Depuis 2001 • No 51 • Montréal • 15.11.2008
Novembre 2008

Être femme, ce n’est pas une sinécure

par Felicia Mihali

Être femme, ce n’est pas une sinécure

Pendant quatre soirs, du 2 au 6 décembre, La Chapelle a accueilli à Montréal Regarde maman, je danse, spectacle présenté en tournée un peu partout en Europe. Un spectacle comme on en voit rarement, car en plus d’une interprétation d’exception, l’histoire raconte une expérience fascinante : la vie du premier transsexuel de la ville de Gand en Belgique. Dans le rôle principal, Vanessa Van Durme raconte sa propre aventure, celle d’être née dans un corps qu’elle n’accepte pas, de chercher à trouver sa véritable identité, ou d’être heureuse tout simplement, en dépit de tout et de tous.

Pourquoi livrer au public une telle histoire? Parce que les gens qui « sont autres » sont aussi des gens. Pour cette raison, Vanessa débute son spectacle tout simplement en disant : « Hier j’ai été au supermarché. Ça m’arrive parfois. Il y a des jours comme ça. » L’incompréhension de tous à l’égard des gens comme Vanessa part peut-être du fait qu’on pense qu’ils ne vont jamais au supermarché. Et le supermarché est le meilleur endroit pour tomber sur des couples en mal de vivre ensemble. Le lieu où l’on s’interroge sur le fait qu’être une femme ce n’est pas une sinécure, et qu’un homme, c’est du boulot. Mais lorsque la plupart des femmes n’ont pas d’autre choix que de rester ce qu’elles sont, Vanessa choisit d’en devenir une, plutôt que de devenir un bon médecin de campagne ou même un modeste comptable, comme désiré par son père.  A-t-elle fait le bon choix?  Au lieu de s’être déguisée en ballerine à six ans, aurait-elle mieux fait d’accepter le costume de pirate préparé par ses parents? Voilà une question qui tue car la réponse est impossible. Lorsque sa mère lui demande sur son lit de moribonde si elle recommencerait, Vanessa répond en toute franchise, « je ne sais pas. » Se faire tailler un vagin au Maroc, marier un Hollandais emprisonné en Espagne, rester en couple seize ans, desquels les quinze derniers sont de trop? Vraiment difficile de répondre.  

Entre la comédie et la tragédie, Vanessa Van Durme livre une performance  captivante. On voit rarement une telle facilité de changer les registres, d’être tour à tour homme et femme, jeune et vieux, de faire rire et pleurer le public en l’espace de quelques secondes à peine. Une espiègle tragédienne.

Novembre 2008

Warning – Un avertissement bien visible

par Felicia Mihali

Warning

Dire que Warning est un spectacle provocateur serait insuffisant en regard du défi lancé au public. L’interrogation lancée par la compagnie Mandala situ en collaboration avec le chorégraphe Dave St-Pierre représente vraiment un avertissement. Que sont devenues les femmes? Illustrations pour le magazine Playboy ou pour les publicités de robes de mariage? Objet de plaisir ou source nourricière et procréatrice? Dans cette guerre des sexes, doit-on montrer sans médiatisation le sexe d’une femme ou l’envelopper de mille symboles et métaphores, selon la tradition artistique occidentale? 

Warning choisit la manière directe. À quelque pas de la première rangée de chaises, les trois danseuses se montrent dans leur nudité absolue.  Sous l’incitation d’une d’entre elles : Prends-moi, Prends-moi, le spectateur n’a d’autre choix que de regarder sans pudeur ce qui s’offre à lui sans pudeur. À l’agressivité du colportage d’image perpétré par tous les moyens de communication, les femmes répondent avec la même agressivité. Au fond, le sexe d’une femme n’est que ça, et regardez-le bien. Peut-on encore chanter des odes à la féminité vu les déboires des mariages et des accouchements? Et les femmes, lorsqu’il s’agit de s’emparer d’un territoire (ou d’un partenaire), sont-elles au-dessus des singes?

Warning flotte à la limite de la danse, du théâtre et du happening. La performance des quatre danseuses, Geneviève Bolla, Émilie Gratton-Beaulieu, Mélanie Haché et Marie-Gabrielle Ménard est vigoureuse : leurs gestes impulsifs et leurs cris parlent de concurrence et compétition, aussi acerbes entre femmes qu’entre hommes.

Dave St-Pierre annonçait en début de la première médiatique que beaucoup de choses pouvaient encore changer dans le spectacle. Une performance donc à voir et à revoir.

 

Présenté au Théâtre La Chapelle entre 25 et 29 novembre.

Novembre 2008

Çaturn – ça tourne

par Laura T. Ilea

Çaturn

Çaturn est une production Danse-Cité, en collaboration avec One Yellow Fish inc. et le Festival Danse Canada, présentée en première à l’Usine C de Montréal du 5 au 8 et du 12 au 15 novembre 2008 (conseiller artistique Robert Lepage)

L’originalité du spectacle Çaturn consiste dans le fait qu’il permet aux danseurs d’interpréter le sujet au cadre d’un projet artistique pour lequel ils prennent l’entière responsabilité. Les danseurs deviennent les interprètes et en même temps les chorégraphes d’une production qui défie les conventions, par son approche multidisciplinaire : le cinéma et la danse s’entremêlent, afin de créer un panorama inoubliable de l’évolution de la vie et de sa possible extinction.
« Çaturn a été créée par un besoin de se réconcilier avec le cycle de la naissance et de la mort, ainsi que par le dilemme de louvoyer entre les deux », déclare la réalisatrice et l’interprète Naomi Stikeman. Les tableaux successifs en témoignent : ils parlent de la vie, de la vieillesse, de l’évolution, tout en étant orchestrés par la musique originale de Matthew Banks et Alexander MacSween, ainsi que par des fragments de Mozart (Don Giovanni) et Johannes Brahms (Intermezzo in E-Flat Major).
La danse est ineffable. Elle retourne sans cesse sur une narration qu’elle surplombe et enrichit. La narration à son tour est simple; elle est projetée sur un écran qui apparaît au tout début des huit tableaux, pour disparaître ensuite, afin de laisser la place à la danse. Les danseurs plongent dans un espace qu’ils doivent remplir avec leurs mouvements articulés sur un grand questionnement : quelle est l’énigme de la vie?

L’histoire commence avec une jeune fille (interprétée par une poupée) aux cheveux inhabituellement longs, qui entre dans un salon de coiffure tenu par une certaine Chanelle (nous apprenons par la suite qu’elle ne s’appelle pas Chanelle, mais Ginette, mais qu’elle a changé de nom, afin de se faire valoir). Ce qui est inquiétant est le fait que personne au salon ne réagit à la présence d’une petite poupée parmi les humains. La poupée s’appelle Sophie et elle est venue demander à Chanelle de coiffer sa vieille grand-mère, qui se trouve présentement dans un manoir pour les vieux. Chanelle accepte, à une condition : que la fille fasse couper ses cheveux. Sophie résiste, mais elle n’a pas le choix : finalement, elle se fait couper les cheveux, l’image palpable de son histoire. Les cheveux témoignent de son enfance, de la fin de son enfance, de son hérédité. C’est la première fois de sa vie qu’elle se laisse toucher les cheveux.
Par l’entremise de l’histoire cinématographique, on entre dans l’intimité de la grand-mère de Sophie, qui médite sur son destin d’avoir mis au monde la mère de celle-ci. Déjà dans le ventre de la grand-mère, la mère de Sophie portait l’ovule qui allait devenir la petite-fille, Sophie. La grand-mère exclame avec étonnement : « Je te portais déjà dans mon ventre, ma petite Sophie. Tu sais, je crois que les femmes sont capables de remonter le temps ».

Le spectacle est en fin de compte une méditation sur la possibilité de remonter le temps : à partir de l’espèce menacée de l’ours polaire jusqu’au temps immémorial des dinosaures, où, raconte Chanelle avec un air d’assurance ahurissant, les hommes se confectionnaient des peignes avec les os des dinosaures. « Alors, les hommes se demandent de nos jours, qu’est-ce qu’il y avait au début, le feu ou le peigne ? »
Ce genre d’affirmations déstabilisantes est parsemé tout au long du spectacle : « La planète Saturne a une densité inférieure à l’eau. Alors, si on pouvait trouver un lac assez grand pour pouvoir soutenir la planète, elle flotterait indubitablement sur la surface de l’eau ». Et ensuite : « Les poils de l’ours polaire sont blancs. Ils ne retiennent pas la lumière. Ils la reflètent dans le monde. Une fois l’ours polaire disparu, il y aura moins de lumière dans le monde… Ma grand-mère est un ours polaire. »

Saturne, ça tourne, Çaturn – un jeu de mots qui questionne le début et la fin, à travers les mouvements inspirés des deux danseurs, Naomi Stikeman et Peter Chu. À la fin du spectacle, les danseurs deviennent eux aussi partie de la projection cinématographique, en essayant de trouver à tâtons leur chemin parmi des grands œufs (probablement des œufs des dinosaures) qui remplissent la chambre – synonyme de l’espace vital.

Çaturn est une production puissante qui invite à la méditation mais qui, en même temps, crée un mirage esthétique inoubliable.

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