Depuis 2001 • No 48 • Montréal • 15.08.2008
Août 2008

Tableaux maudits, un livre pour les mordus de l’art.

Par Felicia Mihali

 
Le vide de l’instant qui n’est déjà plus

Le livre de Philippe Bensimon, Tableaux maudits, se trouve parmi les dix romans finalistes au Prix des cinq continents de la Francophonie 2008. Ce prix, arrivé à sa 7e édition, récompense tous les ans un roman d'expression française. Cette année, il sera remis le 13 octobre à Québec par Abdou Diouf, Secrétaire général de la Francophonie, en marge du XIIe Sommet des Chefs d'État et de gouvernement de la Francophonie.

L’écrivain Philippe Bensimon est docteur en criminologie dans le domaine carcéral, enseignant à l’université, et auteur de deux essais : Les faux en peinture et Pénis sans visage : le fléau mondial de la pornographie. Son premier roman, Tableaux maudits, paru en 2007 aux Éditions Triptyque, se nourrit beaucoup de sa passion pour la peinture, car le héros du livre, Avraham Guntzberg, est l’auteur d’un livre qui s’appelle, ni plus ni moins, Les faux en peinture. Depuis les livres de Dan Brown, les passionnés de littérature sont familiarisés avec l’idée que la peinture peut mener à autre chose qu’à une visite fatigante dans un musée. Philippe Bensimon utilise aussi ce domaine pour mêler une intrique policière aux affres d’une histoire pas assez lointaine : l’Holocauste et ses survivantes. Toutefois, à la différence de son prédécesseur, son livre n’a rien de la rhétorique bon marché du Da Vinci Code. Tableaux maudits est un livre qu’on garde pour toujours dans sa bibliothèque tout comme les albums d’art.

Avraham Guntzberg est un spécialiste d’œuvres d’art, plus précisément, de fausses œuvres d’art, professeur solitaire, amis des marchands d’art et toujours en route entre les grands musées du monde. Le premier évènement qui surgit dans le cours imperturbable de sa vie est le suicide de son ami Steinman, marchand d’art peu commun, qui lui lègue une collection de fausses toiles. La découverte de l’identité de son ami signifie pour lui la résurrection des souvenirs douloureux, ceux des champs de la mort de la Deuxième Guerre mondiale. Le deuxième évènement est l’arrivée dans la vie d’Avraham d’un ange, qui n’est rien d’autre qu’une petite figure peinte sur une des toiles accrochées dans son appartement.

L’image que Bensimon donne sur le monde de l’art n’est pas du tout celle qu’on lui attribue d’habitude. Pour ceux peu familiarisés avec le fléau des faussaires et la bataille qu’on mène pour distinguer un vrai d’un faux, Tableaux maudits peut être un bon guide. Par endroits, il pèche toutefois par l’excès de références qui ne peuvent être saisies que par les spécialistes en peinture. Si vous ne connaissez pas les grands et les petits maîtres, vous risquez d’être bien mêlés, et surtout de perdre le sens de l’action. Ce qui sauve le lecteur peu féru d’art est le ton dégagé, la narration bien maitrisée qui font que toutes ces informations sont lues avec plaisir et intérêt. 

 Après Tableaux maudits, Philippe Bensimon publie cet automne un second roman aux Éditions Triptyque, La Citadelle.

Août 2008

Poèmes tableaux de l’existence

Par Jean-Sébastien Ménard

 
La poésie des rosiers

Partir à la chasse aux soleils, goûter la nouvelle neige. Être attentif à « la vie [qui] bouge depuis l’origine au fond des armoires » et au ciel, que le poète Michel Létourneau observe après s’être « limé les yeux ». Revoir la maison natale. Effectuer une visite du passé en soi. Se faire bercer par la douceur de vivre et la poésie du temps. Se laisser prendre par des mots qui s’ancrent dans une nature idyllique. Revoir les anges de l’enfance. Songer à Dieu et à la beauté du monde lorsqu’on voit « un drap mouillé dans le vent faisant face au vide des choses et sur lequel passe l’ombre d’un feuillage ». Voir la mer et la forêt. Admirer une maman qui « serre un petit corps » ou s’attendrir sur un enfant qui dort et l’entendre rêver.

Voilà quelques points d’ancrage que nous propose de suivre Michel Létourneau dans son recueil Les rives claires, où il écrit des poèmes que l’on lit en chuchotant à la beauté de la nature. Comme l’auteur le souligne : « [Il voudrait] passer dans le monde en n’ayant peur de rien. Pénétrer les cœurs, rompre le pain. Vivre au plus près des bouches de la terre. Être ceux qui s’endorment en espérant atteindre vivants l’autre rive. Franchir à l’aube la porte des nuages et les grilles où s’empilent les morts de la nuit, laissant courir ici et là des rumeurs de guérison. »

Létourneau est attentif à l’ombre des vagues, aux cris des outardes, aux « enfants emmaillotés dans l’épouvante du monde ». Il laisse « fondre la terre dans [sa] bouche », lui qui est à « la recherche de [sa] provenance ».

Avec des poèmes tableaux de l’existence, il célèbre ici la lenteur des choses, la beauté de l’enfance et de la nature, celle d’Haïti ou encore d’un solstice d’hiver. Par sa poésie, il meuble « le voyage de [sa voix sourde, examine] les séquences de [sa vie] sur des lamelles, la fissure au point le plus friable de [son] être; la même configuration d’épreuves dans le regard. [Il ne peut] abolir la distance ni éluder les nœuds qui y prolifèrent. [Il regarde] derrière avec le tremblement des premiers pas. »

La lecture de son recueil devient rapidement un moment de profond recueillement, où ses poèmes nous entraînent d’une rive à l’autre, jusqu’au plus profond de notre être, pour nous parler d’un présent qui nous envoie constamment ailleurs avec des mots « qui [brilleraient] invisibles ».

Michel Létourneau, Les rives claires, Montréal, Triptyque, 2008, 83 p.

Août 2008

Une voix parmi les débris

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Le théâtre, l’amour et la vie

Guillaume Lebel écrit une poésie intimiste où la notion d’identité est au centre de ses préoccupations. Pour exister, il « parle de la mer/ qui nous brise les jours de grand vent/ on écrit/ on se sent vide ». Comme le poète suédois Gunnar Ekelöf, Lebel veut pointer la source de l’être et dire là, c’est là… mais ce point, toujours, se dérobe et échappe à celui qui tente de le trouver. Alors, « on avance/ vers-nous-mêmes-un-jour », regardant par moment ce qu’on a été, ce qu’on est et ce qu’on sera : « Toute évidence devient trouble/ devant nous/ quelques éclats d’absolu/ reflets d’être insaisissable. »

Pour Lebel, qui en est à son premier recueil, la voix se disperse dans les lieux où l’on « prétend connaître/ au fond de nous/ le sombre/ et tout ce qu’on peut en dire ». Dans sa suite poétique, on retrouve les pierres de la vie « au pied du mur », des « branches/ [qui…] dansent/ à se démembrer », de la pluie, du vent, du froid, ainsi que la lumière entre « les ombres de mon parcours ».

Le lecteur vit avec lui un moment de solitude avec ses blessures, ses fêlures, « la peau marquée de ratures […] dans [une] dérive de vivre ». Il se souvient aussi, en sa compagnie, de l’enfance, « des planches de la galerie », et comprend sa « propre fragilité » dans une langue qui « se déchire/ rien ne se clôt par le silence ».

À pas feutrés, le lecteur avance, « s’ouvre à même le cœur/ un chemin de blessures », regarde où il va, d’où il arrive, même s’il « n’y a plus de destination », diluant chaque jour « ce qu’il reste de nous-mêmes ». Puisque pour Lebel, « on tait sur son visage/ toute part de soi » et « on perd ses racines/ comme on égare son visage ».  

Ce jeune poète signe ici une première œuvre étonnante qui témoigne d’un temps en ruine où l’homme se sent perdu parmi les débris du quotidien.

Guillaume Lebel, La voix meurt pleine, Montréal, l’Hexagone, 2007, 80 p.

Août 2008

Un été sans point ni coup sûr, de Marc Robitaille

Un livre pour ceux qui refusent de grandir

Par Felicia Mihali

 
Lumière, éveil et poésie

Parler du livre de Marc Robitaille, Un été sans point ni coup sûr, quatre ans après sa parution aux Éditions Les 400 coups, a l’air un peu désuet. Toutefois, à l’occasion de la sortie du film réalisé par Francis Leclerc sur le scénario signé par l’auteur lui-même, ce petit bijou mérite d’être amené encore une fois à l’attention des lecteurs. On a rarement l’occasion de lire un livre avec autant de plaisir, malgré le sujet annoncé par la couverture et par les nombreuses illustrations à l’intérieur.

Au premier regard, on a l’impression de tenir entre nos mains un bouquin sur le baseball, ce qui n’est pas, reconnaissons-le, un sujet à craquer de plaisir. Sauf qu’à travers le récit de Marc Robitaille et les yeux de son héros, un petit garçon aspirant au titre de grand champion, ce sport aux règles mystérieuses pour la majorité des lecteurs aux occupations mineures devient un sujet excitant. Je n’aurais jamais pensé m’attarder un jour à la description d’un match. Toutefois, la complexité de ce jeu peut être uniquement surpassée par les énigmes déployées sur le monde par l’esprit d’un enfant. Rien de plus compliqué que de découvrir le sens de ce qui entoure un individu en écoutant les remarques insensées des autres, qu’ils soient des parents, des professeurs, des amis.

Un été sans point ni coup sûr est un livre qui déborde à la fois d’innocence et de maturité. L’humour qui imprègne presque chaque ligne fait que même la description d’un mauvais coup au baseball nous fait sourire. Un livre pour ceux qui refusent de grandir afin de garder leur esprit vif. 

Le film de Francis Leclerc, met en vedette Pier-Luc Funk, Patrice Robitaille, Roy Dupuis et Jacinthe Laguë. Produit par Barbara Shrier de Palomar et distribué par Alliance Vivafilm.

Août 2008

La maison réservoir de souvenirs

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Voyager, arriver à soi

La maison-mémoire est le premier roman de Sandra Rompré-Deschênes. Il lui a valu, et avec raison, le prix des nouvelles voix de la littérature du Salon du livre de Trois-Rivières, en 2008. Inspiré de la poétique de l’espace de Gaston Bachelard, l’auteure y raconte l’histoire de Flora, une femme obèse de 36 ans souffrant de dépression et  travaillant dans un centre hospitalier en tant que préposée aux bénéficiaires.

Dès le début du roman, Flora est à bout de souffle. On vient de lui signer un arrêt de travail en raison d’un épuisement professionnel. Afin de se ressourcer, elle décide de se rendre dans la maison de sa grand-mère Alphonsine, où elle a passé une bonne partie de son enfance.

Flora n’a pas « l’habitude des compliments ». Elle se sent seule, « sans ami, sans compagnon de vie, sans animal domestique […] elle a l’impression de n’avoir aucune raison de vivre. » Comme lorsqu’elle était enfant, elle fait de l’insomnie. De plus, au lieu de l’apaiser, la simple idée de retrouver la maison de sa grand-mère l’angoisse. Elle craint une « déception ». En songeant à la maison, qui est un des personnages principaux du roman, elle se souvient de ses passages dans ce lieu.

Elle se rappelle y avoir eu peur, ne pas y avoir été réconfortée par une grand-mère qui lui racontait plutôt des histoires d’épouvante pour l’effrayer davantage. En retournant à cet endroit, elle comprend vite qu’elle a rendez-vous avec « des souvenirs, des bouts de vie, qui ne peuvent plus attendre ».

Son séjour dans la maison natale de son père est l’occasion de revisiter le passé, de faire en quelque sorte le bilan de sa jeune existence. Elle a besoin de se reconstruire, de trouver des forces pour pouvoir affronter son quotidien. Elle veut se libérer de son mal-être, du poids de son passé. En retrouvant cette maison, elle veut aussi « retrouver les traces qui témoignent du passage de sa grand-mère, pour la rencontrer une dernière fois avant de la quitter définitivement ». En effet, Flora était partie en voyage lors du décès de celle-ci et n’a jamais remis les pieds dans ce lieu tant investi dans son enfance.

En arrivant sur place, Flora éprouve des nausées. Ses souvenirs ont déformé la réalité, car celle-ci est moins grandiose qu’elle ne le croyait. Au lieu de lui apporter du réconfort, elle lui fait revivre des moments d’angoisse et de malaise. La jeune femme doit affronter son passé, les épicentres de sa douleur, les blessures non cicatrisées, et revivre la relation amour-haine entretenue avec sa grand-mère, une femme qui l’aimait maladroitement sans savoir le lui montrer. Flora se sent rapidement « polluée par les boues de [sa] mémoire ». Et elle s’engouffre dans « un puits de mal-être aux miasmes suffocants ». Au lieu de la sauver, cette maison la rend folle.

Ce roman écrit avec des mots réservoirs de souvenirs pose un regard pertinent tant sur l’enfance que sur la vieillesse et sur le bagage que l’on porte en soi, qui nous construit ou nous mine. Il offre au lecteur l’occasion de réfléchir à la condition des personnages âgées, aux résidences qu’on leur destine et à la solitude latente dans notre société; solitude qui touche les gens de tout âge. La maison-mémoire est un roman dur, captivant et bouleversant qu’il faut lire.

Sandra Rompré-Deschênes, La maison-mémoire, Montréal, Triptyque, 2007, 176 p.

Août 2008

La révolte d’un inactif

Par Jean-Sébastien Ménard

 
Voyager, arriver à soi

Lire. Plutôt que de regarder la télévision, lire. Même si dans le roman que vous ouvrez, Vu d’ici, de Mathieu Arsenault, on parle de l’univers télévisuel; et que le personnage principal, Mathieu, se souvient d’avoir trop regardé la télévision, d’avoir éprouvé du plaisir à zapper, d’avoir vu les tours jumelles s’effondrer le 11 septembre 2001. Lire. Tenter de suivre ce personnage dans son cheminement, se questionner avec lui.

Dans Rêves à vendre, Félix Leclerc écrivait que les soirs d’hiver, les Québécois, « religieusement, nous nous regardons vivre dans nos télé-romans ». Le bruit sourd de la télé hantant tout, même les souvenirs. Comment peut-on s’en libérer ? Comment peut-on se trouver une identité dans un univers constamment façonné par la publicité et la culture populaire ?

À travers les souvenirs, les échos de l’actualité, le bruit sourd de la télé, Mathieu se cherche une cause à défendre, « une manif une sortie de groupe un paquet d’amis quelqu’un qui pourrait [le] tirer hors de ce trou souriant où les familles se saluent quand elles se croisent dans le stationnement de l’épicerie [il voudrait] être déjà sorti de ce bourbier du bonheur à tout prix [il] cherche à [se] traîner jusqu’à [sa] liberté ». Ce jeune homme vit avec les « idées de la semaine », parmi « les opinions de tout le monde ». Il se sent comme « un produit de consommation » qui sera éventuellement démodé. C’est un Nord-Américain vivant sa vie « à cent à l’heure immobile dans [son] salon ». Il trouve les « nouvelles horribles mais une heure après [il se demande] quoi manger et [il ne sait pas] quoi penser les jours de congé [il] tourne en rond dans la maison », lui qui, alors que les Tutsis se font assassiner, rigole « en écoutant des pilotes en l’air deux à super écran en vidant une boîte de popsicles ».

Mathieu vit le cauchemar climatisé dont parlait Henry Miller. Il constate les dysfonctionnements de sa société. Il les expose. Il les dénonce, mais il n’entreprend aucune action concrète pour changer les choses. S’il est révolté, il vit sa révolte sur le mode de la démission, comme les personnages de Réjean Ducharme. Comme il le dit : « On [lui] a fait comprendre [qu’il n’a] rien à dire [qu’il est] remplaçable [qu’il est] négligeable et [qu’il ne sera] jamais plus apprécié qu’en gagnant un revenu suffisant pour garder l’activité économique sur sa lancée. »

Dans son univers, qui ressemble étrangement à celui décrit par Herbert Marcuse dans L’homme unidimensionnel, la contestation s’est vidée de son sens. Pour améliorer leur sort, les gens ne veulent pas changer de système, mais bien acquérir de nouveaux biens : « On pense en argent on écoute des publicités on lit des circulaires et des catalogues on court les spéciaux on va dans le sud à forfait et on vote pour les gagnants. » Les idéaux sont morts ou en voie d’extinction.

Dans Alsphate et Vodka, Michel Vézina avance que « chaque génération connaît à vingt ans un événement qui la marque à jamais et qui lui permet de comprendre et d’accomplir le départ de la génération qui la précédait ». Or, pour la génération X et Y, pour celle de Mathieu, rien n’est advenu; il n’y a pas eu de moment assez marquant. Et cela se reflète dans les préoccupations du Québec contemporain, qui tournent en partie, dans les mots de Mathieu, autour de l’horaire télé, de la haie de cèdres et de l’économie. Les jours se succèdent donc dans leur banalité, bercés par la rumeur d’un monde qui vit ici par les journaux, la radio et la télé.

Il y a plusieurs années, Paul Bowles publiait, dans Unwelcome Words, une nouvelle sans ponctuation intitulée « New York 1965 ». Ce texte demandait un effort particulier au lecteur, qui devait reconstruire la phrase afin d’en saisir le rythme et la musique. Pour son deuxième roman, Mathieu Arsenault renouvelle l’expérience et commence ainsi chaque section de son œuvre par quelques mots se terminant par un point, à la suite de quoi il enchaîne avec un paragraphe pratiquement sans ponctuation outre le point final, et, par moments, quelques traits d’union ou encore quelques barres obliques. C’est cette forme qu’Arsenault choisit pour raconter le quotidien de Mathieu. Et c’est un choix judicieux.

Avec Vu d’ici, Mathieu Arsenault s’intéresse au Québec de son époque, celle du post 11 septembre 2001. Il en saisit l’essence, le rythme et, pourrait-on dire, le vide. Constat d’un état larvaire, ce roman lucide, portant sur la difficulté d’évoluer dans un monde dominé par l’univers télévisuel, est une totale réussite.

Œuvre originale et efficace, que l’on dévore.

Excellent !

Mathieu Arsenault, Vu d’ici, Montréal, Triptyque, 2008, 97 p.

Août 2008

Tant que je serai noire, de Maya Angelou

Le récit sans fard d’une vie engagée

Par Felicia Mihali

 
Voyager, arriver à soi

Maya Angelou est une figure marquante de la lutte pour la reconnaissance des droits des Noirs aux États-Unis. Le volume, Tant que je serai noire, publié maintenant aux éditions Les Allusifs, raconte une période chargée de la vie de cette écrivaine engagée, survenue entre son déménagement à New York et celui au Ghana. Un bref regard sur la vie de cette femme nous laisse voir que son existence n’a jamais été un havre de paix. Née en 1928 à Saint-Louis, Missouri, violée à sept ans, mère à dix-sept ans, coordonnatrice pour l’organisation de Martin Luther King, organisatrice de manifestations, journaliste, épouse de Vusumzi Make, un des grands leaders de la lutte pour la libération du contient africain. Comme carrières, on peut compter à son actif celle de cuisinière, chanteuse, danseuse, journaliste, militante, et évidemment, écrivaine.   

En 1957, elle décide de quitter le Sud pour s’installer à New York. Son rêve était de devenir écrivaine. Ses débuts sont toutefois marqués par des remarques peu encourageantes de la part de ses confrères, des écrivains noirs de Harlem, qui lui reconnaissent peu de talent. Son seul grand talent semble être de s’engueuler avec tout le monde, de défendre avec férocité son fils, qui la suit partout, et d’organiser des manifestations pour Martin Luther King. En 1960, elle fait la connaissance de Make qu’elle suit en Égypte. À peine deux ans plus tard, Maya quitte Vusumzi qui, quoique grand leader politique, reste un véritable Africain qui croit dur comme fer que le rôle d’une femme est d’être une bonne ménagère qui se doit de tolérer les aventures extraconjugales de son mari. Le récit de ce tome ( un des six volumes de mémoires publiés) s’arrête en 1962, à son arrivée au Ghana qui coïncide aussi avec un grave accident dont son fils est victime. Il semble qu’en 1968, l’assassinat de Martin Luther King le jour même où Maya aurait fêté ses quarante ans, représente le moment où elle fait aussi ses adieux aux engagements politiques pour la cause des Afro-Américains.

Toutes ses données ne suffiraient pas pour justifier l’intérêt de ces mémoires, qui ne nous livrent pas un récit douceâtre, dans les termes idéalistes d’une lutte sans faille. Ce qui rende la lecture passionnante est que l’écrivaine parle d’elle dans des termes peu douillets parfois : elle parle de ses souleries, de ses négligences en tant que mère, de ses trahisons. Maya est à l’opposé d’une figure idéale : elle est tout simplement une femme qui essaie d’être heureuse en étant une bonne mère. Souvent, sa condition précaire la pousse à des choix douteux, pour lesquels elle doit payer cher parfois. Mais c’est sa vitalité et ses défauts qui la rendent surtout sympathique, et non pas les idéaux de certains leaders noirs d’une moralité douteuse et prêts à changer de camps lorsque l’occasion se pointe. Sa désillusion face au mensonge est évidente, surtout lorsqu’il vient de la part des Blancs qui adhèrent à sa cause. Ce que Maya déteste le plus est lorsque les Blancs lui disent, « Je vous comprends ».

Le récit de Maya est vif, car la personne qui l’écrit est vive : elle vit son temps avec la forte conscience qu’elle a son lot à elle à son édification.

Août 2008

Tecia Werbowski, une écrivaine transnationale

Par Felicia Mihali

 
Tecia Werbowski, une écrivaine transnationale

« Ici, à Montréal, peu de gens me connaissent. Encore moins s’intéressent à moi. Dans ce pays, c’est tellement facile de préserver l’anonymat. C’est même ce qu’on attend de nous… » C’est ainsi que débute un des livres signés par Tecia Werbowski et qui traduit si bien l’état d’âme de cette auteure d’origine polonaise qui, depuis 1968, partage son existence entre deux continents et deux villes : Montréal et Prague. Heureusement, les trois titres publiés par Les Allusifs, Le mur entre nous, L’Oblomova et Hotêl Polski font une brèche assez profonde dans le mur d’anonymat qui entoure ici, injustement, cette grande auteure à la fois montréalaise, polonaise et praguoise. L’expérience littéraire de Tecia Werbowski exprime très bien les changements opérés dans le paysage littéraire universel : peu importe les langues lorsqu’il s’agit d’exprimer l’expérience unique de l’exil. Écrits en polonais ou en anglais, parfois traduits en français par l’auteure elle-même, les petits romans de Tecia transgressent la frontière étroite d’une identité précise, figée dans une formule unique : « La plupart des gens sont des plantes en pot. Ils poussent au-dessus de leurs racines », écrit-elle dans Le mur entre nous.

À l’occasion d’une rencontre organisée par son éditeur montréalais, Les Allusifs, à la librairie Gallimard, l’auteure avouait que ce qui l’a poussée à écrire c’est la découverte de l’œuvre de Nina Berberova. Et tout comme l’auteur de L’Accompagnatrice, elle n’aime pas les longs livres. Ses romans dépassent à peine la longueur d’une nouvelle. Toutefois, l’écriture est si dense qu’on peut à peine lire plus de quelques pages de suite. Il y a ensuite l’inédit des situations, le passé lourd et les histoires de la vie d’un exilé qui vit, anonymement, dans un sous-sol du quartier Notre-Dame-de-Grâce. Ses personnages remplissent leur vie de leurs souvenirs, de leurs obsessions, de leurs chers disparus, de leur aversion de l’hiver et de leur petit boulot qui ne correspondent jamais aux diplômes obtenus dans leur pays d’origine.

Le mur entre nous raconte l’histoire d’une femme juive, née dans le ghetto polonais de Varsovie, sauvée des camps de la mort, élevée par une famille d’accueil, dentiste en Pologne, dame de compagnie pour des veuves polonaises à Montréal. Sa vie est troublée par la découverte du fait que Zofia Lass, une auteure à succès, était une amie de sa mère Klara, à qui cette dernière avait confié un manuscrit que Zofia a publié par la suite sous son nom. L’imposture que l’héroïne veut démystifier conduit à une trame presque policière qui nous mène de Montréal à Prague en passant par l’histoire d’une enfance où le communisme et les souvenirs des camps de la mort ne sont qu’un décor vide, laissant toute la place aux personnages. Et ces personnages là sont une essence de sentiments essentiels : le bonheur gagné par la souffrance, la perte, la désillusion.  

Le personnage d’Oblomova représente la variante canadienne du célèbre farniente russe, crée par Goncharov, une vieille intellectuelle rusée qui essaie de tromper tout le monde autour d’elle afin qu’on lui accorde une seule faveur : la laisser garder le lit toute la journée. Veuve riche, qui fait preuve d’astuce afin d’encaisser la fortune de son mari sans respecter la clause du testament qui prévoyait qu’elle travaille en échange, Maya Ney est un mélange de générosité et de méchanceté sans égoïsme : elle n’hésite pas à financer les coûts du vétérinaire pour un chien adopté par une famille pauvre, tout comme elle n’hésite pas à enfermer dans la cave une employée d’Hydro-Québec. La débauche pour elle c’est la lecture, habillée de ses chemises usées, et la danse, qu’elle exécute parfois, seule, la nuit, afin que sa femme de ménage, Helenka, ne se rende pas compte du fait qu’elle n’est pas du tout invalide. Heureusement, dans cette existence, qu’elle ironise elle-même sous le nom de wasp « synonyme de réserve et de manque de spontanéité », Maya trouve le salut à sa manière avant d’avoir essayé  d’y mettre fin.

Hôtel Polski  allie une histoire d’amour impossible à l’histoire authentique d’un lieu de triste souvenir. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, à Varsovie, l’Hôtel Polski était le lieu où les Nazis avaient mis en scène une terrible duperie : en échange de leurs richesses, les Juifs y étaient attirés avec la promesse d’un visa vers des destinations sécuritaires. Cependant, après leur arrivée à l’Hôtel Polski, ils étaient embarqués dans des camions à destination d’Auschwitz. C’est dans ce contexte qu’un officier allemand tombe en amour avec une Juive. Leur histoire d’amour hante la génération suivante dont chacun, à sa manière, lutte avec les fantômes du passé et avec le désir de monopoliser la souffrance. Dans une langue aussi concentrée qu’efficace, le roman fait le portrait inoubliable de quatre personnages qui représentent au fond la quintessence d’une guerre qui refuse de finir et des générations qui se demandent s’il faut oublier ou pas.

En citant l’Oblomova, on dirait que Tecia Werbowski écrit toujours le même livre, mais elle le fait merveilleusement.

Nouveautés éditoriales
Septembre 2008

Corps étranger

Catherine Lalonde

Corps étranger

Préface de Nancy Huston
Après Cassandre (Québec Amérique, 2005), voici Corps étranger, le troisième recueil de poèmes de Catherine Lalonde. Une même fougue, une semblable énergie, une oralité toujours aussi ravageuse. Certains parleront peut-être de « violence », entendons-y plutôt le cri aux limites de la révolte et d’un désespoir lucide... et assumé. Quel est-il ce corps étranger ? Celui de l’autre qu’on interpelle, qu’on agresse presque ? Ou alors celui de cette femme qui se cherche « entre sa mort et sa mort » ? Une parole « au féminin » d’une consternante originalité.

Le 10 septembre

Printemps 1944 – Été 1945

Une jeune femme en guerre - Tome 2

Maryse Rouy

Une jeune femme en guerre - Tome 2

Lorsque Lucie Bélanger embarque à Halifax sur un navire de guerre pour devenir correspondante de presse en Italie, elle désire avant tout quitter Montréal et mettre le plus de distance possible entre elle et un passé récent qui l'a profondément blessée. Mais très vite, elle se passionne pour son métier, qu'elle parvient à exercer malgré les embûches de ceux qui estiment qu'une femme n'est pas à sa place sur les lieux des combats.

Septembre 2008

En librairie le 26 septembre

Les amis d’enfance

Pierre Manseau

Les amis d’enfance

Tout commence par un article dans le journal, un article aux accents révolutionnaires, qui s’en prend aux patrons de la mine B.T.J. On apprend par la suite que les mineurs courent un grand danger. Dans un village paisible de la vallée du Saint-Laurent, en 1964, Martin Beauregard et Sylvain Chicoine, deux garçons de douze ans, sont des amis inséparables. C’est à travers eux que se déploie tout le paysage romanesque de ce dernier ouvrage de Pierre Manseau.

Foulards de Mamamouchi, potions aux algues, ombres de la nuit, griffes de diablesse, pièges à ours, cliquètements de squelettes se donnent rendez-vous dans cette aventure qui mènera nos jeunes héros au fond d’une mine de métal rare.

L’installation ressemble à un haut palanquin, posé par terre plutôt que perché sur le dos d’un éléphant, et dont la litière, sur laquelle normalement trône un maharadjah, sert de piédestal à une poupée fantoche. D’après ses lèvres charnues et la couleur de son visage, c’est une Antillaise. Parfois, j’entre avec ma mère aux Beautés Larose. Vrai, on n’y détaille aucun des vêtements qui habillent Lola (c’est le prénom clignotant sur le fronton du palanquin) : des lianes, des écorces de pamplemousses, des pelures de bananes et des pelures de rien du tout, puisque, depuis que Tadoussac a inséré un jeton dans une fente du piédestal, la strip-teaseuse envoie promener chacun des atours qui recouvrent son corps en bois, tout en se désarticulant et en riant à gorge déployée, comme si ses cordes vocales émettaient un enregistrement du rire de monsieur Bourgeoys.

PIERRE MANSEAU est né en 1953 à Montmagny, dans la région Chaudière-Appalaches. Il a fait paraître notamment L’île de l’adoration, La cour des miracles, Ragueneau le sauvage. Les amis d’enfance est son huitième ouvrage. Tous ses livres sont parus aux Éditions Triptyque.

ISBN 978-2-89031-629-4, 132 pages, 17 $ •

Septembre 2008

Sous la direction de LISE BIZZONI et CÉCILE PRÉVOST-THOMAS

La chanson francophone engagée

La chanson francophone engagée

Loin de constituer un sous-genre de la chanson francophone qui aurait comme seul trait d’engagement celui d’un texte à vocation sociale ou politique, la chanson engagée, telle qu’envisagée ici, ouvre les frontières de son appellation. Elle est à la fois un objet singulier (musique, texte, voix) et une pratique plurielle (artistes, producteurs, diffuseurs, médias, publics) qui s’expriment symboliquement (langue, identité) en fonction de différents supports et espaces privés ou publics. Issus de la réflexion commune d’un ensemble de jeunes chercheurs qui consacrent leurs travaux à la chanson québécoise et française, les textes proposés permettent, loin de toute idéologie, d’apprécier la pluralité de l’expression «chanson engagée» à travers des approches littéraire, musicologique ou sociologique. Le présent ouvrage témoigne de la pertinence de l’étude de cet objet capable de révéler les enjeux culturels de la société contemporaine. Parmi les auteurs-compositeurs et les groupes étudiés : Anne Sylvestre, Bérurier noir, Georges Brassens, Loco Locass, Mes Aïeux, Rachid Taha, Richard Desjardins, Les Vulgaires machins, Thomàs Jensen, Zebda, etc.

LISE BIZZONI partage son temps entre son poste de coordonnatrice scientifique du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises de l’Université du Québec à Montréal (CRILCQ-UQÀM) qu’elle occupe depuis 2003 (notamment en organisant des colloques sur la chanson!) et une thèse sur la rhétorique polémique dans l’oeuvre de Jules-Paul Tardivel sous la direction de Dominique Garand.

CÉCILE PRÉVOST-THOMAS, docteure en sociologie, est membre associé au groupe de recherche Jazz, chanson et musiques populaires actuelles (JCMP) de l’Observatoire musical français (OMF) de l’Université Paris IV-Sorbonne. Spécialiste de la chanson francophone à laquelle elle a dédié sa thèse de doctorat, elle a publié une dizaine d’articles sur le sujet, notamment « Les temporalités de la chanson francophone contemporaine » (Cahiers internationaux de sociologie, vol. CXIII, 2002) pour lequel elle a obtenu en 2000, à Québec, le «Prix du jeune sociologue ».

Septembre 2008

Les noces de feu

André Marquis

Les noces de feu

Deux récits s’entrecroisent dans ce roman singulier : celui d’une enquête policière à propos d’un cadavre découvert dans l’incendie d’un centre équestre réputé, et celui du principal suspect, confiné à sa chambre d’hôpital où il est interrogé par des psychiatres peu orthodoxes. Vie familiale perturbée, passion amoureuse à sens unique, regard sarcastique sur les médias et la société... Autant d’ingrédients pour une intrigue à la tension soutenue, au dénouement étonnant.

Maudits sabots. Ils me martèlent le cerveau. Puis la scène d’un film me revient. C’est l’été, une plage sur le bord de la mer. Un homme enfoui dans le sable. Seule sa tête émerge comme un melon perdu. Un cheval fou arrive au grand galop et lui éclate le crâne sans même ralentir. Merde ! Je me repasse dix, vingt, trente fois la même séquence.

Poète, romancier, essayiste, ANDRÉ MARQUIS enseigne la communication écrite et la création littéraire à l'Université de Sherbrooke. Auteur du manuel plusieurs fois réédité Le style en friche. L’art de retravailler ses textes, il a publié cinq recueils

de poésie et deux romans pour la jeunesse. On lui doit aussi une édition des poésies de Nelligan et, en collaboration, une anthologie des poètes des Cantons de l'Est ainsi qu'un ouvrage de vulgarisation sur les ateliers d'écriture.
Août 2008

En librairie le 26 septembre

Là où dorment les crapauds

Ollivier Dyens

Là où dorment les crapauds

Par des vers épurés et au moyen d’images frappantes, le poète explore la fragilité de la chair, l’hésitation de la violence, le métal du désir.

Ne halète pas / le mulet est lourd / de sel et de siècles
calme-toi / pose tes pieds contre ma langue
la torpeur est proche / le lit sent le butin
les grillons dans l’invisible / dessinent
un archipel de psaumes / et de transparence

OLLIVIER DYENS est professeur au département d’Études françaises de l’Université Concordia. Auteur de nombreux essais et recueils de poésie, dont Les bêtes (Triptyque, 2003), il s’intéresse aux formes sans cesse changeantes de l’humanité. Il a fait paraître en 2008 La condition inhumaine : Essai sur l’effroi technologique, chez Flammarion.

ISBN 978-2-89031-626-3, 52 pages, 16 $

Août 2008

Une divine plaisanterie

Margaret Laurence

Une divine plaisanterie

Une divine plaisanterie (traduction de A Jest of God par Édith Soonckindt), est le deuxième tome du cycle de Manawaka de la grande dame des lettres canadiennes Margaret Laurence, récompensé par un Prix littéraire du Gouverneur général en
1966 et adapté au cinéma par Paul Newman en 1968 (Rachel, Rachel).
Il s’agit d’un événement très attendu, compte tenu du succès remporté par L’ange de pierre, dont l’adaptation cinématographique mettant en vedette Hellen Burstyn sera disponible en DVD le 16 septembre.

Août 2008

Sous la direction de Michel Vaïs

Le Dictionnaire des artistes du théâtre québécois

Là où dorment les crapauds

Un ouvrage des Cahiers de théâtre Jeu
150 photos !

De Claude Accolas à Alain Zouvi, 450 artistes ayant marqué le théâtre québécois ont une entrée dans cet ouvrage. On y trouve consignés le parcours professionnel et les principales réalisations de ces interprètes, metteurs en scène, scénographes au sens large (décorateurs, éclairagistes, concepteurs de son et de costumes…). Nés entre
1839 et 1974, ces artistes ont fait du théâtre québécois un des théâtres les plus dynamiques de la planète.

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