Depuis 2001 • No 53 • Montréal • 15.01.2009
Sortie : 12 décembre 2008

Séraphine

Batle in Seattle

Durée : 2h06

Distribution : Yolande Moreau, Ulrich Tukur, Anne Bennent

Réalisation : Martin Provost

Scénario : Martin Provost et Marc Abdelnour

Production : France, Belgique

Source : www.sevillepictures.com

Synopsis : En 1913, le collectionneur allemand Wilhelm Uhde, premier acheteur de Picasso et découvreur du douanier Rousseau, loue un appartement à Senlis pour écrire et se reposer de sa vie parisienne. Il prend à son service une femme de ménage, Séraphine, 48 ans. Quelque temps plus tard, il remarque chez des notables locaux une petite toile peinte sur bois. Sa stupéfaction est grande d'apprendre que l’auteur n’est autre que Séraphine. S’instaure alors une relation poignante et inattendue entre le marchand d’art d’avant-garde et la femme de ménage visionnaire.

Sortie : 16 janvier 2009

Les femmes de l’ombre

Igor

Durée : 2h

Distribution : Sophie Marceau, Julie Depardieu, Marie Gilain, Deborah François, Maya Sansa

Réalisation : Jean-Paul Salomé

Scénario : Jean-Paul Salomé, Laurent Vachaud

Production : France

Source : www.tvafilms.com

Synopsis : Engagée dans la Résistance française, Louise s'enfuit à Londres après l'assassinat de son mari. Elle est recrutée par le SOE, un service secret de renseignement et de sabotage piloté par Churchill.

Dans l'urgence, on lui confie sa première mission, l'exfiltration d'un agent britannique tombé aux mains des allemands alors qu'il préparait le débarquement sur les plages normandes. L'homme n'a pas encore parlé mais le temps presse. Louise doit d'abord constituer un commando de femmes spécialement choisies pour les besoins de l'opération. Pour le recrutement, tous les moyens sont bons : mensonges, chantage, remises de peine. Elle engage Suzy, danseuse de cabaret qui excelle dans l'art de séduire les hommes ; puis Gaëlle, chimiste, spécialiste en explosifs ; enfin, Jeanne, prostituée, capable d'assassiner de sang froid. Parachutée en Normandie, elles sont rejointes par Maria, juive italienne, opérateur radio et dernière pièce du dispositif. La mission commence bien mais se complique très vite. Contraintes de retourner à Paris, le SOE leur fixe un nouvel objectif, presque suicidaire : éliminer l'une des pièces maîtresses du contre-espionnage nazi, le colonel Heindrich. L'homme en sait déjà trop sur les préparatifs du débarquement. Cinq femmes, loin d'être des héroïnes, mais qui vont le devenir.

Sortie : 16 janvier 2009

Caos Calmo

Durée : 1h45

Distribution : Nanni Moretti, Valeria Golino, Alessandro Gassman

Réalisation : Antonio Luigi Grimaldi

Scénario : Nanni Moretti, Laura Paolucci, Francesco Piccolo, adaptation du roman éponyme de Sandro Veronesi

Production : Italie, Grand Bretagne

Source : www.sevillepictures.com

Synopsis : La mort soudaine de Lara, son épouse, bouleverse la vie heureuse de Pietro, jusque-là comblé par sa famille et son travail. Le jour de la rentrée, Pietro accompagne à l'école sa fille Claudia, 10 ans et décide subitement de l'attendre. Il se réfugie dans sa voiture, garée en face de l'école primaire. Il fait de même le lendemain et les jours suivants. Il attend que la douleur se manifeste et observe le monde. Il découvre petit à petit les facettes cachées des gens qui l'entourent et l'abordent. Ses chefs, ses collègues, ses parents, ses amis, tous cherchent à comprendre "ce drôle de chaos calme" qui l'habite.

Janvier 2008

Gran Torino : humanité

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Clint Eastwood est l’un des rares acteurs considéré de son vivant comme un mythe. Il personnifiait le macho taciturne lorsqu’il connut enfin la célébrité dans les films de western-spaghetti du réalisateur Sergio Leone. Ses débuts de réalisateur ont été liés à la musique jazz quand il scénarisa et joua dans Play Misty for me en 1971. Sa relation amoureuse avec l’actrice et réalisatrice Sondra Locke influença sa créativité dont la thématique du film Sudden Impact Le retour de l’inspecteur Harry (1983) sur la convalescence d’une femme violée à laquelle il témoigne de la compassion. C’est à tort qu’on lui attribue une propension pour les armes à feu; il est environnementaliste, végétarien et contre la chasse.

Avec Gran Torino, sur la base d’un scénario de Nick Schenk, il réunit à nouveau réalisation et interprétation. Il a accepté d’explorer les relations familiales, intergénérationnelles et interraciales dans le défi d’un contexte contemporain américain où le questionnement des conflits individuels est souvent occulté au profit des enjeux économiques et internationaux.

À la sobriété du piano pendant le générique de début succède la somptuosité de l’orgue pour les funérailles de l’épouse de Walt Kowalski, vétéran et retraité. Le gros plan du nombril percé de sa petite-fille permet de communiquer la désapprobation de Walt et de commencer la révélation de son caractère bourru.

«Vous connaissez plus la mort que la vie» constate le jeune prêtre, Father Janovich (Christopher Carley) qui a reçu le mandat de prendre soin de lui sur les instances de l’épouse avant son décès. Walt a survécu à la guerre, n’a pas été proche de ses fils et ne s’est pas confessé depuis longtemps quand des voisins asiatiques de culture Hmong ont besoin de lui. Une nuit, il sauve Thao (Bee Vang) que des membres d’un des nombreux gangs menacent.

Walt commence à fréquenter la famille dont Sue (Ahney Her) qu’il sauve elle aussi; elle se promenait en compagnie d’un jeune Blanc quand un groupe de Noirs les a attaqués.

La vie oscille sans cesse entre danger et tranquillité. Thao a tenté, sous la pression d’un gang, de voler la Gran Torino 72 de Walt qui se retrouve flanqué du jeune homme que sa mère oblige à être serviable pour réparer le déshonneur.

La sociabilité de Walt s’élargit quand Thao et lui réparent les maisons des résidents de la rue. Une nouvelle vie commence pour le vieil homme grognon et malcommode qui a trouvé un jeune prêt à recevoir les connaissances qu’il peut transmettre. Il lui prête des outils, lui en donne, lui trouve un emploi dans la construction et l’encourage à proposer une sortie à une jeune fille. Pour l’événement, Walt prête sa Gran Torino à Thao. L’ancien combattant de la guerre de Corée donne sa médaille au jeune asiatique pour lequel il est devenu un modèle.

Mais Sue, qui disait «Les filles vont à l’école, les gars en prison», est violentée gravement. Sans aucune arme à feu, Walt, pour sauver toute la communauté, se sacrifiera.

Clint Eastwood ne s’est pas accroché à son personnage de héros froid et inflexible qui avait amorcé sa célébrité. Il a campé un homme rigide qui n’attendait que l’occasion de s’humaniser. Encore une fois dans sa réalisation, il prend le temps de développer la situation dans un déroulement de scènes modéré, une évolution progressive des personnages. Les scènes finales sont réussies par l’émotion qu’elles suscitent.

Le problème des gangs intimidants et dangereux dans la proximité oppressante des villes et l’absence de recours pour les victimes aboutit à une violence qui semble irrémédiable ou exiger un sacrifié; il reste donc entier mais le mérite de Gran Torino est d’avoir contribué à en explorer des aspects actuels.

Gran Torino Réalisation et interprétation : Clint Eastwood. Scénario : Nick Schenk. Interprètes :Bee Vang, Ahney Her, Christopher Carley, John Carroll Lynch. Chanson theme de Clint Eastwood, Kyle Eastwood, Jamie Cullum et Michael Stevens. États-Unis 2008

Au Cinéma du Parc 3575 ave du Parc à Montréal   www.cinemaduparc.com et à l’affiche au Québec en version française et en version originale anglaise.

Janvier 2008

Séraphine : l’éblouissante beauté de la peintre inconnue

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Il est de plus en plus nécessaire de faire connaître les anonymes qui ont traversé l’Histoire en laissant des traces discrètes mais originales. C’est ce qu’a entrepris le réalisateur valdoisien Martin Provost en proposant l’interprétation de Séraphine à l’actrice et réalisatrice belge Yolande Moreau avant même que le scénario soit écrit. Leur collaboration a donné un film à la fois biographique et artistique consacré à une peintre inconnue.

En 1914, à Senlis, un coin de l’Île-de-France, Séraphine Louis gagne péniblement sa vie en nettoyant chez les autres et en étant lavandière. Méprisée, seule, la nuit, à la lueur de la chandelle, elle peint en chantant des psaumes. Elle cite de mémoire Thérèse d’Avila. Son ange gardien et la Vierge Marie l’incitent à peindre des fleurs, des arbres, des grappes, au-delà de toute correspondance réaliste.

Le collectionneur allemand Wilhelm Uhde, précédemment juriste et qui fit connaître Rousseau, Braque et Picasso, découvrira son œuvre, encouragera son évolution d’artiste, la diffusion de ses toiles et l’amélioration de ses conditions de vie (1).

Peignant d’abord de petits formats sur des panneaux de bois, elle a ensuite utilisé des toiles plus grandes qu’elle. Elle a toujours fabriqué ses couleurs, en autres avec de l’huile de lampion d’église, du sang de bête, de la boue des champs et d’autres ingrédients «J’ai mes petits secrets» dit-elle à Uhde. (2).

Wilhelm Uhde, un homosexuel allemand en France en 1914 (3), et Séraphine, une servante pauvre, partagent la peine d’être ostracisés. Après avoir surpris Uhde qui pleure, elle lui conseille «Quand moi je suis trop triste, je vais dans la nature. Je parle aux arbres, aux oiseaux. Et ça passe» Séraphine grimpe aux arbres, se baigne nue dans la rivière, garde des miettes de pain pour les oiseaux et peint des fleurs qui sont comme des yeux, des insectes, des plumes, et des feuilles qui semblent des poissons ainsi qu’un vase qu’on dirait essaim. «Quand on fait de la peinture on aime autrement. Souvent je vois de l’intérieur.» Mais aussi, parfois, «quand je les regarde, j’ai peur de ce que j’ai fait».

Uhde a admiré son œuvre, «Visionnaire, elle est en avance sur son temps». Elle posait ses toiles sur le sol, s’agenouillait et utilisait des pinceaux et estompait avec ses doigts. Dans un déni de la perspective et du réalisme, elle détaillait répétitivement son sujet avec une patiente minutie et une richesse chromatique qui aboutissaient à un foisonnement complexe de légèreté et d’oppression.

Provost et Moreau nous ont présenté une Séraphine et son œuvre dans une éblouissante beauté. «Le medium c’est le message» disait McLuhan, le film à l’instar du propos est superbe. Provost s’est accordé avec l’époque où se sont déroulés les faits, il a centré son image qu’il a entourée de noir car, au début du cinéma et de la photographie, l’ouverture du diaphragme concentrait l’image. Ses «fondu au noir» correspondent aussi à la disparition des œuvres de Séraphine dont des musées possèdent des exemplaires qu’ils ne placent pas en cimaise, les gardant cachées, enfermées, dans le noir.

De cette réalisation tendre et habile, se distinguent deux scènes : Séraphine, avec son candide visage, présentant ses toiles à différentes personnes et Séraphine, avec une chaise, marchant pour aller s’asseoir sous un arbre. Provost et Moreau ont su révéler la grandeur d’une artiste à la vie étriquée.

Martin Provost s’est concentré sur la période de la vie de Séraphine quand elle s’est consacrée à sa peinture lors de sa relation avec Uhde. Voici les repères biographiques qui la concernent :

Séraphine Louis, dite Séraphine de Senlis, ainsi qu’on nommait les artistes au Moyen-Âge d’après leur ville d’origine, est née en 1864 au village d’Arsy-sur-Oise d’une mère fille de ferme et d’un père horloger, elle avait une soeur; orpheline à 7 ans, bergère, bonne à Paris, femme de chambre à Compiègne, elle travaille dans une institution de jeunes filles où elle observe un professeur de dessin.

En 1882, elle est arrivée à Senlis et pendant 20 ans, elle a été domestique chez les Sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny; en 1906, elle a été femme de ménage et en 1912, elle rencontre Uhde.

En 1929, Uhde organise la première exposition parisienne de ceux qu’il nomme «peintres primitifs» car il n’aimait pas le terme «naïfs»; il intitule l’événement «Peintres du Cœur sacré».

De Séraphine, il a écrit : «Elle échappe aux lois qui d’ordinaire régissent la peinture, bien qu’elle en satisfasse les plus extrêmes exigences. Séraphine, avec les éléments les plus modestes, quelques fleurs, des feuilles, des arbres, de l’eau qui court, a créé par des moyens hardis qui sont sa conquête personnelle, une œuvre grandiose».

En 1932, Séraphine est internée à l’asile de Clermont-de-l’Oise et est abrutie par des médicaments. Elle n’a plus jamais peint, a eu un cancer du sein et est morte de faim pendant l’Occupation; environ 45 000 malades mentaux sont morts de faim et de froid dans les asiles français pendant la 2e guerre.

En 1942, elle fut placée dans une fosse commune. En 1945, grâce à Uhde, une première exposition personnelle lui est consacrée à la Galerie de France, à Paris. Uhde est décédé en 1947 à Paris. En 2007, une plaque a été posée à l’emplacement où la peintre a été enterrée avec l’inscription qu’elle avait demandée : «ici repose Séraphine Louis Maillard (sans rivale) 02-09-1864 – 18-12-1942.

Effectivement, jusqu’à maintenant, elle est la seule peintre de ce mouvement; il y aurait 80 toiles d’elle. (4).

 

Séraphine Réalisation Martin Provost Scénario Marc Abdelnour et Martin Provost Interprétation Yolande Moreau, Ulrich Tukur, Anne Bennent, Geneviève Mnich, Nico Rogner, Alélaïde Leroux, Serge Larrivière et François Lebrun  Musique originale Michael Galasso Images Laurent Brunet Production franco-belge  125 minutes 2008

À l’affiche au Québec depuis cinq semaines
www.cinemamontreal.com

 

(1) Au cours des ans, la vie de deux autres créatrices a été portée à l’écran, Adèle Hugo, compositrice et écrivaine (Adèle H film de 1975 réalisé par François Truffaut) et Camille Claudel, sculpteure née la même année que Séraphine, morte de faim et dont on ne sait où se situe la sépulture (Camille Claudel film de 1988 réalisé par Bruno Nuytten). Or, ces trois femmes, déterminées par leur œuvre artistique, ont aboutit à l’hôpital psychiatrique. Historiquement, et encore dans certaines contrées, les femmes ont été privées de l’actualisation de leur potentiel intellectuel, créatif, sexuel. La dérive de certaines artistes serait-elle liée aux difficultés qu’elles ont eu à pouvoir épanouir leurs capacités? Étonnement, les deux créatrices issues de la bourgeoisie, n’ont pu vivre de leur art alors que la vie de Séraphine a été adoucie par son mécène qui s’occupait de vendre ses toiles et de payer pour qu’elle ait une chambre privée à l’hospice. Bien qu’on ait permis à Camille Claudel de continuer à faire ses «petites choses», aucune des trois n’a continué à créer lors de son internement.

(2) De plus, elle aurait utilisé de la peinture Ripolin mélangée avec de la terre de cimetière et son propre sang.

(3) Wilhelm Uhde a brièvement épousé la peintre de l’abstraction géométrique Sonia Delaunay.

(4) On peut aussi lire :
Séraphine de Senlis  par Bertrand Lorquin avec des pages extraites de Cinq maîtres primitifs de Wilhelm Uhde  éd. Gallimard 2008
La Vie rêvée de Séraphine de Senlis  par Françoise Cloarec  éd. Phébus  2008
Séraphine: De la peinture à la folie  par Alain Vircondelet  éd. Albin Michel  2008
Séraphine de Senlis  par J.P. Foucher  éd. du Temps 1968

Janvier 2008

Polytechnique : un chef d’œuvre d’humanité

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Le féminisme n’a jamais tué personne. La misogynie tue tous les jours »

Benoîte Groult

«Les gens heureux ne sont jamais méchants»

Proverbe espagnol 

Les quartiers d’orange restent sur le pupitre, symbole d’une vie qui ne sera pas nourrissante ainsi que la vie de 15 êtres (14 femmes et un jeune homme) qui étaient dans l’école ce jour-là et qui ne donneront pas suite à leur formation, ne nourriront pas les autres de leurs connaissances intellectuelles, de leurs possibilités affectives. 

Le 6 décembre 1989, il neige, les élèves de l’École Polytechnique située sur le Mont-Royal à Montréal écoutent un exposé à la fin de l’après-midi. On le sait depuis, certains ont cru à une blague de fin de session quand un jeune homme est entré dans une salle de cours avec un semi-automatique en ordonnant aux gars d’aller à droite et aux filles d’aller à gauche. Ils sortiront, elles resteront et seront touchées par les balles du tueur qui a crié : «Je hais les féministes». 

Karine Vanasse a approché les producteurs de Remstar avec le projet d’un film commémoratif, un film aux intentions nobles, auquel se sont associés le réalisateur Denis Villeneuve et le scénariste Jacques Davidts. 

Tous se sont consacrés à une présentation très sobre, succincte et même partielle, des faits. Pour participer à un processus de consolation et à un devoir de mémoire, les personnages priment sur l’action: deux d’entre eux représentent les victimes Valérie (Val) et Jean-François (JF) et un autre correspond au tueur. Il ne s’agit pas d’une reconstitution uniquement factuelle mais d’une représentation selon des témoignages. 

Le film évite toute polémique, toute argumentation, tout débat; les artisans n’ont pas voulu prouver, nommer, qualifier, ils ont accompagné le parcours des victimes, du tueur, le nôtre. Ils nous ont donné une leçon de vie. De ces faits d’horreur sanglante, ils ont aboutit à un film beau, touchant, solennel, artistique, poétique.  

D’abord, le film en noir et blanc évite les giclures rouges de sang. On ne voit pas les victimes mourir. Certains coups de feu sont tirés lors de scènes sans aucun son. Il y a très peu de cris. Donc, pas de sensationnalisme, pas d’exagération de la violence, pas d’amplification dans l’expression de l’émotion. Le film a été fait avec une grande décence, une évidente circonspection et une exemplaire humanité. Il est essentiel qu'on ose aborder ce sujet autrement qu'en valorisant le tueur. Il est important qu'on montre la douleur car trop souvent les victimes sont oubliées. Villeneuve ne s’est pas vautré dans l’exaltation de la violence, il n’a évoqué que 5% de celle qui a eu lieu; ainsi, il n’a pas reconstitué le meurtre de Maryse Leclair que Lépine avait tirée et qu’il a achevée à coups de couteau quand elle demandait de l’aide. 

Symbolisme et concentration caractérisent la narration filmique. Nous sommes amenés dans les préparatifs du tueur et les séquelles des victimes en passant par les 19 minutes fatales, irrémédiables, inoubliables. 

Au petit matin, la caméra cadre un jeune homme qui regarde sa voisine par la fenêtre et qui a placé une arme dans un sac de plastique. Il est apparu pour la première fois, l’arme sur son front. Il fait la vaisselle devant un calendrier de femme déshabillée. Les premiers mots dits dans le film sont ceux de sa lettre en voix-off. Au générique, il ne sera désigné que par les mots : Le tueur. Il est organisé, prévoyant, décidé. 

Le même matin, l’étudiante Valérie rase ses jambes, met ses bas culotte, avant une entrevue pour un stage en mécanique; elle n’a pas revêtu un habit de camouflage pour le combat, pourtant quelques heures plus tard elle se retrouvera sous les feux d’un massacre dans une zone de guerre. Avec sa coloc, Stéphanie, elle parle des concepts de base des transformations réversibles. Elle ne sait pas que ce jours-là va se produire l’irréversible. À l’école, l’interrogateur, Maurice Martineau, n’hésite pas à lui dire : «C’est rare une fille en mécanique» avant d’ajouter «On cherche des candidats qui vont pas nous lâcher en cours de route» ramenant dans la discussion l’habituelle question qui n’est posée qu’aux femmes et qui concerne la famille. 

Encore à l’école, Jean-François a renversé un café sur son travail de thermo. Il doit photocopier les notes de Val. On attend en ligne pour les machines. Il remarque une reproduction de Guernica de Picasso pendant que le tueur rédige sa lettre. 

Dans son auto, le tueur est nerveux, la caméra capte ses tremblements. Il entre dans l’école, s’assoit longtemps alors que la caméra zoome sur son œil; ce gros plan contribue à induire le tourment, la tristesse, la souffrance qui le déterminent. (1) 

Villeneuve a délaissé le déroulement chronologique pour privilégier le point de vue humain. Il se concentre sur des détails révélateurs du quotidien, de la banalité, de l’ordinarité, de l’habitude vécues avec confiance et qui contrastent avec la soudaineté, la gravité et l’énormité de la tuerie. 

Le symbolisme et le contraste sont aussi remarquables dans la scène où le tueur circule devant l’affiche «Party», quand Jean-François s’empare de bandages alors que le tueur recharge son arme (2), quand Jean-François, des jours après le drame, est dans son appartement sous une affiche du film Pour la suite du monde, entouré de bouteilles de bière vides et que la vaisselle sale s’accumule dans sa cuisine alors que le tueur avait fait la vaisselle le matin. 

Dans un «zoom out» gisent une victime morte les yeux fermés et près d’elle le tueur suicidé les yeux ouverts. Le couple de la mort. Puis, Valérie annonce à Éric, son amoureux, ingénieur lui aussi, qu’elle est enceinte. Le couple de la vie. 

Le zoom sur l’œil du tueur et ce regard de Jean-François sont les deux scènes qui interpellent le plus à la fois notre réflexion et notre émotion; nous sommes concernés directement dans notre humanité. 

Le décalage entre l’image, le mensonge, le préjugé et la réalité d’un être est symbolisé par la distorsion du visage de Valérie dans une série de miroirs. Symbolisme encore dans ce traveling en hélicoptère montrant Jean-François sur la route d’un paysage hivernal sans horizon. 

Retour à l’école, les secouristes amènent Valérie (3) qui est blessée mais ne décédera pas. Jean-François lui dit : «Je m’excuse Val, j’aurais pas dû sortir». Puis, il est dans le métro, seul et ensanglanté, il regarde la caméra, il nous regarde. 

La position de la caméra parfois inattendue, originale, induit un autre rapport à la réalité. 

Jean-François se suicide (4), Valérie travaille en aéronautique et attend un enfant. Elle écrit à la mère du tueur : «L’amour vient de me faire un cadeau dans mon ventre. Si j’ai un fils je veux lui apprendre l’amour; si j’ai une fille je veux lui apprendre que le monde lui appartient.»(5) (6) (7) 

Donc, le film n’est pas polémique, il est poétique, il ne procède pas par des démonstrations, il fonctionne par des allusions. Deux filles sont cachées derrière un haut-parleur, le tueur approche, on le voit tirer mais là encore on ne voit pas le visage des victimes quand elles reçoivent les balles. 

L’excès répété, l’exagération effrénée, l’effet outrancier ont été évités; le film est circonscrit, contrôlé, juste. Du scénario à la réalisation avec l’interprétation, tout est impeccable et force le respect en laissant émaner une grande dignité. Les deux acteurs des protagonistes masculins, Sébastien Huberdeau et Maxim Gaudette, avaient les scènes les plus exigeantes, nuancées, expressives et ont admirablement relevé le défi. Karine Vanasse a su doser l’expression de l’émotion, de l’inquiétude et de la détresse pour la communiquer sans artifice.  

À la fin, avec la superbe musique de Benoît Charest, apparaît : In memoriam Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault, Annie Turcotte, Barbara Klucznik-Widajewicz, Sarto Blais. 

Polytechnique Réalisation : Denis Villeneuve Scénario : Jacques Davidts, Denis Villeneuve, Éric Leca Direction photo : Pierre Gill Musique : Benoît Charest Production : Maxime Rémillard, Don Carmody, Karine Vanasse, Nathalie Brigitte Bustos Interprétation : Sébastien Huberdeau, Maxim Gaudette, Karine Vanasse, Evelyne Brochu, Pierre-Yves Cardinal, Johanne Marie Tremblay. Noir et Blanc. Version originale française. Version anglaise à venir. Québec. 2008. 77min. 
 
 

(1) Depuis décembre 1989, le tueur Marc Lépine est un héros à glorifier et à imiter selon des masculinistes, un homme qui n’était pas misogyne selon un psychiatre, un pauvre garçon qui n’avait pas de succès auprès des filles selon des medias. D’après les papiers du divorce de ses parents, il a été battu par son père et a vu sa mère être victime de violence conjugale. Il a choisi de blâmer les femmes, les féministes, pour tous les malheurs de sa vie. Six ans après son suicide, sa sœur est morte d’une overdose. Villeneuve, lui, montre le tueur comme un être humain qui dérape et admet son dérapage. D’ailleurs, un témoin dans la classe, Roger, avait remarqué le sérieux du tueur. 

(2) Lépine, pour son arme de chasse, un Sturm Ruger mini 14, a utilisé deux chargeurs de trente balles et un de cinq. Encore aujourd’hui l’arme est en vente libre mais les chargeurs à grande capacité ont été prohibés. Il a tué 13 femmes avec son semi-automatique et a poignardé sa dernière victime. 13 étaient étudiantes, 1 travaillait en tant qu’employée au service des ressources humaines. 

(3) À l’époque on a dit que les policiers et les secouristes ignoraient où était située l’école Polytechnique. Avec ce lien http://www.guardian.co.uk/g2/story/0,,1872900,00.html on peut lire que : «The police and emergency services had been called, but didn't enter until they knew he was dead.» 

(4) 4 suicides auraient suivi la tuerie dont celui de l’étudiant Sarto Blais et celui de ses parents. 

(5) Le Parlement du Canada a fait du 6 décembre la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes symbolisée par le port d’un ruban blanc. 

(6) L’École Polytechnique a informé ses élèves qu’elle ne ferait aucun commentaire relatif au film dont aucune scène n’a été tournée dans ses locaux. D’autres parts, il n’est pas rare que je sois seule dans la salle lors d’une projection de presse, or, pour ce visionnement il y avait un étonnant nombre de journalistes. 

(7) Le massacre a été évoqué précédemment en littérature.L’auteur et comédien Adam Kelly a écrit la pièce The Anorak car Marc Lépine avant de se suicider dans une classe a posé son manteau sur le bout du canon de son arme. Sur http://www.terranovamagazine.ca/40/pages/poesie.html  il vous est possible de lire le poème Note Finale que j’ai écrit à propos de cette tragédie. 

 

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