Depuis 2001 • No 49 • Montréal • 15.09.2008
Septembre 2008

Jusqu’au 4 octobre 2008

Les Combustibles, sur la scène du Théâtre Prospero

Guerre des livres, bataille des sexes, chute de civilisation

par Felicia Mihali

Combustibles

Le spectacle Les Combustibles, d’après un texte d’Amélie Nothomb, représente le troisième spectacle de la jeune compagnie Le Théâtre de l’Instant, fondée en 2005. Fruit de la rencontre de trois comédiens belges vivant à Montréal, André-Marie Coudou, Fabrice Tâïtsch et Isabelle Tincler, le Théâtre de l’Instant nous a déjà offert les spectacles suivants : Mais n’te promène donc pas toute nue!, de G. Feydeau, Une heure avant la mort  de mon frère, de Daniel Keene, Le Couloir et Chambres, de Philippe Minyana.

La question qui traverse, comme un fil rouge, cette nouvelle représentation est : qu’advient-il des beaux idéaux humains dans un contexte de guerre, de menace perpétuelle, de souffrance et de disette? La littérature par exemple. Que reste-t-il des beaux titres qui enflamment notre pensée, qui nourrissent nos idéaux, et qui déclenchent parfois des batailles idéologiques plus ardues que la guerre des armes?

Les trois personnages de la pièce, bien ficelés par Bernard Carez, Stéphanie Cardi et Philippe Cyr, sont portés à trouver une réponse à ces interrogations. Pendant les raids destructeurs d’une guerre qui a dévasté leur ville, privant les gens de nourriture et de chauffage, un professeur de littérature héberge son assistant, Daniel, et sa nouvelle petite amie, Marina. La guerre a changé leurs habitudes de vie, ainsi que leurs plaisirs et croyances. Le professeur est devenu plus matinal en vertu du froid de son lit, Daniel passe son temps à la bibliothèque de la faculté, en raison de sa tuyauterie brulante, et Marina, elle, a appris à dire les choses par leur vrai nom. Plus frileuses que les hommes, comme le professeur le constate avec humour, les femmes sont- elles plus vulnérables, moins morales? Avec une pincée de misogynie, le texte nous le laisse croire, car Marina couche avec le professeur, non par passion, mais pour se réchauffer. Emmitouflées et frileuse, Marina exprime ouvertement son mépris pour des auteurs qui étaient autrefois ses idoles, pour des idées qui avaient enflammé son adolescence. À présent, les livres ne sont que dignes d’alimenter le poêle. Seul un, tient à vif son intérêt, et elle est encore prête à le sauver pour la beauté de son histoire. Cette histoire raconte, justement, la séduction d’une jeune femme par un quinquagénaire. Pourquoi cette coïncidence? Veut-elle sauver son honneur? A-t-elle été subtilement influencée dans son geste par cette histoire, véritable prémonition?

Si au début, Marina nous semble le comble de la dégradation humaine dans un contexte de danger, indifférente devant l’humanisme que l’espèce humaine devrait se porter sous la menace, les deux personnages masculins révèlent à la fin leur plus grande déshumanisation. La femme est prise entre le cynisme d’un vieux professeur, qui au lieu de la sagesse offre au monde un visage cruel, et les idéaux de Daniel qui s’évanouissent vite devant les flammes d’un bon feu. Révélation finale : lorsque tout espoir de regagner un jour la dignité perdue s’évanouit, les premiers à renoncer à la lutte sont les jeunes.

Les Combustibles est un spectacle extrêmement dense qui, malgré le renversement inattendu des situations, garde une certaine cohérence idéaliste. Si on peut lui reprocher un certain excès, cela concerne surtout le texte de Nothomb, qui par endroits sonne assez creux. La liste des auteurs inventés, sacrifiés tour à tour sur l’autel de la survivance, ainsi que le conflit entre le Professeur et Daniel, qui cachent derrière leur bataille idéologique leur passion pour une même femme, manquent par endroits d’originalité. Il en reste que cette mise en question de notre raffinée culture, en dehors de la civilisation qui l’a créée, reste toujours un sujet attirant. Les Combustibles donne beaucoup à réfléchir sur la place que l’esprit joue dans notre quotidien.

Crédit photo :Thibaut Larquey

Septembre 2008

Du 9 septembre au 4 octobre, 200

Théâtre d’Aujourd’hui

La face cachée du fils prodigue

par Felicia Mihali

Seuls

Les deux œuvres qui ont grandement inspiré Seuls, la dernière pièce de Wajdi Mouawad, sont le spectacle La face cachée de la lune, de Robert Lepage et Le retour de fils prodigue, le tableau de Rembrandt. Le danger avec ce genre de citations poussées au bout est lorsque le spectateur ne connaît pas parfaitement les originaux. C’est surtout le cas des références concernant l’œuvre de Lepage, le noyau fort de Seuls. Pour ceux qui baignent dans l’œuvre de Lepage, ils peuvent trouver les allusions à son travail trop répétitives : par contre, s’ils n’ont jamais vu un Lepage sur scène, ils ratent l’essentiel.

Ce premier solo que Wajdi réalise dans sa carrière théâtrale est aussi une œuvre extrêmement personnelle, où il montre des photos de famille et où l’on écoute les voix enregistrées de sa sœur et de son père. Harwan est un étudiant montréalais d’origine libanaise qui prépare une thèse sur Robert Lepage. Au-delà de cette personne publique, il y a l’exilé dévoré par une vie banale, fils d’un immigrant libanais fuyant la guerre, enfermé dans un appartement encore vide, en plein hiver canadien. Il y a ensuite ses conversations avec sa sœur, en français, mais qui finissent avec un seul mot en arabe, signifiant probablement Au revoir. Il y a aussi la figure du père, avec son accent qui l’enferme dans le ghetto communautaire ainsi que dans celui des souvenirs du paradis perdu, l’ensoleillé Liban avec Bagdad et le Caire à porté de main. Le fils et le père s’accusent réciproquement de s’être volé le bonheur et d’avoir gaspillé leur vie au bénéfice de l’autre: le père a quitté le pays en guerre pour sauver les enfants, et le fils veut devenir célèbre pour satisfaire l’orgueil des parents. Qui est le plus prodigue entre les deux? La réponse va être révélée  de façon violente à la fin du spectacle.   

Point de départ et source d’inspiration, le style Lepage est présent du début à la fin. Le célèbre homme de théâtre québécois n’est plus un sujet de thèse, mais la matière même du spectacle. À travers une superposition astucieuse d’images vidéo et du personnage réel, les souvenirs et les obsessions sont d’abords légués au deuxième plan. À la fin, c’est la maladie d’Harwan qui va ressusciter le passé et le faire occuper toute la scène. Cette sincérité de la citation du modèle Lepage va aussi jusqu’à reproduire le même malentendu qui se passe dans La face cachée de la lune, où le personnage rate, à Moscow, une rencontre très importante, la conférence sur sa découverte. De la même manière, Harwan rate le rendez-vous de Saint-Pétersbourg avec Robert Lepage. Des solos parfaitement accomplis renvoient aussi aux meilleurs moments de Lepage, que se soient dans La face cachée de la lune ou dans Le Projet Andersen : Wajdi reprend cette extraordinaire astuce de la conversation téléphonique qui anime un solo par cette autre personne cachée, représentée uniquement par le silence qui marque sa réplique à l’autre bout du fil. Il maitrise à la perfection le savoir du dialogue où le silence et les demi-phrases complètent le dialogue.

Lors d’une conversation, le père accuse Harwan de gaspiller sa vie. Par cela, on cite évidement la parabole biblique où le fils prodigue rentre à la maison après avoir gaspillé la fortune léguée par son père. Dans le cas d’Harwan, quel est le gaspillage qu’on lui impute? Le fait qu’il ne parle plus arabe, qu’il a oublié son pays, qu’il ne respecte plus la tradition des diners dominicaux en famille? Et après avoir gaspillé la langue maternelle, ainsi que sa mémoire, le retour est-il encore possible?

La face cachée du personnage est cette zone obscure des questions identitaires qui, au bout du compte, le font exploser comme une bombe à retardement : si on fuit une guerre, on ne lui échappe pas pour autant. Malgré lui, le fils prodigue hérite de la nostalgie de ses parents, qui tout en ayant perdu un pays ils n’en ont pas trouvé un autre. Le retour du fils prodigue ne se fait pas en temps et espace réels, mais en imaginaire. Retrouver la langue maternelle intacte ainsi que les souvenirs d’enfance se font dans une autre dimension que celle réelle : ce qui réconcilie un exilé avec son passé est le rêve ou la folie. Pour Harwan, il y aura toujours un sens de moins pour toucher à la réalité. C’est pourquoi, après avoir retrouvé le don de la parole, il perd la vue.

J’ai trouvé les dernières minutes du spectacle, avec ce délire coloré qui frôle la violence, trop long et vers la fin, presque ennuyantes. C’est long de voir sur scène un homme presque nu se barbouiller de couleurs directement sorties de leurs tubes à l’aide d’un couteau de cuisine. Ce ne sont que les empreintes en rouge de son corps sur un mur transparent qui ont retenu mon attention. Le soir du spectacle, j’ai trouvé cette allusion à la technique d’Yves Klimt un peu aléatoire. Le matin où j’ai fait cette chronique, j’ai pris toutefois une demi-heure pour revoir le film d’Alain Jaubert sur la réalisation du tableau Anthropométrie de l’époque bleue, datant de 1960. Dans une expérience réalisée sous les yeux du public, Klimt demande aux modèles nues de s’enduire de bleu, pour apposer ensuite l’empreinte de leur corps sur des feuilles blanches fixées au mur. Jaubert parlait de la fascination de Klimt pour la couleur en soi, pour le piment pur qui a un éclat et une vie propre. Le peintre aimait surtout le bleu qui, à travers la longue tradition de la peinture européenne, est la couleur du ciel, du paradis. Reprenant ces symboles, pour Wajdi le bleu azur reste la couleur du père; le rouge duquel Harwan se couvre le corps représente le présent ardent du fils, victime de l’impossible retour. Dans cette scène, Wajdi nous révèle aussi non seulement son goût des couleurs pures avec une vie propre, mais des gestes extrêmes aussi. D’où peut-être le besoin de pousser plus loin l’endurance du spectateur.

Un spectacle complexe, inclassable où les références de toute sorte se déroulent à une vitesse frénétique.

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