Le spectacle Les Combustibles, d’après un texte d’Amélie Nothomb, représente le troisième spectacle de la jeune compagnie Le Théâtre de l’Instant, fondée en 2005. Fruit de la rencontre de trois comédiens belges vivant à Montréal, André-Marie Coudou, Fabrice Tâïtsch et Isabelle Tincler, le Théâtre de l’Instant nous a déjà offert les spectacles suivants : Mais n’te promène donc pas toute nue!, de G. Feydeau, Une heure avant la mort de mon frère, de Daniel Keene, Le Couloir et Chambres, de Philippe Minyana.
La question qui traverse, comme un fil rouge, cette nouvelle représentation est : qu’advient-il des beaux idéaux humains dans un contexte de guerre, de menace perpétuelle, de souffrance et de disette? La littérature par exemple. Que reste-t-il des beaux titres qui enflamment notre pensée, qui nourrissent nos idéaux, et qui déclenchent parfois des batailles idéologiques plus ardues que la guerre des armes?
Les trois personnages de la pièce, bien ficelés par Bernard Carez, Stéphanie Cardi et Philippe Cyr, sont portés à trouver une réponse à ces interrogations. Pendant les raids destructeurs d’une guerre qui a dévasté leur ville, privant les gens de nourriture et de chauffage, un professeur de littérature héberge son assistant, Daniel, et sa nouvelle petite amie, Marina. La guerre a changé leurs habitudes de vie, ainsi que leurs plaisirs et croyances. Le professeur est devenu plus matinal en vertu du froid de son lit, Daniel passe son temps à la bibliothèque de la faculté, en raison de sa tuyauterie brulante, et Marina, elle, a appris à dire les choses par leur vrai nom. Plus frileuses que les hommes, comme le professeur le constate avec humour, les femmes sont- elles plus vulnérables, moins morales? Avec une pincée de misogynie, le texte nous le laisse croire, car Marina couche avec le professeur, non par passion, mais pour se réchauffer. Emmitouflées et frileuse, Marina exprime ouvertement son mépris pour des auteurs qui étaient autrefois ses idoles, pour des idées qui avaient enflammé son adolescence. À présent, les livres ne sont que dignes d’alimenter le poêle. Seul un, tient à vif son intérêt, et elle est encore prête à le sauver pour la beauté de son histoire. Cette histoire raconte, justement, la séduction d’une jeune femme par un quinquagénaire. Pourquoi cette coïncidence? Veut-elle sauver son honneur? A-t-elle été subtilement influencée dans son geste par cette histoire, véritable prémonition?
Si au début, Marina nous semble le comble de la dégradation humaine dans un contexte de danger, indifférente devant l’humanisme que l’espèce humaine devrait se porter sous la menace, les deux personnages masculins révèlent à la fin leur plus grande déshumanisation. La femme est prise entre le cynisme d’un vieux professeur, qui au lieu de la sagesse offre au monde un visage cruel, et les idéaux de Daniel qui s’évanouissent vite devant les flammes d’un bon feu. Révélation finale : lorsque tout espoir de regagner un jour la dignité perdue s’évanouit, les premiers à renoncer à la lutte sont les jeunes.
Les Combustibles est un spectacle extrêmement dense qui, malgré le renversement inattendu des situations, garde une certaine cohérence idéaliste. Si on peut lui reprocher un certain excès, cela concerne surtout le texte de Nothomb, qui par endroits sonne assez creux. La liste des auteurs inventés, sacrifiés tour à tour sur l’autel de la survivance, ainsi que le conflit entre le Professeur et Daniel, qui cachent derrière leur bataille idéologique leur passion pour une même femme, manquent par endroits d’originalité. Il en reste que cette mise en question de notre raffinée culture, en dehors de la civilisation qui l’a créée, reste toujours un sujet attirant. Les Combustibles donne beaucoup à réfléchir sur la place que l’esprit joue dans notre quotidien.
Crédit photo :Thibaut Larquey


