Aucun auteur ne devrait parler de la genèse de son livre. Ce processus reste toujours un mécanisme extrêmement complexe, et ce n’est pas le devoir de l’auteur de l’éclairer. Le chemin parcouru par l’écrivain, à travers la parole écrite, entre l’idée et la narration ne doit jamais faire le sujet d’un deuxième récit. Je vais désobéir à cette règle pour la première fois, car Dina, mon dernier roman, publié en septembre chez XYZ Éditeur, a une genèse particulière. D’autre part, je veux que ce petit essai fasse justice à ceux qui l’ont inspiré, car cela n’est spécifié nulle part dans mon livre.
Le noyau du livre est issu de deux réalités. Premièrement, il y eut l’histoire d’une de mes amies d’enfance, histoire qui m’a beaucoup touchée à l’époque où elle se déployait. C’est une histoire d’amour, mais de haine aussi, de domination d’un côté et de soumission de l’autre. D’une part, c’était le pouvoir de l’homme, de l’autre la subordination de la femme. Deuxièmement, ce fut le livre d’Ivanka Mikitch, Les amants de Val Tari, un livre d’une beauté étrange. Ivanka est une auteure en provenance de la Serbie, si je ne me trompe pas, qui vit présentement en France. Dans son livre, elle raconte une histoire d’amour qui se passe dans un village sur la rive serbe du Danube habitée par des descendants des Valaques, qui sont les ancêtres proches des Roumains. Cela n’est pas inhabituel, car à l’époque des grandes invasions, ceux qui allaient devenir les Roumains migraient librement des deux côtés du Danube. C’est pourquoi en Bulgarie, en Macédoine, en Serbie, il y a encore des descendants de ce peuple, qui vivent dans des villages isolés, suivant des traditions ancestrales. Val Tari, selon Ivanka Mikitch (car je n’ai pas vérifié son identité sur une carte) serait un tel endroit habité par des Valaques. L’histoire d’amour dont je vous parlais a en son centre la liaison entre une jeune femme et un homme plus âgé qu’elle. Le problème est qu’apparemment, cet homme est le violeur de la petite fille qu’elle avait été auparavant. Plus encore, tant que les deux sont mariés, l’homme décide du destin des deux autres partenaires. Il oblige le mari de la femme à quitter le village, afin qu’il lui laisse la place; ensuite il oblige la femme désirée à venir vivre chez lui, en la compagnie de son épouse. Viol, bigamie, barbarie, voilà un tissu qui fait de ce livre une narration cruelle, mais pleine de vigueur.
Je ne porte aucun jugement sur la véracité d’un tel village et d’une telle société. Il m’a plu tout simplement, pour des raisons personnelles surtout. Il m’a rappelé le destin de mon amie, elle aussi tombée dans le piège d’un homme qui allait décider de la durée de la relation ainsi que de sa fin.
J’ai commencé à écrire passionnément le livre au mois d’août 2006, et je l’ai presque achevé au mois d’octobre, la même année. Au fur et à mesure que la narration avançait, cette histoire a bifurqué: d’un côté, il y avait l’histoire d’amour de cette amie avec un douanier serbe : de l’autre, elle est devenue une voie de réconciliation avec mon passé. Et dans ce passé, une place importante est occupée par mes parents et les complexes qu’ils m’ont légués.
Depuis mon enfance, et surtout depuis mon départ pour le lycée, j’ai nourri envers mes parents des sentiments très contradictoires. Je les accusais d’être faibles, sans grande éducation, simples, obéissants, humbles. Ce n’est pas seulement le communisme qui en était coupable, mais leur soumission à des coutumes périmées. Je les accusais, intérieurement, de ne m’avoir légué que de la pauvreté et des complexes d’infériorité. En réalité, je n’ai jamais dit un mauvais mot à mes parents, tant ils me faisaient pitié. Ils étaient coupables de mon héritage, mais sans intention. Ma vie d’adolescente dans les dortoirs communistes avait été minable, mais ce n’était pas leur faute directement. Depuis mes dix-huit ans, j’ai eu envers mes parents une attitude maternelle, je les ai aidés financièrement plus qu’ils m’ont aidée. Je les blâmais pour leur inculture, mais en toute circonstance je me portais à leur défense, déplaçant le fardeau sur les épaules du régime. Au fond, un régime quoi que dictatorial qu’il soit, ne peut s’opposer au désir des individus de se sauver. Les gens les plus opprimés peuvent vivre autrement, s’ils le veulent. Mes parents ne l’ont pas voulu. À l’époque de l’industrialisation, lorsque les paysans quittaient en masse les villages, ils ont refusé de déménager en ville à cause de la pression familiale. Cela a été le premier pas vers leur faillite. J’accusais mes parents de manque de courage, de lâcheté devant la famille, de manque de soucis pour mon avenir. Toutefois, je n’ai rien proféré de tout cela devant eux. À partir de trente ans, par je ne sais quelle métamorphose, j’ai commencé à accepter mon destin tel qu’il était. Les reproches étaient inutiles devant des gens réduits à la pauvreté et aux maladies.
D’une certaine manière, ce livre m’a réconciliée avec mes parents. Ici, loin, sur la petite île de Laval, au milieu du fleuve Saint-Laurent, j’ai commencé pour la première fois un doux travail de mémoire. J’ai regardé les quelques photos de mes parents, et j’ai retrouvé mes yeux d’enfant avec lesquels je les regardais à l’époque où ils étaient jeunes, beaux, gais, plein d’espoirs. Je signais finalement la trêve avec mes mauvais souvenirs de jeunesse, une période dépourvue de tout confort ou beauté, même d’électricité et de nourriture. Ce livre, Dina, était une occasion pour leur dire que je les aimais et que j’étais désespérée de ne rien pouvoir pour eux. Je m’accusais de mon départ aussi loin d’eux, peut-être dans un essai inconscient de les fuir. Finalement, j’acceptais ma faute de les avoir maintes fois accusés de mes échecs sentimentaux : je comprenais que les parents ne sont pas que des parents, mais des individus qui ont leur destin à eux, avec le droit de faire ce qu’ils veulent de leur vie. Ce ne sont pas toujours les géniteurs qui doivent s’adapter aux besoins de leur progéniture : les enfants doivent aussi essayer de sauver leur mère et père lorsqu’ils échouent. Dina m’a aidée à comprendre tout cela et à mettre fin à mon adversité envers mes parents.
Deux mois plus tard, en décembre 2006, une cousine m’annonçait au téléphone le décès de ma mère. Elle avait subi une attaque cérébrale qui l’avait tuée sur le coup; elle était morte en travaillant, ce qu’elle avait fait toute sa vie. J’ai réussi à arriver à temps pour son enterrement. Ma pauvre mère était réduite à une petite figure, le visage encadrée par un fichu bariolé, vêtue d’une tenue mortuaire beaucoup trop grand pour son corps amoindri. Son visage, cependant, souriait. Ma mère avait la sérénité d’un sommeil aux beaux rêves. Elle aussi avait compris et pardonné.
À mon départ, j’ai réglé toutes les dépenses de l’enterrement et de plus j’ai engagé un voisin pour régulièrement prendre soin de mon père alité depuis quinze ans. Il souffrait d’une maladie difficile à traiter car difficile à dépister. Mon père refusait de guérir, de revenir à la vie, sans se décider toutefois à quitter ma mère. Six mois plus tard, on m’a annoncé aussi le décès de mon père. Je ne suis pas allée à l’enterrement. Pour moi, le cycle d’amour et d’appartenance était définitivement fermé. Dorénavant, je n’appartenais plus nulle part et je n’avais plus de devoirs envers quiconque.
Lorsque l’été 2007 j’ai recommencé les corrections de Dina, je me trouvais déjà devant un anachronisme : mes deux parents étaient morts, mais dans le récit, fortement autobiographique, ils étaient encore vivants. Quoi faire? Les tuer aussi sur la page? J’ai décidé de garder l’histoire dans sa forme initiale, telle qu’elle avait été créée un an auparavant entre plaisir et cauchemar. Et j’aimerais que mes parents soient encore vivants pour vous, même le bref instant de la lecture de ce livre.

