Depuis 2001 • No 51 • Montréal • 15.11.2008
Sortie : 12 septembre 2008

Burn after Reading

Durée : 1h36
Distribution : Brad Pitt, George Clooney, John Malkovich, Frances McDormand, Tilda Swinton
Scénario et réalisation : Joel Coen et Ethan Coen
Production : Etats-Unis
Photo : www.vivafilm.com
 

Par Tina Armaselu

Batle in Seattle

Deux employés d’une salle de conditionnement physique, Linda Litzke (Frances McDormand) et Chad Feldheimer (Brad Pitt), trouvent accidentellement un disque contenant les mémoires d’un ex-agent CIA, Osborne Cox (John Malkovich), qui vient d’être congédié de son poste. En pensant qu’ils sont dans la possession de documents secrets d’haute importance, les deux essayent d’obtenir de l’argent du propriétaire du disque, en déclenchant une série d’évènements en cascade, aux conséquences imprévisibles, qui entraînent à la fois Katie (Tilda Swinton), la femme de Cox, et son amant, Harry Pfarrer (George Clooney).

Mélange d’humour noir, de parodie d’espionnage, de farce et de thriller, « Burn after reading » joue sur plusieurs régistres, sans se situer cependant dans une catégorie particulière. Il s’agit plutôt d’un univers caricatural et équivoque à l’intersection de crises personnelles et de problèmes de sécurité nationale, habité par des personnages à caractère frôlant parfois l’absurde. Une comédie farfelue qui semble proposer pas tellement de personnages attachants qu’une disposition implicite à semer l’incertitude et à pousser le spectateur à la recherche de repères.

Sortie : 19 septembre 2008

Vicky Cristina Barcelona

Durée : 1h36
Distribution : Scarlett Johansson, Penelope Cruz, Javier Bardem, Patricia Clarkson, Rebecca Hall
Scénario et réalisation : Woody Allen
Production : Etats-Unis
Photo : www.vivafilm.com
 
Igor

Par Tina Armaselu

Deux jeunes américaines, Vicky (Rebecca Hall) et Cristina (Scarlett Johansson), décident de passer l’été à Barcelona, l’une à étudier pour sa maîtrise, avant son mariage, l’autre en quête de changement après une rupture amoureuse de date récente. Par l’intermédiaire de Judy (Patricia Clarkson), leur hôtesse en Espagne, Vicky et Cristina entrent un cercle d’artistes dont Juan Antonio (Javier Bardem) et son ex-femme Maria Elena (Penelope Cruz), deux peintres de tempérament excessivement passionnel, qui entraînent les deux amies dans une histoire aux révélations innatendues sur leur propre nature.

Raconté en voix off par un narrateur omniscient, dont l’identité n’est pas toutefois dévoilée au spectateur, le film tente de surprendre les différentes facettes de l’amour et les situations inédites où il peut amener ses protagonistes. Les tonalités sensuelles de l’histoire sont bien appuyées par les prises d’images sur l’architecture de la ville, aux renvois à la signature de Gaudí, par les accords de guitare et la teinte enivrante du vin, ainsi que par la chanson titre, « Barcelona », dans l’interprétation de « Giulia y Los Tellarini ». Si le profile psychologique des personnages féminins est assez nuancé, celui de Juan Antonio semble cependant un peu moins approfondi. De plus, les interventions explicatives du narrateur hors scène, empruntées au médium du livre, bien que toujours au point, laissent parfois l’impression de simplification au niveau du dispositif filmique et de ses prérogatives agissant habituellement sur le principe « montrer au lieu de dire ».

Sortie : 17 octobre 2008

Passchendaele

Durée : 1h54
Distribution : Paul Gross, Caroline Dhavernas, Joe Dinicol, Gil Bellows
Scénario et réalisation : Paul Gross
Production : Etats-Unis
Photo : www.vivafilm.com

 

Righteous Kill

Par Tina Armaselu

Passchendaele est un village de la Flandre-Occidentale, en Belgique, où en 1917 eût lieu une des plus sanglantes batailles de la première guerre mondiale, connue aussi sous le nom de la « troisième batailles d’Ypres ». La confrontation opposa les troupes allemandes et des unités alliées britaniques, australiennes et néo-zélandaises, ainsi qu’un corps d’élite canadien dont une formation en provenance de Calgary. Parmi les combattants canadiens, on suit le sergent Michael Dunne (Gross) amené sur le front de Passchendaele par l’amour. Après avoir été gravement blessé et psychiquement traumatisé en France, Michael se fait soigner à l’hôpital militaire de Calgary par une belle et énigmatique infirmière au nom de Sarah (Dhavernas) dont il tombe amoureux. Quand David (Dinicol), le frêre de Sarah, est enrôlé pour combattre en Europe à destination Passchendaele, Michael revient à la guerre afin de le protéger.

Inspiré par un personnage - le grand-père du réalisateur, qui donne aussi le nom du protagoniste, et par des faits réels - la bataille, le film essaye de dépeindre, sur la toile de fond d’une histoire d’amour, les horreurs de la guerre. Par une palette de couleurs sombres qui rappelle, dans une certaine mesure, Atonement de Joe Wright ou Days of Glory de Rachid Bouchareb, Passchendaele réussit à choquer par le détail, la brutalité et les prises de vue prolongées des scènes de combat. Si l’intrigue amoureuse et le déroulement du conflit au niveau des relations socio-institutionnelles dans la ville de Calgary du début de siècle peuvent sembler par endroits un peu artificiels, les séquences du champ de bataille se remarquent par un réalisme aux accents parfois naturalistes, « à la Zola ». Une symbolistique de la pluie et de la boue, avec une référence à la crucifixion de la mythologie chrétienne, qui se supperpose aux images crues de corps mutilés et de cadavres peuplés par les rats …
Novembre 2008

Cinémania 2008

La vérité ou presque : en profondeur, la tendresse

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

En profondeur, avec le temps, se révèle la tendresse.

Au début du film La vérité ou presque réalisé par Sam Karmann, les gens se bousculent sans égard. Tous s’adonnent à l’infidélité avec désinvolture. André Dussolier, expressif sans un mot par sa seule attitude, interprète Vincent, un biographe témoin des chassés-croisés où s’empêtrent Anne, l’épouse de Thomas qui l’a trompée avec Caroline, enceinte de Marc qui couche avec Anne. Ouf!

Ce que l’on qualifierait de Marivaudages contemporains est en fait basé sur un roman américain de Stephen McCauley. Mais, ces relations d’abord superficielles évoluent à travers un reportage d’enquête sur une chanteuse de jazz, Pauline Auderton.

Peu à peu, tout converge vers la vérité. Mais toute vérité est-elle bonne à dire? Ce doute amène parfois à des certitudes ainsi exprimées par les personnages : Anne déclare à Thomas «Il y a certaines choses de moi que tu ne sais pas» et il lui répond : «Et c’est très bien comme ça».

Le réalisateur Sam Karmann nous avait donné précédemment un désabusé et imaginatif Kennedy et moi qu ne laissait guère présager le dialogue étayé, l’attention délicate, le portrait fouillé que l’on découvre progressivement avec La vérité ou presque.

Il a réussi ce que Vincent, son personnage, décrit : «Les grandes histoires sont toujours des histoires d’amour».

La vérité ou presque Réalisation Sam Karmann Scénario Sam Karmann, Jérôme Beaujour. Interprétation Karin Viard, André Dussolier, Sam Karmann, François Cluzet, Julie Delarme France 2007 95 min.

Présenté lors du festival Cinémania dont toute la programmation se déroule au cinéma Impérial avec des films présentés en 35mm..

Pour horaire complet et informations :

www.cinemaniafilmfestival.com

Novembre 2008

Cinémania 2008

Versailles : les destins parallèles

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Il allait réaliser en 2010 son 1er long-métrage. Un film de femmes co-écrit avec Pierre Salvadori; Guillaume Depardieu avait tourné 5 films avec ce réalisateur dont trois qui l’unissaient à la défunte actrice Marie Trintignant (1). Deux jeunes acteurs au talent exceptionnel s’en sont allés dans des circonstances graves. (2)  

Son film, il l’avait écrit pour les actrices Béatrice Dalle et Anne-Marie Catois. Il considérait que «les femmes ont une responsabilité intrinsèque, contraire aux hommes qui ne sont que des utilitaires». 

Il aura eu un destin tragique et bref, marqué par des tourmentes, des excès, des dangers. On n’est pas impunément le fils de Gérard Depardieu et Guillaume a vécu avec son célèbre père une relation d’amour-haine qu’ils avaient d’ailleurs transposée au cinéma dans Aime ton père de Jacob Berger. 

Il choisissait de travailler avec des réalisateurs qui communiquent une vision originale, différente, qui font ce que l’on appelle du cinéma d’auteur. Il a donc tourné dans le premier film de Pierre Schoeller intitulé Versailles

Schoeller a présenté son film à Montréal en déclarant : «Il y a un an je terminais le tournage avec Guillaume et Sarkozy était encore célibataire. Un an plus tard je voudrais que Sarkozy soit encore célibataire et que Guillaume soit encore avec moi. Je dédie cette projection à tous les comédiens du film». 

Déjà avec le générique le ton est donné, celui de la sobriété, de l’attention, de la signification. Sur l’image de Nina, jeune mère itinérante, et d’Enzo, son fils, apparaissent  les lettres du titre Versailles. N’est-ce pas sur la misère des uns que se fonde l’opulence des autres? 

Nina a toujours l’œil humide. Dans la forêt de Versailles elle rencontre Damien qui y a construit une cabane. Car les itinérants qui s’installent à coté de la pièce d’eau du jardin sont tolérés là depuis 10-15-20 ans me disait Pierre Schoeller, ainsi ils ne sont pas au centre-ville. (3) 

Elle ressent une telle confiance (justifiée) en Damien qu’elle lui laisse son fils le temps de trouver du travail. Mais lorsqu’elle revient, le père substitut et le fils sont déjà ailleurs. 

Une scène réunit des itinérants qui révèle leur vie. L’un d’eux, Tony, dit que l’amour il aimerait bien le connaître une fois. Quelques jours plus tard, on le retrouve mort dans la forêt. Un poème est lu sur sa tombe. Ces comédiens sont réellement des SDF, des écorchés très tôt, des mal aimés sans cesse. «Les situations étaient écrites et chacun a apporté sa part intérieure». Quant au poème, Schoeller l’a pris dans un des cahiers remplis lors d’une cérémonie funèbre organisée par «Les morts à la rue» qui s’occupent des funérailles des gens seuls, démunis, inconnus. 

Une autre scène, chargée de sens, cause un grand impact. Damien et Enzo veulent prendre la nourriture jetée par les magasins d’alimentation. Ils fouillent les ordures lorsqu’Enzo a les mains brûlées. Damien lui dit que les commerçants répandent de l’eau de javel pour que les pauvres ne prennent pas les déchets. Les nantis veulent contrôler jusqu’à leurs ordures, ils ne veulent pas partager leurs déchets, il n’est pas étonnant qu’ils s’approprient la belle part du bien public. 

J’ai demandé à Pierre Schoeller pourquoi il s’est intéressé à des gens dont l’existence même est niée. Il m’a répondu que la réponse est dans la question. «C’est parce qu’ils sont niés qu’on s’intéresse à eux. J’ai voulu proposer plus qu’une image à des gens qui n’ont plus d’image. Vous travaillez avec des gens et ça touche la part d’estime personnelle. C’était une reconstruction». 

Je sentais que ce film Schoeller l’a fait pour eux et, effectivement, il l’a projeté devant des SDF qui se sont appropriés le film par leurs réactions. «C’était très vivant et assez beau». 

Versailles est un film immense. Il accompagne avec justesse des gens aux destins parallèles, des êtres qui existent parmi d’autres sans que jamais se produisent des croisements. Seulement un clivage, une fracture, une rupture, qui s’accentuent et  dont nous sommes tous responsables 

Versailles Scénario et réalisation Pierre Schoeller Interprétation : Guillaume Depardieu, Max Baissette de Malglaive, Judith Chemla, Philippe Dupagne, Franc Bruneau.  France 2008 1h 53min. 
 

Versailles sera en salles le 21 novembre et d’ici là il est présenté lors du festival Cinémania Pour horaire complet et informations :

www.cinemaniafilmfestival.com 

  1. De Pierre Salvadori avec Guillaume Depardieu et Marie Trintignant, jeune actrice battue à mort par son conjoint en 2003 : les films Comme elle respire (1998) l’histoire d’une mythomane qui dit la vérité par amour et que personne ne croit, Les apprentis (1995) et Cible émouvante (1993). D’ailleurs, c’est tout récemment, le jeudi 13 novembre 2008, que le meurtrier de Marie a décidé de recommencer à s’exhiber en reprenant sa carrière de chanteur dit révolutionnaire. Il n’a pas honte et il ne se cache pas. Le père de Marie, lui, l’acteur Louis Trintignant, ne cesse de cacher sa peine.
 
  1. Guillaume Depardieu a fréquenté les hôpitaux et les palais de justice à cause de nombreux problèmes de santé et plusieurs infractions : infection nosocomiale, amputation, prison avec sursis jusqu’à un choc septique à la suite d’une pneumonie contractée lors d’un tournage qui cause son décès le 13 octobre 2008.
 
  1. Sur le même thème on peut voir Joyeux Calvaire de Denys Arcand et Les amants du Pont Neuf de Léos Carax.
Novembre 2008

Cinémania 2008

Les murs porteurs : rencontre avec Cyril Gelblat

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Cyril Gelblat a réalisé une œuvre d’attentions aux détails, avec des reflets dans les vitres, des séquences en gros grains et des scènes d’intimités, d’espoirs, de circonstances révélant le moment significatif du quotidien qui cristallise tout un destin.

Frida Rosenfeld, qui avait quitté la Pologne avec son mari Motteck, perd la mémoire lors d’épisodes de plus en plus longs. Sa fille Judith (Miou-Miou), mère de 2 jeunes, veille sur elle pendant que son frère Simon (Charles Berling) va de succès en succès littéraires. Vainement, Frida appelle Motteck dans les lieux publics et Gelblat introduit des séquences du passé constituées d’images tournées par Frida quand son mari vivait encore; Frida a donc originalement été une femme cinéaste filmant celui qu’elle aimait.

Gelblat sait utiliser les silences avec la force du sens verbalisé : Judith épile les sourcils de sa mère, plus tard quand la gynécologue lui demande si elle a des douleurs pendant les rapports, elle se tait, Simon qui est invité à souper par Emmanuelle, une jeune femme de carrière, reste bouche bée.

La vie de Judith est principalement constituée d’examens de santé, de séances de nettoyage de l’appartement de son fils Julien et de démarches inutiles auprès d’Alain qu’elle croyait un amoureux potentiel. Quand Simon dit qu’ils doivent s’occuper plus de leur mère, il ajoute rapidement : «T’as du temps toi». L’existence d’Emmanuelle est à un tournant, on lui fait passer une entrevue pour une promotion. Ainsi que dans le film Notre univers impitoyable (1) quand l’avocate Margot brigue le poste de feu M. Loisel, l’interrogateur remarque qu’elle a 34 ans et lui demande si elle veut avoir un enfant. On peut douter que la question serait posée à un candidat puisque ce sont principalement les femmes qui s’occupent de soigner les autres.

Cette lucidité du poids des stéréotypes vient d’un jeune homme qui en est à son 1er film. Je me suis entretenue avec lui après la projection. Il admet avoir apprécié la présence de Miou-Miou et Charles Berling.

«Il me fallait savoir m’imposer dans la direction, faire prévaloir mon point de vue. D’avoir à me justifier sur tout, c’était passer un examen mais je me trouvais là-dedans. Miou-Miou et Charles savaient me proposer des choses.»

Quelle est la part autobiographique dans son film?

«Ma grand-mère était dans une maison de retraite. J’ai regretté de n’avoir pas passé assez de temps avec elle. J’ai tourné dans la maison où elle était. C’est mon expérience. Je n’ai pas voulu mette en scène la mort, ce n’était pas le sujet du film, j’accompagnais les personnages de l’entourage qui souvent souffrent plus que la grand-mère dans un état de confusion. Je me suis inspiré de mon vécu et de ce que je voyait autour de moi mais ce n’est pas l’histoire de ma famille.»

A-t-il des projets cinématographiques?

«Je viens de terminer un scénario sur la loi de la Bible obligeant un frère cadet à prendre la famille du frère aîné décédé, il était le favori, l’idole. Mais on va découvrir que le cadet n’était pas si raté et l’aîné, si épatant. Je vais tourner à Nice.»

Étant donné la beauté des portraits qu’il vient de nous présenter avec Les murs porteurs, ce prochain film sera très attendu.

Les murs porteurs Réalisateur et scénariste : Cyril Gelblat. Interprètes : Miou-Miou, Charles Berling, Giovanna Mezzogiorn, Shulamit Adar. France, Suisse, Allemagne. 2007  92 min.

Présenté lors du festival Cinémania dont toute la programmation se déroule au cinéma Impérial.
Pour horaire complet et informations :
www.cinemaniafilmfestival.com

(1) Notre univers impitoyable : exceptionnel et excellent Voir mon analyse sur terranovamagazine

Novembre 2008

Cinémania 2008

Deux vies plus une : la femme qui écrit

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Pour son premier film, la réalisatrice Idit Cébula  s’est consacrée à représenter l’évolution d’Éliane, une femme qui n’est pas très riche, qui n’est plus très jeune mais qui a un très beau rêve et un très amoureux mari.

Déjà, le générique nous introduit dans l’univers imaginaire d’Éliane qui s’exprime à travers des cahiers qu’elle rédige en y ajoutant des dessins et des collages. Les noms de l’équipe technique apparaissent sur les pages du cahier.

Cette importance de l’imagination d’Éliane est transposée par Idit Cébula avec des mises en scènes dans lesquelles les personnages sont métaphorisés : l’éditeur qui a des parents d’origine allemand est représenté portant un costume de soldat allemand; le père décédé d’Éliane lui apparaît sur sa tombe et converse avec elle. C’est d’ailleurs lui qui déclare : «Qui a dit que la conquête de la liberté est facile? C’est un combat.»

Éliane s’est achetée un portable et a eu des difficultés de branchement. Elle écrit la nuit parce que c’est plus calme. Elle embrasse ses manuscrits avant de les porter à la poste ou directement chez l’éditeur. Idit Cébula a su transmettre la fébrilité inhérente aux démarches des auteurEs en quête d’éditeurEs.

Éliane se rend à des séances de dédicace, écoute des émissions littéraires et relit une citation : «Nous avons encore besoin de prodiges sans en avoir conscience». Dans un monde qui dénigre l’élitisme, l’intelligence, l’instruction au profit d’instantanéités, de grossièretés, d’hilarités, la phrase qui motive Éliane est extrêmement exacte et appropriée. Rares sont les gens qui apprécient les œuvres qui s’adressent à la sensibilité et à l’esprit; souvent, tout se limite aux sensations fortes.

Aussi, lorsqu’Éliane apprend qu’elle sera éditée, elle en tombe malade. La situation devient dangereuse, l’éditeur considère que son auteure est attrayante pendant que le mari pleure l’absence de sa femme.

Idit Cébula a su pousser l’originalité jusqu’à garder cette attirance dans la virtualité et l’amour fidèle triomphe pendant qu’Éliane se rend à sa première séance de dédicace en tant qu’auteure.

Ce film charmant et original met en vedette Jocelyn Quivrin dans le rôle de l’éditeur. Il était présent lors de la projection du film et a discuté de cet aspect platonique de la relation entre Éliane et l’éditeur.

«Il y a eu plusieurs versions du scénario mais j’ai préféré celle que Idit Cébula a retenue lors du tournage. J’aime bien l’idée de ce désir non-consommé. C’est comme dans In the mood for love. »

Bien que la réalisatrice avait auparavant présenté quelques courts métrages c’était une étape importante que passer à son premier long métrage et elle n’a pas bénéficié de beaucoup de financement.

«C’était un budget très limité, sans chaîne hertzienne pour le commanditer. On a tourné en 28 jours alors qu’habituellement on prend 8 semaines.»

Et quels sont ses projets?

«J’ai fait un court-métrage il y a 2 ans. Je travaille un scénario de long-métrage. Je veux faire un film à petit budget, il n’y a pas une place énorme mais il y a une place pour les films à petits budgets. Chaque billet acheté en France contribue au financement de petits films. Ce que j’aime c’est le processus, la partie de construction et les producteurs avec lesquels je travaille aiment cette partie.»

Effectivement, les points de vue qui différent des versions habituelles ont toujours leur place et les films à petits budgets sont parfois ceux qui diffusent le mieux le sort des gens ignorés au destin silencieux..

Deux vies plus une. Réalisation Idit Cébula Scénario Idit Cébula, Emmanuelle Michelet Interprétation Emmanuelle Devos, Gérard Darmon, Jocelyn Quivrin. France 2006 86 min.

Présenté lors du festival Cinémania dont toute la programmation se déroule au cinéma Impérial avec des films présentés en 35mm..
Pour horaire complet et informations :
www.cinemaniafilmfestival.com

Novembre 2008

Cinémania 2008 : une occasion des raretés

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Le cinéma français s’est mérité la réputation d’une solidité narrative que les Américains qui multiplient les reprises de scénario confirment; s’est acquis l’appréciation des adeptes du beau langage grâce à ses dialogues; s’est attiré l’adulation des cinéphiles qui aiment l’attention accordée à l’aspect humain et à la valeur artistique plutôt qu’aux effets spéciaux et aux stratégies commerciales. 

Le cinéma français actuel est-il tributaire des génies qui ont tracé son sillage dont Marcel Carné, Jean Renoir, Max Ophuls, Germaine Dullac, Jean Cocteau, Alice Guy, René Clair et plus récemment Louis Malle, Marguerite Duras, François Truffaut, Claude Sautet, Bertrand Tavernier et Christine Pascal, ou rompt-il avec les critères d’excellence qui l’ont déterminé historiquement? 

Le récent arrivage qui constitue la programmation de Cinémania nous permettra de découvrir les caractéristiques contemporaines du cinéma français. En effet, pour sa 14e édition Cinémania réunit des films francophones sous-titrés toujours projetés en 35mm! 

Majoritairement, les films viennent de France mais on pourra voir, ou revoir, le tendre et joli, Histoires d’hiver, film québécois réalisé par François Bouvier en 1999 à partir d’un roman de Marc Robitaille. Autour du hockey, se développe l’histoire de personnages extrêmement attachants avec leurs rêves et leurs difficultés. Malgré le sujet conviant un public masculin, les personnages féminins de façon concentrée sont approfondis, la mère est artiste-peintre, l’enseignante, amoureuse, et la copine, bien perspicace. Nominés pour 7 Prix Génie, le film s’est mérité 2 Prix Jutras. 

Entre autres, on pourra visionner Versailles avec le regretté Guillaume Depardieu dans le rôle de Damien un homme itinérant qui devient, ainsi qu’il se désigne, "la mère" d’Enzo, joué par le petit Max Baissette de Maiglaive dont les yeux ont un effet magnétique, un enfant seul de cinq ans dans un boisé à proximité du célèbre château, de retrouver le tandem Sergi Lopez-Manuel Poirier dans La Maison, de voir Sandrine Bonnaire et Catherine Frot dans l’histoire mystérieuse de L’empreinte de l’ange, de revenir à la fin de la 1e guerre mondiale quand Angèle (Lætitia Casta) veut devenir la première femme vétérinaire de France dans le manifeste écologique et féminisme qu’est La jeune fille et les loups de Gilles Legrand. Film. Il ne faudra pas confondre ce film avec le long métrage Survivre avec les loups de Vera Belmont, dont le scénario est l’adaptation d’une fausse biographie; qu’importe que l’histoire soit vraie ou fausse, il nous sera donné d’apprécier la réalisation, beaucoup de cinéastes créent des films à partir d’histoires inventées. 

On commence à convier les acteurs plus âgés pour témoigner de la vie des aînés. L’an dernier Cinémania nous avait présenté Suzanne (1), cette année c’est le réalisateur kurde Hiner Saleem qui s’est intéressé à leur sort dans l’écho des 10,000 personnes décédées seules pendant la canicule de 2003. Ce sera l’occasion de retrouver Michel Piccoli jouant Marcel et serrant spontanément, fortement, passionément, Mylène Demongeot qui interprète Thérèse dans Les toits de Paris

Avec la co-production France-Israël, le réalisateur Marco Carmel montre le parcours d’un jeune homme pour lequel le crime représente un attrait irrésistible dans Comme ton père avec Richard Berri qui joue aussi dans Les insoumis

L’actrice québécoise Marie-Josée Croze joue dans Le nouveau protocole, un thriller politique de Thomas Vincent, et Jeanne Moreau dans Plus tard tu comprendras du cinéaste israélien Amos Gitaï. 

Animés par Denis Trudeau se dérouleront une leçon de cinéma avec Arnaud Desplechin, réalisateur, et un panel intitulé : Critique de cinéma : extinction ou évolution? 

Les écrans sont souvent monopolisés par des productions américaines, le festival Cinémania est une occasion unique de voir des raretés. 
 

Toute la programmation se déroule au cinéma Impérial.

Pour horaire complet et informations :

www.cinemaniafilmfestival.com 

(1) voir mon analyse sur terranovamagazine.ca

Du 13 au 23 novembre 2008

Le Festival Rencontres internationales du documentaire de Montréal vu par Lucie Poirier

Hier encore je t’espérais toujours : un histoire d’amour

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

«Là où le sang a coulé l’arbre de l’oubli ne peut grandir» avec cette exergue s’ouvre le documentaire Hier encore je t’espérais toujours de Catherine Veaux-Logeat.

Nadine Bari, française, a épousé Barry Abdoulaye, Guinéen. Ils ont eu 4 enfants et ont vécu en Guinée jusqu’à ce que Nadine et les enfants réussissent à quitter le pays tombé sous la dictature de Sékou Touré. Le 29 août 1972, Abdoulaye qui, dans un départ clandestin, tentait de sortir du territoire, disparaît. Définitivement.

Depuis, Nadine le recherche et parvient, en 2006, à ce que soit établie, à l’ONU, la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées. Certes, il s’agit d’un instrument juridique de poids avec ses 45 articles mais, beaucoup de pays, dont le Canada, ne l’ont pas signé.

Lors de son périple, qui la ramène toujours en Guinée, elle a cumulé les démarches, les entrevues, les manifestations, les regroupements, les rencontres; Catherine Veaux-Logeat, patiemment, l’accompagne et, à son tour, multiplie les entrevues et les recherches pour reconstituer son parcours. Catherine diversifie les apports : photos, séquences d’époque, captation de Guinéens écoutant Nadine dans les écoles, se remémorant que sous Sékou Touré on ne pouvait lire que 5 auteurs, propos d’André Lewin, ambassadeur, et séquences dans les véhicules car il faut beaucoup voyager, faire des réparations, des changements de pneus. «L’Afrique est l’école de la patience, la Guinée en est l’université».

«Pour un dictateur la meilleure arme c’est le silence» auquel s’ajoute le mensonge. Les tortures morales des ambassadeurs guinéens à Paris ont épuisé Nadine mais ne l’ont pas dissuadée de continuer. Elle collige dans de grands cahiers que la raison d’état l’emporte toujours sur les droits de l’homme; elle note toutes les fois où on lui annonce que son mari a été libéré, qu’il rentre en France, qu’elle se rend à l’aéroport. En vain. Elle écrit que les guinéennes, elles, ont été forcées de se remarier. Et elle publie trois livres dont Grain de sable.

Une telle persévérance n’est pas sans prix. Ses enfants lui ont reproché d’être davantage une épouse pour un homme qui est peut-être mort que pour ses enfants qui sont vivants.

Maintenant, il y a une tombe, une plaque, notées dans des guides touristiques.

Catherine a terminé son documentaire par un superbe dernier plan fixe : le générique se déroule avec les sons captés en direct, sur la symbolique route terreuse, s’avance Nadine qui croise les guinéens, qui se mêle à eux jusqu’à ne plus s’en distinguer.

Catherine, avec laquelle je me suis entretenue, admet que Nadine avait besoin de cette vérité, d’une tombe, bien qu’il ne soit pas clair qu’il y ait eu des tests d’ADN sur les ossements. Catherine a filmé Nadine quand elle parlait de son histoire d’amour, un amour absolu, indéfectible, et de son enquête «une telle recherche c’est comme un arbre aux multiples branches».

Entre la disparition, les exactions, ses enfants, son retour en Guinée pour fonder une ONG, Nadine garde une conviction : «Moi, je refuse qu’il disparaisse» et grâce à Catherine, désormais, il ne peut s’effacer de nos mémoires.

Présenté en première mondiale lors des Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal, le film sera aussi présenté à l’Ex-Centris les 28-29-30 novembre en présence de la réalisatrice.

Hier encore je t’espérais toujours Réalisation Catherine Veaux-Logeat Image Yoan Cart Montage Andrea Henriquez Hugo Brochu Productrice Catherine Drolet Québec 2008 Betacam numérique 70 min.

 

Les 11es RIDM se déroulent à plusieurs endroits :

La Cinémathèque québécoise 335 de Maisonneuve est
Le cinéma ONF 1564 Saint-Denis
Le cœur des sciences de l’UQAM 200 Sherbrooke Ouest
La Grande Bibliothèque 475 Maisonneuve est
Le Cinéma du Parc 3575 du Parc
L’Université Concordia 1455 Maisonneuve Ouest
Le Musée de la Civilisation dans la ville de Québec

Pour informations :

www.ridm.qc.ca

Du 13 au 23 novembre 2008

Le Festival Rencontres internationales du documentaire de Montréal vu par Lucie Poirier

Martha qui vient du froid : enfer blanc

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

La réalisatrice Marquise Lepage célèbre son 20e anniversaire de réalisatrice avec le film Martha qui vient du froid. Les prémisses de son documentaire remontent à il y a 10 ans, à sa rencontre avec Martha, à son désir immédiat de raconter l’histoire de cette femme emblématique et de sa famille éprouvée. Cette Inuit a été déportée de Inukjuak, sur la péninsule d’Ungava, au nord du Québec à l’île d’Ellesmere dans l’extrême Arctique durant les années 50.

Marquise s’est documentée sur la période et les faits puis elle est partie tourner à Grise Fiord, le village le plus au nord du Canada. Elle a filmé parce que «cette histoire doit être connue. C’est une trahison de droits humains qui doit nous rappeler d’être vigilants» disait Monique Simard, la productrice, avant la projection. Marquise ajoutait : «Il fallait impérieusement faire connaître le récit de sa vie qui est un pan de notre histoire».

La solution pour contrer la convoitise du territoire au Nord du Canada a été, pour le gouvernement, d’y débarquer une population Inuit. Tant que le territoire était habité, d’autres nations ne pouvaient le réclamer. Le gouvernement avait dit qu’il y avait beaucoup de gibier, ce qui était faux, et que les familles pourraient revenir quand elles le voudraient alors qu’elles devaient payer leur retour, ce dont elles n’avaient pas les moyens. Ce fait, longtemps occulté des versions officielles, nous est raconté par Martha Flaherty, née en 1950, et décidée à partager son «histoire avec des chapitres plus éclairés et des zones d’ombres».

En 1995, j’avais rencontré l’acteur Charles Dance venu faire la promotion du film Kabloonak présenté au Festival des Films du Monde. Dans ce long-métrage, il incarne Robert Flaherty, cinéaste qui, en 1922, a tourné un film intitulé Nanook of the North. Or, malgré la réputation qu’il avait, il ne s’agissait pas d’un documentaire anthropologique. Flaherty avait utilisé la mise en scène, des comédiens et divers procédés narratifs du film de fiction. Ses séquences n’en feront pas moins école en ayant une influence sur la suite du cinéma; aussi, il aura contribué à faire savoir l’existence de ceux qu’on appelait des esquimaux. Le personnage de  Nanook était joué par Allakarialuk et celle qui incarnait l’épouse de Nanook, Nyla, a été la maîtresse de Flaherty. À la fin de Kabloonak on montrait que Flaherty savait qu’elle était enceinte de lui et qu’il la quittait nonchalamment. Il était marié à Frances qui avait participé au scénario de Nanook.

Marquise Lepage a elle aussi élaboré des scènes de fiction à partir de moments du passé. Pour assimiler l’ensemble, bien distinguer qu’il s’agit d’une fiction qui recrée une réalité, elle a uni Martha et la comédienne qui la représente enfant dans une scène où elles s’amusent avec une corde à sauter. Ce passage est très important pour signifier une réconciliation de Martha avec son passé et avec les Blancs; elle, qui était allée de l’enfer blanc de Ellesmere à l’enfer des Blancs en fréquentant l’école au Yukon à 15 ans, a eu confiance en Marquise; elle a accepté d’être filmée par elle en ayant du plaisir, en ayant de la peine.

En 1922, le père de Martha, Josephie, est né et a été adopté par Paddy. Il était le fils du cinéaste Robert Flaherty. Plus tard, il a épousé Rynee. Martha avait 5 ans quand, en 1955, sa famille et elle arrivent dans un territoire inhospitalier où il faut trois fois plus de nourriture pour combattre les éléments alors qu’il y avait moins de gibier et plus d’interdiction de chasse que dans l’endroit habité auparavant. Les agents de la GRC leur interdisent de manger leurs déchets. Peter, le frère le plus jeune de Martha, est affligé d’un retard mental qui pourrait être dû à la malnutrition. D’ailleurs, deux garçons sont morts noyés en essayant de trouver de la nourriture.

De ce déplacement forcé, parce qu’obtenu en abusant, en mentant, ne reste qu’un grand dépit et plusieurs larmes, de nombreux enfants sont morts jeunes, se sont suicidés et les parents ont dépéri.

Les membres de la famille de Martha se remémorent leurs habitations de fortune, leur difficulté à trouver de l’eau douce et leur immense solitude. Marquise Lepage a donc introduit des entrevues qu’elle a ajoutées aux nombreux documents d’époque.

Aujourd’hui, il reste 150 personnes vivant à Grise Fiord. Ce n’est qu’en 1987 que le gouvernement a permis aux déportés de visiter leur famille d’origine. En 1993, une commission royale a révélé l’injustice des déplacements de 1950. Une compensation financière a été accordée mais aucune excuse n’a été formulée. Et les Russes ont planté un drapeau.

Marquise Lepage a su transmettre l’accablement de la misère qui a été le lot de ces gens méprisés et elle est parvenue à nous faire ressentir l’envie d’être ailleurs que dans ce lieu de désolation. Elle a exprimé les aspects personnels d’une tragédie sociale due à la  ségrégation qui a perduré et qui a causé des drames humains. Son film contribue à redonner leur dignité aux participants qui témoignent et à tous ceux dont ils sont les porte-parole.

Présenté lors des Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal :

Martha qui vient du froid Réalisation Marquise Lepage Scénario Martha Flaherty et Marquise Lepage Musique Élisapie Isaac Québec 2008 HD 83 min.

 

Les 11es RIDM se déroulent à plusieurs endroits :

La Cinémathèque québécoise 335 de Maisonneuve est
Le cinéma ONF 1564 Saint-Denis
Le cœur des sciences de l’UQAM 200 Sherbrooke Ouest
La Grande Bibliothèque 475 Maisonneuve est
Le Cinéma du Parc 3575 du Parc
L’Université Concordia 1455 Maisonneuve Ouest
Le Musée de la Civilisation dans la ville de Québec

Pour informations :
www.ridm.qc.ca

Du 13 au 23 novembre 2008

Le Festival Rencontres internationales du documentaire de Montréal vu par Lucie Poirier

En attendant Juliette : la grossesse du père

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Frédéric Guillaume a réalisé, cadré, monté un film d’où rayonnent une rare tendresse, un profond sens de la vie, un amour véritable pour une compagne, un enfant et pour lui-même. Car il s’est aimé lui-même dans son identité de père au lieu de l’exécrer; on ne peut hélas nier que des hommes engendrent des enfants en ne voulant pas être connus en tant que père par ces enfants dont ils sont les géniteurs.

Frédéric, lui, a voulu participer à cet englobement magnifique qui consiste à protéger un enfant dès sa naissance, et même dès sa conception.

Le ton alterne entre un humour charmant et un enseignement sérieux. Il filme le test de grossesse et l’attente du résultat heureux.

Alors,  «Comme gestation symbolique, j’ai décidé de faire un film». Il nous amène au fil de diverses rencontres et il nous apprend que l’ovule choisit le spermatozoïde, «grâce à ses protéines des surface, à du sucre en fait, celui qui a la bonne douceur».

Un ami, Nico, lui dit : «ça dépend où tu places ton bonheur, en termes de contraintes, c’est beaucoup  plus contraignant, t’es beaucoup moins libre. Faire un enfant on entame des grandes explorations qui commencent en fait par des explorations intérieures, c’est un grand voyage qui a commencé à partir du test de grossesse tu réexpérimentes tes limites, tes peurs, tes rêves.» Un autre ami ajoute : «C’est accepter qu’au départ vous connaissez rien. Vous serez complètement concentré. C’est remettre de la transparence, de la fluidité, de la clarté».

Claire, la maman, se sent bien, se sent pleine. Frédéric, lui, sent qu’il a besoin d’un rite de passage. Olivier, un ami, lui fait connaître une thérapie au Pérou qui utilise des remèdes de la forêt amazonienne, une thérapie qu’on entreprend avec des attentes et lors de laquelle ce qu’on demande on risque de l’obtenir.

Frédéric va donc au Pérou parce qu’il souhaite être capable de bien s’occuper d’un enfant. Il arrive en voulant redéfinir les choses qu’il aime et auxquelles il veut se vouer. . Un autre participant, venu lui aussi parce qu’il va être père, se demande : «Qu’est-ce que j’ai de meilleur à donner?»

Un séminaire à Takiwasi dure 15 jours et répond à un régime très strict que Frédéric accepte avec conviction. Il prendra donc l’Ayahuascah, une liane au goût infecte utilisée depuis 3 000 ans par des tribus amazoniennes à des fins thérapeutiques et spirituelles.

Il consomme la plante la nuit, a des nausées et se demande pourquoi il se fait du mal; il traverse la peur et vomit l’abandon. Après trois nuits, la plante lui livre ses conseils : Patience, humilité, confiance. Il traverse 5 jours de jeûne alors qu’il assimile les enseignements et il se sent davantage prêt à être père Il se réjouit de rentrer.

«Revenir est aussi important que partir» dit-il en retrouvant Claire. Il a dessiné le visage d’un bébé et il le projette sur le ventre de Claire. Il est attentif aux inquiétudes de Claire, consciente que ce qu’elle entreprend «C’est énorme, c’est à vie, c’est jusqu’à la fin de ma vie. Je suis impatiente. J’ai envie de la voir».

Sans occulter les difficultés, les questionnements, Frédéric a filmé le bonheur. Il a su émailler son court-métrage de scènes au Pérou, de séquences en Belgique, de captations d’un ami musicien, de Claire qui danse dans une fête extérieure quand des cyclistes font des acrobaties. C’est un concentré diversifié, un hymne à la vie naissante, certes, mais, aussi, à la vie quotidienne.

J’ai rencontré Frédéric et je lui ai demandé :

«Cette souffrance consentie, cette peur mêlée d’angoisse, est-ce une façon de tenter de vivre un peu l’équivalent de ce que vit une femme qui accouche? On sait qu’un accouchement se fait dans la douleur, la souffrance, le renoncement total à soi-même pour la naissance de l’autre. Ce rituel, que vous avez recherché et que vous vouliez vivre pleinement avec son lot de moments pénibles, considérez-vous que c’est une façon d’appréhender le vécu d’une mère?»

Frédéric m’a répondu :

«C’est juste. C’est une part qui nous échappe quand on met un enfant au monde. Il y a une sécrétion hormonale chez la femme. Pour la prépaternité je voulais vivre la souffrance, je voulais vivre une expérience par mon corps. Pour la femme c’est une souffrance pour quelqu’un d’autre. La souffrance, le film, c’était ma manière de faire ma grossesse, d’être dans la création. Aujourd’hui on manque de valeur, de référence. Moi je voulais une préparation psychologique et aussi une préparation physique.»

Frédéric était très attentionné quand il me répondait. Encore, il s’implique dans tout ce qui concerne l’authenticité et la plénitude de sa paternité. Il prouve qu’il est possible qu’existent des hommes intéressés à être père et qu’ils ne sont pas moins virils pour autant. Frédéric vient de la Belgique, et, développant le même thème,  cette année en France, aussi à travers un court métrage, intitulé Bébé, Clément Michel a exprimé son vécu de la paternité; il disait à la fin du film ce que les mères et les enfants aimeraient, aiment, tant entendre de la part d’un père : «J’suis heureux».

En attendant Juliette Réalisation, cadre et montage : Frédéric Guillaume. Musique : Mathieu Ha. Photographie : Claire Pierrard Production : Vidéo design (Paris) et Images d’à coté (Bruxelles) 2008 Durée du film 28 min.

Les 11es RIDM se déroulent à plusieurs endroits :

La Cinémathèque québécoise 335 de Maisonneuve est
Le cinéma ONF 1564 Saint-Denis
Le cœur des sciences de l’UQAM 200 Sherbrooke Ouest
La Grande Bibliothèque 475 Maisonneuve est
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Du 13 au 23 novembre 2008

Le Festival Rencontres internationales du documentaire de Montréal vu par Lucie Poirier

Afghanistan Le choix des femmes: portrait de deux femmes

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Hadja Lahbib a réalisé Afghanistan Le choix des femmes dans l’évidence des contrastes. Les chants, suppliques de temps meilleurs, diffèrent de la Lambada qui retentit comme Habiba Sorabi et Aïcha Habibi incarnent des destins opposés. 

À Chaydans, les villageois accueillent la gouverneure qui inaugure l’électricité Habiba Sorabi est devenue en mars 2004 la 1e et seule gouverneure de ce pays «marqué par la guerre et la folie des hommes». Elle prévient une assemblée d’hommes «je ne tolérerai aucune discrimination envers les femmes».  

Ainsi que le remarque la réalisatrice, là-bas, «les femmes n’ont d’autres choix que s’effacer ou s’imposer par la force». Donc, Aïcha Habibi a choisi de prendre les armes en 1980 après l’invasion russe. Depuis 30 ans, l’Afghanistan est ravagé; la résistance aux Talibans a succédé à la nécessité de repousser les Russes. 

Aïcha, la commandante Kaftar, est devenue une telle légende (ou une réalité si déconcertante) que certains croient qu’elle n’existe pas. Hadja l’a suivie parmi les 2 500 personnes qui dépendent d’elle. À 14 ans, pour la première fois, elle a pris son fusil à 11 coups. «Que Dieu ne me prenne pas pour ça, j’ai bien tué 40 à 50 personnes». 

Le pouvoir de ces deux femmes s’affirme par la démocratie (la bureaucratie) ou l’armement (l’autocratie). 

Habiba refuse un plan de la ville où les infirmes seraient isolés et va visiter les éclopés troglodytes qu’elle tolère bien qu’ils vivent dans un site archéologique puisque ces réfugiés n’ont d’autres endroits où habiter. Elle explique à des parents le tort qu’il y a à promettre sa fille de 3 ans à un mari. Les problèmes domiciliaires sont fréquents où qu’on soit, Aïcha, la commandante Kaftar, elle, doit régler un litige relatif à un mur mitoyen qui concernent deux habitants de la vallée. Après sa décision tous font une prière de bonne fin. «Elle peut être injuste elle n’est jamais contestée». 

Les longs panoramiques nous montrent un pays toujours ensoleillé malgré la proximité des montagnes enneigées, des paysages, des rues, où attendent des enfants, traînent des chèvres et espère un peuple à 80% analphabète ce qui rend perdues les causes présentées à l’administration ainsi qu’on peut le constater avec Amina : voilée, ne regardant que d’un œil, Amina, la mère de Bouman, est renvoyée quand elle se démène pour sa fille condamnée à 3 ans de prison. 

Le problème de l’eau potable qu’il faut aller chercher a été filmé en Haïti et à Sarajevo; avec sa caméra Hadja suit une famille de la rivière à leur maison dans la vallée avec leurs bidons d’eau alors qu’Aïcha tente de comprendre une femme muette battue jusqu’au sang par son propre fils. 

La commandante a perdu 2 fils au combat, la gouverneure voit ses 2 fils une fois par mois, ils sont avec leur père, loin d’elle, à cause de son travail. 

Aïcha ne gouverne qu’entourée d’hommes, aucune femme ne participe aux conseils qu’elle tient avec «les barbes grises», les «sages», lorsque se discutent les décisions dont celles d’accepter l’invitation d’Habiba qui veut la voir à la ville. 

À Kaboul, Aïcha rencontre Habiba. Chacune exprime que les gens viennent à elles pour qu’elles règlent leurs problèmes, la gouverneure dit se référer à la loi, la commandante rend son verdict après avoir écouté les 2 parties. Les choses se gâtent quand Yunus Qanuni, Président du parlement répond aux demandes d’Aïcha pour une école, une clinique et une route en disant qu’il faut faire les réclamations aux députés. La commandante lui rétorque qu’ils sont corrompus, que depuis leur élection ils n’ont jamais rien fait pour les gens de Sajjan. Le Président est très occupé, il se lève et les enjoint de sortir. 

Selon la réalisatrice, Aïcha et ses hommes vivent dans le passé toujours mus par leur vénération de Massoud, chef de guerre, père spirituel, qui aurait pu les mener vers la paix mais qui fut tué en septembre 2001. 

Un homme s’allonge devant l’auto de la gouverneure qui lui reproche son geste; il lui remet un document avec les empreintes des gens concernés par sa demande, un problème de ruisseau, Habiba lui dit de déposer une plainte au district. 

Le titre Afghanistan le choix des femmes porte à confusion car le documentaire présente 2 femmes, deux femmes qui se distinguent des autres généralement cachées, ignorées ou maltraitées. Le film est aussi diffusé sous le titre Le temps des femmes. De plus, reste toujours posée la question de la sincérité quand on sait qu’une caméra filme. Habiba et Aïcha  auraient-elle la patience d’écouter des revendications? Habiba a-t-elle été placée à son poste parce qu’elle ne dérangera rien tout en satisfaisant l’image? Aïcha est-elle tolérée parce que du fond de sa vallée lointaine elle est sans influence? La réalisatrice a terminé son documentaire grâce à des prêts financiers de ses proches et elle a elle-même produit les sous-titres de son film. 

Qui prendra le pouvoir, les Moudjahiddines, les Américains, les Talibans? Une chose est certaine, ce ne sera pas comme en Islande où pour la 1e fois de l’Histoire en 1980 une femme, une mère célibataire, était devenue la première présidente élue démocratiquement à la tête d’un pays européen. Par après, Madame Vigdis Finnbogadottir (Présidente, de ce pays sans armée, de 1980 à 1996) a voulu organiser une soupe populaire pour les démunis et a constaté que personne n’en avait besoin. 

En Afghanistan, non, ce ne sera pas une mère, encore moins une coalition de mères qui se retrouvera au pouvoir, elles, elles sont recluses, ne circulent que voilées, et surtout, elles pleurent leurs morts.  

Documentaire présenté lors des RIDM :  

Afghanistan Le choix des femmes. Réalisation, recherche et textes : Hadja Lahbib. Belgique Les Films de la Passerelle, RTBF, CBC, SRC, 2007, 52 min. 

Les 11es RIDM se déroulent à plusieurs endroits : 

La Cinémathèque québécoise 335 de Maisonneuve est

Le cinéma ONF 1564 Saint-Denis

Le cœur des sciences de l’UQAM 200 Sherbrooke Ouest

La Grande Bibliothèque 475 Maisonneuve est

Le Cinéma du Parc 3575 du Parc

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Du 13 au 23 novembre 2008

Le Festival Rencontres internationales du documentaire de Montréal vu par Lucie Poirier

Mère et monde: déclaration d’amour

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Lors de la première montréalaise du film Mère et monde, une réalisation de Michel Langlois, le programmateur principal de cette 11e édition des RIDM, André Paquet (1) présentait le cinéaste en disant : «Michel travaille dans des zones d’ombres jusqu’à créer de nouveaux genres». 

Effectivement son attention à l’image et au texte, sans discréditer ou privilégier l’un ou l’autre, particularise sa cinématographie. Il soigne la netteté de l’image et il poétise l’émotion du texte. 

Le producteur Yves Bisaillon, qui a soutenu le projet de Langlois pendant 5 ans, a déclaré : «Ses films sont personnels et ouverts sur une condition humaine». 

Ainsi que Brault dans Entre la mer et l’eau douce, à l’instar de Labrecque dans Infiniment Québec, Langlois a ouvert son film avec des images du fleuve l’hiver. Il amorçait un autre tournage il y a 35 ans en voulant filmer Yvonnette, Madame Desgagnés, aujourd’hui âgée de 90 ans, mère de 5 enfants : Astrid, Simon, Marielle, Gérald et Geneviève. Le père, un capitaine absent pendant la belle saison, est décédé depuis longtemps. La mère avait donc ouvert une auberge et monopolisé ses enfants dans cette entreprise qui a amené Michel Langlois à y travailler. 

Cette famille a influencé Langlois personnellement et cinématographiquement. En 1993 il cristallisait les personnalités et exacerbait les relations de cette famille aimée en créant le film Cap Tourmente. Les 2 actrices et les 2 acteurs ont mérité des Prix Génie pour leur interprétation de ces êtres aussi excessifs dans leurs silences que dans leurs déclarations. Comme s’ils se brûlaient en se touchant, ils étaient davantage prolixes dans leur mutisme. 

La porte ouverte dans l’auberge pour qu’entre la lumière ne métaphorise guère le portrait de ces gens qui restent secrets même si l’intention de Langlois était de «réparer le vol» en redonnant la parole à ceux dont il s’était inspiré. 

On parle beaucoup autant qu’on montre et le paradoxe s’accentue car l’émotion est peu communiquée. Les mots sont extirpés et les images prennent le relais pour divulguer partiellement les liens d’amour, de bonheur et le drame qui couve, qui larve sans cesse ces êtres qui taisent leur souffrance et sont tiraillés par leur besoin d’évasion et leur envie d’appartenance.  

Langlois s’immisce avec ses photos d’autrefois et son tournage récent dans une famille aussi fracturée que fusionnelle; à être aussi serrés, les gens étouffent. 

On découvre Simon devenu  Alex dans Cap Tourmente qui disait : «Je suis juste dangereux» et on voit des séquences d’un film de 1972 au titre éloquent résumant la démarche, réalisé par Geneviève et Michel Mais comment se le dire? Comment, en effet, quand on sait qu’Yvonette parle en bien de ses enfants quand ils sont absents et qu’elle tient d’autres propos en leur présence? 

Les gros plans de la peau de Simon et de celle d’Alex (Roy Dupuis) consternent, car même la peau était pareille ou devenait même par le frôlement de la caméra. 

Gérald porte son mal de vivre à fleur de peau, Astrid, sans quitter le pays s’est exilée de sa famille, Marielle a l’impression que sa mère n’a pas confiance en elle, qu’elle ne lui accorde pas assez d’attention. 

Dans la Chapelle de Port-au-Persil, Yvonette admet : «Mon mari les choses qui le touchaient, il ne pouvait pas retenir ses larmes. Moi je me suis formée une carapace». 

Quant à Geneviève, Michel n’a pas réussi à l’entraîner dans son projet. Elle refuse d’être comparée à ce qu’elle était. Il tente de la rejoindre au Mexique, elle se dérobe  

Une agression armée avec un chauffeur de taxi qui lui fait vivre des caresses vénales et brèves amène Michel à faire corps à nouveau avec le réel, lui que des problèmes de santé ont profondément perturbé.  

Je lui ai demandé s’il avait atteint le but qui l’avait amené à faire le film. 

Il m’a répondu aussi originalement qu’énigmatiquement, ce qui caractérise toute l’histoire le reliant à la famille Desgagnés : 

«Non et oui. C’est une quête perdue d’avance. Une quête vers le passé alors que la famille est tournée vers l’avenir. Ces personnages ne parlent pas beaucoup. C’est difficile de leur faire dire des choses, de s’approcher d’eux dans leur vérité. Ces personnes-là ne finissent jamais leurs phrases, au montage c’était difficile pour Natacha. À partir d’un certain point, je leur demandais de se livrer, de ne rester sur mon quant-à-soi. Geneviève m’a entraîné dans le danger et cet échange vénal m’a fait toucher le fond. Je ne pouvais que remonter.» 

Avec Mère et monde, Michel Langlois a réalisé une «invitation au voyage» au cœur des êtres qui toujours gardent leur mystère. 
 

Mère et monde Réalisation et narration Michel Langlois Direction photo Michel La Veaux Producteurs  Johanne Bergeron et Yves Bisaillon ONF 2008 85 min. 

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(1) J’étais émue en écoutant Monsieur Paquet faire la présentation car, il y a trente ans, il a été un de mes professeurs de cinéma à l’Université de Montréal. Il donnait alors le cours Cinéma alternatif et underground.

Du 13 au 23 novembre 2008

Le Festival Rencontres internationales du documentaire de Montréal vu par Lucie Poirier

Le magicien de Kaboul: vivre pour aider les gens

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Des gens veulent donner un sens à leur vie, le Japonais Haruhiro Shiratori veut donner un sens à la mort de son fils Atsushi qui travaillait au 104e étage d’une des tours du World Trade Center le 11 septembre 2001. «Pour éviter qu’il y ait d’autres victimes, je me suis demandé ce que je pouvais faire; désormais, je vis pour aider les gens. Faire disparaître le terrorisme, la guerre, ça ne se fait pas d’un coup comme par magie.» 

Son action pour contrer la violence fanatique l’amène en Afghanistan parce que «les enfants dans les reportages pourraient devenir des Ben Laden. Le mur des langues existe partout. J’ai appris la magie pour lier les cœurs. Les enfants sont en colère. Il faut leur enseigner une perspective globale.» 

La démarche persistante d’Haruhiro Shiratori a été filmée pendant plusieurs années par Philippe Baylaucq, réalisateur du documentaire Le magicien de Kaboul et président de la 11e édition des RIDM. Baylaucq a élaboré un hommage aux enfants car, quelque soit le contexte, le lieu, d’abord, pendant et à la fin de chaque reportage, les enfants sont filmés. Baylaucq accompagne Shiratori en Amérique, en Afghanistan et au Japon et cadre surtout les visages transformés des fillettes et garçons souriants qui regardent les tours de magie qu’accomplit Shiratori.  

Depuis 2003, ce restaurateur affligé va dans les ruines de Kaboul montrer les tours qu’il n’a appris que récemment afin d’entrer en contact avec les enfants certes mais aussi avec les adultes pour tenter de changer les réticences, les obsessions. Il prend le foulard d’une Afghane et l’utilise pour faire apparaître une fleur. 

Aussi, après des années de démarches, il a obtenu un terrain pour un parc commémoratif. L’architecte Kishô Kurokawa conçoit un centre multifonctions avec auditorium, clinique, bibliothèque, résidence et Shiratori se démène à faire des levées de fonds. 

Le documentaire est aussi l’histoire de plusieurs relations; celle d’un père et de son fils car, malgré le décès, le lien est maintenu dans le souvenir des rapports, qui comme toutes les relations, n’étaient pas toujours parfaits entre Harukoro et Atsushi, et dans le quotidien quand le père porte les vêtements de son fils unique disparu. 

Une relation s’est aussi développée entre Haruhiro Shiratori et un jeune Afghan, Ihsanullah, filmé de l’âge de 9 ans, quand il doit être opéré pour que soient retirés de sa jambe des débris de bombe, jusqu’à l’âge de 12 ans, quand il fait du commerce.  

Haruhiro Shiratori multiplie les démarches pour que soient plantés 911 cerisiers Sakura en Afghanistan. Il sait les ravages de la guerre car elle a encadré sa vie; en effet, il avait 4 ans quand, pour la 1e fois, il vit les dommages causés par les bombardements de Tokyo en 1945. Baylaucq insère des images d’archives en noir et blanc. Là encore, c’est d’abord avec une image d’enfant que le rappel est fait. 

Grâce au montage raffiné, des images d’enfants de plusieurs pays se succèdent dans la continuité des propos de Haruhiro Shiratori qui s’adressent à eux pour leur parler de son fils, de la guerre en 1945, de la situation actuelle en Afghanistan. À travers le monde, c’est le même idéal pacifiste qu’il partage. 

Mais, l’architecte Kurokawa qui déclarait : «L’hégémonie ne peut apporter la paix. On a besoin de symbiose» reproche à Haruhiro Shiratori de ne pas avancer assez rapidement avec le projet de construction du centre multifonctions dans la région la plus désolée de Kaboul. 

Les Afghans eux reprochent à Haruhiro Shiratori de vouloir construire le centre là où des martyrs sont morts ou ont été enterrés, donc de ne pas les respecter. 

Haruhiro Shiratori voudrait que la communication soit faite avec le cœur car les gens pourraient détruire les constructions. À la fin du film, son visage reflète l’accablement, il semble porter un poids toujours plus lourd sur ses épaules, lui qui a fait sourire tellement d’enfants ne sourit plus. 

Haruhiro Shiratori s’épuise-t-il en vain? Doit-on œuvrer auprès de gens qui critiquent l’aide? Est-ce qu’on doit se faire mourir à vivre pour aider les gens? Alors qu’à travers le monde on constate de plus en plus le détournement de denrées envoyées dans un but humanitaire, alors que des gens qui font des dons sont blâmés d’être devant leur poste de télé, alors que de plus en plus de travailleurs humanitaires sont kidnappés, «Aider le peuple afghan, rêve ou réalité?» devient la question à poser et le titre du débat qui suivra la projection du documentaire le lundi 17 novembre à 19h30 au Cinéma ONF. 

Documentaire présenté lors des RIDM :

Le magicien de Kaboul Recherche, scénario et réalisation Philippe Baylaucq Montage Dominique Sicotte Image Philippe Lavalette, Philippe Baylaucq et Dominic Morissette

Production d’InformAction et Office nationale du film

2008 anglais, dari et japonais avec sous-titres français. 81 min. 

Projections le vendredi 14 novembre à 18h45 à la cinémathèque

et le lundi 17 novembre à 19h30 suivie d’un débat au cinéma ONF. 

Les 11es RIDM se déroulent à plusieurs endroits : 

La Cinémathèque québécoise 335 de Maisonneuve est

Le cinéma ONF 1564 Saint-Denis

Le cœur des sciences de l’UQAM 200 Sherbrooke Ouest

La Grande Bibliothèque 475 Maisonneuve est

Le Cinéma du Parc 3575 du Parc

L’Université Concordia 1455 Maisonneuve Ouest

Le Musée de la Civilisation dans la ville de Québec 

Pour informations :

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Du 13 au 23 novembre 2008

Le Festival Rencontres internationales du documentaire de Montréal vu par Lucie Poirier

RIDM : L’importance de savoir

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Du 13 au 23 novembre se déroulera la 11e édition des RIDM, Rencontres internationales du documentaire de Montréal, permettant des entretiens avec des cinéastes d’ici et de partout dans le monde pour nous informer de réalités déterminantes bien que parfois sous-jacentes et non-officielles.

Depuis longtemps, l’absence des femmes dans les médias est remarquée; les RIDM consacrent le programme Femmes et cinéma à l’apport rare et important de réalisatrices qui ont innové en passant derrière la caméra. Des œuvres d’Agnès Varda, Coline Serreau, Sylvie Groulx, Francine Allaire et Dorthy Hénaut seront projetées. En écho au documentaire Mais qu’est-ce qu’elles veulent de Coline Serreau qui avait interviewé des travailleuses à la chaîne et leur patron méprisant, un atelier intitulé Femmes et cinéma : Mais qu’est-ce qu’elles veulent encore? permettra de questionner les conditions de travail et de création des réalisatrices.

C’est d’ailleurs un film de femme No London Today de la réalisatrice française Delphine Deloget qui ouvrira le festival en première nord-américaine et en présence de la cinéaste; elle a côtoyé des immigrants illégaux attendant à Calais la possibilité d’aller en Angleterre.

De plus, toujours pour développer le sujet de la place des femmes non seulement dans le milieu cinématographique mais pour témoigner de leurs conditions de vie, le documentaire Afghanistan le choix des femmes de la réalisatrice Hadja Lahbib sera projeté en présence de la cinéaste. Elle s’est rendue là-bas plus d’une dizaine de fois et a même appris le persan afghan pour filmer le parcours de deux femmes. la gouverneure de Bâmyân, Habiba Sorabi et Aicha Habibi, appelée la «commandante Kaftar». Quant au film Stone Silence de Krzysztof Kopczynski  rappelle la lapidation d’une Afghane.

Aussi, on rendra hommage à Roberto Rossellini, grand cinéaste italien, dont le dernier film Le Centre Georges Pompidou sera projeté. Jacques Grandclaude, réalisateur de deux films consacrés à Rossellini et Viva Paci spécialiste du cinéaste à l’Université de Montréal seront  présents lors de la projection

Parmi les œuvres des cinéastes d’ici seront présentées  Une mort insensée de Raymonde Provencher, Hier encore, je t’espérais toujours de Catherine Veaux-Logeat, Martha qui vient du froid de Marquise Lepage Vols de bébé, vols de vie de de Peter Svatek Le magicien de Kaboul de Philippe Baylaucq Tiger Spirit de Min Sook Lee et L’Encerclement de Richard Brouillette.

La 3e édition du volet ÉcoCaméra en collaboration avec le Cœur des sciences et l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM regroupera des documentaires de cinéastes québécois pour aborder entre autres,  la question des algues bleues, et de réalisateurs internationaux pour traiter de la médecine à deux vitesses, pour présenter les communautés aux prises avec des problèmes d’eau, pour constater les conséquences tragiques de la surpêche en Afrique.

Dans la section Rubans Canards, le public découvrira des documentaires formellement atypiques ou inusités par leurs sujets. On voyagera alors de la Palestine, avec son hip-hop, à Cuba, avec son Social Club Buena Vista, et on verra Elvis, Marylin et Superman sur le Hollywwod Boulevard, sans oublier Roubaix avec son commissariat central pour résoudre une affaire de meurtre.

Il importe de mentionner qu’une vingtaine de premières œuvres seront projetées à travers les quatre sections de la programmation.

En plus des projections de films, se tiendront deux tables rondes. Le 17 novembre sous le titre La liberté d’expression en garde à vue des avocats et des documentaristes discuteront le matin alors que l’après-midi sera consacré à l’exploration des possibilités documentaires hors du Québec et du Canada.

Le 18 novembre auront lieu des ateliers dont : Quand le Web s’empare du documentaire et Les droits d’auteur et la gestion de risques ou comment se protéger contre les poursuites judiciaires à l’ère de YouTube.

RIDM offre des occasions inestimables de découvertes et de connaissances ainsi que des possibilités prévilégiées d’entretiens et de discussions.

Les 11es RiDM se dérouleront à plusieurs endroits :

La Cinémathèque québécoise 335 de Maisonneuve est
Le cinéma ONF 1564 Saint-Denis
Le cœur des sciences de l’UQAM 200 Sherbrooke Ouest
La Grande Bibliothèque 475 Maisonneuve est
Le Cinéma du Parc 3575 du Parc
L’Université Concordia 1455 Maisonneuve Ouest
Le Musée de la Civilisation dans la ville de Québec

Pour informations :
www.ridm.qc.ca

Novembre 2008

Exposition Titanic : faits, objets et gens

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Grandeur et sordidité, misère et solennité, luxe et discrimination, célébrité et simplicité, opulence et précarité, vérité et fiction, les contrastes les plus accentués se cristallisent autour du Titanic. Il a symbolisé la limite naturelle imposée à la folie des hommes qui avaient défié l’équité, la justesse, la prudence, le temps et la modération.

Les faits et les gens

Le RMS Titanic, Royal Mail Steamer, Paquebot Courrier Royal, devait transporter 2 200 passagers certes mais aussi du courrier, 3 364 sacs, l’automobile de William Carter, une Renault, une copie du livre de littérature perse Rubâ’iyyât d’Omar Khayyâm sertie de 1 500 pierres précieuses, 5 pianos à queue, la peinture à l’huile de Blondel La Circassienne au bain, 3 caisses d’œuvres d’art égyptiennes et 7 paquets de parchemins de la Torah.

Le luxe du paquebot incluait des bains chauds, l’électricité et une installation téléphonique. Il a été surnommé, à tort, l’insubmersible. Lors de la tragédie de la nuit du 14 au 15 avril 1912 alors qu’à 23h40 il a heurté sur le flanc tribord un iceberg et qu’à 2h20 il a coulé au large de Terre-Neuve, des gens refusaient de monter à bord de canots car ils croyaient qu’ils seraient davantage en sécurité sur un bateau réputé insubmersible que dans un canot. Le 1er canot qui pouvait contenir 65 personnes n’en contenait que 19.

Bien que des élucubrations furent émises, un fait demeure incontestable. En 1898, l’auteur Morgan Robertson a publié The Wreck of the Titan or Futility Le naufrage du Titan ou Futilité un roman dans lequel il décrivait le naufrage d’un paquebot avec le pavillon du Royaume–Uni ayant heurté un iceberg en avril. Le journaliste W.T. Stead dans sa critique du livre de Robertson avait écrit "c'est exactement ce qui pourrait se passer si les grandes compagnies de paquebots persistent à ne pas prévoir assez de chaloupes de sauvetage pour tout le monde !" 14 ans plus tard, Stead était parmi les victimes du Titanic. L’ouvrage a été republié en 2000.

Depuis son naufrage, le gigantesque paquebot ne cesse d’inspirer les créateurs du cinéma (au moins 12 films), de la littérature (au moins 11 romans), de la musique (entre autres, une comédie musicale). Dès 1912, le 14 mai Saved from the Titanic, film muet de 10 minutes, en noir et blanc avec 2 scènes en couleur, tourné en deux semaines par Étienne Arnaud, mettait en vedette l’actrice américaine Dorothy Gibson, réelle survivante qui portait lors du tournage la même robe blanche qu’au moment de la tragédie, il ne resterait plus de copie de ce court métrage; toujours en 1912, le 17 août, un film allemand muet de 35 minutes, en noir et blanc, intitulé In Nacht und Eis Dans la glace et la nuit de Mime Misu relatait le désastre, une copie du film a été retrouvé en février 1998.

En 1969, le contrebassiste britannique Gavin Bryars, en se basant sur le cantique Autumn qu’interprétait l’orchestre pendant le naufrage, a composé The Sinking of the Titanic. En 1912, des témoins ont affirmé que les 8 musiciens jouaient imperturbablement, un quintette et un trio réunis semble-t-il pour la 1e fois lorsqu’ils décidèrent de rester sur le pont A, le petit piano du coté bâbord du foyer de l’escalier était utilisé; d’après l’hôtesse de bord Catherine Gold, ils ont joué du ragtime, d’autres les ont entendu lors de la valse Songe d’automne et on peut croire que sous la direction du violoniste Wallace Hartley, ils ont aussi interprété Nearer, my God to Thee, Plus près, de toi mon Dieu.

En 1913, une survivante du Titanic, Daisy Spedden avait écrit le conte Polar the Titanic Bear parce que son fils, Douglas, avait gardé son ourson «Polar» dans ses bras en dormant lors de leur sauvetage. Le conte a été retrouvé et publié en 1994.

Dans une ampleur semblable aux ambitions inhérentes à tout ce qui a concerné le Titanic, James Cameron a déployé des moyens exceptionnels pour parvenir à des résultats extraordinaires avec son film Titanic sorti en 1997; 11 oscars et 1 845 034 188 $ de recettes lui sont reliés. Cameron a su être attentif à la moindre source d’information pour sa reconstitution.

Dans le film Titanic, le collier «Le cœur de l’océan» a été donné à l’héroïne Rose DeWitt Bukater, un personnage inventé par Cameron qui survivra et gardera le souvenir de son fervent amour pour Jack Dawson. En fait, sur le paquebot, inscrits sous de faux noms, Kate Philipps, 19 ans, et son patron, Samuel Morley, un commerçant marié de 39 ans, cachaient leur amour illicite. Morley est décédé et Kate, exactement 9 mois plus tard, donnait naissance à leur fille qui aurait été conçue lors de la traversée; de plus, elle avait un collier de diamants offert par son amant.

Parmi les couples dont l’amour indéfectible traverse l’Histoire, peut s’ajouter celui d’Isidor et Ida Straus. Âgée de 63 ans, elle a quitté l’avant-dernier canot de sauvetage, où on l’avait presque forcée à s’asseoir, pour retrouver Isidor 67 ans; des témoins les ont vus enlacés sur le pont. Dans une poignante scène du film de Cameron, le couple est personnifié enlacé dans un lit que l’eau submerge. Sur le monument qui leur est dédié à New-York, est inscrit un extrait des vers de la poétesse Sarah Fuller Adams qui constituent le texte du fameux O God Our Help in Ages, Past Plus près de toi mon Dieu que jouait l’orchestre la nuit du naufrage.

Donc, la 1e œuvre artistique qui a relaté la tragédie était filmique, en plus de l’actrice Dorothy Gibson, le cinéaste William H. Harbeck voyageait sur le Titanic. Il avait tourné des films promotionnels pour la Canadian Pacific Railway puis il était allé parfaire ses connaissances du tournage extérieur au studio de cinéma Gaumont. Il revenait de France et il filma le départ du RMS Titanic. Il voyageait en compagnie de sa maîtresse. Il périt avec beaucoup de matériel cinématographique

Inspirés par le studio Gaumont en France, les Américains avaient ouvert la Biograph Company. Le fils d’un fondateur du studio new-yorkais, Daniel Warner Marvin, 19 ans, avait accepté de jouer une reconstitution de son mariage avec Mary Margaret Farquarson, 18 ans, dans ce qui fut considéré comme la première scène de mariage au cinéma. Daniel et Mary ont embarqué sur le Titanic pour les derniers jours de leur lune de miel. Incitant sa femme à monter dans un canot, il lui a dit «"It's alright, little girl. You go. I will stay. Ça va aller, petite fille. Tu pars. Je reste.» Le corps de Daniel ne fut pas retrouvé.

Lors de la sortie du long-métrage de James Cameron en 1997, j’ai vu qu’un ou une cinéphile avait déposé son billet de cinéma d’une projection du film Titanic sur une tombe à Halifax, au cimetière Fairview Lawn qui compte 121 tombes dont 31 sont non-identifiées. Cette tombe est celle de J. Dawson. Dans le film Titanic, le beau Leonardo DiCaprio tient le rôle du personnage fictif nommé Jack Dawson. Or, sur le Titanic, il y avait un membre de l’équipage qui s’appelait Joseph Dawson ; ce soutier de 23 ans n’a pas survécu. Cameron avait vraiment développé sa reconstitution jusque dans ce détail favorisant le romantisme du rêve lié à cet événement tragique désormais devenu mythique.

Les objets et les gens

À Montréal, a lieu l’exposition Titanic les vrais objets la vraie histoire présentée par Serge Grimaux et Paul Matte. Les visiteurs, ainsi que des passagers doivent réserver leur heure de visite et seront munis d’un fac-similé de la carte d’embarquement de l’un des passagers.

Dans la 1e salle, le quai d’embarquement, les détails de la construction sont présentés. Lord William James Pirrie, né à Québec, a conçu le Titanic et son jumeau l’Olympic. «C’est à Montréal que le 1er signal de détresse est entré» m’a dit  Alan Hustak, auteur des livres  Titanic : the Canadian stories  et Titanic : the Montreal Voices  avec lequel je me suis entretenue sur les lieux de l’exposition.

«Cette exposition thématique, ajoutait Serge Grimaux, permet par des moyens techniques de créer une émotion divertissante mais c’est aussi un sanctuaire.» Après l’avoir vue dans plusieurs marchés, il a voulu l’amener à Montréal. «La Société Premier Exhibition a le droit de retirer des objets de l’épave parce qu’ils ont été les premiers à le faire. C’est une opération de lucre mais Premier Exhibition doit voir à la préservation de la mémoire. Quand un objet est retiré, les archéologues doivent arrêter la décomposition. Avec le temps, l’épave aura disparu, la décomposition est constante.»

Le départ eut lieu le 10 avril 1912. Une soixantaine de passagers descendirent à Cherbourg, en France où le somptueux bateau avec des chandeliers plaqués or fit d’abord un arrêt avant de passer par Queenstown en Irlande et de voguer vers New-York.

750 passagers bénéficiaient de la 1e classe. Aujourd’hui il en coûterait 91 298$ pour voyager dans l’une des 2 suites de luxe. Lady Lucille Duff Gordon se demanda : «Pourquoi fallait-il se croire au Ritz?» Lord Pirrie avait voulu «surpasser les attentes et l’opulence des passagers les plus fortunés». Tout au long du parcours de cette exposition, des citations d’époque nous rappellent le contexte.

Un long couloir avec les portes blanches des cabines numérotées B47 à B52 mène à la reconstitution d’une cabine de luxe.

Dans la 1e classe voyageait Margaret Brown, snobée par les gens fortunés parce qu’elle venait d’une famille démunie et avait épousé un prospecteur dont elle avait divorcé, elle fit preuve de beaucoup d’initiative et de courage lors du naufrage et dans le canot de sauvetage où elle avait pris place. Elle a incité les femmes à ramer et à garder le moral. Par après, elle fit des démarches pour aider les familles pauvres ayant survécu et elle lutta pour le droit de vote des femmes. 2 photos d’elle ont été posées sur les murs de l’exposition.

Des billets de banque et des pièces de monnaie témoignent de la diversité des origines des passagers. Edith Russel de la 1e classe a déclaré «J’avais le fort pressentiment que jamais nous n’atteindrions l’Amérique dans ce navire».

La culture edwardienne exacerbait les ségrégations de classe, ce qui se reflétait dans la conception du RMS Titanic. C’est pourtant en ayant des passagers en 3e classe que les propriétaires du paquebot, la White Star Line, comptaient rentabiliser le parcours transatlantique.

Les membres de l’équipage devaient  être invisibles ainsi que les musiciens.

En 2e classe, l’haïtien Joseph Laroche voyageait avec son épouse, la française Juliette Lafarge, qui n’eut pas peur de faire un mariage inter-racial, et leurs deux fillettes. Ils devaient voyager sur un autre bateau mais furent transférés à la dernière minute tout comme le prêtre Thomas Byles.

Parmi les objets exposés, le bibelot 952 représente un soulier bleu avec un petit chat posé sur la pointe.

La 3e classe comportait des cabines où se regroupaient 4 et parfois même 10 personnes. La photo de Frederick Goodwin, 40 ans, le montre avec son épouse de 43 ans et leurs 6 enfants. Eux aussi avaient été transférés d’un autre bateau.

La grève des mineurs avait empêché le départ des bateaux Le Majestic, le Philadelphia et l’Oceanic. Donc, comme plusieurs autres,  Annie et John Sage avec leurs 9 enfants qui devaient voyager sur le Philadelphia, se sont retrouvés sur le Titanic et toute la famille a péri.

Sous un éclairage rouge, avec une trame sonore des bruits dans une salle des machines, est évoqué le travail des Black Gang, les Gueules Noires. Au départ de Southampton, 6 000 tonnes de charbon avaient été embarquées pour les 157 fournaises et 29 chaudières que ces hommes, au visage noirci de suie, alimentaient avec vigilance. Il faillait aussi des boyaux d’incendie pour éteindre les cendres projetées. Sur le mur, 3 photos de soutiers et 3 photos de chauffeurs nous interpellent sur l’existence ingrate et cachée des travailleurs indispensables au confort des privilégiés qui pouvaient prendre des bains grâce à eux.

La solennelle salle de la reconstitution du glacier et de l’énumération des faits concernant le choc représente la constellation du ciel de ce soir-là. Des astronomes amateurs sur le Titanic ont déclaré que Jupiter était particulièrement lumineuse. En regardant le bracelet d’Amy avec ses 26 pierres précieuses, on entend le mugissement du vent glacial. Beaucoup plus de gens sont morts d’hypothermie que de noyade. Il y a de quoi être submergé d’une tristesse qui ne s’estompe pas lorsqu’on passe à l’espace suivant que j’appellerais La salle des femmes.

Sur le sol, l’éclairage dessine un canot de sauvetage. Un panneau relate l’inquiétude de Leah Aks séparé de son fils Filly, il avait été jeté dans un canot et on avait empêché sa mère de l’accompagner; il fallut deux jours pour que Leah qui croyait son enfant mort et qui dépérissait au fond du Carpathia ne sorte sur le pont et reconnaisse les pleurs de son enfant. Une citation de Charlotte Collyer 2e classe exprime sa peine : «Les femmes et les enfants d’abord…ces mots…je leur devais ma propre sécurité, mais aussi la plus grande perte que j’ai subie en a découlé, la vie de mon mari».

Dans une salle pleine d’artéfacts, la description des procédés de recueillement est détaillée. Dans 40 à 90 ans, l’épave va s’effondrer. C’est dans cet espace qu’il est possible de toucher un des vestiges retrouvés, une section de la coque. D’après Paul-Henry Nargeolet l’un des plongeurs qui osent se rendre à près de 4km sous la surface de la mer où la pression est de 6000 livres par pouce carré,, il y a encore des milliers d’objets du Titanic qui n’ont pas été ramenés du site de l’épave.

Dans ce que je désignerais comme étant la salle des noms, les survivants et les disparus sont énumérés. On peut considérer que c’est une forme d’hommage. C’est l’occasion de vérifier si l’identité temporaire attribuée pour la visite correspond à une personne sauvée ou décédée.

En 1e classe, 197 personnes ont été sauvées, 123 ont disparu. En 2e classe, 118 ont été sauvées, 166 ont disparu. En 3e classe, 181 ont été sauvées, 529 ont disparu. Parmi l’équipage, 213 ont été sauvées, 679 ont disparu. C’est parmi ces derniers que le nombre de décès est le plus élevé.

Des canots partaient à moitié vides, des pauvres avaient été enfermés, ce qu’une grille avec une chaîne nous rappelle, et les canots étaient en nombre insuffisant. Des audiences et des recommandations eurent lieu. Le Bureau du commerce anglais English Board of Trade n’a pas blâmé la White Star Line car des poursuites judiciaires auraient diminué les bénéfices de la compagnie.

À la toute fin de l’exposition, on apprend quelques faits anecdotiques. George Rosenshine s’était inscrit sous le nom de sa maîtresse Gertrude Maybelle Thorne. Worcester Leopold Weisz, transféré sur le Titanic à cause de la grève des mineurs, avait des pièces d’or cousues dans son manteau qui fut donné à son épouse la chanteuse belge Mathilde Françoise Pëde au moment où, considérée indigente, elle allait être déportée. Harry Markland Molson avait survécu à deux naufrages avant de périr dans celui du Titanic.

62 des 65 bouteilles du parfumeur allemand Adolphe Saalfeld ont été retrouvées ainsi que la serviette de toilette de Charles Edward Andrews. Saalfeld voyageait en 1e classe et a été sauvé; il est possible que l’on tente de recréer ces huiles parfumées découvertes intactes récemment. Howard Irwin n’a pas embarqué sur le Titanic parce qu’il a été enlevé et contraint de travailler sur un autre bateau. Son ami Henry Sutehall avait quand même apporté sa valise qui contenait la partition de Put your arms around me; la valise retrouvée a intrigué les chercheurs pendant des années car elle ne pouvait être reliée à aucun des passagers ayant embarqué.

Tous ces gens ont existé, nous le constatons par les preuves de leur intimité, de leur simplicité ou de leur chance. Voir leurs objets, ceux de leur travail, de leur quotidien, de leur repas, de leur repos suscite une émotion bien particulière, une forme de rapprochement transcendant le temps et dans ce lien ténu et intangible se formule la question : À quoi tient un destin?

 

Décidément l’association du Titanic avec le cinéma continue; c’est dans une salle auparavant consacrée à des projections de films qu’est présentée l’exposition. Au 5e étage du Centre Eaton, l’embarquement a lieu à toutes les 15 minutes. Il faut réserver.

Titanic L’exposition les vrais objets la vraie histoire
Du dimanche au mercredi de 10h à 20h.
Du jeudi au samedi de 10h à 21 h.
Centre Eaton 5e étage  705, rue Sainte-Catherine ouest Métro McGill
En français et en anglais
Adultes 18.45$ enfants, aînés, étudiants 14.45$
Guide audio 4.45$
Départ à toutes les 15 minutes.
Réservation nécessaire.
514 790 1111, 1 866 908 9090
www.ticketpro.ca

Novembre 2008

État d’urgence 2008 : cinéma du réel

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Montréal ne cesse de cumuler les festivals de films qui parfois se chevauchent. Il n’y a pas que les tapis rouges et les vedettes pour caractériser le cinéma. Un film peut être une occasion de divertissement, une source de profit, une œuvre d’art ou un moyen d’expression, de dénonciation, de revendication ainsi que le prouve la 10e édition de État d’urgence 2008.

Récipiendaire du prix Citoyen de la culture 2008 décerné par les Arts et la Ville, l’événement est organisé par l’ATSA, l’Action terroriste socialement acceptable, et se déroule du 26 au 30 novembre sur la Place Émilie-Gamelin.

Dans les médias, qu’ils soient d’information ou de fiction, l’image des démunis est connotée de jugements de valeur blâmant et insinuant que les pauvres sont responsables de leurs malheurs et qu’ils y sont biens.

L’incompréhension et la discrimination s’ajoutent aux conditions de vie qui entravent des adultes et des enfants déjà accablés par des déterminismes pénibles. Tout le monde n’a pas l’absence de scrupules qui amènent certains à la richesse, tout le monde n’a pas la grande gueule qui propulse certains aux sommets (les scandales Bre X, Cinar, des commandites et des personnalités telles que celles de Jean Lafleur, Vincent Lacroix, Micheline Charest, Lise Thibeault, le prouvent).

On prétend que les pauvres sont des voleurs, n’y a-t-il pas là une contradiction? En effet, s’ils l’étaient, ils ne seraient plus pauvres. D’autres parts, s’ils le sont, enfin, certains d’autres eux, cette réalité ne doit-elle pas nous interpeller sur notre échec à établir une société égalitaire?

État d’urgence propose une alternative au silence et à la parole confisquée avec du  cinéma, du théâtre d’intervention, des expositions de photos, des conférences, du cirque, de la musique, de la danse, des performances, des contes, du spoken word,  des micros-ouverts, des ateliers, des parcours chorégraphiques, des installations, des interventions participatives, des repas chauds, des dons de vêtements et des services de première ligne

Tous les soirs à 23 heures auront lieu gratuitement des projections de films engagés :
Mercredi 26 novembre Le Ring de Anaïs Barbeau-Lavalette une  famille vole en éclats dans le quartier défavorisé de Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal.
Jeudi 27 novembre Des maux à l’action de Carl Thériault  Gaëtan Héroux a joint les rangs de la Coalition ontarienne contre la pauvreté (OCAP) et ils sont passés d'un type de protestation basé sur la parole à l'action directe et le film Enfants de choeur! de Magnus Isaacson,  documentaire  sur l'histoire à succès de la Chorale de l'Accueil Bonneau, formation musicale de sans-abri et d'exclus. Le film démontre la patience du directeur au courage indéfectible.
Vendredi 28 novembre Au Chic Resto Pop de Tahani Rached. Ce film est un incontournable, il élargit la conscience. Steve Faulkner y a participé en aidant les divers participants à mettre en chansons leurs expériences. L’art porteur d’un vécu trop souvent occulté. Il y a quelques années, je m’entretenais avec lui, je lui disais mon admiration pour ce qui constitue ce film : la lucidité du propos, la rareté de la perception, la beauté de l’idéal qui a maintenu la démarche, et Steve gardait vivace la joie qu’il avait eu à y prendre part. Steve, d’ailleurs, a actualisé sa critique des banques en refusant d’avoir ne serait-ce qu’un compte.
Aussi, dans Au chic Resto Pop, une professeur déclare qu’elle concentre son enseignement au début du mois quand les enfants ont à manger et qu’ils peuvent être attentifs. Plus tard, ils souffrent de la faim et ne peuvent plus apprendre. Le film a été tourné en 1980 et il est, hélas, toujours d’actualité.
Samedi 29 novembre Spare Change de Ryan Larkin le cinéaste contraint à la mendicité a réalisé un périple surréaliste au cœur de l’imagination et le film  Rien à perdre du français Jean Henri Meunier « Ce film commence le jour où j'ai rencontré Fakir, à Toulouse. Fakir est un troubadour, Sans Domicile Fixe, il aime la vie. Au commencement, ça se passe sous un pont, puis ça se poursuit dans un campement, un camping autogéré planté sur les allées embourgeoisées qui s'étalent au pied du monument aux morts pour la patrie, avec des campeurs SDF de tous bords, solidaires et déterminés à ne pas se laisser miner. Ils s'appellent Les Enfants de Don Quichotte. Toulouse, c'est leur histoire, leur vie de hauts et bas, c'est leur combat pour avoir un toit, c'est leur droit. C'est aussi leur victoire ».
Dimanche 30 novembre, Les Lumières de la ville le célèbre film muet de Charlie Chaplin.
Toutes ces projections seront précédées du Spécial Ouverture le mercredi 26 novembre à 19h45  avec, en grande première, le film Glissement de terrain, un regard sur l’État d’Urgence 07, réalisé par Santiago Bertolino; ce film impressionniste documente l'édition 2007 de l'État d'Urgence et invite à la rencontre et à la réflexion avec celles et ceux qui vivent la rue et l'État d'Urgence.
Aussi, tous les soirs à 20h pour 5$ à la Cinérobothèque de l’ONF seront projetés les films d’une programmation sur les enjeux de l’itinérance et de l’exclusion.

Mercredi 26 novembre Des maux à l'action la réalisation de  Carl Thériault-
Jeudi 27 novembre Ryan réalisé par  Chris Landreth à propos du cinéaste Ryan Larkin, un chef d œuvre technique d’imagination et de tendresse  et le film  Street Nurse  de  Shelley Saywell
Vendredi 28 novembre Dehors novembre, Patrick Bouchard
Samedi 29 novembre Glissement de terrain, un regard sur l’État d’Urgence, le film de Santiago Bertolino et Enfer et contre tous!  le film réalisé par  Andrée Cazabon
Dimanche 30 novembre Des maux à l'action, Carl Thériault  et l’éloquent film réalisé par un collectif Un toit, un droit

Dans notre société misogyne et capitaliste, le clivage existe et s’accentue. L’individualisme règne et l’individu est écrasé. Il est sans influence, sans pouvoir, face aux instances décisionnelles, les systèmes politico-commerciaux et le privé, ainsi qu’on désigne élégamment les obsédés d’argent.

L’événement État d’urgence 2008 nous le démontre dans ses aspects historiques et actuels car le temps passe mais la misère reste.

Toute la programmation (par jour et par discipline) se retrouve sur le site : http://www.atsa.qc.ca

Novembre 2008

Le déserteur: un chef d’œuvre de saleté et de poésie

Lucie Poirier
Journaliste-analyste

La saleté c’est la guerre et, pire, la conscription. La poésie, c’est l’alternance de scènes aux regards prolixes et aux mouvements de caméra attentifs dans le film Le déserteur du cinéaste Simon Lavoie. 

Lavoie a réuni documentation historique, plaidoyer pacifiste et histoire d’amour dans un amalgame où tout est juste, adroit et significatif. Il a été habile dans les alternances diachroniques en préparant des divulgations choquantes et en laissant le spectateur faire les liens. 

C’est par le décès de Georges Guénette, jeune conscrit, seul soutient de famille, que commence le film qui sera une récapitulation des composantes de ce drame d’injustice et d’assassinat survenu le 7 mai 1944 à Saint-Lambert-de-Lévis, un village au sud de Québec. Roger Vézina, journaliste, sera le fil conducteur qui permettra de relier les faits. 

Lavoie s’est inspiré de la mort de Guénette, 24 ans, abattu par Savard et Lizotte des constables de la Gendarmerie Royale qui seront jugés certes mais dont le jugement sera cassé en novembre 1945. 

Lavoie a utilisé le flashback pour exprimer que la guerre impliquant l’Empire Britannique, ne concernait pas les Canadiens français, les images sans paroles dont celle du visage de Georges envahi par le malaise lorsqu’il pratique le tir avec l’armée où il a été enrôlé de force, la caméra qui se déplace pour nous montrer une arme et pour cadrer le frôlement des doigts de Berthe, mariée contre son gré (femme et homme ne décidaient guère de leur sort) lorsque sa main s’approche de celle de Georges sur la corde à linge. 

Les mères n’approuvaient pas que la RCMP vienne chercher leurs fils, ces femmes de l’ombre sont révélées dans le film de Lavoie parce qu’il a su filmer l’ordinarité, la banalité, la simplicité à travers la tension progressive accablant ces gens qui agissaient avec intégrité dans leur labeur quotidien. Il a cadré en gros plan le dé à coudre au doigt de la mère et la menotte au poignet d’un déserteur; images éloquentes et significatives du contraste qui concerne ces petites gens qui de tout temps ont constitué la base et l’ensemble de l’humanité malmenée par des décisions qu’ils n’ont pas prises. 

C’est par une journée ensoleillée que Georges déserte et marche dans les bois accompagné par la belle musique de Normand Corbeil qui, avec les images superbes de Michel La Vaux, concourt à la dramatisation subtile et efficace.  

Lavoie par des conversations inaudibles a témoigné de la perversion du langage. Ne parle t-on pas de héros, de braves, de martyrs au lieu de dire des morts vaines, de la chair à canon, de dénis d’humanité. Sans cesse le langage est trahi, Georges était encore à l’entraînement quand un constable de la gendarmerie a été battu, pourtant on l’accuse. À peine parvient-on à dire que «La guerre, la gagner, c’est s’endetter».  

La RCMP a saccagé la maison des parents proprement entretenue par Léda Couture, la mère, et piétiné le potager de Joseph Guénette, le père. Les déserteurs pour continuer à subvenir aux besoins de leur famille fabriquent de l’alcool, ainsi Georges donne à sa mère de «l’argent de bagosse». Car Georges «c’était pas un sans-cœur». 

Ce n’est que vers la fin, quand se précise tout ce qui a déterminé le sort de Georges qu’est divulgué celui de Berthe que son père n’a pas voulu donner à Georges parce qu’il était pauvre. Devant la tombe de Georges, elle qui avait rejoint le déserteur dans sa cabane, pose la main sur son ventre. 

La musique, le cadrage, la mise en scène, tout est soigné et augmente une inquiétude dont on peut supposer qu’elle devait rendre fou en ces temps d’acharnement contre ceux qui n’avaient pas choisi la violence. 

En fouillant dans la saleté cachée de notre passé, en parvenant à l’exprimer avec poésie, Simon Lavoie a réalisé un chef d’œuvre qui témoigne du véritable courage, celui d’être intègre avec des valeurs de bienveillance et d’amour. Sa narration en circonvolution et sa thématique énorme rendue avec délicatesse s’achève par une dernière séquence poignante : le sourire de Georges qui nous regarde, qui nous interpelle. 

Le déserteur Scénario et Réalisateur Simon Lavoie Interprètes Émile Proulx-Cloutier, Raymond Cloutier, Danielle Proulx, Viviane Audet Québec 2008 1h47min. 

Présentement à l’affiche dans les cinémas du Québec.

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