mèneront à Londres, à Bruxelles, à Paris, soutenu par la débrouillardise, le charme, l'intelligence des lieux et des personnes qu'il croise. Bohème, bonheur de tout et de petits riens, liberté, amours en chapelet, jusqu'au jour où, parmi toutes celles qu'il prend et laisse à son gré, une femme le hante et donne la mesure de ce qu'aimer veut dire.

Ce roman, écrit dans une langue alerte et précise, veut témoigner d'une posture devant la vie et la communiquer à tous ceux qui ont soif de cette liberté merveilleuse, sans comprendre pourquoi ils ne parviennent plus à s'en saisir.

Né à Montréal, FRANÇOIS MOREAU s'embarque dès l'adolescence pour n'importe où, à bord d'un petit cargo. À 19 ans, il est correspondant à Paris pour une agence de presse française. Il a vécu en Europe pendant 40 ans, notamment à l'île de Man, dans la mer d'Irlande. Son premier livre a été publié à Monaco avant sa vingtième année. Ont suivi une pièce de théâtre, Les taupes, montée par Jean-Louis Roux au TNM, et cinq romans dont Les écorchés et Gaston ou L'apprentissage de l'assassinat. Il est revenu au Québec voici cinq ans.

Janvier 2008

Patrice Martin

Le chapeau de Kafka

Le chapeau de Kafka

Un roman astucieux et drôle

«Bref, les deux frères prennent place sur le banc public et commencent à lire le récit de cet employé pour le moins étrange qui, un jour, doit aller chercher un chapeau ayant apparemment appartenu à Franz Kafka. Je vous fais grâce de l’histoire invraisemblable du pauvre employé de la Stuff and Things Company et de ses multiples péripéties. »

P. se voit confier une importante mission : aller chercher le chapeau de Kafka que son patron vient d’acquérir dans une vente aux enchères. La mission s’avère plus ardue que prévu, car P. est confronté à de nombreuses embûches : un ascenseur déréglé, des fonctionnaires empêtrés dans les règlements, des écriteaux aux messages ambigus, voire mensongers, un cadavre aussi imprévu qu’encombrant. P. perd le contrôle. Même ce qu’il écrit dans son carnet, par souci d’y voir clair et de s’organiser, risque de lui nuire. Quelle idée aussi d’avoir intitulé une page «Opération cadavre » ! P. se met à avoir des idées saugrenues, lui qui a toujours été rationnel. Il faut dire qu’il s’est mis à lire, sans trop savoir pourquoi. La littérature serait-elle subversive ?

Chose certaine, elle est au centre de ce roman où un écrivain rêve de croiser Paul Auster dans Brooklyn et où Kafka, Borges et Calvino se racontent des histoires durant le trajet en auto qui les mène à un colloque portant sur l’écrivain comme personnage.

Le chapeau de Kafka est un astucieux roman dont les multiples récits s’interpellent et s’emboîtent à la façon de poupées gigognes. Un roman qui fera sourire autant ceux qui y reconnaîtront les nombreux clins d’oeil à de grands écrivains du XXe siècle que ceux qui ne les ont pas lus et s’amuseront des aventures de P. Tous, quoi qu’il en soit, admireront l’habileté de Patrice Martin à jouer avec le style et à se servir de la littérature comme d’un matériau ludique.

L’auteur
Né en 1963, en Montérégie, Patrice Martin détient une maîtrise en science politique de l’Université d’Ottawa. Coauteur de l’essai La culture de la dette, en 1994, et lauréat du concours
« Tout nouveau tout show» à titre d’auteur-compositeur-interprète, en 1997, il est maintenant
conseiller municipal à la ville de Gatineau. Ayant été tour à tour fonctionnaire et politicien, Patrice
Martin a souvent croisé Kafka dans son milieu de travail. Celui-ci lui a inspiré l’étonnante histoire
de P., un employé de bureau modèle. Modèle ? Au début du roman, tout au moins.

Janvier 2008

Anne Élaine Cliche

Mon frère Ésaü

Mon frère Ésaü

Une histoire biblique revisitée

«L’histoire d’Ésaü ; reviendra, me reviendra, petit à petit, entrera dans le cadre que je fabrique avec vigilance et méthode. À l’origine ? notre naissance ; et voici : un mystère. Proposition banale. Sauf qu’Ésaü a disparu; comme un démon ou comme un ange. […] Quand on est debout dans la violence du vent à moins vingt-cinq ou moins trente ; dans le désert vociférant où plus rien ne peut se dire, il y a parfois des mots qui frappent, venus de la bourrasque, mots d’acier, de verre, qui assomment ou se brisent contre les dents. Ces mots-là viennent de loin. Ils me parlent d’Ésaü.»

Une soeur cherche son frère jumeau, peintre célèbre dont le nom, Ésaü, est à lui seul
une énigme angoissante et chargée. L’histoire ici est au moins double, par avance écrite et pourtant inachevable. Chercher Ésaü qui a fui sa famille, son pays, son peuple, son histoire prend dès lors plusieurs sens. Celui, très concret, d’une enquête
sur le territoire natal, l’Abitibi, et dans la mémoire d’une enfance perdue; celui, plus
métaphysique, d’une rencontre avec une haine immémoriale, fratricide, familière et pourtant mystérieuse, méconnue. Le roman familial que rédige la soeur d’Ésaü cherche ses morceaux et les trouve peu à peu comme les pièces d’un puzzle ; le récit
puise ainsi aux sources bibliques et talmudiques, celles que le peintre Ésaü n’a cessé
d’explorer pour son oeuvre, et à d’autres qui racontent l’histoire de ce jumeau étrange suscitant les plus intéressants commentaires rabbiniques. Peu à peu, le corps et les tableaux d’Ésaü occupent presque tout l’espace et les souvenirs.

Mon frère Ésaü est un roman sur la peinture et l’enfance ; sur la langue qui cherche
à dire et n’y arrive que par détours, fractures, reprises ; un roman sur les puissances mortifères et le désir insatiable de connaître cette part du monde livrée à la brutalité, à la destruction. Ce qui oppose Ésaü et Jacob dans la Bible est peut-être ce qui oppose deux versants inséparables de l’humanité, ou d’un même être. Deux rapports à la filiation, deux destins de la pulsion : la vie, la mort.

L’auteure
Anne Élaine Cliche enseigne au département d’Études littéraires de l’UQÀM. Son essai Poétiques du Messie. L’origine juive en souffrance (XYZ 2007) a obtenu le prix J.I. Segal 2008 décerné par la Bibliothèque publique juive de Montréal. Son premier roman, La Pisseuse (Triptyque 1992), a obtenu le Grand Prix du livre de Montréal.

Janvier 2008

Les Géants anonymes

François Désalliers

Les Géants anonymes

En fin observateur de l’âme humaine, François Désalliers propose dans Les Géants anonymes une autopsie du tragique dans ce qu’il a de quotidien et de sournois en élaborant une histoire dans laquelle il fait évoluer des gens ordinaires, amenés à poser des gestes d’éclat. Une fois de plus, il utilise son redoutable talent de conteur pour arracher à ses personnages une humanité qu’il élève au rang de mythe. Car ces êtres, autrement, demeureraient, aux yeux de notre époque avide de héros, de simples anonymes.

François Désalliers sonde les forces obscures qui nous habitent et fait subir à ses personnages les conséquences de leurs desseins machiavéliques. C’est donc un retour à la fiction dramatique dans ce sixième roman pour cet auteur polyvalent qui nous avait livré une grinçante comédie avec Un été en banlieue, son précédent ouvrage.

Janvier 2008

Le jardin de Peter Pan

Pierre Gobeil

Le jardin de Peter Pan

À force d'être entouré par les vents, les embruns et les percées de soleil, et de relire le journal de la veille, on a fini par se dire que le temps ne passe pas aux Îles ; et c'est ce que cherchera à vérifier le héros de cette histoire, parti de Montréal pour regagner l'archipel en bateau. Pourtant, dès son arrivée, des amis qui disparaissent et des maisons qui brûlent laissent entendre que les choses changent ici comme ailleurs... Et ce n'est qu'après bien des échecs et des retours en arrière que notre insulaire d'adoption se rendra compte de la véritable nature du monde qui s'étale devant ses yeux: les Îles de la Madeleine, P.Q.

PIERRE GOBEIL s'est mérité le Grand Prix du livre de Montréal pour Dessins et cartes du territoire en 1993. Après La mort de Marlon Brando et La cloche de verre, Le jardin de Peter Pan est son troisième ouvrage publié aux Éditions Triptyque.

Janvier 2008

Anne Guilbault

Joies

Joies

Un amour fou

« Puis tout à coup le manque se fait net. Et me transperce le constat que,
pendant quelques instants, j’ai vécu sans penser à Georgie. Cette pensée est pire – une vie possible sans elle ? – que l’état de manque dans lequel me plonge sa disparition. Je me frappe la tête souvent. Pour être sûr de ne pas oublier ce vers quoi je tends. »

Le narrateur aime passionnément sa soeur, Georgie. Il la cherche partout dans la ville après s’être enfui de l’hôpital psychiatrique où l’on essayait de lui faire retrouver
la mémoire et la parole, perdues dans des circonstances tragiques. Il ne peut que crier, et son cerveau ne restitue que des images discontinues, qui nous hantent longtemps après qu’on a refermé le livre. Certaines sont joyeuses, comme celle d’un cirque, mais plusieurs sont inquiétantes : un homme brûlé à la fenêtre, des femmes de verre qui se brisent, une auto qui fonce dans un mur… Les plus terribles sont celles de gens qui tombent, encore et encore, et les plus obsédantes, celles de sa soeur : Georgie qui tient sa main, Georgie qui grimpe aux arbres, Georgie « transformée en musique », qui danse autour d’un feu, Georgie qui donne de l’argent aux clochards, Georgie dans sa robe rouge, Georgie blottie contre une vieille gitane, Georgie sur un pont… Mais où est-elle donc ?

Joies est l’histoire d’un amour fou entre un frère et une soeur. Une soeur aussi terriblement présente dans sa tête que cruellement absente dans la réalité. L’histoire
de deuils qui semblent impossibles à faire. L’histoire d’une quête qui débouche pourtant sur la lumière. Une histoire écrite dans une langue tellement belle qu’on en a parfois le souffle coupé.

L’auteure :
Anne Guilbault est née à Québec. Elle détient un doctorat en littérature québécoise (avec thèse en création littéraire) de l’Université Laval et elle enseigne la littérature au Collège François-Xavier-Garneau depuis 2000. Elle a publié quatre romans: Les citadines, aux éditions du Septentrion en 1995, Loretta, aux éditions Beaumont en 1999, La cour, aux éditions Maelström, en Belgique, en 2003 et On vit drôle, coécrit avec Otto Ganz, un auteur belge, et coédité par les éditions Maelström (Bruxelles) et Adage (Montréal).

Janvier 2008

Claire Varin

La Mort de Peter Pan

La Mort de Peter Pan

 « Tu vas voir, je vais mourir et ça te fera un vrai personnage de roman, un vrai de vrai ! » Malcolm Wendell Walker ne pensait pas si bien dire... Bien qu’il soit décédé en 1981 à l’âge de 30 ans dans un incendie causé par une cigarette oubliée, il ne cesse de hanter la narratrice de ce récit. Plus de vingt ans après la tragédie, celle-ci refait le parcours du « personnage » né d’un père inconnu, un marin d’origine irlandaise, et d’une mère canadienne-anglaise de modeste condition.

Claire Varin est détentrice d’un doctorat en lettres de l'Université de Montréal. À titre de journaliste, elle a collaboré à diverses émissions à la radio de Radio-Canada et enseigné la littérature. Elle a effectué plusieurs séjours au Brésil et publié des ouvrages inspirés par l’ailleurs. Avec La Mort de Peter Pan, son septième livre, elle poursuit une quête de sens, fortement marquée par le rapport avec l’étranger ainsi qu’avec l’étrange...

Janvier 2008

Monique Proulx

Le Sexe des étoiles

Après Sans coeur et sans reproche, salué par la critique comme un recueil de nouvelles « qui en arrive aux mêmes conclusions que Balzac, Shakespeare ou Faulkner », Monique Proulx a écrit Le Sexe des étoiles, un roman d’une grande originalité. Tout comme ces auteurs, elle y révèle ses personnages avec une remarquable finesse. Témoin et actrice de son temps, l’auteure offre un spectacle d’une richesse incontestable : thèmes audacieux, intensité émotive, humour et non-conformisme.

Monique Proulx écrit des romans, des nouvelles et des scénarios pour le cinéma. Dans ces trois domaines, son travail a été unanimement salué par la critique et fort chaleureusement accueilli par le public. Deux de ses romans, Le Sexe des étoiles et Homme invisible à la fenêtre, ont été adaptés au cinéma.

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