Grandeur et sordidité, misère et solennité, luxe et discrimination, célébrité et simplicité, opulence et précarité, vérité et fiction, les contrastes les plus accentués se cristallisent autour du Titanic. Il a symbolisé la limite naturelle imposée à la folie des hommes qui avaient défié l’équité, la justesse, la prudence, le temps et la modération.
Les faits et les gens
Le RMS Titanic, Royal Mail Steamer, Paquebot Courrier Royal, devait transporter 2 200 passagers certes mais aussi du courrier, 3 364 sacs, l’automobile de William Carter, une Renault, une copie du livre de littérature perse Rubâ’iyyât d’Omar Khayyâm sertie de 1 500 pierres précieuses, 5 pianos à queue, la peinture à l’huile de Blondel La Circassienne au bain, 3 caisses d’œuvres d’art égyptiennes et 7 paquets de parchemins de la Torah.
Le luxe du paquebot incluait des bains chauds, l’électricité et une installation téléphonique. Il a été surnommé, à tort, l’insubmersible. Lors de la tragédie de la nuit du 14 au 15 avril 1912 alors qu’à 23h40 il a heurté sur le flanc tribord un iceberg et qu’à 2h20 il a coulé au large de Terre-Neuve, des gens refusaient de monter à bord de canots car ils croyaient qu’ils seraient davantage en sécurité sur un bateau réputé insubmersible que dans un canot. Le 1er canot qui pouvait contenir 65 personnes n’en contenait que 19.
Bien que des élucubrations furent émises, un fait demeure incontestable. En 1898, l’auteur Morgan Robertson a publié The Wreck of the Titan or Futility Le naufrage du Titan ou Futilité un roman dans lequel il décrivait le naufrage d’un paquebot avec le pavillon du Royaume–Uni ayant heurté un iceberg en avril. Le journaliste W.T. Stead dans sa critique du livre de Robertson avait écrit "c'est exactement ce qui pourrait se passer si les grandes compagnies de paquebots persistent à ne pas prévoir assez de chaloupes de sauvetage pour tout le monde !" 14 ans plus tard, Stead était parmi les victimes du Titanic. L’ouvrage a été republié en 2000.
Depuis son naufrage, le gigantesque paquebot ne cesse d’inspirer les créateurs du cinéma (au moins 12 films), de la littérature (au moins 11 romans), de la musique (entre autres, une comédie musicale). Dès 1912, le 14 mai Saved from the Titanic, film muet de 10 minutes, en noir et blanc avec 2 scènes en couleur, tourné en deux semaines par Étienne Arnaud, mettait en vedette l’actrice américaine Dorothy Gibson, réelle survivante qui portait lors du tournage la même robe blanche qu’au moment de la tragédie, il ne resterait plus de copie de ce court métrage; toujours en 1912, le 17 août, un film allemand muet de 35 minutes, en noir et blanc, intitulé In Nacht und Eis Dans la glace et la nuit de Mime Misu relatait le désastre, une copie du film a été retrouvé en février 1998.
En 1969, le contrebassiste britannique Gavin Bryars, en se basant sur le cantique Autumn qu’interprétait l’orchestre pendant le naufrage, a composé The Sinking of the Titanic. En 1912, des témoins ont affirmé que les 8 musiciens jouaient imperturbablement, un quintette et un trio réunis semble-t-il pour la 1e fois lorsqu’ils décidèrent de rester sur le pont A, le petit piano du coté bâbord du foyer de l’escalier était utilisé; d’après l’hôtesse de bord Catherine Gold, ils ont joué du ragtime, d’autres les ont entendu lors de la valse Songe d’automne et on peut croire que sous la direction du violoniste Wallace Hartley, ils ont aussi interprété Nearer, my God to Thee, Plus près, de toi mon Dieu.
En 1913, une survivante du Titanic, Daisy Spedden avait écrit le conte Polar the Titanic Bear parce que son fils, Douglas, avait gardé son ourson «Polar» dans ses bras en dormant lors de leur sauvetage. Le conte a été retrouvé et publié en 1994.
Dans une ampleur semblable aux ambitions inhérentes à tout ce qui a concerné le Titanic, James Cameron a déployé des moyens exceptionnels pour parvenir à des résultats extraordinaires avec son film Titanic sorti en 1997; 11 oscars et 1 845 034 188 $ de recettes lui sont reliés. Cameron a su être attentif à la moindre source d’information pour sa reconstitution.
Dans le film Titanic, le collier «Le cœur de l’océan» a été donné à l’héroïne Rose DeWitt Bukater, un personnage inventé par Cameron qui survivra et gardera le souvenir de son fervent amour pour Jack Dawson. En fait, sur le paquebot, inscrits sous de faux noms, Kate Philipps, 19 ans, et son patron, Samuel Morley, un commerçant marié de 39 ans, cachaient leur amour illicite. Morley est décédé et Kate, exactement 9 mois plus tard, donnait naissance à leur fille qui aurait été conçue lors de la traversée; de plus, elle avait un collier de diamants offert par son amant.
Parmi les couples dont l’amour indéfectible traverse l’Histoire, peut s’ajouter celui d’Isidor et Ida Straus. Âgée de 63 ans, elle a quitté l’avant-dernier canot de sauvetage, où on l’avait presque forcée à s’asseoir, pour retrouver Isidor 67 ans; des témoins les ont vus enlacés sur le pont. Dans une poignante scène du film de Cameron, le couple est personnifié enlacé dans un lit que l’eau submerge. Sur le monument qui leur est dédié à New-York, est inscrit un extrait des vers de la poétesse Sarah Fuller Adams qui constituent le texte du fameux O God Our Help in Ages, Past Plus près de toi mon Dieu que jouait l’orchestre la nuit du naufrage.
Donc, la 1e œuvre artistique qui a relaté la tragédie était filmique, en plus de l’actrice Dorothy Gibson, le cinéaste William H. Harbeck voyageait sur le Titanic. Il avait tourné des films promotionnels pour la Canadian Pacific Railway puis il était allé parfaire ses connaissances du tournage extérieur au studio de cinéma Gaumont. Il revenait de France et il filma le départ du RMS Titanic. Il voyageait en compagnie de sa maîtresse. Il périt avec beaucoup de matériel cinématographique
Inspirés par le studio Gaumont en France, les Américains avaient ouvert la Biograph Company. Le fils d’un fondateur du studio new-yorkais, Daniel Warner Marvin, 19 ans, avait accepté de jouer une reconstitution de son mariage avec Mary Margaret Farquarson, 18 ans, dans ce qui fut considéré comme la première scène de mariage au cinéma. Daniel et Mary ont embarqué sur le Titanic pour les derniers jours de leur lune de miel. Incitant sa femme à monter dans un canot, il lui a dit «"It's alright, little girl. You go. I will stay. Ça va aller, petite fille. Tu pars. Je reste.» Le corps de Daniel ne fut pas retrouvé.
Lors de la sortie du long-métrage de James Cameron en 1997, j’ai vu qu’un ou une cinéphile avait déposé son billet de cinéma d’une projection du film Titanic sur une tombe à Halifax, au cimetière Fairview Lawn qui compte 121 tombes dont 31 sont non-identifiées. Cette tombe est celle de J. Dawson. Dans le film Titanic, le beau Leonardo DiCaprio tient le rôle du personnage fictif nommé Jack Dawson. Or, sur le Titanic, il y avait un membre de l’équipage qui s’appelait Joseph Dawson ; ce soutier de 23 ans n’a pas survécu. Cameron avait vraiment développé sa reconstitution jusque dans ce détail favorisant le romantisme du rêve lié à cet événement tragique désormais devenu mythique.
Les objets et les gens
À Montréal, a lieu l’exposition Titanic les vrais objets la vraie histoire présentée par Serge Grimaux et Paul Matte. Les visiteurs, ainsi que des passagers doivent réserver leur heure de visite et seront munis d’un fac-similé de la carte d’embarquement de l’un des passagers.
Dans la 1e salle, le quai d’embarquement, les détails de la construction sont présentés. Lord William James Pirrie, né à Québec, a conçu le Titanic et son jumeau l’Olympic. «C’est à Montréal que le 1er signal de détresse est entré» m’a dit Alan Hustak, auteur des livres Titanic : the Canadian stories et Titanic : the Montreal Voices avec lequel je me suis entretenue sur les lieux de l’exposition.
«Cette exposition thématique, ajoutait Serge Grimaux, permet par des moyens techniques de créer une émotion divertissante mais c’est aussi un sanctuaire.» Après l’avoir vue dans plusieurs marchés, il a voulu l’amener à Montréal. «La Société Premier Exhibition a le droit de retirer des objets de l’épave parce qu’ils ont été les premiers à le faire. C’est une opération de lucre mais Premier Exhibition doit voir à la préservation de la mémoire. Quand un objet est retiré, les archéologues doivent arrêter la décomposition. Avec le temps, l’épave aura disparu, la décomposition est constante.»
Le départ eut lieu le 10 avril 1912. Une soixantaine de passagers descendirent à Cherbourg, en France où le somptueux bateau avec des chandeliers plaqués or fit d’abord un arrêt avant de passer par Queenstown en Irlande et de voguer vers New-York.
750 passagers bénéficiaient de la 1e classe. Aujourd’hui il en coûterait 91 298$ pour voyager dans l’une des 2 suites de luxe. Lady Lucille Duff Gordon se demanda : «Pourquoi fallait-il se croire au Ritz?» Lord Pirrie avait voulu «surpasser les attentes et l’opulence des passagers les plus fortunés». Tout au long du parcours de cette exposition, des citations d’époque nous rappellent le contexte.
Un long couloir avec les portes blanches des cabines numérotées B47 à B52 mène à la reconstitution d’une cabine de luxe.
Dans la 1e classe voyageait Margaret Brown, snobée par les gens fortunés parce qu’elle venait d’une famille démunie et avait épousé un prospecteur dont elle avait divorcé, elle fit preuve de beaucoup d’initiative et de courage lors du naufrage et dans le canot de sauvetage où elle avait pris place. Elle a incité les femmes à ramer et à garder le moral. Par après, elle fit des démarches pour aider les familles pauvres ayant survécu et elle lutta pour le droit de vote des femmes. 2 photos d’elle ont été posées sur les murs de l’exposition.
Des billets de banque et des pièces de monnaie témoignent de la diversité des origines des passagers. Edith Russel de la 1e classe a déclaré «J’avais le fort pressentiment que jamais nous n’atteindrions l’Amérique dans ce navire».
La culture edwardienne exacerbait les ségrégations de classe, ce qui se reflétait dans la conception du RMS Titanic. C’est pourtant en ayant des passagers en 3e classe que les propriétaires du paquebot, la White Star Line, comptaient rentabiliser le parcours transatlantique.
Les membres de l’équipage devaient être invisibles ainsi que les musiciens.
En 2e classe, l’haïtien Joseph Laroche voyageait avec son épouse, la française Juliette Lafarge, qui n’eut pas peur de faire un mariage inter-racial, et leurs deux fillettes. Ils devaient voyager sur un autre bateau mais furent transférés à la dernière minute tout comme le prêtre Thomas Byles.
Parmi les objets exposés, le bibelot 952 représente un soulier bleu avec un petit chat posé sur la pointe.
La 3e classe comportait des cabines où se regroupaient 4 et parfois même 10 personnes. La photo de Frederick Goodwin, 40 ans, le montre avec son épouse de 43 ans et leurs 6 enfants. Eux aussi avaient été transférés d’un autre bateau.
La grève des mineurs avait empêché le départ des bateaux Le Majestic, le Philadelphia et l’Oceanic. Donc, comme plusieurs autres, Annie et John Sage avec leurs 9 enfants qui devaient voyager sur le Philadelphia, se sont retrouvés sur le Titanic et toute la famille a péri.
Sous un éclairage rouge, avec une trame sonore des bruits dans une salle des machines, est évoqué le travail des Black Gang, les Gueules Noires. Au départ de Southampton, 6 000 tonnes de charbon avaient été embarquées pour les 157 fournaises et 29 chaudières que ces hommes, au visage noirci de suie, alimentaient avec vigilance. Il faillait aussi des boyaux d’incendie pour éteindre les cendres projetées. Sur le mur, 3 photos de soutiers et 3 photos de chauffeurs nous interpellent sur l’existence ingrate et cachée des travailleurs indispensables au confort des privilégiés qui pouvaient prendre des bains grâce à eux.
La solennelle salle de la reconstitution du glacier et de l’énumération des faits concernant le choc représente la constellation du ciel de ce soir-là. Des astronomes amateurs sur le Titanic ont déclaré que Jupiter était particulièrement lumineuse. En regardant le bracelet d’Amy avec ses 26 pierres précieuses, on entend le mugissement du vent glacial. Beaucoup plus de gens sont morts d’hypothermie que de noyade. Il y a de quoi être submergé d’une tristesse qui ne s’estompe pas lorsqu’on passe à l’espace suivant que j’appellerais La salle des femmes.
Sur le sol, l’éclairage dessine un canot de sauvetage. Un panneau relate l’inquiétude de Leah Aks séparé de son fils Filly, il avait été jeté dans un canot et on avait empêché sa mère de l’accompagner; il fallut deux jours pour que Leah qui croyait son enfant mort et qui dépérissait au fond du Carpathia ne sorte sur le pont et reconnaisse les pleurs de son enfant. Une citation de Charlotte Collyer 2e classe exprime sa peine : «Les femmes et les enfants d’abord…ces mots…je leur devais ma propre sécurité, mais aussi la plus grande perte que j’ai subie en a découlé, la vie de mon mari».
Dans une salle pleine d’artéfacts, la description des procédés de recueillement est détaillée. Dans 40 à 90 ans, l’épave va s’effondrer. C’est dans cet espace qu’il est possible de toucher un des vestiges retrouvés, une section de la coque. D’après Paul-Henry Nargeolet l’un des plongeurs qui osent se rendre à près de 4km sous la surface de la mer où la pression est de 6000 livres par pouce carré,, il y a encore des milliers d’objets du Titanic qui n’ont pas été ramenés du site de l’épave.
Dans ce que je désignerais comme étant la salle des noms, les survivants et les disparus sont énumérés. On peut considérer que c’est une forme d’hommage. C’est l’occasion de vérifier si l’identité temporaire attribuée pour la visite correspond à une personne sauvée ou décédée.
En 1e classe, 197 personnes ont été sauvées, 123 ont disparu. En 2e classe, 118 ont été sauvées, 166 ont disparu. En 3e classe, 181 ont été sauvées, 529 ont disparu. Parmi l’équipage, 213 ont été sauvées, 679 ont disparu. C’est parmi ces derniers que le nombre de décès est le plus élevé.
Des canots partaient à moitié vides, des pauvres avaient été enfermés, ce qu’une grille avec une chaîne nous rappelle, et les canots étaient en nombre insuffisant. Des audiences et des recommandations eurent lieu. Le Bureau du commerce anglais English Board of Trade n’a pas blâmé la White Star Line car des poursuites judiciaires auraient diminué les bénéfices de la compagnie.
À la toute fin de l’exposition, on apprend quelques faits anecdotiques. George Rosenshine s’était inscrit sous le nom de sa maîtresse Gertrude Maybelle Thorne. Worcester Leopold Weisz, transféré sur le Titanic à cause de la grève des mineurs, avait des pièces d’or cousues dans son manteau qui fut donné à son épouse la chanteuse belge Mathilde Françoise Pëde au moment où, considérée indigente, elle allait être déportée. Harry Markland Molson avait survécu à deux naufrages avant de périr dans celui du Titanic.
62 des 65 bouteilles du parfumeur allemand Adolphe Saalfeld ont été retrouvées ainsi que la serviette de toilette de Charles Edward Andrews. Saalfeld voyageait en 1e classe et a été sauvé; il est possible que l’on tente de recréer ces huiles parfumées découvertes intactes récemment. Howard Irwin n’a pas embarqué sur le Titanic parce qu’il a été enlevé et contraint de travailler sur un autre bateau. Son ami Henry Sutehall avait quand même apporté sa valise qui contenait la partition de Put your arms around me; la valise retrouvée a intrigué les chercheurs pendant des années car elle ne pouvait être reliée à aucun des passagers ayant embarqué.
Tous ces gens ont existé, nous le constatons par les preuves de leur intimité, de leur simplicité ou de leur chance. Voir leurs objets, ceux de leur travail, de leur quotidien, de leur repas, de leur repos suscite une émotion bien particulière, une forme de rapprochement transcendant le temps et dans ce lien ténu et intangible se formule la question : À quoi tient un destin?
Décidément l’association du Titanic avec le cinéma continue; c’est dans une salle auparavant consacrée à des projections de films qu’est présentée l’exposition. Au 5e étage du Centre Eaton, l’embarquement a lieu à toutes les 15 minutes. Il faut réserver.
Titanic L’exposition les vrais objets la vraie histoire
Du dimanche au mercredi de 10h à 20h.
Du jeudi au samedi de 10h à 21 h.
Centre Eaton 5e étage 705, rue Sainte-Catherine ouest Métro McGill
En français et en anglais
Adultes 18.45$ enfants, aînés, étudiants 14.45$
Guide audio 4.45$
Départ à toutes les 15 minutes.
Réservation nécessaire.
514 790 1111, 1 866 908 9090
www.ticketpro.ca