Pour sa 2e édition Eurofest, le festival de films de l’Europe de l’est s’accompagne de l’exposition de photographies Interférences Montréal : Art Nouveau en Roumanie. Le Cinéma du Parc et le Centre Segal des arts de la scène projetteront la quarantaine de films de fiction et de documentaires qui constituent la riche programmation comportant des films aux qualités reconnues par des Prix dans des festivals internationaux.
Organisé par l’Association Rocade, Eurofest 2008, favorise la découverte de cinémas de plus en plus diffusés en Amérique et souvent récipiendaires de récompenses importantes.
Les critères de qualité ont certes guidé Simona Hodos, directrice exécutive du Festival, Daniel Bucur, directeur artistique et Roland Smith propriétaire et programmateur du Cinéma du Parc. De plus, ainsi que me le disait Simona, «la programmation reflète la nouvelle manière cinématographique pour l’Europe de l’Est. Les films sont à la mesure de la qualité mais ils donnent une image de la société en transition, après le communisme, vers la liberté d’expression. C’est un cinéma en plein essor, qui a changé, qui nous offre des surprises, un air frais, avec de la nouveauté».
Cette nouveauté est tributaire des changements politiques qui influent sur la vie culturelle et sociale et dont les films, qui profitent des récents outils, témoignent des implications et des conséquences vécues par les individus et par les groupes.
J’ai regroupé l’énumération des films de la programmation d’après les pays d’où ils originent. J’ai remarqué lors de ma fréquentation de festivals de films que des membres du public assistent aux projections par nostalgie de leur pays de souche ou par intérêt pour une autre contrée. L’appréciation des qualités esthétiques s’ajoute aux découvertes ou aux retrouvailles.
République Tchèque
Il sera possible d’apprécier le cinéma de la République Tchèque grâce aux documentaires présentés en compétition officielle Expédition Les Juifs de Zidi z Litomysle et Jan Saudek-Trapped by his passions, no hope for rescue qui entremêle la participation du réalisateur Adof Zika et celle du photographe Jan Saudek. Du réalisateur Jan Sikl en version originale tchèque, See you in Denver s’est déjà mérité le Prix du Meilleur Documentaire –Jihlava IDFF 2006; le film retrace le parcours de deux frères marqués par la nationalisation de l’industrie du film.
Slovaquie
De la Slovaquie, on visionnera Genius Loci, une réalisation de Alois Ditrich et Sona and her family de la réalisatrice Daniela Rusnoková qui nous introduit à la réalité de Sona, son mari et leurs 15 enfants vivant tous dans la misère de la «Rome Slovaque». De 2004 à 2006, Daniela a su capter les confidences de Sona, gitane de l’est de la Slovaquie. Daniela s’est méritée 10 Prix dont le Prix pour le Meilleur Réalisateur (1) et le Prix du jury étudiant aux Rencontres Internationales Henri Langlois à Poitiers.
Slovénie
La Slovénie participe elle aussi à la compétition officielle avec le long-métrage de fiction Short Circuits de Janez Lapajne. Déjà gagnant de 9 prix au 9e Festival de Films de Slovénie, le film circonscrit en une nuit la découverte par un chauffeur de bus d’un bébé abandonné, la réunion d’un père et d’un fils et l’amitié d’une docteure avec un tétraplégique. De plus, la Slovénie présente Music is the art of time, LP fil Pankrti-no fun réalisé par Igor Zupe et résumant les incidents en Yougoslavie entre 1977 et 1980 avec la musique du groupe punk Pankrti.
Estonie
L’Estonie nous offre deux films en compétition officielle dans la catégorie long-métrage de fiction : The Knife réalisé par Marko Raat, une histoire de crime consacrée Meilleur long-métrage 2007 de la Fondation Culturelle Estonienne et Prix du Jury au 10e Festival Pures Rêves de Russie et The class de Ilmar Raag, qui nous démontre que l’acharnement dans l’humiliation d’un élève, ciblé à cause de ses qualités intellectuelles, mène au crime; The Class s’est déjà mérité 12 Prix dont le Prix spécial du jury, le Dauphin d’Or et une Mention spéciale au Festival International de Film Festroia 2008. En compétition officielle dans la catégorie Documentaire, Greetings form Soviet Estonia réalisé par Urmas E. Liiv aborde des questions cruciales, existentielles, périlleuses en allant à la rencontre de trois dissidents qui depuis l’effondrement de l’Union Soviétique et l’Estonie ne s’adaptent pas à la vie postcommuniste et qui se demandent comment ils peuvent évaluer le résultat de leur combat. (2)
Lettonie
Laila Pakalnina brouille les codes et les attentes en proposant aux spectateurs de devenir les co-scénaristes de son film The hostage. Elle déconstruit le genre thriller en plaçant dans un détournement d’avion un garçonnet qui volontairement devient un otage et réclame du chocolat. Elle a eu le Prix pour la meilleure réalisation artistique au Festival National de Film Letton. De Lettonie aussi on pourra visionner, en compétition officielle, Don’t talk about it de Una Celma qui nous plonge dans les méandres réflexifs de Béatrice, 30 ans, amoureuse illusionnée, déçue puis obligée d’apprendre à décider par elle-même.
De la Lettonie aussi, sera projeté John Dored’s island réalisé par Kzintra Geka qui relate le parcours fascinant de John Dored, un caméraman letton certes mais qui connut le cinéaste français Charles Pathé et fut même son élève. Vorace de tournages, il a sillonné les continents, captant pour ses contemporains, gardant pour ses successeurs, des images clandestines des funérailles de Lénine, des reportages risqués sur le front pendant de la 1e guerre et plein de tournages d’actualité pour la Paramount News. Le film s’appuie aussi sur la correspondance avec sa fiancée Elisabeth. (3)
Aussi en compétition officielle dans la catégorie long-métrage de fiction, The dark deer, une co-production Lettonie/Autriche, écrite et réalisée par Viesturs Kairiss dans lequel l’amour naissant de Ria, 17 ans, contraste avec la cruauté récréative de chasseurs de cerfs. The dark deer a reçu le Prix pour la meilleure actrice et le Prix de la meilleure musique de film au Festival National du Film Letton.
Allemagne / Turquie
Particulièrement recommandée par Otilia Tunaru, assistante à la programmation de l’Eurofest, aussi en compétition officielle dans la catégorie long-métrage de fiction, Hidden Faces, une co-production Allemagne/Turquie, réalisée par Handan Ipekçi, dénonce les crimes d’honneur perpétrés par des familles turques. Une jeune paysanne abandonnée par son conjoint après la naissance de leur enfant est pourchassée par un oncle obsédé par son projet de tuer la mère et l’enfant. Le scénario, qui fusionne documentaire et fiction, a eu le Balkand Fund Award et le film s’est mérité 2 Prix au Festival International de Films des Femmes de Créteil et du Val de Marne.
Pologne
Du cinéma polonais, on verra en compétition officielle, le documentaire La Gare de Gdansk de Dworzec Gsanski. Aussi, The Clinic de Tomasz Wolski s’interroge sur la vieillesse en proposant la poésie et l’attitude positive de personnages proches de la mort dans un hôpital polonais. Nombreux Prix dont celui du Meilleur Documentaire au Festival Slamdance on the road. The first day de Marcin Sauter, documentaire en compétition officielle accompagne les enfants déracinés de la toundra et soumis à une «russification». Nombreuses récompenses dont le Prix Johnnie Walker pour le Meilleur Court-métrage Documentaire au DOK de Leipzig.
Hongrie / Grande-Bretagne
Présentée en compétition officielle, la comédie Mrs Ratcliffe’s revolution, co-production Hongrie/Grande-Bretagne joue déjà sur les mots en annonçant que la famille Ratcliffe a quitté le Yorkshire en 1965 pour l’Allemagne de l’Est en passant de Marks & Spencer à Marx et Lénine. Le film a reçu des Prix dont le Prix du public au Festival International de Film de Wurzburg 2008 et le Prix Hartley-Merril de Cannes 2006.
La Hongrie, avec le documentaire The sinking village de Marton Szirmai, nous révèle le désarroi des villageois de Medgyesbodzás dont les maisons s’enfoncent inexorablement dans le sol. Pendant qu’on interpelle en vain le gouvernement, qu’on blâme les compagnies pétrolières, la station hydraulique, les jeunes quittent les maisons précaires de leurs parents. Récipiendaire de plusieurs prix dont le Prix pour l’égalité des chances à la Semaine du Film Hongrois.
Lituanie
Réalisé par Ignas Miskinis, Diringas, de la Lituanie, propose dans une comédie noire une critique de l’influence de la publicité et du pouvoir de l’image. Le film est en compétition officielle pour le long-métrage de fiction. Grandpa and Grandma de la réalisatrice Giedre Beinoriute relate la période soviétique en Lituanie et les drames vécus par ses grands-parents. Elle varie son langage cinématographique en utilisant l’animation, les images d’archives et les photos de famille. Elle s’est méritée des prix dont le Premier Prix dans la Section des Droits de l’Homme au Stupeni International Film Festival.
Bosnie-Herzégonvine / Croatie / Serbie
Le docteur Serbo-Bosniaque Vladimir Jovic n’a jamais eu de demandes de la part des bourreaux; il traite les victimes. Ce sont elles qui pleurent comme le fait l’une des paysannes racontant qu’elle a été violée. David Homel a réalisé Is my story hurting you? Beaucoup de femmes, aussi des hommes, des êtres toujours dans la pauvreté, encore dans la précarité, sans cesse dans la peur, prouvent les conséquences qui ravagent impitoyablement les oubliés des Balkans, les affligés de l’ex-Yougoslavie.
Co-production Bosnie-Herzégonvine/Croatie, du réalisateur Sergej Kreso, Graffiti street documente lui aussi l’impact des changements socio-politiques en se concentrant sur le groupe de rock progressif La Banda dont les plans d’enregistrement furent interrompus par la guerre en Bosnie. Exilés dans 5 pays différents, les membres du groupe se retrouvent 15 ans plus tard à Sarajevo. La guerre tue les gens mais aussi elle détruit des projets et broie des destins en plus de laisser des séquelles qui ne concernent pas ceux qui l’ont décidée. La guerre n’est jamais anodine. Il n’y aura jamais trop de films pour en témoigner.
Pour immiscer une diversion dans les horreurs de la guerre, Joseph Arone a créé le cirque «Bread and Cheese», en tournée au Kosovo. Depuis 4 ans, il quitte San Francisco et il incarne le clown Joe Mama, qui, de juillet à septembre, en Serbie propose quelques moments de bonheur. Sonja Blangojevic a réalisé Joe goes to Serbia présenté en version originale serbe avec des sous-titres anglais.
De la Bosnie on verra aussi Tomorrow morning réalisé par Oleg Novakovic qui lui aussi se base sur le thème des retrouvailles pour élaborer les questionnements. Les pays de l’Est ont connu des bouleversements extrêmes et les valeurs ont été transformées. Des cinéastes maintenant en saisissent la portée. Tomorrow morning s’est mérité plusieurs prix dont la Silver Palm de la Mostra de Valencia en 2007.
Russie
La Russie participe à la compétition des films de fiction avec Spinning inside the ring road de Ramil Salakhutdinov. Les médias, le terrorisme, les médicaments et la criminalité traversent son film pour lequel il a reçu le Prix du Meilleur Film au Festival d’Europe de Vyborg en 2006.
Roumanie
Eurofest célèbre le talent de Radu Gabrea, auteur, metteur en scène, cinéaste émérite et membre du jury pour la catégorie compétition officielle film de fiction lors de l’Eurofest 2008. Il a réalisé The chase en 1970, la 1e télésérie de Roumanie. Le Centre Segal va projeter Struma (2001) Mention spéciale au 18e Festival International de Jérusalem, Roumanie! Roumanie! (2006), Le coq décapité (2007) et Le périple de Gruber (2007).
Il est indéniable que les nombreux prix attribués aux films projetés dans le cadre de l’Eurofest confèrent éloquence et prestige à la programmation. Toutefois, les thèmes abordés, développés, souvent repris d’un pays à l’autre, expriment des préoccupations humaines, semblables ou spécifiques, mais profondément vécues quand les êtres ont connu des atrocités répétées, des aspirations détruites, des traumatismes persistants.
Les cinémas de l’Europe de l’Est nous apprennent le coté caché, la version latente des changements souhaités ou regrettés, des barbaries affligeantes ou choquantes grâce à leur récent accès aux moyens du langage cinématographique dans une liberté qu’ils affirment.
La 2e édition de l’Eurofest du 19 au 25 septembre 2008 au cinéma du Parc 3575 avenue du Parc 514 218-1900 et au Centre Segal 5170 Côte Ste-Catherine 514-739-7944.
D’autres parts, l’Art Nouveau en Roumanie, tout en s’y apparentant, s’est distingué du courant moderniste. La force de son contexte spécifique a marqué l’architecture. L’exposition de photos Interférences Montréal : Art Nouveau en Roumanie en témoigne jusqu’au 25 septembre au Cinéma du Parc.
www.cinemaduparc.com
www.eurofest.ca
(1) Madame Daniela Rusnoková a été désignée Meilleur réalisateur (réalisatrice), preuve qu’il reste beaucoup à faire pour que le langage tienne compte d’une réalité égalitaire et même suscite des améliorations au lieu de les nier.
(2) Récemment, le Festival des Films du Monde projetait Weltstadt du cinéaste allemand Christian Klandt qui mettait en évidence une mosaïque des opinions exprimées par des allemands de l’Est qui ont connu les deux régimes. En définitive, le communisme et le capitalisme ne sont-ils que deux aspects d’une dictature intemporelle qui inflige aux individus des existences marquées par l’inégalité et l’injustice? Voir mon analyse sur terranova.
(3) John Dored a déjà déclaré : «Je me suis toujours senti limité par les scénarios et les mises en scène. J’ai toujours voulu désespérément la liberté. Je suis devenu caméraman justement pour pouvoir filmer ces choses pour lesquelles le Père des cieux est le seul à écrire le scénario.»