Les Jeux olympiques de Beijing ont été pour moi l’occasion de constater deux choses importantes : la vision des Canadiens sur la Chine et sur eux-mêmes.
Après l’intérêt des premiers jours, je me suis vite lassée de suivre les compétitions. J’ai préféré plutôt suivre les reportages réalisés sur place et transmis sur les chaînes de nouvelles.
En tant que journaliste, je sais très bien qu’aucun professionnel de la plume n’aurait raté cette mine d’or, qu’est devenue la Chine pendant cette période. Profitant de l’ouverture accordée, bon gré mal gré, par le gouvernement chinois à l’occasion des Jeux olympiques, les journalistes étrangers se sont rués vers cette zone de guerre. Pendant deux semaines, la Chine est devenue véritablement une zone de combat, car elle faisait la une catastrophique de tous les mass-médias. À quelques exceptions près, tous les documentaires parlaient surtout des mauvaises choses qui se passent là-bas ou des mauvaises choses qui commencent à s’améliorer, tels que l’homosexualité ou la politique de l’enfant unique.
Vous souvenez-vous d’autres Jeux olympiques où les journalistes ont autant fouillé dans les dessous d’un pays pour parler de ses déboires? Les Chinois avaient tout à fait raison de se fâcher, car si pour eux les Jeux étaient une occasion de se faire valoir, le reste du monde en a profité pour populariser ce qui ne va pas avec ce peuple.
À la dernière édition du festival Metropolis Blue, j’ai participé à une table ronde en compagnie d’une écrivaine chinoise, Wei Wei, qui vit présentement à Londres. Bien que le sujet de la rencontre fut le voyage, à la fin le médiateur nous a demandé, vu l’actualité du sujet, s’il fallait boycotter les Jeux olympiques (en mars 2008 les manifestations des Tibétains et le boycotte des Jeux étaient sur toutes les lèvres). La réponse, très nuancée et diplomate de Wei Wei, était qu’il ne fallait pas. Je ne me rappelle pas tous ses arguments, mais moi je me suis ralliée à sa conclusion : non, il ne faut pas boycotter la Chine. Après coup, j’ajoute qu’à cette occasion il ne fallait même pas concentrer notre attention sur ses travers, que l’on connaît d’ailleurs depuis longtemps. Je pense que le monde libre, s’il y en a vraiment un, aurait dû s’efforcer de montrer un visage tout aussi poli que celui des Chinois.
La Chine a besoin de tolérance, car si des changements doivent se produire, ils le seront de l’intérieur. Ce pays n’a jamais été trop trop enclin à imiter le modèle étranger, et les grands changements ont été engendrés par les Chinois eux-mêmes. Ce pays est un modèle à part entière et son fonctionnement nous échappe encore. Penser qu’en critiquant ce système on produit une révolution, c’est une grande naïveté. Et ils ont raison de se méfier, car lorsque l’Ouest y va, il ne fait que des gâchis, tant il n’est pas représenté par ce qu’il a de mieux. L’Ouest en Chine a toujours été représenté par le pouvoir armé, par les trafiquants d’opium et, présentement, par les grandes multinationales.
La campagne menée par les médias occidentaux ne fait qu’empirer les choses, car s’il y a une nation extrêmement sensible à la diffamation, c’est bien la nation chinoise. En échange de cette liberté momentanée accordée aux journalistes, sa politique pourrait être de se refermer et la répression envers ceux qui ont parlé s’exercer encore plus sévèrement. Mais les journalistes occidentaux ne se soucient pas de ce qui reste derrière eux : le harcèlement auquel seront soumis ceux qui ont parlé devant les caméras ne fait pas partie de leur préoccupation actuelle, qui se dirige déjà vers d’autres zones d’intérêt négatif.
Tout ce qu’il faut craindre à présent est une politique de fermeture de la Chine. Ce pays qui fascine et effraie doit entrer pleinement dans le circuit des valeurs universelles et non pas seulement par ses produits bon marché. La Chine ne peut plus manquer du paysage économique, social et culturel du monde. Ce qu’on a vu à la télé n’est que le sommet du glaicer, et cela est bien compréhensible, car qui pourrait couvrir ce grand territoire? Plus grave encore, les journalistes étrangers ne parlent pas chinois ce qui est une barrière infranchissable entre les deux mondes. Le premier pas à faire envers la démystification de ce pays est de connaître sa langue et son histoire, à partir même des Dynasties légendaires et de l’Empereur Jaune.
Je ne défends pas cette nation. Je la soutiens. Je lui fais confiance pour qu’elle réponde de la même manière.
Par contre, si les Canadiens sont critiques envers les Chinois, ils ne le sont pas du tout envers eux-mêmes. Je n’ai jamais vu de propos aussi en désaccord avec la réalité que ceux tenus par nos sportifs. Les premiers jours, ils perdaient toutes les compétitions, mais avec le sourire aux lèvres. Pour eux, l’important était de participer et non pas de gagner. Même ceux qui arrivaient en arrière du peloton, parlaient devant les caméras de leur bonne performance. Je n’ai jamais entendu au monde un sportif participant à une compétition de calibre international, se classant en 29e position, dire qu’il est fier de son résultat. Personne n’avait rien à se reprocher, d’autant moins le fait de ne pas avoir assez travaillé. Les chroniques sportives se ralliaient à cette politique de louanges : « Nos sportifs ne gagnent pas de médailles, mais ils sont bons. » Au bout de cinq jours de compétitions, nous n’avions aucune médaille, alors que de petits pays d’Afrique ou d’Europe comptaient plusieurs médailles d’or. Ce pays qui ne manque de rien déteste transpirer.
Je suis professeur auprès des enfants et mon plus grand problème depuis que je pratique ce métier au Canada est de m’adapter à cette politique de gratifier tout le monde, même les plus médiocres. Dans notre système, il faut uniformiser les valeurs : autrement dit, il ne faut pas encourager la performance pour ne pas blesser les plus faibles.
En Chine, on apprend aux élèves que ce n’est que la première place qui compte; au Canada, on leur dit que tout ce qui compte est d’aller à l’école.
