Depuis 2001 • No 50 • Montréal • 15.10.2008
Octobre 2008

Poème

Jean-Sébastien Ménard

Les corps comme des arbres
attachés au poème
entre la route et la maison
vieillissent à la vitesse
des chevaux qui s’éloignent
dans ma tête
par-delà les collines

j’hume un parfum
l’intérieur d’un rêve
où les couleurs se mélangent
et deviennent
des émotions

tu es l’endroit où je veux être
ma résidence sur la terre
où j’arrive à moi-même
où je regarde par la fenêtre
les livres où j’erre
ma mémoire d’encre
ce soleil noir

les routes devant moi
vers des destinations inconnues
à la recherche d’un dieu
d’une bataille contre l’indifférence

des enfants jouent dans le jardin
une femme se tient debout sur un perron
des mélodies murmurées au crépuscule
des chaises se berçant
des chiens couchés dans l’herbe
attachés au poème
attachés à ma vie

Octobre 2008

Poèmes

Antoaneta Roman

Montréal sous la neige

Brisée par la fatigue
Je compte les secondes des flocons de neige
Mes yeux brûlent, ma bouche est sèche
Je vois les fantasmes d’autres mondes affrontant le même destin
Nous sommes venus chercher des réponses
Nous sommes venus cacher des réponses
On nous a donné des promesses dégoulinant de sirop d’érable
Nous avons cru que les baleines blanches  pourraient nous faire expier
Que les bleuets détoxifient
365 jours par année
Et nous avons rencontré un autre visage de nous même
Une autre lutte
Au bout de nos bras il y a la pesanteur d’un passé trop bercé
Au bout de notre regard un futur méconnaissable
Le présent en balance
Chaque jour nous apprenons à devenir autres
Nous vêtir de l’écorce d’arbres inconnus
Nous apprenons durement  la logique du marché
Le goût de la poutine
Le cheese cake devient omniprésent
Entre toutes les autres vérités
Celle du baladi baklava
Les saucisses polonaises
Les saris inséparables, le coupant du kirpan
Les kipas ambulantes
Haïti, pays chéri
Qui sommes nous?
Où sommes-nous?
La neige efface tout
Nous devenons des baluchons foncés
Avançant dans la neige
À la lueur des phares des bus
À la lueur de l’illusion que le monde parfait
Est quelque part au milieu.


Roumanie take 3

Je suis brièvement de retour
Je suis de retour en long et en large
À tort et à travers
J’ai regardé autour de moi et je me suis sentie autre
Comme dans un conte duquel je suis sortie pour exister dehors
Et qui existe en dehors de moi
Comme un chien qui me renifle et peut-être me connaît
Je comprends ce que les autres disent et ils me comprennent
Mot par mot
Mais les sens ne se rencontrent pas
Se ramifient et se perdent quelque part entre nous
J’existe dans un monde sur-monde
Où il y a de place pour le Canada, la Roumanie, les Caraïbes,
Puis Uruguay, Buenos Aires
Paris et Rome, quelque chose d’ailleurs
Je suis partie au Canada sans y être encore arrivée
Ou peut-être je l’ai déjà quittée sans le savoir
J’ai une douleur du milieu des lieux
Je me tiens sur une jambe sur l’axis mundi
Et la planète tourne avec moi jusqu’à l’étourdissement
Au tango j’apprends que je n’ai pas d’axe
Je ne trouve pas mon équilibre
Ce n’est pas facile entre tous ces mondes
Le point d’appui est aussi grand que le point originaire
Caché en moi, couvert par les angoisses et les nostalgies
Je croyais pouvoir me re-mettre ensemble en touchant la terre-mère
Mais la terre est une ou aucune
Nous marchons tous dans des directions différentes,
parfois parallèlement,
mais tellement proches qu’on imagine marcher ensemble.


Souvenir des souvenirs

Je rêve sous les ombus
Fragments, éclats d’autres temps
Dans cette ville brisée
Qui me brise aussi
Sous son poids de nostalgie et rage j’essaye de rêver
De me convaincre que Buenos Aires est encore un mythe
Même si je suis déjà ici
Au milieu d’une réalité impérieuse
J’ai envie de lui demander pardon
Je suis venue ici pour suivre mes illusions
Et je suis tombée sur la désillusion porteña
Je ne sais pas quoi en faire
Mais elle se colle à ma peau
Me fait mal
Un gosse me demande une monnaie
Pendant ce que j’essaie de rêver dans Plaza Dorrego
Un pauvre diable me demande une monnaie
Un musicien me demande une monnaie
Je suis venue ici pour demander des contes
Pour recréer mes contes
De tango et plus
Un tango de plus
Et la ville s’ouvre à moi
Avec toutes ses plaies et ses cris
À peine dissimulés
Derrière la vitrine arrangée pour les chercheurs du plaisir
Des plaies et des cris apparaissent soudain
Comme la jambe nue de la danseuse de tango
Qui coupe l’air
Dans Plaza Dorrego on  joue aussi du reggae
Et une fillette me demande une monnaie
Ses cheveux se paraissent aux miens
Avec des boucles ébouriffées
Et je sais déjà que ce n’est pas possible
Que le tango est pure nostalgie
Il n’existe que dans ma tête
Et celle d’autres fous
Qui continueront de croire
Que Buenos Aires vit dans un autre temps
Maintenant je sais que je resterai dans le temps du tango
Même si je dois fermer les yeux
Et enlever ma peau
Vivant seulement dedans
Profondément dedans
Un bandoneón continuera implacable
Et je me lèverai pour danser.

Octobre 2008

La promesse

Oana-Maria Cajal

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