En septembre 1857, un train chargé de marchandise traversait l’État d’Utah, connu à présent comme véritable bastion des Mormons. Après un siège de cinq jours, les 140 personnes qui y voyageaient, des pionniers allant vers l’ouest, ont été tous massacrés, sauf 17 enfants âgés de moins de huit ans. Cet incident, connu sous le nom de « Massacre de Meadow Montain » a été commandé, semble-il, par le chef Mormon, Brigham Young avec l’appui des Indiens. Des recherches ultérieures montrent que l’apport des Indiens est minime et que les fidèles de Young s’étaient déguisés en Indiens pour passer la responsabilité des crimes sur leurs épaules. Fièvre religieuse, pillage, vengeance contre la persécution de Mormones par les Gentilés, qui les ont souvent délogés et poussé vers des terres hostiles?
Alissa York reprend cette ancienne histoire dans son roman Effigie une saga riche en couleurs, qui ne veut ni juger ni donner raison à un côté ou à un autre. Car si les Gentils ont leurs pêchés, les fidèles du Prophète Joseph Smith, celui à qui l’ange Moroni a révélé le lieu où la Bible d’or est enterrée, n’excellent pas en vertu. Au centre de cette histoire passionnante, il y a la famille de Frère Erastus Hammer et de ses quatre épouses, chacune avec son passé : la Première, Ursula, ex-épouse de Joseph Smith, tué dans la prison de Carthage; la Deuxième, Ruth, une Anglaise convertie par un des Apôtres envoyés outre mer; la Troisième, Thankful, une ancienne actrice sans talent ni avenir, attirée par la richesse du fermier; la Quatrième, une fille de quinze ans, achetée par Erastus afin qu’elle empaille son gibier. La ferme qui abrite cette famille dysfonctionnelle, à qui on ajoute un Indien, le Traqueur, et un serviteur, Bendy Drown, semble une véritable ménagerie. Le rôle de Mère Ursula est de nourrir le troupeau et de veiller à ce que les épouses se reproduisent, Ruth ne vit que pour l’élevage de ses vers blancs, une préoccupation en elle-même et non pas une source de soie, Dorrie barricadée dans son grange, au milieu des odeurs de son laboratoire et des trophées d’animaux et d’oiseaux. Entre l’effervescence religieuse de Mère Hammer, la frivolité de Thankful qui attire Lal, le fils aîné de son mari dans son lit, et l’attraction entre Dorrie et Beny, l’empire commence à se désintégrer.
On peut reprocher à ce roman, reçu avec beaucoup d’éloges à son apparition en anglais, en 2007, la longueur et surtout la reprise insistante des morceaux d’histoires. Mais à part son double intérêt historique et documentaire, le livre capte par la reconstitution en détails d’une période encore obscure de l’histoire de nos voisins. Avec un souci de calligraphe, Alissa York reconstitue chaque moment, l’apparition de chaque personnage et son évolution sur l’orbite de la famille Hammer avec une grande minutie. Elle va jusqu’à apprendre au spectateur moderne de nombreux secrets de la survie au XVIIIeme siècle : la chasse, la cuisine, la vestimentation, l’élevage des cheveux et celui moins commun de vers de soie.
Effigie ouvre un chapitre important dans l’histoire littéraire et pas seulement: la révision d’un passé pas trop éloigné où la mise en question des crimes et des erreurs dus à l’effervescence religieuse du côté des Blancs reste un fait nécessaire.




















