Après Traité de balistique, Alto et Alexandre Bourbaki, cet auteur protéiforme, renouent l’expérimente littéraire commencé en 2006 avec Grande plaine IV, publié en octobre 2008. Ce n’est pas l’intention de cet article de faire une étude comparative des deux livres, toutefois il y a une chose qui les rattache : le principe du Cube de Kubrick (vous savez, le petit cube formé de six plans de différentes couleurs, divisé chacun en neuf surfaces carrées). Après avoir mélangé les surfaces, qui pivotent sur un axe intérieur, il faut quand même une certaine dextérité et un savoir pour les rassembler afin que les couleurs soient alignées du bon côté. À une certaine époque, ce petit jeu était en grande vogue parmi les collégiens qui se lançaient en de véritables compétitions pour finir l’assemblage en moins d’une minute. Certains n’y arrivaient jamais.
Le genre cultivé par Bourbaki ressemble parfois à ce jeu : des morceaux qui doivent savamment être alignés pour qu’à la fin l’ensemble devienne cohérent. Et comme je vous l’ai dit, il vous faut un peu de pratique littéraire pour y arriver.
Pour résumer l’histoire : un écrivain en début de carrière, Alexandre Bourbaki lui-même, auteur du Traité de balistique, fuit son logement citadin afin de se réfugier dans un no man’s land. Le village québécois qu’il choisit au hasard aurait pu être classé dans les guides touristiques comme le lieu où rien ne se passe jamais, sauf que notre auteur y tombe dans un véritable complot artistique. Collectionneurs douteux, une conspiration qui tourne autour de Molinari, un amour impossible entre la vendeuse Béatrice et un petit scribouillard de village, nommé justement Petit, cela n’a pas l’air d’offrir à notre héros le repos nécessaire. Comme tout bon écrivain, il veut échapper aux attaques perpétrées par le milieu, les admirateurs, l’éditeur, pour tomber en fin de compte dans l’aventure la plus rocambolesque : dans ce village anonyme, une secte artistique siège secrètement et les attentats sont perpétrés par de drôles de terroristes. L’histoire vous semble-t-elle irréelle et conçue justement pour vous dérouter? Vous n’êtes pas loin de la vérité.
Le monde dans lequel nous entraine Alexandre Bourbaki défie les lois gravitationnelles de l’écriture qui imposent un certain souci de cohérence. Sauf si vous vous rappelez les ramdams engendrés par la littérature d’avant-garde, tels que le groupe Dada ou le théâtre d’Alfred Jarry. Les personnages québécois de Bourbaki, malgré leurs biographies adroitement truquées, sont eux aussi de nulle part. Leur vie est réduite à quelques gestes incongrus, rappelant le charme et l’innocence vulgaire d’un Ubu roi, «qui venait de la Pologne, c’est-à-dire, de nulle part ». Ce genre d’écriture abroge les connexions sociales et les rapports humains crédibles. Le héros de Bourbaki erre dans ce kaléidoscope multicolore où des réalités de toute forme et de toute couleur tournent autour du mince fil de l’intrigue.
Quant à la narration, il faut lui reconnaître une qualité qu’on ne trouve pas souvent dans la littérature québécoise : l’humour. L’ironie subversive du narrateur bafoue volontairement la crédibilité de l’histoire. Le ton léger annule l’éventuelle affection du lecteur pour ces personnages, qui sont tantôt réels, tantôt fantasmagoriques.
Par ce nouveau expérimente littéraire, réussi encore une fois, Alexandre Bourbaki nous livre à un monde sans queue ni tête où les personnages peuvent vivre même au Québec, c'est-à-dire nulle part.














