Depuis 2001 • No 50 • Montréal • 15.10.2008
Octobre 2008

Dina – la genèse d’un roman

Felicia Mihali

Aucun auteur ne devrait parler de la genèse de son livre. Ce processus reste toujours un mécanisme extrêmement complexe, et ce n’est pas le devoir de l’auteur de l’éclairer. Le chemin parcouru par l’écrivain, à travers la parole écrite, entre l’idée et la narration ne doit jamais faire le sujet d’un deuxième récit. Je vais désobéir à cette règle pour la première fois, car Dina, mon dernier roman, publié en septembre chez XYZ Éditeur, a une genèse particulière. D’autre part, je veux que ce petit essai fasse justice à ceux qui l’ont inspiré, car cela n’est spécifié nulle part dans mon livre.

Le noyau du livre est issu de deux réalités. Premièrement, il y eut l’histoire d’une de mes amies d’enfance, histoire qui m’a beaucoup touchée à l’époque où elle se déployait. C’est une histoire d’amour, mais de haine aussi, de domination d’un côté et de soumission de l’autre. D’une part, c’était le pouvoir de l’homme, de l’autre la subordination de la femme. Deuxièmement, ce fut le livre d’Ivanka Mikitch, Les amants de Val Tari, un livre d’une beauté étrange. Ivanka est une auteure en provenance de la Serbie, si je ne me trompe pas, qui vit présentement en France. Dans son livre, elle raconte une histoire d’amour qui se passe dans un village sur la rive serbe du Danube habitée par des descendants des Valaques, qui sont les ancêtres proches des Roumains. Cela n’est pas inhabituel, car à l’époque des grandes invasions, ceux qui allaient devenir les Roumains migraient librement des deux côtés du Danube. C’est pourquoi en Bulgarie, en Macédoine, en Serbie, il y a encore des descendants de ce peuple, qui vivent dans des villages isolés, suivant des traditions ancestrales.  Val Tari, selon Ivanka Mikitch (car je n’ai pas vérifié son identité sur une carte) serait un tel endroit habité par des Valaques. L’histoire d’amour dont je vous parlais a en son centre la liaison entre une jeune femme et un homme plus âgé qu’elle. Le problème est qu’apparemment, cet homme est le violeur de la petite fille qu’elle avait été auparavant. Plus encore, tant que les deux sont mariés, l’homme décide du destin des deux autres partenaires. Il oblige le mari de la femme à quitter le village, afin qu’il lui laisse la place; ensuite il oblige la femme désirée à venir vivre chez lui, en la compagnie de son épouse. Viol, bigamie, barbarie, voilà un tissu qui fait de ce livre une narration cruelle, mais pleine de vigueur. 

Je ne porte aucun jugement sur la véracité d’un tel village et d’une telle société. Il m’a plu tout simplement, pour des raisons personnelles surtout. Il m’a rappelé le destin de mon amie, elle aussi tombée dans le piège d’un homme qui allait décider de la durée de la relation ainsi que de sa fin.

J’ai commencé à écrire passionnément le livre au mois d’août 2006, et je l’ai presque achevé au mois d’octobre, la même année. Au fur et à mesure que la narration avançait, cette histoire  a bifurqué: d’un côté, il y avait l’histoire d’amour de cette amie avec un douanier serbe : de l’autre, elle est devenue une voie de réconciliation avec mon passé. Et dans ce passé, une place importante est occupée par mes parents et les complexes qu’ils m’ont légués.

Depuis mon enfance, et surtout depuis mon départ pour le lycée, j’ai nourri envers mes parents des sentiments très contradictoires. Je les accusais d’être faibles, sans grande éducation, simples, obéissants, humbles. Ce n’est pas seulement le communisme qui en était coupable, mais leur soumission à des coutumes périmées. Je les accusais, intérieurement, de ne m’avoir légué que de la pauvreté et des complexes d’infériorité. En réalité, je n’ai jamais dit un mauvais mot à mes parents, tant ils me faisaient pitié. Ils étaient coupables de mon héritage, mais sans intention. Ma vie d’adolescente dans les dortoirs communistes avait été minable, mais ce n’était pas leur faute directement. Depuis mes dix-huit ans, j’ai eu envers mes parents une attitude maternelle, je les ai aidés financièrement plus qu’ils m’ont aidée. Je les blâmais pour leur inculture, mais en toute circonstance je me portais à leur défense, déplaçant le fardeau sur les épaules du régime. Au fond, un régime quoi que dictatorial qu’il soit, ne peut s’opposer au désir des individus de se sauver. Les gens les plus opprimés peuvent vivre autrement, s’ils le veulent. Mes parents ne l’ont pas voulu. À l’époque de l’industrialisation, lorsque les paysans quittaient en masse les villages, ils ont refusé de déménager en ville à cause de la pression familiale. Cela a été le premier pas vers leur faillite. J’accusais mes parents de manque de courage, de lâcheté devant la famille, de manque de soucis pour mon avenir. Toutefois, je n’ai rien proféré de tout cela devant eux. À partir de trente ans, par je ne sais quelle métamorphose, j’ai commencé à accepter mon destin tel qu’il était. Les reproches étaient inutiles devant des gens réduits à la pauvreté et aux maladies. 

D’une certaine manière, ce livre m’a réconciliée avec mes parents. Ici, loin, sur la petite île de Laval, au milieu du fleuve Saint-Laurent, j’ai commencé pour la première fois un doux travail de mémoire. J’ai regardé les quelques photos de mes parents, et j’ai retrouvé mes yeux d’enfant avec lesquels je les regardais à l’époque où ils étaient jeunes, beaux, gais, plein d’espoirs. Je signais finalement la trêve avec mes mauvais souvenirs de jeunesse, une période dépourvue de tout confort ou beauté, même d’électricité et de nourriture. Ce livre, Dina, était une occasion pour leur dire que je les aimais et que j’étais désespérée de ne rien pouvoir pour eux. Je m’accusais de mon départ aussi loin d’eux, peut-être dans un essai inconscient de les fuir. Finalement, j’acceptais ma faute de les avoir maintes fois accusés de mes échecs sentimentaux : je comprenais que les parents ne sont pas que des parents, mais des individus qui ont leur destin à eux, avec le droit de faire ce qu’ils veulent de leur vie. Ce ne sont pas toujours les géniteurs qui doivent s’adapter aux besoins de leur progéniture : les enfants doivent aussi essayer de sauver leur mère et père lorsqu’ils échouent. Dina m’a aidée à comprendre tout cela et à mettre fin à mon adversité envers mes parents.

Deux mois plus tard, en décembre 2006, une cousine m’annonçait au téléphone le décès de ma mère. Elle avait subi une attaque cérébrale qui l’avait tuée sur le coup; elle était morte en travaillant, ce qu’elle avait fait toute sa vie. J’ai réussi à arriver à temps pour son enterrement. Ma pauvre mère était réduite à une petite figure, le visage encadrée par un fichu bariolé, vêtue d’une tenue mortuaire beaucoup trop  grand pour son corps amoindri. Son visage, cependant, souriait. Ma mère avait la sérénité d’un sommeil aux beaux rêves. Elle aussi avait compris et pardonné.

À mon départ, j’ai réglé toutes les dépenses de l’enterrement et de plus j’ai engagé un voisin pour régulièrement prendre soin de mon père alité depuis quinze ans. Il souffrait d’une maladie difficile à traiter car difficile à dépister. Mon père refusait de guérir, de revenir à la vie, sans se décider toutefois à quitter ma mère. Six mois plus tard, on m’a annoncé aussi le décès de mon père. Je ne suis pas allée à l’enterrement. Pour moi, le cycle d’amour et d’appartenance était définitivement fermé. Dorénavant, je n’appartenais plus nulle part et je n’avais plus de devoirs envers quiconque.

Lorsque l’été 2007 j’ai recommencé les corrections de Dina, je me trouvais déjà devant un anachronisme : mes deux parents étaient morts, mais dans le récit, fortement autobiographique, ils étaient encore vivants.  Quoi faire? Les tuer aussi sur la page? J’ai décidé de garder l’histoire dans sa forme initiale, telle qu’elle avait été créée un an auparavant entre plaisir et cauchemar. Et j’aimerais que mes parents soient encore vivants pour vous, même le bref instant de la lecture de ce livre.

Octobre 2008

Un seul click pour découvrir la  diversité artistique à Montréal

Iulia-Anamaria Salagor

Let’s Get Lost

Montréal est une ville qui a beaucoup changé ces dernières décennies. Aujourd’hui, près de  40 % de sa population est d’origine autre  que Française ou Britannique. Parmi ces gens venus d’ailleurs on retrouve environ 3000 artistes qui cherchent leur place dans la région de Montréal, selon le recensement de 2001. Il ne faut oublier non plus les artistes nés ici, mais qui cherchent de nouvelles formes d’expression. Tous peuvent profiter maintenant de la visibilité accordée par Diversité artistique Montréal (DAM), organisme créé en 2006. Ayant comme mission de promouvoir la diversité culturelle dans le domaine des arts, le 29 septembre 2008, DAM a lancé officiellement le site Internet www.diversiteartistique.org avec le soutien du programme Culture canadienne en ligne du Ministère du Patrimoine canadien.

J’ai assisté à la conférence de presse tenue au Café Quebecor du Monument National le 29 septembre. Près de 100 personnes se sont rassemblées pour participer à la mise en ligne du Répertoire des artistes de la diversité. L’événement a suscité beaucoup d’intérêt, et plusieurs représentants du Conseil des Arts de Montréal, de la Ville de Montréal et du Ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles ont adressé des allocutions. On a pu aussi assister aux brèves démonstrations des artistes inclus dans le Répertoire comme la chanteuse Inès Canepa et la danseuse Ghislaine Dôté, et on a également pu admirer des œuvres du peintre Khosro Berahmandi. Il faut mentionner que la version sur papier du Répertoire de la diversité culturelle de Montréal, intitulé « 167 mondes à découvrir » a été lancée en juin 2008.

Après son numéro de danse, Ghislaine Dôté, cette interprète complexe qui en 2005 a gagné (avec sa création L' Âmentation) le prix du festival montréalais « Vue sur la relève »,  a eu l’amabilité de raconter pour les lecteurs du magazine Terra Nova son expérience en tant qu’artiste issue de l’immigration ayant choisi de vivre à Montréal : « Je suis originaire de la République centrafricaine et je suis arrivée à Montréal en 1997. J’ai étudié la danse contemporaine à l’UQAM et j’aime bien le mélange culturel et d’expression artistique qu’on trouve à Montréal. J’ai été à la fois chorégraphe, interprète et compositrice dans le spectacle Mâle de femme  présenté en tournée montréalaise en 2007. Je danse présentement pour Starmania qui va arriver à Montréal en mars. L’avantage d’être présenté par DAM est bien sûr le côté visibilité, mais aussi la possibilité de rencontrer des artistes qui vivent les mêmes choses que toi. C’est un piège de penser que c’est plus difficile d’y arriver parce que nous sommes immigrants — même si parfois c’est une réalité —, mais il faut travailler toujours fort. Très fort. »

Vitrine virtuelle pour les artistes de la diversité, ce Répertoire lancé à la fin septembre est un outil dynamique et sans cesse actualisé, à la disposition des producteurs et des diffuseurs. En plus des informations sur près de 200 artistes professionnels, incluant le profil, une galerie d’images, de vidéos et des extraits audio, on trouve sur le nouveau site un calendrier d’événements culturels, outil pour tous ceux qui veulent rester connectés à la vie culturelle de la métropole.

Octobre 2008

Une démarche de « réconcilier les deux solitudes »

Laura T. Ilea

Le 19 septembre 2008, dans le cadre du Faculty Club de l’Université McGill a eu lieu le lancement official du Groupe de recherche interuniversitaire en philosophie politique (GRIPP). Le groupe se caractérise par l’initiative de mettre en contact les quatre universités montréalaises, à travers leurs départements respectifs de Sciences Politiques, ainsi que de consacrer Montréal comme un lieu d’élection dans le débat interculturel. Il se posera aussi comme tâche principale la poursuite du programme politique québécois de « réconcilier les deux solitudes ». C’est la formule employée par le philosophe Charles Taylor, professeur émérite de l’Université McGill, auteur des nombreux ouvrages, parmi lesquels Sources of the Self, Secular Age, et lauréat des prix Templeton et Kyoto.

C’est le professeur Taylor même qui a donné la conférence inaugurale, Laicité : une perspective comparative (le titre en anglais est Secularism in International Perspective), en faisant référence à un autre événement marquant dans l’histoire universitaire montréalaise : en 1984, le prestigieux philosophe allemand H.-G. Gadamer prononçait à son tour à Montréal une conférence intitulée « De l’autre côté des deux solitudes », tout en soulignant un potentiel qui à l’époque était encore loin d’être réalisé.

L’ambition du Groupe de recherche interuniversitaire en philosophie politique est de reprendre le message de Gadamer, assumé entièrement par Charles Taylor, et de conférer par la suite à Montréal l’envergure d’un centre prestigieux, qui fait preuve de ses atouts (le bilinguisme, les différences culturelles), dans l’essai de constituer un noyau de réflexion politique, ainsi qu’un moyen de coexistence.

Charles Taylor en témoigne. En articulant alternativement son discours dans les deux langues officielles du Canada, il adresse la difficile question de la « laïcité ». Les deux modèles invoqués par le philosophe sont le modèle américain et le modèle français, incompatibles au fond, surtout à cause des particularités historiques infranchissables. L’histoire des États-Unis impose une société sans églises étatiques, mais qui relève tout de même d’une religion chrétienne forte. La religion se montre ainsi centrale à l’identité américaine. La trajectoire française, en revanche, suppose une lutte perpétuelle entre l’église et le mouvement républicain, lutte aboutissant sur l’idée d’un état désireux de remplacer complètement la religion.

En ces conditions-ci, la notion seule de séparation des pouvoirs ne suffira plus à définir la laïcité. La notion de neutralité non plus. Si celle-ci ne pose aucun problème dans les sociétés non démocratiques, elle constitue en revanche la pierre angulaire de la démocratie, dans le contexte de la pluralité. C’est justement la question de la laïcité au Québec. Dans le contexte d’une population fortement diversifiée, la neutralité devient un problème complexe et difficile à traiter.
Les deux critères de la laïcité – la séparation état-religion (incluant une autonomie réciproque, bilatérale entre les deux institutions) et la neutralité, fondée sur la liberté de conscience et le respect des croyances religieuses – impliquent un effort soutenu de dépasser les préjugés historiques, de se distancier par rapport aux certains points de référence du passé. « Nous sommes peut-être les prisonniers de notre propre histoire, mais nous avons aussi l’exercice des certains lois », souligne le philosophe Charles Taylor.

C’est à la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement  reliées aux différences culturelles, dont Charles Taylor fait partie, ainsi qu’au groupe de recherche interuniversitaire en philosophie politique (GRIPP) – la difficile tâche d’établir le cadre du débat philosophique, ainsi que les conditions de coexistence « laïque » au sein des différences culturelles aiguës.

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