Le travail de recherche pour un de mes romans en cours m’a amenée à l’histoire de la fondation de la ville de Montréal. Je tiens le noyau de ce fabuleux conte, débuté en 1642, de l’un de mes professeurs en histoire de l’art à l’Université de Montréal. Les faits et les croyances de Paul Chomedey de Maisonneuve et de Jeanne Mance n’ont rien à voir avec le fanatisme religieux, même si Ville-Marie fût fondée dans le but d’évangéliser les Indiens, de les soigner dans un hôpital spécialement construit à cet effet et de leur apprendre le français. Dans ces temps primordiaux où la ferveur religieuse était souvent mêlée aux découvertes géographiques et au commerce, une cinquantaine de Français et de Françaises sont venus s'établir en Nouvelle-France et bâtir au milieu du fleuve Saint-Laurent la ville de Marie, une ville mystique.
En Europe, à cette époque, la foi chrétienne commençait à s’effriter, minée par le conflit entre catholiques et huguenots. La Nouvelle-France ranimait le christianisme, tout en promettant une vie libre, dépourvue de peurs et de menaces. La petite colonie établie à Québec, en bas du fleuve, éveillait l’envie d’une Europe entassée dans les confins d’une terre surpeuplée, d’une société corrompue par un long passé de guerres et de misère. À compter de 1630, c’est le petit village indien de l’île de Montréal, la pure et solitaire Hochelaga, qui attira le zèle apostolique. Le but déclaré de ce qui allait devenir La Société Notre-Dame de Montréal, siégeant à Paris, était l'évangélisation des Indigènes, mais leur véritable mission partait en fait de la conquête de terre sainte, celle qui mène tout individu et tout peuple à quitter son terroir à la découverte de la Nouvelle Jérusalem.
Le départ pour la Nouvelle-France des trois bateaux missionnaires en 1639 a eu un grand retentissement en France. Le premier recrutement comptait trente-sept hommes, embarqués sur deux convois en partance de deux ports : La Rochelle et Dieppe. Sur un des navires se trouvait Paul Chomedey de Maisonneuve, à qui on avait confié l’expédition. Militaire de carrière, à vingt-neuf ans, ce jeune homme ne voulait que se mettre au service des missionnaires, de Dieu et du roi dans le Nouveau Monde.
Paul est né dans une famille d’aristocrates sans fortune, le 15 février 1612 à Neuville-sur-Vanne, en Champagne. Pour des jeunes comme lui, le seul métier qui pouvait leur apporter un peu de fortune était les armes. À quatorze ans, Paul s’enrôla dans l’armée hollandaise, la seule qui, à l’époque, menait en Europe une guerre quelconque peu importe la cause. Cependant, les horreurs vécues sur les champs de bataille laissèrent dans le cœur de Paul une détresse de laquelle il eut du mal à guérir. Rentré à la maison, il essaya d’oublier la terreur qui hantait ses nuits en se consacrant à la lecture, surtout à la philosophie et à la poésie. Ces heures de réflexions firent de Paul un jeune homme solitaire et rêveur.
Sur l’autre bateau, qui partait aussi de La Rochelle en même temps que celui de Maisonneuve, il y avait Jeanne Mance. Cette jeune femme avait fait le vœu de chasteté à sept ans. À dix-sept ans, elle perdit sa mère, devenant ainsi responsable d'une maisonnée de douze enfants. Neuf ans plus tard, en 1632, la mort de son père fit d’elle le principal soutien de ses frères et de ses sœurs. Elle fit des études chez les Ursulines, et elle démontra très tôt une vocation particulière pour des actes de charité. Au cours des épidémies qui ravagèrent sa ville natale en 1637, Jeanne se consacra entièrement aux soins des malades.
Dans son entourage, Jeanne Mance entendait de plus en plus parler de la mission canadienne. Ce qui l’a tourmentait était que les femmes étaient désormais admises à contribuer à l'évangélisation de cette terra incognita, et à devenir de véritables apôtres en jupe. Jusqu’alors, la vie cloîtrée des religieuses, confinées dans des monastères sombres, rendait une telle expédition inconcevable. C’était donc la première fois dans l’histoire du christianisme que des femmes s'engageaient dans une entreprise évangélique. En 1640, Jeanne Mance était âgée de trente-quatre ans et libre de toute responsabilité familiale. Malgré une santé fragile, elle décida de se vouer à Dieu : elle embarqua donc sans aucune hésitation pour la mission montréalaise.
À part Jeanne, il y a avait trois autres femmes à destination de Montréal, parmi lesquelles les épouses de deux artisans, qui, la veille du départ, n'avaient pas voulu monter à bord sans leur famille. Il a fallu les accepter, car le recrutement n'allait pas sans difficulté, comme le laissent entendre de nombreuses sources. On y citait souvent des histoires de contrats violés, de désertions au moment de l'embarquement, d’avances perdues. Le plus difficile était de combler les postes demandés par la mission : les engagés devaient être choisis compte tenu des travaux à faire dans la colonie. Pour les constructions, il fallait surtout des ouvriers spécialisés, si possible charpentiers, menuisiers, maçons, forgerons ou charrons. On avait aussi besoin de bûcherons, de scieurs, de défricheurs, de manœuvres, de matelots et aussi de soldats. Chose primordiale, un chirurgien et un armurier étaient indispensables. À part les exceptions mentionnées, les immigrants de 1641 furent presque entièrement des hommes seuls.
Au printemps, après un hiver passé à Québec à préparer l’expédition, quarante-quatre personnes se répartirent sur quatre embarcations pour remonter le fleuve. De ce premier voyage, il n’y a presque pas de témoignages. Personne n'a consigné par écrit ses premières impressions, ses peurs, ses doutes. La vocation littéraire n’effleurait pas l’esprit des passagers toujours aux aguets, scrutant avec effroi les bords boisés d’où les flèches pouvaient jaillir à tout moment. C’était aussi le manque de papier, car qui aurait pensé glisser dans des bagages réduits au minimum, des réserves de feuilles, des plumes, des encriers. Seule Jeanne Mance, parait-il, a raconté plusieurs fois vers la fin de sa vie qu’au long du trajet, elle avait vu des prairies émaillées de fleurs de toutes les couleurs, « ce qui faisait une beauté charmante. »
Les bateaux ont jeté l’ancre à Montréal le 17 mai 1641. Le matériel une fois déchargé, les hommes plantèrent des tentes pour se protéger contre les intempéries et le froid qui prolongeaient l’hiver rude. Le lendemain de l’arrivée, la première messe de la mission fut célébrée. Revêtu des ornements liturgiques, le Père Vimont, supérieur des Jésuites de Québec, entonna d'abord le Veni Creator. Selon certains témoignages, au sermon, il aurait dit : « Nous tenons toujours nos ressources de France, dépendant de la bienveillance et de la générosité de quelques nombres et surtout de leurs femmes. » Voilà donc la reconnaissance du fait que Montréal est une entreprise qui doit son existence à la charité des femmes.
Cette première colonie de Montréal comptait environ quatre-vingts colons, parmi lesquels il y avait douze femmes. Les maîtres charpentiers et menuisiers se mirent tout de suite à l’œuvre pour bâtir les habitations. En 1642, le petit fort entourait une église et des cabanes d'écorce. Dans une hutte, Jeanne Mance organisa le premier dispensaire de Montréal. Tour à tour, les Indigènes et leurs familles commencèrent à atteindre le campement des Blancs pour demander à être baptisés et recevoir de la terre pour s’y installer.
Deux ans plus tard, on quittait les cabanes d'écorce pour des maisons plus solides. Le cartographe royal Jean Bourdon a laissé une petite esquisse de ce qui pouvait apparemment être le fort de Ville-Marie : une palissade entourant de petites maisons, un entrepôt, une cuisine et un four, organisés autour d’une petite place. L’hôpital auquel Jeanne rêvait avait commencé à être érigé à l’extérieur du fort, sur le même emplacement où allait être bâtie aussi la maison du gouverneur. Jeanne emménagea avant même sa finition, dans une petite maison de bois, bâtie de côté, munie d’une petite cuisine, une chambre pour elle et une autre pour les malades. Jeanne Mance fut la première à quitter le fort de la pointe à Callières, pour habiter seule avec son assistante, Catherine Lézeau, au milieu de la forêt, à plusieurs arpents de la communauté de Montréal.
À Ville-Marie, le plus grand défi des hommes et des femmes fut de s’habituer aux odeurs, tout à fait différentes de celles du continent. La peau sensible de leurs joues et de leurs mains subissait durement les piqures des moustiques, extrêmement grands et virulents sur cette terre. En hiver, l’eau, le vin et le pain gelaient sur la table du réfectoire. La neige entrait à travers les planches mal jointes des cabanes d’écorce. Tous étaient modestement vêtus et nourris. Jeanne Mance confectionnait aux femmes des robes de castor à la mode amérindienne, en cousant deux peaux ensemble. Paul s’amusait souvent de l’état des jupes et des coiffes des religieuses si délavées et râpées qu’on n’en distinguait plus ni la couleur ni la nature du tissu.
Chaque année, la Société leur envoyait de France des denrées : des animaux, des grains, des meubles, des vivres. Ensuite, un autre convoi leur amenait ce qui leur manquait le plus; des âmes vivantes embarquées sur un bateau donné en cadeau par le roi Louis XIII. Le navire s’appellait Notre-Dame et sa précieuse charge contenait surtout des munitions, pour tenir les Indiens loin de la palissade fragile du fort. Le même bateau leur amenait un don encore plus précieux, un agronome et ingénieur militaire. C’était la contribution d’Anne d’Autriche, fervente catholique et très favorable à la cause montréalaise. De telles âmes dévouées ne manquent pas à la mission, surtout au tout début. Plus tard, le nombre de croyants diminuera considérablement ce qui allait laisser les missionnaires à eux-mêmes et à la rigueur du pays.
En 1644, Maisonneuve fut nommé Gouverneur de Montréal. Paul reçut le précieux document sous les yeux émus de Jeanne Mance, ravie de l’honneur fait à son compagnon. Les deux formaient un couple d’amis unique. Ils souffraient et se réjouissaient ensemble, comme frère et sœur pour la même cause. La même année, on bâtit la Maison du gouverneur à l’extérieur du fort, pas loin de l’Hôpital-Dieu. À côté du fort, le cimetière avait agrandi son territoire et du côté ouest un moulin à vent fit son apparition. Le fort improvisé n’était plus un abri temporaire pour des apôtres démunis, mais il acquérait de plus en plus l’aspect d’un habitat européen.
(à suivre au prochain numéro)


