Depuis 2001 • No 52 • Montréal • 15.12.2008
Décembre 2008

Grande plaine IV ou Expérimente réussi II

Par Felicia Mihali

 
Grande plaine IV

Après Traité de balistique, Alto et Alexandre Bourbaki, cet auteur protéiforme, renouent l’expérimente littéraire commencé en 2006 avec Grande plaine IV, publié en octobre 2008. Ce n’est pas l’intention de cet article de faire une étude comparative des deux livres, toutefois il y a une chose qui les rattache : le principe du Cube de Kubrick (vous savez, le petit cube formé de six plans de différentes couleurs, divisé chacun en neuf surfaces carrées). Après avoir mélangé les surfaces, qui pivotent sur un axe intérieur, il faut quand même une certaine dextérité et un savoir pour les rassembler afin que les couleurs soient alignées du bon côté. À une certaine époque, ce petit jeu était en grande vogue parmi les collégiens qui se lançaient en de véritables compétitions pour finir l’assemblage en moins d’une minute. Certains n’y arrivaient jamais.

Le genre cultivé par Bourbaki ressemble parfois à ce jeu : des morceaux qui doivent savamment être alignés pour qu’à la fin l’ensemble devienne cohérent. Et comme je vous l’ai dit, il vous faut un peu de pratique littéraire pour y arriver.

Pour résumer l’histoire : un écrivain en début de carrière, Alexandre Bourbaki lui-même, auteur du Traité de balistique, fuit son logement citadin afin de se réfugier dans un no man’s land. Le village québécois qu’il choisit au hasard aurait pu être classé dans les guides touristiques comme le lieu où rien ne se passe jamais, sauf que notre auteur y tombe dans un véritable complot artistique. Collectionneurs douteux, une conspiration qui tourne autour de Molinari, un amour impossible entre la vendeuse Béatrice et un petit scribouillard de village, nommé justement Petit, cela n’a pas l’air d’offrir à notre héros le repos nécessaire. Comme tout bon écrivain, il veut échapper aux attaques perpétrées par le milieu, les admirateurs, l’éditeur, pour tomber en fin de compte dans l’aventure la plus rocambolesque : dans ce village anonyme, une secte artistique siège secrètement et les attentats sont perpétrés par de drôles de terroristes. L’histoire vous semble-t-elle irréelle et conçue justement pour vous dérouter? Vous n’êtes pas loin de la vérité.

Le monde dans lequel nous entraine Alexandre Bourbaki défie les lois gravitationnelles de l’écriture qui imposent un certain souci de cohérence. Sauf si vous vous rappelez les ramdams engendrés par la littérature d’avant-garde, tels que le groupe Dada ou le théâtre d’Alfred Jarry. Les personnages québécois de Bourbaki, malgré leurs biographies adroitement truquées, sont eux aussi de nulle part. Leur vie est réduite à quelques gestes incongrus, rappelant le charme et l’innocence vulgaire d’un Ubu roi, «qui venait de la Pologne, c’est-à-dire, de nulle part ». Ce genre d’écriture abroge les connexions sociales et les rapports humains crédibles. Le héros de Bourbaki erre dans ce kaléidoscope multicolore où des réalités de toute forme et de toute couleur tournent autour du mince fil de l’intrigue.

Quant à la narration, il faut lui reconnaître une qualité qu’on ne trouve pas souvent dans la littérature québécoise : l’humour. L’ironie subversive du narrateur bafoue volontairement la crédibilité de l’histoire. Le ton léger annule l’éventuelle affection du lecteur pour ces personnages, qui sont tantôt réels, tantôt fantasmagoriques.

Par ce nouveau expérimente littéraire, réussi encore une fois, Alexandre Bourbaki nous livre à un monde sans queue ni tête où les personnages peuvent vivre même au Québec, c'est-à-dire nulle part.

Décembre 2008

Marier un pays, marier une époque

Par Felicia Mihali

 
Marrying Hungary

Il y a certains écrivains pour lesquels l’écriture et les grands livres sont inévitablement liés à la solitude et à la bohème littéraire. Tout écrivain a rêvé plus d’une fois dans sa vie de vivre à Paris et d’avoir un cercle littéraire. Pour une femme, plus que pour un homme, la famille ainsi qu’un milieu social trop contraignant sont d’emblée perçus comme un danger à la création. Faire la cuisine, faire la lessive, dépoussiérer la maison, amener les enfants à l’école, tout cela est parfois vu comme un gaspillage de temps, d’énergies et d’idées.

Ces idées hantent aussi Linda Leith dans son adolescence, alors qu’elle voulait plus que tout devenir écrivaine. Sa vie en a décidé autrement. Et son livre autobiographique, Marrying Hungary, publié en anglais par Signature Éditions, parle d’un cheminement peu habituel.

Née en Irlande du Nord de parents aux sympathies communistes, elle quitte ce pays dès sa tendre enfance pour suivre sa famille en Angleterre, en Belgique, en Suisse,  au Canada. Sous l’emprise d’un père autoritaire et d’une mère non seulement dédiée à ses cinq enfants mais aussi à ses amours, timide et soumise, Linda commence toutefois à faire son propre chemin, à partir de dix-huit ans, lorsqu’elle rencontre Andy, un Hongrois. Après un bref séjour à Paris où elle goûte à la bohème littéraire, qui la déçoit passablement, elle choisit la famille, sans toutefois renoncer au rêve de devenir écrivaine. Trente ans de mariage avec Andy est une véritable école pour Linda.  Cela représente en même temps les meilleures années de sa vie, passées à  côté de son mari et de ses trois enfants. Si au début, Andy représentait un pays qu’elle n’avait jamais eu, il devient aussi le mentor de ses idées politiques, celui qui l’entraîne dans la vraie subversion communiste. Entre l’idéalisme de son père et les expériences vécues par la famille d’Andy, des rescapés du régime obscurantiste et revanchard des années cinquante, il y a tout un abîme. Marier Andy ce n’est pas marier la Hongrie, mais marier toute une époque où la bourgeoisie occidentale côtoie en terre étrangère des intellectuels de gauche, des survivants de l’ancienne aristocratie de l’Est, des réfugiés au tempérament révolutionnaire, des artistes d’avant-garde. La mondialisation économique est préparée par une mondialisation des idées, par le croisement d’une large gamme de sentiments et de destins. Linda en fait partie et apprend à déchiffrer les secrets qui se cachent derrière la barrière de la langue et de la cuisine. Apprendre à parler et à faire des mets hongrois traduit des mondes inconnus. Vivre dans la Budapest d’après la chute du communiste, dans un pays qui est encore partagé entre son antisémitisme et le nouveau libéralisme, c’est tout un exploit pour une étrangère. En même temps, la découverte de ce pays et de ses valeurs aide la protagoniste à mieux se définir : rapprocher le pays de sa naissance, cette Irlande déchirée par une histoire de troubles, ainsi que le Canada, avec cette ville cosmopolite, Montréal, où Linda se sent finalement chez elle. La mort du père, suivie par l’épuisement de son mariage, correspond bizarrement avec la découverte de sa voie d’écrivaine.  À quarante ans, elle trouve le courage d’être elle-même, d’amorcer ses propres interrogations, ce qui lui semblait avant une démarche risquée, et de choisir ce qui est le mieux pour elle. 

Marrying Hungary est un livre plein de tendresse, car il fut écrit à l’époque où la révolte s’est éteinte et le souvenir des morts s’est apaisé. C’est un livre plein d’élégance et de bonnes manières, car la vie de Linda fut comme telle. Malgré l’autorité du père et les accrocs avec le mari, sa vie n’a jamais atteint la laideur. Ce qui nous fait l’envier, reconnaissons-le. Le ton de la narration, la délicatesse des détails et la minutie des descriptions en disent long sur le talent de l’auteur. Dans le paysage littéraire québécois, ce livre avec son atmosphère bourgeoise, l’habitation de maisons nanties dans de bons quartiers semble plutôt s’apparenter au monde de Deux solitudes, de Hugh MacLennan. Rien de plus faux. La nouveauté du livre consiste justement dans la nouvelle vision du Québec projetée par les nouveaux Anglo-Canadiens. Linda Leith fait partie de cette nouvelle classe qui tout en utilisant l’anglais comme langue maternelle jette un autre regard sur les problèmes du Québec, sur la nature de son nationaliste et sur la lutte linguistique.

Ses multiples niveaux de lecture ainsi que son originalité font de ce livre une œuvre passionnante et essentielle.

Décembre 2008

Les mots tremblent

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Les mots tremblent

Yves Préfontaine, avec Les mots tremblent, revendique un espace à soi sur cette terre qu’il faut préserver et sauvegarder. Avec l’aide de la poésie, il explore l’autre, parle puis part à la rencontre de lui-même et du langage. Le poète prend la parole « avant que s’abattent les murs ». Il dit le monde avant de se taire et de ne plus jamais être là. Il veut exister avant que la terre finisse par « tomber sur les hommes », regarder le monde et ceux qui le peuplent à l’aide de la langue, explorer l’âme humaine, parler de la souffrance qui y est inhérente, d’une mort possible, d’une absence, d’un autre qui n’est pas celui qu’on attendait mais qui est là, d’un voyage en soi et d’un autre derrière les mots en ruine, du silence et des fleurs. Préfontaine évoque aussi l’âme, l’origine, les ancêtres, l’amour ainsi que l’homme qui va « vers le deuil de lui-même ». Il aborde également la notion du temps ainsi que le vide laissé par les attentats du 11 septembre 2001. À l’instar de Philippe Jaccottet, qu’il cite, Préfontaine peut être qualifié de minimaliste.

Avec ce recueil, il poursuit une œuvre déjà riche et importante qui s’est vue récompensée à plusieurs reprises. Préfontaine a ainsi déjà été lauréat des prix Jean Hamelin, Québec-Paris et Félix-Antoine-Savard.
Natif de Montréal, Préfontaine y a fait des études classiques au Collège Stanilas avant d’étudier l’anthropologie à l’Université de Montréal. En 1959, il collabore à la fondation de la revue Liberté et publie un premier recueil de poésie à l’âge de 20 ans. En 1966, il entreprend un doctorat en sociologie à Paris. Suite à cela, il enseignera à l’Université McGill de 1970 à 1971, puis à l’Université du Québec à Montréal en 1974 et en 1975. Il travaillera aussi au ministère des Communications du Gouvernement puis à Radio-Québec, mais c’est surtout en tant qu’animateur à la radio de Radio-Canada qu’il se fait le plus connaître. Parmi ses œuvres les plus importantes, il faut mentionner Boréal, Pays sans parole, Parole tenue. Yves Préfontaine est un des poètes québécois qu’il faut lire, au même titre qu’un Gaston Miron ou une Anne Hébert.

Yves Préfontaine, Les mots tremblent, Montréal, l’Hexagone, 2008, 91 p.

Décembre 2008

Poésie bohémienne

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Divagations bohémiennes

Avec Divagations bohémiennes, Nora Atalla publie un premier recueil de poésie. Native du Caire, en Égypte, d’origine grecque libanaise et franco-russe, cette écrivaine a grandi et étudié à Montréal. Avant de se consacrer à l’écriture, elle a travaillé dans le domaine de la publicité et des communications. Elle a vécu aux Honduras, en République démocratique du Congo et habite maintenant la ville de Québec depuis 2005. Passionnée de littérature, elle croit que « La poésie est l’expression passionnée de la pensée, de la vie, de la beauté et de son contraire. C’est aussi l’occasion unique et privilégiée de garder les yeux et le cœur grands ouverts, braqués sur le monde et sur la douleur d'être, d’éveiller les consciences sur l’isolement et les injustices sociales; c’est une quête identitaire et la mémoire de l’homme mise à nue. »

Ses poèmes respirent « la pureté de l’air » et témoignent d’un regard sur le monde qui s’attardent aux petites choses, à la beauté des quotidiens, à l’amour, aux douceurs de la vie ainsi qu’à des moments de l’existence plus arides, plus sauvages. Les poèmes d’Atalla sont lyriques. On les dirait tirés d’une autre époque. Il faut souligner que plus de quinze poèmes du recueil se sont vus couronnés de prix tels celui de la Francophonie d’Europoésie 2006 ou encore le grand prix 2006 du concours international de l’Union des Poètes francophones.

Si chaque poème d’Atalla est un univers en soi, il semble aux lecteurs qu’un travail de réécriture aurait été intéressant, voire essentiel pour percer le vernis du premier jet et aller au cœur des préoccupations les plus intimes de l’auteure, sans marcher dans les mêmes sentiers que les poètes d’un autre siècle.

Nora Atalla, Divagations bohémiennes, Barry (Belgique), Éditions Chloé des Lys, 2008, 166 p.

Décembre 2008

Des glissements de vie

Par Jean-Sébastien Ménard

 
D’ailleurs

La vie qui passe. Les heures qui s’écoulent. Tous ces événements qui meublent nos quotidiens. Il y a des jours où tout semble figé, comme dans une photographie de notre existence, des jours où l’on croit candidement que tout est là pour durer, que le fil du temps ne se brisera pas. Et puis un rien advient et bouleverse l’ordre de la monotonie. Le chemin à emprunter, à cause d’une pacotille – que l’on perçoit, selon l’humeur, telle une montagne – n’a plus rien de celui qu’on croyait avoir à baliser. On grince des dents ou on sourit, selon le cas. On constate une autre fois que la vie nous échappe, ou pour dire comme un des personnages de Gilles Jobidon : « la vie, c’est comme de la crème glacée. Qu’on y prenne plaisir ou non, elle vous fond entre les doigts. »

Jobidon est connu, entre autres, pour son roman La route des petits matins, grâce auquel il a remporté le prix Robert Cliche 2003, le prix Ringuet 2004 de l’Académie des lettres du Québec et le prix Prix Anne-Hébert 2005. Cette fois, il fait à nouveau réfléchir le lecteur avec son nouveau recueil de nouvelles, intitulé D’ailleurs, où il met en scène des personnages plus vrais que natures à qui arrivent des glissements de vie.

Il raconte ainsi l’histoire de Monsieur Henry qui fait un geste pour prendre sa vie en main, lui qui veut décider, pour une fois, de sa destinée. En ce sens, il entreprend de vendre sa résidence et son commerce après 50 ans. Il veut tourner « le dos à la mer une fois pour toutes […] il n’en peut plus de cet été de Damoclès, [… il veut aller] quelque part où il y a de l’air, où l’on peut respirer […] c’est maintenant à lui de décider. » Mais le sort lui réserve des surprises n’allant pas dans le sens de ses projets.

Il est aussi question d’un homme tourmenté songeant au passé, assis devant un feu de foyer; d’un autre qui, pour clore deux semaines de congrès, se balade dans les rues de Paris et s’offre un chandail dans une boutique de vêtements luxueux alors que la « ville avait pris cette couleur de caramel avant qu’elle endosse celle de la nuit. Il aurait aimé que la journée, que le temps ne finissent jamais. »

Dans une autre nouvelle, le lecteur accompagne un homme qui se promène dans Central Park, à New York, où il écoute les histoires d’un vieil homme aimant la crème glacée. Puis, il se retrouve à Saigon où il assiste une petite fille dans le deuil de sa grand-mère, une vieille dame qui parlait par paraboles, « une sorte de vieux langage éperdu ou quelque chose comme ça ». Jobidon raconte aussi le récit de Patricia, une photographe, qui, avec son chat, quitte Vancouver pour revenir à Montréal où elle veut « renaître ».

Finalement, il met en mots l’étonnante histoire de Théodausse Pierrrichon, un « homme moderne dont les racines étaient profondément ancrées dans la tradition [… qui se disait] que les choses ont un ordre, un seul, et que c’est beaucoup mieux ainsi. » Théodausse trouve un manuscrit rédigé par son père, intitulé Chroniques encyclopédiques de la destruction irraisonnée des livres et de la passion incendiaire engendrée par ces derniers depuis la haute antiquité jusqu’à nos jours, et se plonge dans la lecture de cet ouvrage qui le captive et l’entraîne, à son travail, à vouloir résoudre un cas d’extorsion irrésolu qui finira par changer sa vie, par l’amener ailleurs. Puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, d’ailleurs…

Avec ces sept nouvelles, Jobidon démontre que l’ailleurs « peut désigner un autre lieu, où l’on était, où l’on voudrait bien être. Il peut aussi être temporel. Ailleurs peut être un passé où s’inscrivent les regrets, le passé qu’on doit assumer encore et toujours. » Dans un langage précis et truffé de subtilités, il rappelle au lecteur que la vie ne nous amène jamais là où on s’y attend, qu’elle est constamment soumise à une différance avec « a », pour emprunter l’expression de Jacques Derrida; elle se constitue comme une succession de glissements. Et il faut toujours rester alerte afin de ne pas déraper !

Gilles Jobidon, D’ailleurs, Montréal, VLB éditeur, 2008, 79 p.

Décembre 2008

À coup de trompe

Par Jean-Sébastien Ménard

 
l’Éléphant

David Jasmin Barrière publie une première œuvre, intitulée l’Éléphant, aux éditions de l’Hexagone. Originale, l’écriture de ce jeune auteur s’inscrit dans la lignée du surréalisme et du dadaïsme. L’Éléphant raconte l’histoire d’un jeune homme errant dans l’étrangeté des villes à la recherche de lui-même et se battant contre son « éléphant » intérieur qui « [l’] enflamme, [l’] écrase, mais jamais ne [le] resserre [… le] frappe de sa trompe, [le] piétine à sept pattes ».

Dans ce récit où briser un i Pod apporte 7 ans de malheur, le lecteur ressent l’étrangeté du monde et du quotidien. Accompagné d’illustrations, l’Éléphant se divise en actes et en scènes, comme dans une pièce de théâtre, et contient des renvois directs à Philippe Soupault, Salvador Dali, André Breton et Paul Éluard pour ne nommer qu’eux.

On y retrouve par ailleurs un marchand de sable poignardé, Facebook, des barrages hydroélectriques, des panneaux solaires, une hélice éolienne et Wikipédia.

Aride à lire, ce récit en appelle à l’imagination du lecteur qui se doit de visualiser les images mises en mots pour arriver à apprécier le contenu.

Il faut souligner les clés pour lire ce roman mise en ligne sur le site www.marcbarriere.com et sur celui de l’auteur :
http://davidjasminbarriere.com/wordpress ainsi que sur celui d’un autre romancier québécois, très connu, grand-père de l’auteur, Claude Jasmin : www.claudejasmin.com

David Jasmin Barrière, L’Éléphant, Montréal, Hexagone, 2008, 53 p.

Décembre 2008

Les Croisades et les temps modernes

Par Felicia Mihali

 
Les Croisades

Depuis que les premières hordes de chrétiens sont parties vers l’Orient à la rescousse de la Terre sainte, les Croisades ne cessent d’enflammer les esprits.  Et comme preuve de la pérennité de la flamme qui animait les Croisés, on a toujours sous nos yeux les discours des leaders politiques modernes qui, dans une circonstance ou une autre, ravivent ce terme entré dans le folklore universel. George Bush, par exemple, après les attentats du 11 septembre assimila la guerre contre le terrorisme à une nouvelle croisade, déclaration qui dans le monde musulman avait déclenché une véritable tempête. De l’autre côté, dans le monde musulman on assiste à la redécouverte de Saladin, celui qui avait reconquis Jérusalem, terre sainte pour l’Islam aussi bien que pour les chrétiens. Citons uniquement le cas de Saddam Hussein qui se considérait un Second Saladin, né à Tikrit lui aussi, omettant volontairement qu’il était Kurde. 

Certains historiens, et les artistes plus que tout, exploitent encore les effets bénéfiques des Croisades, en parlant de la rencontre des civilisations, des échanges culturels etc. Pour avoir toutefois un tableau complet sur les effets dévastateurs des six campagnes menées par l’Occident en Orient, il faut lire le livre Les Croisades, qui dresse un portrait peu flatteur de la ferveur chrétienne, et musulmane. Des deux côtés, des intérêts économiques et commerciaux se cachent sous des idéaux religieux et des portées altruistes. Des deux côtés, on exerce des cruautés inimaginables sur les peuples vaincus, sur les survivants des cités assiégées. Chrétiens et musulmans se ressemblent dans la discorde et les conflits, dans les luttes internes qui les mènent, tour à tour, à leur perte. Les deux camps manquent de leaders véritables, à part Saladin et Richard cœur de lion, capables de réunir sous le même étendard les barons de guerre. 

Accompagné d’illustrations tirées des manuscrits anciens, de cartes géographiques, d’images des vestiges archéologiques, Les Croisades, paru chez Evergreen sous la direction de Thomas F. Madden, est une lecture captivante non seulement pour les férus d’histoire. Les batailles médiévales n’ont rien perdu de leur actualité, car à chaque époque les deux camps raniment d’anciennes adversités. À vous de les découvrir.  

Décembre 2008

Le désordre libérateur de l’Osstidcho

Par Jean-Sébastien Ménard

 
L’Osstidcho ou le désordre libérateur

Dans son dernier essai, Bruno Roy s’intéresse à l’Osstidcho, un concert réunissant un monologuiste, Yvon Deschamps, et des chanteurs rock, qui eut lieu à Montréal au printemps 1968. Quarante ans après l’événement, le spécialiste de la chanson québécoise traite de la rupture radicale qu’a imposée cet événement qui illustre « la profonde nord-américanité » de l’histoire culturelle des Québécois.

Roy retrace l’histoire de ce « show » qui eut l’effet d’une bombe et qui participa à l’avènement de la contre-culture québécoise. Il le replace dans le contexte des années 1960 et de la chanson québécoise. Il parle ainsi de l’apparition des discothèques et des cabarets, de l’arrivée d’Elvis Presley et des Beatles ainsi que de leur influence. Il aborde également le mouvement chansonnier, d’où est issu Robert Charlebois, et souligne que ce dernier, au même titre que Claude Dubois, est un véritable « enfant du rock n’ roll ». Pour Roy, il apparaît évident que l’influence de la musique américaine a participé à changer le paysage sonore québécois, ne serait-ce en ce qui concerne l’électrisation des instruments chez Charlebois.

Ce dernier, véritable figure phare de l’Osstidcho, Roy en retrace le parcours de ses débuts jusqu’à 1968. Il parle de l’importance de ses paroliers Michel Sabourin et Claude Péloquin qui ont participé au renouveau de la chanson québécoise grâce à leurs paroles dont l’éclatement est un indice de « la transformation des mondes. » Avec eux et Charlebois, la langue de la chanson québécoise se « joualise. » Elle est, par ailleurs, fortement influencé par le Pop Art et l’esprit Ti-Pop dont parle Jean Larose dans son essai L’amour du pauvre.  En fait, à partir de Charlebois, ce qui caractérisera la chanson québécoise, ce sera l’abandon d’une langue littéraire au profit d’une langue populaire.

Roy évoque aussi l’influence du jazz et revient sur la création de la chanson Lindberg ainsi que sur l’atmosphère et l’état d’esprit qui régnaient au sein du groupe de jeunes artistes parmi lesquels on comptait, outre Deschamps et Charlebois, Louise Forestier et les musiciens du Jazz Libre du Québec. Comme il le souligne, l’ère était à l’happening, à « la participation, à l’improvisation, au débordement. On recherche l’intégration des arts, du son, de l’image, du geste et du mouvement. »

Selon Roy, l’Osstidcho a imposé une pratique nouvelle de la chanson, soit une dimension scénique qui a changé les conditions mêmes de production et de réception en direct de la chanson québécoise. Avec ce spectacle, l’écriture devient multidimensionnelle et met en jeu plusieurs éléments tels les paroles, la musique mais aussi les costumes, les lumières et les décors. La forme globale du « show » devient esthétique. Par ailleurs, grâce à l’Osstidcho, Charlebois et ses acolytes ont mis en place « une manière francophone inédite d’être américain » et d’assumer en français « notre américanité ».

Dans son ouvrage, Roy aborde aussi l’histoire du théâtre Quat’Sous où l’événement eut lieu. Il parle aussi de ce qu’il désigne comme étant l’autre Osstidcho, soit la revue les Girls, montée par Clémence DesRochers, Chantale Renaud, Diane Dufresne, Louise Latraverse et Paule Bayard, qui participa aussi à l’établissement d’un nouveau rapport au langage : « Si dans l’Osstidcho, chanter, c’est parler rock n’roll, dans les Girls, chanter, c’est parler femme. »

Roy souligne également l’importance de la performance de Ginette Reno sur le Mont-Royal lors de la Saint Jean-Baptiste, en juin 1975, ainsi que des multiples portes que l’Osstidcho a ouvertes dans le domaine de la chanson.

Un ouvrage à lire.

Bruno Roy, L’Osstidcho ou le désordre libérateur, essai, Montréal, XYZ éditeur, 2008, 200 p.

Nouveautés éditoriales
Novembre 2008

En librairies le 19 Septembre

Dina

Felicia Mihali

Dina

Une femme ordinaire projetée malgré elle dans la tragédie ou David contre Goliath.

« Dina a alors fait ce que les petites nations font devant la pression des plus grandes: elle a cédé. […] Dans son âme logeaient depuis longtemps l’humiliation, la rage de ne pas pouvoir se défendre, de dépendre toujours de la bonne volonté et des intérêts des autres. Dragan allait lui-même décider de son sort. Pourquoi s’y opposer ? »

Pourchassée par le plus cruel des douaniers serbes, pendant la guerre en Yougoslavie, Dina la Roumaine savait qu’elle ne pouvait pas lui échapper indéfiniment. Autour d’elle, on pariait sur le temps qu’il lui restait avant qu’il la viole ou la tue. C’est donc les yeux grands ouverts qu’elle a foncé dans son destin. Mais Dragan le Borgne ne l’a pas tuée. Pas à ce moment-là du moins. Est-ce lui qui vient de le faire aujourd’hui ? C’est la question qui traverse ce roman en forme de thriller, qui est avant tout le portrait d’une femme ordinaire acquérant malgré elle une dimension tragique.

Femme dans une société patriarcale, paysanne égarée dans la ville, Roumaine aux prises avec un Serbe, coiffeuse allergique aux produits capillaires, Dina est à la fois une héroïne aux yeux de ses compatriotes, parce qu’elle tient tête au Serbe, et une victime parce que Dragan la force à vivre avec lui contre son gré. Mais elle est plus encore : le symbole d’un pays malmené qui se relève avec difficulté du joug communiste et qui cherche à se faire une place au sein des nations riches. La mort de Dina éveille chez la narratrice, son amie d’enfance, le souvenir d’autres morts, celle de Ghéorghi, l’ami promis à un brillant avenir et bêtement tué par un train, celle de sa grand-mère, occasion pour le lecteur de se familiariser avec les rites funèbres roumains, celle des villages roumains, désertés par les jeunes générations, et celle, à venir, de ses parents.

L’auteure :
Felicia Mihali est née en 1967 en Roumanie et vit au Québec depuis l’an 2000. Elle détient une licence en philologie et une licence en langues étrangères — chinois et néerlandais — de l’Université de Bucarest, ainsi qu’une maîtrise en lettres de l’Université de Montréal, où elle a également étudié en histoire de l’art et en littérature anglaise. Elle a déjà publié quatre romans chez XYZ éditeur : Le pays du fromage, en 2002, Luc, le Chinois et moi, en 2004, La reine et le soldat, en 2005, et Sweet, Sweet China, en 2007.

Felicia Mihali, Dina, roman. Montréal, XYZ éditeur,
septembre 2008, 180 p., 23 $.

ISBN 978-2-89261-533-3

Décembre 2008

The Stanley Kubrick archives

Éditions Taschen

The Stanley Kubrick archives

The Stanley Kubrick archives

Stanley Kubrick jamais vu : des photogrammes grand format de toute son oeuvre, une plongée au coeur du processus créatif du cinéaste à travers une sélection de ses
innombrables archives et une large sélection d’interviews.

Divisé en deux parties, cet ouvrage exhaustif nous fait voyager à travers les oeuvres de Kubrick et son processus de création. De Killer’s Kiss (1955) à Eyes Wide Shut (1995), en passant par Spartacus (1960), 2001, Odyssée de l’espace (1968), Clockwork Orange (1971) et The Shining (1980) cet ouvrage présente 12 des oeuvres les plus marquantes de Kubrick.

En plus des photographies, chaque oeuvre cinématographique est soutenue par des textes écrits de la main de Kubrick, des scénarios et une foule de détails du processus de création de ce réalisateur chevronné et légendaire.

Éditions Taschen
Français / anglais

Décembre 2008

Napoléon

Éditions Gründ

Napoléon

Chef militaire, Premier consul puis Empereur et nouveau César pour Stendhal, Napoléon marqua durablement de son empreinte l'histoire de la France et au-delà de toute l'Europe. Consolidant une partie des conquêtes de la Révolution, il se lança à l'assaut de l'Europe et multiplia d'abord les campagnes militaires victorieuses pour faire du continent un grand empire. En dépit de son échec militaire final, vaincu par une coalition d'États dont le Royaume-Uni, il transforma profondément les structures sociales et idéologiques de l'Europe, au point d'être pour certains une figure incontournable dans la gestation de l'idée de l'Union européenne.

Écrit par l'un des historiens britanniques les plus réputés, cet ouvrage contient plus de 40 fac-similés de documents inédits d'époque: cartes, lettres, notes, rapports et bulletins militaires de la main même de l'Empereur, messages codés, proclamations... pour découvrir d'une manière nouvelle un homme et son épouse.

La lecture du rapport de Nelson sur le siège de Toulon, de la proclamation signée par Napoléon à son armée victorieuse après la victoire d'Austerlitz, des notes du duc de Wellington prises pendant la bataille de Waterloo, ou encore du rapport d'autopsie de l'Empereur, vous permettront de « revivre » cette extraordinaire période de l'histoire.

Éditions Gründ

Décembre 2008

Melchior Mbonimpa

La terre sans mal

Les Éditions Prise de parole sont heureuses d'annoncer la parution de La terre sans mal, le quatrième roman de MELCHIOR MBONIMPA.

MELCHIOR MBONIMPA ressort sa plume de conteur pour livrer, avec La terre sans mal, le récit d'une femme, Teta, une Africaine exilée au Canada avec trois enfants en bas âge à la suite du meurtre de son mari. Celui-ci, ministre des Finances, est assassiné alors que des troubles entre castes éclatent dans un pays de l'Afrique des Grands Lacs. Or, la vie au Canada, terre d'accueil/terre promise, ne sera pas sans écueils, ni l'intégration facile.

À quarante-cinq ans, alors que Teta est au bord de la folie, que ses trois garçons sont à la dérive dans une société tellement différente de leur culture d'origine, Teta se résignera à se confesser au père Robert dans l'espoir que ce long pèlerinage de la mémoire lui permettra de reprendre pied, de se libérer du poids des années. Au fil de son histoire, c'est autant le passé en Afrique — la jeunesse de Teta, la vie de famille, son mariage, les cloisons entre les castes — que le présent au Canada qui est révélé.

Dans La terre sans mal, Melchior Mbonimpa nous convie à nouveau à partager la vie de personnages attachants, à mieux comprendre le vécu des Africains, tant en milieu expatrié qu’en terre d'origine. Le conteur demeure ici fidèle à ses thèmes de prédilection, le métissage et l’universalité, cherchant toujours à concilier mémoire africaine et réalité canadienne contemporaine.

Canadien d’origine burundaise, MELCHIOR MBONIMPA a publié trois romans, tous primés : Le totem des Baranda (prix Jacqueline-Déry- Mochon), Le dernier roi faiseur de pluie (prix de littérature éclairée du Nord) et Les morts ne sont pas morts (prix Christine-Dimitriu-van-Saanen). Il est professeur titulaire au Département des sciences religieuses et directeur du Centre d’éthique de l’Université de Sudbury.
Décembre 2008

Claude-Henri Grignon, Germaine Guèvremont, Albert Laberge, Ringuet et Adjutor Rivard

Trois visions du terroir

Trois visions du terroir

(récits et nouvelles)
Le terroir, une part importante de notre identité et de notre littérature.

La littérature du terroir s’étend sur presque cent ans, de La terre paternelle de Patrice Lacombe, en 1846, au Survenant de Germaine Guèvremont, en 1945. Elle est donc à la fois incontournable et vaste, et une seule de ses oeuvres ne saurait rendre compte de ses multiples facettes. Josée Bonneville et André Vanasse ont donc choisi de la présenter à partir de textes courts et diversifiés. Leur anthologie regroupe quatorze récits et nouvelles qui permettent de se familiariser avec les univers de cinq auteurs (dont quatre ont aussi écrit les grands romans du terroir) regroupés, comme son titre l’indique, en fonction de trois visions : idéaliste (Rivard et Grignon), naturaliste (Laberge et Ringuet) et réaliste (Germaine Guèvremont).

Les textes évoquent plusieurs aspects de la vie rurale d’antan : la criée pour les âmes, la croix du chemin, les préparatifs à la fête de Noël, les joutes oratoires, la culture du tabac, etc., et tracent le portrait de ceux et celles qui l’ont vécue, des paysannes et des paysans, bien sûr, mais aussi des curés, un quêteux, des avocats, etc. Plusieurs thèmes y sont traités : le mariage, la famille, la religion, la ville, la maladie, la mort et l’héritage, entre autres, et ils le sont sur différents tons, lyrique, dramatique et humoristique.

Les textes sont suivis d’un dossier qui en présente le contexte sociohistorique et les enjeux idéologiques (contexte littéraire), qui donne un aperçu de la vie et de l’oeuvre de leurs auteurs et qui les analyse. Un tableau chronologique, des sujets de dissertation critique et une bibliographie complètent le tout. Il s’agit, en somme, d’un livre qui permet de s’initier à une tranche importante de notre littérature, celle du terroir.

Les auteurs du dossier d’accompagnement
• Détentrice d’une maîtrise en littérature de l’Université de Paris III, Josée Bonneville a enseigné au cégep de Saint-Laurent de 1974 à 2007. Elle a entre autres publié deux études de contes de Maupassant, Contes réalistes et contesfantastiques (1999) et La Maison Tellier et autres contes(2001), ainsi qu’une étude de L’ombre de l’épervier de Noël Audet (2004). Elle est actuellement l’adjointe du directeur littéraire, André Vanasse, chez XYZ éditeur. Elle dirige la collection «Romanichels plus » et collabore à la revue Lettres québécoises.

• Né le 6 mars 1942, André Vanasse est directeur littéraire chez XYZ éditeur et directeur de Lettres québécoises. Il est aussi romancier et essayiste. Il a été professeur à l’UQÀM de 1969 à 1997. Membre fondateur de l’Association des littératures canadiennes et québécoises (ALCQ) et de la Société de développement des périodiques culturels (SODEP), il a reçu le « Certificat de mérite 1993 » de l’Association des études canadiennes, la médaille de l’Académie des lettres du Québec en 2005 et le Community Award de la Québec Writers’ Federation (QWF) en 2007.

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