Depuis 2001 • No 48 • Montréal • 15.08.2008
Août 2008

Le Festival des films du monde vu par Lucie Poirier
Journaliste-analyste;

L’ONF au FFM 08 : ré-humanisation

L’ONF au FFM 08: ré-humanisation

L’office Nationale du Film participe au Festival des Films du Monde 2008 avec  Folle de Dieu de Jean-Daniel Lafond avec Marie Tifo. L’originalité de ce film réside dans l’incursion du travail préparatoire particulier à différentes formes d’art : théâtre, musique, danse sont convoqués dans l’élaboration non seulement du documentaire mais de la pièce qui sera présentée lors de la prochaine saison 2008-09. Nous accompagnons donc Marie Tifo dans sa recherche pour connaître et interpréter Marie de L’Incarnation.

Née à Tours, en France, en 1599, Marie Guyart mariée à 18 ans, mère à 19, veuve et cheffe d’entreprise à 20, entre chez les Ursulines à 32 ans. Puis, elle abandonne son fils de 12 ans Claude Martin en 1639 pour, dit-elle, suite à une songe, répondre à l’appel de Dieu.

Cette conviction mystique la mène en Nouvelle-France, (le climat redoutable du Canada ne peut que favoriser la sublimation sacrificielle) où elle devient la 1ère missionnaire française et la fondatrice du monastère des Ursulines de Québec.

En exergue du documentaire, Lafond la cite, mettant en évidence l’adversité à laquelle les femmes raffinées sont confrontées : «Il y a tant à souffrir sur mer pour des personnes de notre sexe et de notre condition».

Aux pas lourds sur le plancher de bois se superposent l’image des glaces brumeuses du «pays barbare» et la déclaration masochiste de Marie de l’Incarnation: «Les souffrances me sont plus agréables que toutes les délices de la Terre».

Elle commence alors une correspondance avec son fils qui durera 30 ans et comportera des centaines de lettres que Jean-Daniel Lafond a étudiées et qui sont devenues la base de la pièce Marie de l’incarnation ou la déraison d’amour dont il filme la préparation scénique.

Le parcours de la comédienne et co-auteure de la pièce, Marie Tifo, accompagnée de la femme de théâtre Lorraine Pintal l’amène à rencontrer des intervenants des arts, de l’histoire et de la religion.

Parallèlement, on découvre donc les accomplissements édifiants, originaux, débonnaires de la religieuse et les efforts sincères, exigeants, énormes de la comédienne. Les deux Marie se ressemblent par l’ampleur de leur dévouement respectif, l’une pour réaliser la volonté de Dieu et l’autre pour atteindre l’authenticité de l’interprétation.

Pieds nus, Marie Tifo apparaît avec la ferveur dans la voix pour reprendre les mots de la dévote qui s’adresse à Dieu en le nommant : «mon Bien-Aimé», «mon Divin Époux», «Suradorable Majestée».

Dominique Deslandres précise l’époque avec l’exaltation du martyr et l’originalité (féministe) de Marie «Derrière tous les grands hommes de la réforme catholique il y a une femme; Marie, elle, n’est pas derrière un réformateur, c’est elle-même qui s’en va fonder».

Les sœurs Gabrielle Noëlle et Marguerite Chénard situent Marie comme une femme capable d’altérité dans sa mission évangélique et admettent qu’elle a été «Folle de Dieu», syntagme que Lafond a cautionné en le choisissant pour titre.

Aline Apostolska rappelle l’instruction de Marie alors que «Rien ne lui suffit». Elle est quand même choquée parce qu’elle «a trouvé sa liberté dans une perte», celle de son fils qui pour se sentir lié à sa mère s’est occupé qu’elle soit publiée.

D’ailleurs, lors d’une symbolique prise de vue près des rangées de canons, l’éthicien Bernard Keating remarque qu’aucun commandement ne parle de l’abandon d’un enfant «Dieu n’y avait pas pensé». (1)

Alors que François Vincent déplore que les autochtones aient été décimés par les maladies apportées par les immigrants d’Europe, Jacques Lacoursière affirme qu’elle a aimé les Amérindiens dont les Hurons.

L’œuvre de Marie de l’Incarnation est épistolaire, pédagogique et musicale. Elle a composé de la musique religieuse dont trois fragments qui lui sont attribués sont joués dans le film. Elle a rendu compte de la vie au Canada entre autres par des descriptions de l’alimentation. Elle a parlé le langage de l’autre, a écrit en Algonquin plusieurs livres dont un catéchisme, deux dictionnaires et un gros livre d’Histoire Sacrée. Elle a traduit les Évangiles dans la langue de 3 tribus et en chansons; sa pédagogie a été sensible contrairement à celle de certains pères qui ont fini massacrés.

Parmi les Français venus pour évangéliser, les Anglais arrivés pour conquérir et commercer, Marie de l’Incarnation a été capable de liens d’acceptation et de respect avec une autre société. 400 ans plus tard, elle est encore très actuelle par son exemple que nous ne sommes toujours pas parvenus à imiter internationalement et qui lui a permis de réussir religieusement et socialement. Elle a rapproché les peuples.

Mais quand une femme a du succès, un homme vient contrecarrer son entreprise. Ainsi que le relate la musicologue Louise Corville, au cloître, on chantait du pur Baroque français, qui avait favorisé l’évangélisation, facilité les rapprochements et les conversions mais Monseigneur Laval a brimé l’enseignement des Sœurs en interdisant le chant.

«L’amoureuse activité me possédait» a déclaré Marie dans une relation sans déception avec son Jésus. Elle l’exultait jusqu’à l’accession à un autre niveau de conscience, jusqu’à l’orgasme mystique. Pour transmettre cet aspect, la chorégraphe Marie Chouinard incite Marie Tifo (2) à atteindre le mystique par l’organique avec des rythmiques de contraction.

Il a fallu beaucoup d’honnêteté, d’humilité et de courage à Marie Tifo pour accepter d’être filmée pendant son travail. Ainsi que Marie de l’Incarnation qui s’est offerte à Dieu, Marie Tifo s’est donnée sans réserve, d’une façon absolue, à son rôle.

Jean-Daniel Lafond est sans doute un grand amoureux des femmes dans ce qu’elles ont de plus noble, leurs œuvres, qu’elles soient religieuses ou artistiques pour avoir pendant des années su maintenir une recherche et une observation qu’il a aboutit avec les valeurs indiscutables et indispensables de ce film, admirative révélation des accomplissements méconnus d’une femme exceptionnelle dont on gagnerait à s’inspirer, précieux témoignage du processus créateur d’artistes dont on est subjugué en admirant leur talent.

Dans un tout autre registre, l’ONF au FFM présentera aussi le charmant, attendrissant et sympathique court-métrage Oncle Bob à l’hôpital de la réalisatrice JoDee Samuelson. Avec tendresse, elle exprime le désarroi, la tristesse et le bouleversement d’un homme dont le moral et la santé décline lorsqu’il est hospitalisé. En ces temps de maladies nosocomiales, la nécessité de la gentillesse, de l’encouragement et de l’affection est démontrée avec évidence.

Aussi, Drux Flux inspiré du livre L’homme unidimensionnel de Herbert Marcuse sera projeté. Traitées selon différents effets spéciaux, les images brèves de la grisaille métallique des industries, dont les fonderies, se déclinent avec une trame sonore de bruits et de musique exprimant le stress, l’oppression, le danger. La transformation des photos amalgame la géométrisation et la superposition.  L’ouvrière et l’ouvrier déshumanisés par la primauté du rendement pour le profit. Une citation de Walter Benjamin termine le court-métrage : «C’est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l’espoir nous est donné».

Dans Le nœud cravate de Jean-François Lévesque, pendant les chants d’oiseaux, avec une joie exubérante, à 40 ans, Valentin retrouve son accordéon et la cravate donnée par sa mère lorsqu’il graduait à 25 ans. Ressurgissent aussitôt les souvenirs de son emploi déshumanisant à La vie inc. représentés par sa triste et pénible montée en ascenseur. Sa tâche est répétitive et inutile. La peine et la colère l’envahissent. Les nombreux exemplaires de la cravate qui occupent les cintres de sa penderie symbolisent, entre autres, le dénuement de son existence. Valentin endurera t-il jusqu’aux jours de la retraite consacrée au golf  ou remédiera t-il au joug et à la tyrannie du monde de l’emploi par le partage artistique? Aux significatives images s’ajoute la merveilleuse musique de Hugo Fleury. Ce court-métrage livre un message essentiel, pertinent, ré-énergisant : la lucidité n’est pas incompatible avec le bonheur. Ne le ratez pas.

En définitive, le thème de la déshumanisation et l’espoir d’y échapper que ce soit par la religion, l’art , l’amour, traverse les films de l’ONF au FFM.

 

Folle de Dieu réalisation, recherche, scénario, mise en scène Jean-Daniel Lafond avec Marie Tifo dans le rôle de Marie de l’Incarnation. Production de l’ONF 75 min. 2008

Marie de L’Incarnation ou la déraison d’amour. Texte établi par Jean-Daniel Lafond avec la collaboration de Marie Tifo d’après les lettres de la religieuse. Mise en scène Lorraine Pintal avec Marie Tifo :
du 16 septembre au 11 octobre 2008 au Théâtre du Trident à Québec (Canada)
le 28 novembre 2008 à Compiègne (France)
dès le 3 décembre 2008 au théâtre des Célestins à Lyon (France)

du 2 au 13 juin 2009 au Théâtre du Nouveau-Monde à Montréal (Canada)

La correspondance de Marie de l’Incarnation et La relation autobiographique de 1654 ont paru aux Éditions Solesmes.

Oncle Bob à l’hôpital Animation et scénario JoDee Samuelson technique animation 2D, 14 min. 10 s. 2008

Drux Flux réalisation Théodore Ushev 4 min 46 s. 2008

Le nœud cravate  Scénario réalisation animation marionnette Jean-François Lévesque Animation 2D Techniques mixtes traditionnelles et numériques 12 min. 26 s. 2008

 

(1) Faut-il s’étonner que le vécu des femmes ait toujours été occulté des préoccupations et interprétations officielles sauf lorsque les autorités, Dieu, le patron, le locateur de logement et tant d’autres insistent sur les obligations des mères au détriment de leur affection envers leurs enfants?

(2) Décidément, les Marie se succèdent dans ce projet, signe de l’influence religieuse dans les choix de prénoms au Québec.

Août 2008

Rencontre avec Isabelle Huppert : l’actrice des défis

Lucie Poirier

Rencontre avec Isabelle Huppert : l’actrice des défis

Serge Losique, président du Conseil d’administration et de la programmation du Festival des Films du Monde, a remis le Prix Spécial des Amériques à Isabelle Huppert le jeudi 28 août 2008.

Le talent de l’actrice a rayonné à travers une myriade de films. On se souviendra qu’après quelques apparitions, dont celles dans Faustine ou le bel été (Nina Companeez, 1972, l’histoire d’un premier baiser) et dans César et Rosalie (l’époque famille nombreuse de Claude Sautet, 1972), elle avait illuminé l’écran en jouant La dentellière (Claude Goretta,1976).

Elle accepte les rôles qui déjouent les attentes, elle prend des risques, relève des défis et incarne toujours avec justesse, contrôle, rigueur, des personnages frôlant la folie, dépassant les limites, basculant dans des excès. De ses personnages, elle fait des êtres crédibles dans des situations anormales.

J’ai assisté à la remise du Prix (je suis même parvenue à prendre une photo malgré la cohue) et j’ai réussi à poser une question à la belle et talentueuse Isabelle dont la silhouette gracile est remarquable.

L.P. Puisque vous avez une carrière d’actrice émérite, que représente pour vous la possibilité d’être réalisatrice?

I.H. Parfois j’y pense par curiosité. Il y a de plus en plus d’acteurs et d’actrices qui éprouvent le besoin de devenir metteurs en scène. Il serait intéressant de se poser la question pourquoi il y en a de plus en plus, pourquoi cette propension heureuse ou malheureuse.

C’est un changement complet de statut, c’est un profil très spécifique que d’être metteur en scène comme être actrice. Réaliser c’est une réflexion plus analysée. Acter c’est plus du pur instinct. Être réalisateur, c’est une pensée plus conceptuelle. Être actrice, c’est plus reposant. Ça demande une énergie phénoménale être réalisateur. Quand on est actrice, il y a énormément de choses qui se font en dehors de soi et en même temps tout converge pour mettre en lumière le travail de l’actrice. Beaucoup de choses se fabriquent et dont l’acteur est délesté. Mais en même temps c’est au service de l’histoire.

C’est seulement quand on voit le film qu’on sait ce qui ressort de magique. Les projets ne sont jamais précis, les résultats le sont.

Le FFM présentera le film Home de la réalisatrice suisse Ursula Meier (1). On attend la sortie de White material de Claire Denis et Un barrage contre le Pacifique réalisé par le cinéaste cambodgien Rithy Panh d’après le roman de Marguerite Duras et que Madame Huppert a déjà tournés.

Que ce soit au théâtre ou au cinéma, Isabelle Huppert a aimé travailler avec tous les réalisateurs qui l’ont fait tourner. Et nous, nous avons toujours aimé la voir jouer.

Isabelle Huppert est présente lors du Festival des films du Monde 2008 à Montréal dans le cadre de la série Hommages et dans le film Home de Ursula Meier.

www.ffm-montreal.org

(1) Deux films présentés au FFM 2008 s’intitulent Home ; celui réalisé par Ursula Meier (Suisse) et celui réalisé par Mary Haverstick (USA). Voir mon analyse du film américain sur www.TerraNovaMagazine.ca.

Août 2008

Parlez-moi d’amour : confidences de femme

Lucie Poirier

Parlez-moi d’amour : confidences de femme

La réalisatrice belge, Alexia Bonta, sait filmer les confidences avec pudeur, les détails avec pertinence. Sa captation est précise et son montage, émouvant. Elle a filmé 2 femmes âgées, hospitalisées, Marie et Marie-Claire, pour recueillir les gestes de leur quotidien et les réflexions sur leur passé.

Qu’a été l’amour pour elles? Un grand rêve suivi de nombreuses déceptions.

«Les échecs ça bouffe le corps et le cerveau» déplore Marie, avant d’ajouter qu’elle avait espéré devenir une «Blanche-Neige», elle aurait voulu avoir plusieurs enfants. «Mais il n’y a pas eu un seul môme, pas un»  elle cache son visage et ses sanglots; Alexia interrompt le tournage.

Cette discrétion honore la réalisatrice alors qu’elle exprime une estime et un ménagement pour l’interviewée. Alexia Bonta rétablit un sens des valeurs incluant la compassion. Car il y a une différence entre la traque voyeuriste du sensationnalisme et l’attention respectueuse de la révélation.

L’autre patiente, alitée, Marie-Claire, conseille : «On devrait jamais se rappeler du mauvais».

Alexia a donné autant d’importance à l’image qu’à la parole. Elle rappelle la délicatesse et le courage de Jean-Luc Raynaud qui nous avait offert L’art de vieillir au FFM 2006.

Les trames les plus profondes de la vie de 2 femmes sont résumées en 14 minutes chargées de significations, d’espoirs, d’émotions, de peines; la vie belle et impitoyable.

 

Parlez-moi d’amour Réalisatrice: Alexia Bonta Photographie : Émilie Gueret Montage:Raphaël Albardier Interprètes : Marie-Claude Hauwel, Marie Sanygin
Belgique  2008  Couleur  14 min

Présenté lors du Festival des films du Monde 2008 à Montréal dans le cadre de la série Documentaires du Monde.

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Août 2008

Weltstadt : la gravité du crime

Lucie Poirier

Weltstadt : la gravité du crime

Pendant des années, Christian Klandt a voulu faire un film sur un crime perpétré le 16 juin 2004 dans sa petite ville natale en Allemagne de l’est, l’ex-république démocratique d’Allemagne. Ce soir-là, deux jeunes, nommés Til et Karsten dans le film, ont incendiés un itinérant.

Christian Klandt a émaillé son premier long-métrage d’images imprégnées de beauté impressionniste (les saules amples et multicolores), de délicatesse poétique (la feuille d’automne flottant sur la rivière). Ces scènes, et la superbe musique de Paul Rischer, contrastent avec la violence latente, progressive, éclatée de Til et Karsten.

D’autres personnages traversent le film : Steffi, la petite amie de Til, qui travaille dans un salon de bronzage, cherche en vain un emploi, elle est intéressée à rester dans sa ville au lieu de s’exiler; Günter, le policier qui cherche des chaussures de sport pour son fils et est découragé par le prix, 249 euros, des Nike qu’on lui dit d’acheter; Heinrich, le commerçant de saucisses qui doit quitter son snack bar parce que le terrain va servir de stationnement et l’itinérant que tous croisent pendant le film. L’intrigue circonscrit les 24 heures qui précèdent l’agression.

Je me suis entretenue avec Christian Klandt, le réalisateur et Martin Lischke, le producteur de Weltstadt.

Le crime a été un choc pour Christian, il a commencé un documentaire qu’il a cessé parce qu’il le faisait avec l’institution où il étudiait le cinéma. On lui a proposé de faire un film de fiction, il a accepté. Sa ville est comme n’importe quelle ville du monde. Mais le calme qu’elle lui inspirait a cessé avec l’agression. Il était hanté par l’événement, il voulait confronter les gens à leur banalisation du crime. Il était très en colère parce que les gens voulaient oublier.

 «2-3 days after, it was finished for them. So the movie, it just had to be made». En octobre 2008, il va présenter son film dans sa ville qu’il a quittée il y a 12 ans, là-même où le crime a eu lieu.

Le réalisateur et le producteur ont voulu nuancer les opinions, les versions, les impressions. Bien que le personnage du commerçant, Heinrich, ne sera pas impliqué dans les faits, le producteur et le réalisateur considéraient que ce personnage était important car il transmet une opinion qu’ils ne partagent pas : Hienrich croît que tout était mieux avant la chute du mur de Berlin. Le producteur, dont les parents étaient surveillés par la stasi, lui, ne regrette pas cette époque. «Tout n’est pas noir ou blanc, le capitalisme et avant le capitalisme, les gens sont confus.En Allemagne de l’Est, tout semble beau mais 40% des gens sont sans emplois. L’économie est difficile ».

Lors du tournage, Christian a laissé les acteurs improviser à partir de quelques directives du scénario. Il n’avait pas écrit les dialogues, il voulait favoriser l’authenticité. Il a refusé de rencontrer les véritables agresseurs afin de n’être pas influencés par eux.

Nous pouvons acheter sur Internet du «killer art», regarder à la télévision des séries où les meurtriers sont des vedettes, au cinéma, voir des tueurs présentés comme des stars. Nous avons érodé nos réactions d’outrance, le crime est même devenu un divertissement.

Rares sont les Christian Klandt, en peine et en colère, devant la gravité d‘un acte criminel. Dans son film, son personnage, Karsten, déclare : «Pain is good. Do you know how good it feels to make somebody cries?».

En transmettant son idéal de douceur et de communication, le réalisateur accompagne les personnages avec des gros plans attentionnés et des travellings patients qui contribuent à une impression de proximité.

Christian Klandt a su montrer un autre aspect de la réalité criminelle, il a peint un portrait juste et inconnu de l’actuelle Allemagne de l’Est et il a témoigné que la vie est précieuse et que le crime est grave. Son premier long-métrage se révèle une réussite de description sociale dans une acuité politique et, surtout, une œuvre d’une grande pertinence artistique.

 

Weltstadt : Réalisateur : Christian KlandtScénariste : Christian Klandt Photographie: René Gorski Montage : Jörg Schreyer Interprètes :  Gerdy Zint, Florian Batholomäi, Justus Carrière, Karoline Schuch, Hendrik Arnst

Producteur : Martin Lischke
Allemagne 2008  Couleurs  104min.

Présenté lors du Festival des films du Monde 2008 à Montréal dans le cadre de la Compétition mondiale des premières œuvres.

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Août 2008

Jill & Tony Curtis story : le combat pour la dignité
Rencontre et documentaire avec Tony Curtis

Lucie Poirier

Jill & Tony Curtis story : le combat pour la dignité
Rencontre et documentaire avec Tony Curtis

Tony Curtis a cumulé des rôles dans plus de 150 films et sa carrière cinématographique s’est échelonnée sur 48 ans. Son talent et son physique l’ont amené à incarner différents personnages dans une variété de films : il a été le prisonnier enchaîné à un Noir dans The defiant ones-La chaîne de Stanley Kramer en 1958, ce qui lui a valu une nomination aux Oscars.

Il a retrouvé Burt Lancaster,  son partenaire de Trapèze (1956) pour le film  Sweet Smell of Success (1957). Lorsqu’il tourne Some like it hot de Billy Wilder en 1959, il partage l’écran avec Marilyn Monroe et Jack Lemmon; succès intemporel, cette comédie donnait aux deux comédiens l’occasion de jouer des rôles de musiciennes dans un orchestre.

En 1968, son rôle d’Albert de Salvo dans le film The Boston Strangler-L’étrangleur de Boston réalisé par Richard Fleischer, stupéfie et lui amène une nomination au Golden Globe.

En 1971, il est réuni à Roger Moore pour une télésérie de 24 épisodes qui en aura fait rêver plus d’une The Persuaders; la musique de John Barry pour le générique est devenue un classique.

En 1980, il se consacre à la peinture et en 1998, après 5 mariages, il épouse Jill Vandenberg une écuyère qui donnera un nouveau sens à sa vie.

Tony Curtis a été honoré par le Festival des Films du Monde qui présentait le documentaire : Jill & Tony Curtis story du réalisateur Ian Ayres.

Le cinéaste fait connaître la grande œuvre du couple pour le sauvetage de chevaux condamnés à l’abattoir dans des conditions de cruauté qui vont jusqu’au sadisme. Les pauvres bêtes sont vidées de leur sang encore vivantes pour que la viande ait meilleur goût, sont enfournées dans des camions où elles s’attaquent ou meurent, elles sont piquées au front pour leur causer une paralysie à plusieurs reprises. Des juments enceintes sont tuées parce qu’elles pèsent plus lourd et sont vendues au poids.Des scènes filmées clandestinement prouvent ces histoires d’horreur.

Jill, lassée par la concurrence qui ne s’arrête jamais à Hollywood, blasée par les visites chez l’esthéticienne pour se faire faire les ongles, ennuyée par les séances de magasinage a déclaré à Tony : «Je veux donner un sens à ma vie».

Tony a aussitôt acquiescé à son projet de sauver des chevaux et d’ouvrir un ranch pour les soigner. Bien qu’il soit une légende vivante du cinéma, son financement ne suffit pas et de nombreux bénévoles participent à l’entretien. Il est aussi possible d’adopter des chevaux si on se montre digne de confiance. De plus, des collectes de fond sont organisées. Une partie de la vente des œuvres picturales de Monsieur Curtis viennent renflouer les coffres de l’organisme.

Ce ranch est principalement une affaire de femmes, ce qui agrée Tony Curtis. Les années passent mais il reste toujours aussi intéressé par les femmes. D’autant qu’il ne tarit pas d’éloges lorsqu’il s’agit de Jill.

Celle-ci a amené sa mère à transformer sa vie en l’incluant dans son projet. Sally Vandenberg subissait un divorce après 40 ans de mariage, elle a rejoint sa fille et Shiloh, signifiant lieu de paix en hébreux, a été créé.

Lors du documentaire, Jill démontre une acuité devant l’hypocrisie des autres. Le propriétaire d’un cheval vendu à l’encan et acheté par Jill prétend être content qu’il soit sauvé. Jill n’est pas dupe et elle déclare que s’il s’inquiétait de son cheval, il l’aurait fait euthanasier dans des conditions respectueuses au lieu de chercher à faire encore de l’argent avec lui en le vendant aux «killers», ainsi les nomme t-elle, qui l’auraient pris si Jill n’était pas intervenue.

Jill est indignée par les fabricants d’hormones de remplacement, Premarin, faites à base d’urine de jument enceinte. Les bêtes sont enfermées sans pouvoir bouger pour que leur urine soit recueillie pendant des mois.

Mais sensibiliser les membres du congrès n’est pas facile. Tony utilise donc sa célébrité pour conscientiser les gens, les amener à changer les lois, il espère que l’abattage sera complètement interdit en Amérique du Nord. En effet, il est interdit chez les Américains qui, encore une fois, envoient leurs cas problématiques chez-nous. En effet, au Mexique et au Canada, nous abattons les chevaux.

À l’occasion de l’hommage rendu au célèbre acteur, le FFM l’a accueilli à Montréal et j’ai eu l’occasion de le rencontrer.

Il est extrêmement sympathique et charmant. Son affection incessante envers Jill prouve que l’amour existe encore. Elle considère qu’il est hypersensible, qu’il manque d’assurance mais elle ne fait jamais rien sans lui.

Je lui ai demandé si après avoir longtemps été un personnage à l’écran il lui était difficile pour un documentaire d’accepter d’être filmé en étant lui-même.

«I like beeing myself» a-t-il joyeusement répondu. Son travail d’acteur nécessitait qu’il mémorise des textes, qu’il travaille sa voix, il a été différent pour chacun de ses rôles. Le dialogue même le plaçait ailleurs. Quand il a tourné Sweet Smell of Success,il était inspiré par sa propre soif de succès et par Burt Lancaster. Il est reconnaissant envers les acteurs qui ont été ses partenaires car ils l’aidaient à jouer. Il a beaucoup de reconnaissance pour eux. Il a joué avec Kirk Douglas dans The Vikings (1958) et Spartacus (1960) et il n’hésite pas à déclarer «I’m happy to say I loved Kirk Douglas».

Il était venu tourner un film à Montréal au début des années 60 et un parfum avait été nommé en son honneur. Il se souvient d’avoir alors connu deux montréalaises.

Il a aimé tourner dans The Boston Strangler-L’étrangleur de Boston il devait porter des lentilles cornéennes qui changeaient en brun ses beaux yeux bleus. Et il a adoré tourner avec Marilyn Monroe dans Some like it hot. En 1949 il l’avait rencontrée alors qu’elle était rousse. Ils ont passé des mois ensemble, ils ont appris, lui à être un homme, elle à être une femme, en étant ensemble. Un jour, le père de Jill lui avait dit que malgré toute sa beauté Marilyn ne s’aimait pas. Jill a commencé à s’intéresser à elle car elle était très timide et ne s’aimait pas elle-même. Aujourd’hui Tony et Jill partagent les beaux souvenirs liés à Marilyn selon ce qu’elle a représenté pour chacun. Tony peint des portraits de Marilyn encore.

Spontanément, il a déclaré que personne n’a tué Marilyn, elle ne contrôlait pas sa situation, elle se liait à des gens néfastes et elle s’est suicidée.

Il a aussi admiré Nathalie Wood, Errol Flynn, Stewart Granger, Cary Grant et trouve beaucoup de talent à Robert Downey Jr. Il avait toujours voulu jouer dans des comédies et il en a tournées. Il a aussi aimé faire The Prince who was a thief (1951) car dans ce film son personnage courait après toutes les filles et les attrapait.

 

Jill et Tony contredisent l’habituelle vie des gens riches et célèbres se pavanant, se répandant, s’exhibant, dans l’oisiveté, le narcissisme et le gaspillage (1).Ils sont des êtres exemplaires par leur personnalité généreuse, dynamique, aimable et par leurs valeurs profondes déterminées par le respect de la vie. Ils agissent en fonction de leurs idéaux et ils accomplissent une œuvre méritoire. Ils ont des convictions salvatrices qu’ils actualisent sans relâche.

Tony Curtis a signé des autographes en disant : «To see you here, I appreciate it. You are smiling and it makes me happy.» Il est possible d’ajouter: «Dear Mr. Curtis, we see your movies, your documentary and you personally and it makes us happy».

Jill & Tony Curtis story : le combat pour la dignité Réalisateur : Ian Ayres Scénariste : Ian Ayres  Photographie : Jean-Thomas Renaud, Eric Ellena Montage : Dinh Khoi Vu  France 2008 Couleurs 73 min.

 

Présenté lors du Festival des films du Monde 2008 à Montréal dans la série Hommages
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(1) Dans le documentaire, Jill se rendait près des enclos lors des enchères pour les abattoirs. Les chevaux étaient tassés, ne pouvaient bouger, n’avaient pas d’eau pendant plus de 24 heures parfois. D’après le Rapport des Nations Unies paru le 9 mars 2006, 1 personne sur 5 n’a pas accès à l’eau potable sur la planète. Pendant que légalement aux États-Unis des chevaux sont assoiffés, qu’à travers le monde des gens manquent d’eau, une femme riche et célèbre (P.H.) s’est laissée photographiée souriante donnant à son chien de l’eau vendue 90$ la bouteille. Le chien ne doit pas être blâmé. Hélas, tous les gens célèbres ne sont pas comme Jill et Tony Curtis. Peintre, il accepte d’investir l’argent de ses toiles et que sa célébrité serve une cause. Longtemps, on a reproché à Lady Di d’utiliser sa célébrité pour faire connaître le sort des sidéens et les horreurs des mines anti-personnelles. Elle a été blâmée d’avoir fait du bien au lieu d’amplifier son ego.

Août 2008

La troisième partie du monde : entropie

Lucie Poirier

La troisième partie du monde : entropie

Le générique défile pendant de très beaux effets visuels numériques dus à la compagnie La Maison; les couleurs, tels des fluides, se mélangent et suggèrent des formes planétaires.

François et Emma, un jeune couple, fait l’amour dans l’herbe. Flash-back, François fait la connaissance d’Emma dans un aéroport en lui expliquant l’entropie : l’espace-temps est affecté par le poids des corps célestes, la matière se densifie, ce qui passe autour est aspiré, c’est le trou noir. Quand on est à l’intérieur du trou noir on ne peut plus en sortir.

Le récit de la rencontre initiale du couple et celui de la relation qu’ils ont entreprise sont développés en parallèle. Le désordre augmente à l’échelle de l’univers; est-ce pareil entre deux personnes? Le film veut poser cette question.

François est amoureux d’Emma et la demande en mariage alors qu’ils ignorent le nom de famille l’un de l’autre. Il lui dit : « T’es tellement belle que ça me fait mal ».

Puis, il part en vélo pour une promenade pendant qu’Emma se fait belle et prépare le repas. Mais il ne revient pas.

Emma consulte un voyant en lui disant qu’elle connaissait François depuis 5 jours mais veut le retrouver. Elle rencontre Michel, le frère de François.

Toujours à la recherche de François, ils rencontrent un professeur qui leur apprend que le trou noir fait disparaître la matière qui y entre sous l’effet de l’attraction; le trou noir absorbe l’information, on ne sait pas ce qu’il y a à l’intérieur.

Emma et Michel font l’amour sur le plancher d’un appartement à vendre où se trouve une porte qu’Emma ne parvient pas à ouvrir. Michel commence alors à devenir transparent au grand désespoir de son épouse trompée. Attaqué par un chien, Michel se rematérialise.

Flash-back, on revient à François peu avant sa disparition alors qu’il danse avec Emma. Emma rencontre Ukiko, une femme japonaise qui a déjà réussi à ouvrir la porte de l’appartement. Son prénom veut dire fille de la pluie et elle enseigne des secrets à Emma qui parvient à ouvrir la porte. Le film se termine là.

Donc, nous ne savons pas ce qu’il y a derrière cette porte mais nous avons eu des explications sur les trous noirs et des questionnements sur les relations humaines et c’est à nous de continuer pour le reste, comme dans la vie.

La troisième partie du monde. Réalisateur : Éric Forestier. Scénariste :Éric Forestier Photographie : Patricia Atanazio Montage : Annick Raoul Interprètes : Clémence Poésy, Éric Ruf, Maya Sansa, Gaspard Ulliel, Momoko Fructus France 2008  Couleur  105 min

Présenté pendant le Festival des Films du Monde de Montréal dans le cadre Compétition mondiale des premières œuvres
www.ffm-montreal.org

29 août 2008 • 10:00:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 17 • L17.29.1 • Français s.t.a.

29 août 2008 • 21:40:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 17 • L17.29.6 • Français s.t.a.

30 août 2008 • 17:00:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 17 • L17.30.4 • Français s.t.a.
Août 2008

Shultes : le voleur taciturne

Lucie Poirier

Shultes : le voleur taciturne

Présenté hors-concours au FFM, le film Shultes concourt pour la Caméra d’or au Festival de Cannes. Dans une parcimonie de dialogues, le réalisateur Bakur Bajuradze circonscrit ses longues scènes dans des plans fixes, panoramiques, séquences. Avec un long plan, il contraste le visage vide de Liocha alors que la couleur de son chandail et du mur se confondent dans un même gris symbolique de la terne existence du personnage. «Je ne sais pas» est sa 1e phrase.

Liocha est un voleur : il vole les médicaments pour sa vieille mère malade, les portefeuilles dans le métro, les vêtements dans les magasins. D’autres voleurs constituent son entourage : dans un garage où est affiché le pictogramme d’interdiction de fumer, un de ses employeurs, la cigarette aux lèvres, commande les pièces d’auto volées dont il a besoin, ses collègues volent avec lui les portefeuilles des clients de restaurants, les clés d’auto des gens dans les cabines d’essayage et il devient ami avec un garçonnet voleur lui aussi.

Jamais, il n’exprime la moindre émotion. À part ses larcins, sa vie sans bonheur, est constituée par les moments qu’il passe avec sa mère à laquelle il lit l’horaire de la télévision qui comporte le 139e épisode de la série «Mariée par contrainte».

Prendre soin d’elle représente une assise dans son existence monotone et médiocre. Au décès de sa mère, le vendeur lui suggère un cercueil avec serrure à combinaison. En Russie, comme ailleurs dans le monde, on redoute les vols d’organes.

Une nuit, il doit appeler le gamin pour qu’il lui rappelle sa propre adresse. Il lui faut regarder le passeport de sa maîtresse pour se souvenir de son nom. Il dort tout habillé. Seules les scènes de ses courses à pied sont filmées en travelling et représentent une force dans sa vie minable.

Son passé nous est révélé lorsqu’il vole la vidéo-cassette d’une femme dans le métro et qu’il la revoit mourante à l’hôpital. Il décide de regarder le film : c’est la déclaration amoureuse de la jeune femme heureuse d’aimer jusqu’à chanter ses sentiments. Cette scène constitue la seule partie du film où des émotions sont exprimées.

Alors Liocha regarde des photos qui, encore sans parole, relatent son ancien entraînement d’athlète, la relation qu’il avait avec une jeune femme, quand il souriait et faisait de la moto avec elle. À l’accident qui l’a tuée, il a survécu mais a gardé les séquelles d’un traumatisme crânien.

En établissant des scènes longues, Bakuradze a confié à ses acteurs la charge d’une présence forte pour exprimer l’absence d’expression.

 

Shultes réalisation Bakur Bakuradze avec Gela Chitava, Ruslan Grebenkin, Lyubow Firsova, Cecile Plaige. Russie 2008, 100m. Version originale russe  s.t.ang.
Présenté pendant le Festival des Films du Monde de Montréal.
www.ffm-montreal.org
22 août 2008 • 11:30:00 • CINÉMA IMPÉRIAL • CI.22.2 • Russie s.t.a.

24 août 2008 • 21:30:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 9 • L9.24.6 • Russie s.t.a.

26 août 2008 • 17:00:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 9 • L9.26.4 • Russie s.t.a.

29 août 2008 • 12:20:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 9 • L9.29.2 • Russie s.t.a.

(1) Alfred Hitchcock avait utilisé aussi cette sémiologie, une narration d’événements par l’intermédiaire d’une série de photos, il ouvrait le film Fenêtre sur cour-Rear Window Fenêtre sur cour (1954)en montrant des photos de l’accident qui obligeait James Stewart à porter un plâtre. Ce procédé narratif emprunte à la photographie et rappelle le cinéma muet.
Août 2008

El Pollo, el pezy y el cangrejo real : la grande bouffe

Lucie Poirier

El Pollo, el pezy y el cangrejo real : la grande bouffe

En 1977, le film La grande bouffe de Marco Ferreri faisait scandale à travers le monde en montrant des excès dont ceux de nourriture. Le documentaire Le poulet, le poisson et le crabe royal nous montre les coulisses du concours pour le Bocuse d’or lors de la compétition de 2007. Excès d’espoirs, de dépenses, d’efforts, d’essais, ce concours réunit des chefs culinaires qui pendant des mois préparent leur présentation lors de laquelle ils doivent alterner poulet, crabe et flétan.

En ces temps de famine qui perdure dans certains pays du monde, que pour la première fois de l’Histoire plus de gens meurent d’obésité que de faim, des kilos de nourriture ont été consacrés à la cérémonie et à l’entraînement qui l’a précédée.

Le réalisateur José Luis Lopez-Linares a multiplié les effets de caméra pour accompagner les essais et les performances du chef Jesus Almagro qui a entrepris de participer à la compétition ayant lieu à Lyon à tous les 2 ans : plans rapprochés des mains qui coupent, séparent, disposent, mesurent, dessinent, pèsent, saupoudrent. Avec des images saccadées, il nous montre les poulets dans la prairie, sans cage, élevés selon la façon spécifique à la région de Bresse. Avec un travelling en hélicoptère, il filme les aires de pêche en Norvège. Grâce à sa caméra sous-marine, on aperçoit les poissons qui nagent. Il se rend jusqu’au Cercle Polaire pour filmer les crabes.

Pour Jésus et d’autres chefs en compétition, c’est l’occasion de montrer leur talent. Ils s’adaptent selon les juges pour surprendre par quelque chose de nouveau, jamais goûté. Lors des évaluations préliminaires, les opinions se contredisent. Il leur faut accepter que leurs idées ne conviennent pas pour un concours bien qu’elles conviennent pour un restaurant.

Concourir au début des présentations désavantage les participants car les juges sont plus conservateurs. La tradition française domine. Paul Bocuse fait le concours depuis 20 ans.

Lopez-Linares a filmé un processus, des efforts, une volonté minutieuse et persévérante, l’humilité de revoir ses certitudes et de se retrouver ailleurs que sur le podium. L’équipe de France gagne et l’un des assistants pleure à gros sanglots captés par la caméra.

Nous n’assistons pas à un happy end américain. Jesus repart partiellement déçu, il a obtenu une 9e place, les Espagnols n’avaient pas encore eue une aussi haute place. Tant d’efforts et tant de nourritures. Un précédent gagnant avait dit qu’avoir eu le Prix avait changé sa vie, lui avait permis en moins de deux ans d’avoir son restaurant et ses étoiles dans le Michelin.

Avec une diversité de techniques filmiques, Lopez-Linares a su montrer les étapes et répercussions d’un concours dont les attraits et fastes sont davantage connus que les coûts et peines qu’il fait vivre.

 

El Pollo, el pezy y el cangrejo real Espagne. Réalisateur José Luis Lopez-Linares. Avec Jesus almagro, Pedro Larumbe, Alberto Chicote, Sven Erik Renaa. 2008, 86 min. Version originale s.t.ang.
Présenté pendant le Festival des Films du Monde de Montréal.
www.ffm-montreal.org

29 août 2008 • 19:00 • CINÉMA IMPÉRIAL

30 août 2008 • 14:40 • CINÉMA QUARTIER LATIN 17


31 août 2008 • 17:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 17
Août 2008

Another planet: les métaphores de l’enfance exploitée

Lucie Poirier

Another planet: les métaphores de l’enfance exploitée

Lançant un cri de cœur, exprimant l’exaspération sincère, il m’a dit spontanément : « La situation actuelle est injuste, insoutenable, insupportable»

Déterminé par sa conviction, Ferenc Moldaványi  a consacré 4 ans à l’aboutissement de son film Another Planet. Il a dépassé le genre documentaire, le reportage journalistique en proposant une évidence métaphorique, un constat poétisé.

À travers la planète, il a filmé des enfants, généralement sans famille, ou exploités par leur mère lorsqu’elle est présente, contraints à gagner de l’argent dans des conditions d’exploitation.

Pendant des semaines, parfois des mois, il a fait des démarches grâce à des ONG, l’Unicef, des aidants sur place avant l’arrivée de l’équipe technique.

Il a voulu donner un titre qui laisse place à la méditation et à la réaction, il souhaite que chacun se fasse son idée.

Pour signifier l’universalité de la situation, dans le film, il ne précise pas les endroits où il a capté la sordide réalité d’enfants obligés de gagner leur vie ou forcés par leur mère à rapporter de l’argent.

Tous ces enfants travaillent dans des conditions risquées, des contextes dangereux. Aucun d’eux ne souriait, sauf les enfants soldats. «Le phénomène est partout, affirme Ferenc Moldaványi. Je ne voulais pas dire c’est à tel endroit parce qu’un peu plus loin c’est la même chose».

Il a évité d’être critique : «Je n’ai pas voulu forcer les idéologies».

Travelling, gros plans, panoramiques, rafales, branches dénudées, la tempête s’aggrave. Puis, un calme croissant de lune, le chant des grillons, un shaman devant un feu dans une grotte. L’indien demande : Make the workd as it once was». Caméra à l’épaule, captation de rochers dans la forêt. Panorama d’un lac.

Changement total. La ville. La nuit. Une enfant seule vend des cigarettes et de la gomme. Elle raconte ses rêves et sa peur de sa mère qui la bat quand elle ne vend pas assez. De plus, elle est l’employée domestique de sa mère, la servante de ses frères. (1)

Encore des gros plans, cette fois ils cadrent le rasage des crânes d’enfants et révèlent les plaies ouvertes des petits garçons noirs. Ils demandent du travail, offrent leurs services dans le marché. Il n’y a rien de net à cet endroit où ils lavent la vaisselle, hachent de la viande, tranchent des légumes, cuisent des aliments. Tout se fait dans la promiscuité. Ils mangent dans la rue avec leurs mains. Ils peuvent avoir droit à un sac d’eau froide  pour la boire ou s’arroser.  L’un d’eux a été accusé d’être sorcier, d’avoir ainsi tué sa mère. De plus en plus, des familles se débarrassent de leurs enfants en les accusant de sorcellerie.

Des enfants transportent des briques de boue. Jamais ils ne parlent, même entre eux. Ils travaillent. La pluie est torrentielle, il faut couvrir les briques avec des bâches de plastique.

Portrait d’une fillette déviergée à 8 ans sous l’effet d’une drogue. Depuis, elle se prostitue dans la rue. Long, très long travelling de ces rues la nuit. Des hommes se droguent, une prostituée raconte avoir été violée par 4 policiers.

Une ville, un garçon cire des souliers, assis sur le sol. Gros plans de ses mains, avec la brosse, le linge. Il marche, propose ses services aux clients. Il caresse et nourrit un pigeon.

La nuit, lampe au front, des enfants fouillent les ballots d’ordures en risquant d’être frappés par le bulldozer. Une jeune fille raconte qu’elle fouille de 7 heures le matin à 5 heures le soir. Elle cherche du plastique, du métal qu’elle revend pour 1$ par jour. Elle achète le riz pour sa famille qui mourrait de faim sans elle. Elle a peur du bulldozer mais les enfants doivent être téméraires et se précipiter vers les amoncellements, les grimper; parfois, certains tombent. Elle raconte ses rêves et sa vie; les enfants qui refusent de travailler sont battus, ceux qui ne rapportent pas assez le sont aussi par leurs mères. Gros plans des visages sales, des vêtements tachés, la misère.

Les enfants enrôlés de force sont entraînés, ils semblent jouer mais les balles sont vraies, ainsi que les morts, tout comme les viols. Ils chantent et dansent certes, en mettant leurs armes en valeur.

Les crises écologiques, les guerres civiles, les génocides nombreux laissent des séquelles dont les peuples ne se relèvent pas. Le film interpelle à la lumière des faits captés sur place.

Moldaványi a varié ses mouvements de caméras, serré ses cadrages, prolongé ses plans pour induire un autre rythme, une attention différente et pour suggérer un nouveau sens des valeurs.

Régulièrement dans son film, il insère les images superbes d’une nature sauvage, inviolée. Il a voulu ce contraste «pour montrer la nature, les Indiens, ce qui disparaît avec l’ordre du monde capitaliste».

Moldaványi a su utiliser les procédés artistiques du cinéma d’auteur pour montrer l’exploitation des enfants. Ses techniques poétisent le film, ramène au sens de la vie. Son rêve était de filmer les rêves des enfants dont l’existence est un cauchemar et il l’a fait avec un langage filmique délibérément lyrique.

La poésie recèle plusieurs possibilités de significations, le titre du film Another Planet peut donc être interprété de diverses façons; l’une d’elles rappellent une citation d’Aldous Huxley : «Comment savez-vous si la Terre n’est pas l’enfer d’une autre planète?».

Another Planet : Réalisateur : Ferenc Moldaványi Scénariste :Ferenc Moldaványi
Photographie : Tibor Máthé Montage : Anna Kornis  Hongrie - Finlande - Belgique

2008 / Couleur / 96 min

Présenté lors du Festival des films du Monde 2008 à Montréal dans le cadre de la série Documentaires du monde

www.ffm-montreal.org

(1) Sur terranova vous pouvez lire mon article sur les Restaveks d’Haïti, j’y mentionne que selon l’organisation Internationale du Travail, celui en domesticité est une des pires formes de contraventions à la Convention de l’OIT.
Août 2008

Niloofar : la fillette qui veut s’instruire

Lucie Poirier

Niloofar : la fillette qui veut s’instruire

Un mélange boueux est appliqué sur les doigts pendant le générique; cérémonie de femmes où même les fillettes sont voilées.

L’enfant rit en dansant, elle ne sait pas que l’homme derrière le rideau l’a choisie.

Dans une co-production franco-irano-libanaise, la scénariste et réalisatrice Sabine El Gemayel présente son 1er film. Elle met en évidence les conflits entre les deux épouses, différences qui s’accentuent lorsque Niloo, la fille de Salmah, la 1e épouse, veut étudier. Elle a douze ans et sa mère considère qu’elle en sait assez. Son père l’échange pour un champ d’oliviers. Le Sheikh Abbas attend que la fillette soit menstruée pour l’épouser.

En accompagnant sa mère qui est sage-femme (mais qui n’est guère femme sage) elle voit une femme accoucher dans la rivière et la nouvelle-née qui respire sous l’eau grâce au cordon ombilical. Elle rencontre alors Baboo, la mère d’une autre fillette, qui est prête à lui enseigner.

Son oncle Aziz l’encourage à s’instruire. Niloo découvre qu’elle va se marier et que le Sheikh Abbas a fait tuer Leili sa propre fille. Aziz, le berger qui joue de la flûte, pleure. Il était l’amoureux de Leili et il craint que Niloo ne soit assassinée elle aussi.

Il vend ses bêtes et s’enfuit avec Niloo. Le scandale éclate, on parle d’honneur, de vengeance. Saeed, le frère de Niloo est trop jeune pour la prison c’est donc lui qui doit retrouver et tuer la fillette.

L’honneur est-il d’avoir du sang sur les mains? Selon la famille, y compris la mère, la réponse est oui.

Au-delà d’une présentation manichéenne, Sabine El Gemayel a démontré que tous les hommes ne sont pas des sanguinaires préoccupés de contraindre et de tuer des femmes (même le Sheikh Abbas regrette d’avoir fait tuer sa fille et il désapprouve le projet de Saeed) et que des femmes elles-mêmes participent au carnage.

Tradition, honneur, jalousie, famille sont invoqués pour justifier la misogynie. La réalisatrice transmet son espoir de changement grâce à sa jeune actrice qui sourit avec l’éclat de ses yeux. Une lueur qui peut devenir lumière de femme si elle n’est pas cachée jusqu’à s’éteindre.

Pour son premier film, Sabine El Gemayel s’est intéressée à un sujet très controversé et elle a su le traiter avec un sens de la nuance et une importance de l’idéal.

Nillofar France-Iran-Liban. Scénario et réalisation Sabine El Gemayel Avec Roya Nownahali, Shahab Hosseini, Hengameh Ghaziani, Mobina Aynehdar. 2008, 82min. version originale avec s.t.a.
Présenté pendant le Festival des Films du Monde de Montréal dans le cadre Compétition mondiale des premières œuvres
www.ffm-montreal.org

27 août 2008 • 10:00:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 12 • L12.27.1 • s.t.a.

27 août 2008 • 21:40:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 9 • L9.27.6 • s.t.a.

31 août 2008 • 19:20:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 9 • L9.31.4 • s.t.a.
Août 2008

Faubourg 36 : catalyseur de nostalgie

Lucie Poirier

Faubourg 36 : catalyseur de nostalgie

Pour son film d’ouverture le Festival des Films du Monde a choisi de présenter le film Faubourg 36 de Christophe Barratier. Le réalisateur avait connu un succès immédiat avec son 1er film Les Choristes que le FFM avait présenté pour clôturer l’édition 2004.

Neveu du producteur Jacques Perrin, Barratier admet s’inspirer des œuvres qui ont fait l’âge d’or du cinéma français, dont ceux de Carné et Dréville. Dans son 2e long métrage, le jeune réalisateur situe les péripéties de ses personnages dans un imaginaire cabaret de Paris en 1936, le Chansonia.

La reconstitution est phénoménale. Pierre Philippe, auteur du livre L’Air et la Chanson, est intervenu en tant que conseiller historique. Dans un travelling, les journaux de l’époque se succèdent pour rappeler l’arrivée du Front Populaire. Les « Rouges » influencent les ouvriers pour qu’ils fassent la grève. Léon Blum signe le 8 juin les nouvelles conditions des travailleurs.

Pigoil (Gérard Jugnot) tente de refaire fonctionner un cabaret dont s’est approprié un escroc, Galapiat (Bernard-Pierre Donnadieu) qui terrifie le quartier en se prétendant le « Bien aimé » de l’endroit; un de ses acolytes, Triquet, un féru d’Histoire, lui a raconté que le roi Charles VI s’était attiré une réputation liée à ce surnom.

« Y’a pas que toi qui l’aime cette taule » lui dit Milou; car autour de Pigoil gravitent plusieurs personnages : Jacky (Kad Merad, qui jouait déjà pour Barratier dans son 1er court-métrage, Les tombales en 2001), l’imitateur au veston extravagant, Milou (Clovis Cornillac) l’ouvrier qui encourage les employés de la blanchisserie à faire la grève, Monsieur TSF (Pierre Richard) qui a connu Rose, une chanteuse pour laquelle il a composé des chansons et à qui il n’a pas pardonné d’avoir couché pour faire avancer sa carrière. Douce (Mora Arnezeder), la fille de Rose, chante elle aussi et se rend au cabaret de music-hall.

À travers les anecdotes qui déferlent rapidement, les références d’époque sont identifiables que ce soit les gosses en triporteur comme dans les photos de  Robert Doisneau (1912-1994) ou le bal du 14 juillet semblable à la danse dans Casque d’or (Jacques Becker, 1952). Les détails ont été fignolés jusqu’à la casquette de Milou et sa mèche de cheveux sur le front pour lui donner une gouaille de grand Poulbot (1)

Les chansons du film ont été le point de départ du projet pour Barratier. Depuis 10 ans, Reinhardt Wagner, Frank Thomas et Jean-Michel Derren cherchaient un scénariste et un metteur en scène pour leur projet de comédie musicale auquel se sont greffés Barratier et Julien Rappeneau pour une ré-écriture de scénario pendant un an. Les chansons ont donc été créées pour le film avec les caractéristiques de celles de l’époque.

Le théâtre où se déroule une partie de l’histoire a été construit par Jean Rabasse et la plupart des scènes ont été filmées à côté de Prague. Pour Barratier il était important de « perturber volontairement la géographie parisienne. De notre faubourg, on peut apercevoir aussi bien la Tour Eiffel que le Sacré Cœur ».

La diversité des emprunts se remarque aussi dans les genres cinématographiques qu’il parvient à insérer dans son film : ainsi, le premier plan est fixe, il s’agit d’un flash-back par un soir pluvieux dans un commissariat, ce qui rappelle Quai des orfèvres (H.-G. Clouzot 1947)  Barratier a voulu amalgamer film policier, comédie musicale et scènes burlesques. Avec lui, s’imbriquent les histoires sales des briseurs de grève et les numéros scéniques des artistes du divertissement. À remarquer, il n’y a qu’une seule scène complète de comédie musicale semblable aux fastes du cinéma américain, lorsque les 4 personnages principaux chantent et dansent avec des changements de costumes et de décors la chanson : Partir pour la mer. D’ailleurs, ce sont les acteurs qui interprètent les chansons.

L’amitié masculine y est exaltée. Il n’y a que deux personnages féminins : une toute jeune fille qui frondeusement veut faire carrière au music-hall mais ne sait pas quoi présenter en audition et une artiste plus âgée qui n’a que des défauts dont celui d’avoir trompé son mari. Barratier a admis que : »le personnage de Douce a été le plus difficile à écrire ». Son personnage le plus réussi, le plus nuancé, qui connaît une véritable évolution est celui de Jacky. Quand il défaille par arrivisme, car il accepte d’aller jusqu’à la complicité avec l’ennemi, il regrette et se rachète. Mais au contraire de l’intransigeance dont fut accablée Rose, on pardonne à Jacky bien qu’en définitive le scénario même le sacrifie en le transformant en personnage qui paie de sa personne, de sa vie.

Le film s’achève avec une ellipse de 10 ans et, là encore, avec un détail infime et anecdotique : au restaurant on peut commander le Gigot Général de Gaule.

Pour qui aime retrouver, ou découvrir, une époque circonscrite avec une recherche minutieuse, pour qui aime les reconstitutions crédibles, pour qui aime Le dernier Métro de Truffaut (qui toutefois avait mieux négocié avec l’infidélité féminine), pour qui s’ennuie de La porte des Lilas, Casque d’or, Quai des Brumes et autres chef d’œuvres d’autrefois, pour qui veut identifier les ressemblances, Faubourg 36 est un catalyseur de nostalgie.

Faubourg 36 Réalisation et scénario Christophe Barratier France 2008 / Couleur / 120 min, avec Gérard Jugnot, Clovis Cornillac, Dad Merad, Nora Arnezeder, Pierre Richard, Bernard-Pierre Donnadieu, Élisabet Vitali En version originale avec s.t.a.
Horaire :

21 août 2008 • 10:00 • CINÉMA IMPÉRIAL

21 août 2008 • 19:30 • THÉATRE MAISONNEUVE •

22 août 2008 • 14:00 • CINÉMA IMPÉRIAL
Présenté pendant le Festival des Films du Monde 2008 de Montréal.
www.ffm-montreal.org

(1) Francisque Poulbot (1879-1946) timide, patriotique et reconnu pour sa gentillesse, il s’est spécialisé dans le dessin d’enfants parisiens. Son nom a caractérisé ses représentations de fillettes et de gamins et est devenu un néologisme. Il a même ouvert un dispensaire pour les enfants. Un soir, j’ai eu l’occasion de dîner dans un restaurant de Montmartre qui porte son nom et dont le menu portait la reproduction d’un petit Poulbot.
Août 2008

The home of dark butterflies: le drame de l’enfance blessée

Lucie Poirier

The home of dark butterflies: le drame de l’enfance blessée

Le réalisateur Dome Karukoski a déployé une habileté extraordinaire en excellant dans le lyrisme des images, l’élaboration parallèle des deux intrigues du scénario et l’acuité de sa réalisation pour prouver la sensibilité des enfants et la nécessité de leur prodiguer des soins affectueux.

Juhany a 6 ans, il court sous la pluie avec son père à la recherche de Baltazar son chien qu’il retrouve mort. Lors de l’enterrement de l’animal, le père raconte qu’il doute être le géniteur de son fils. Quand Juhany demande pourquoi sa mère est lasse, le père lui répond qu’elle ira mieux quand le petit frère Sauli ira au paradis puisque tous sont heureux au paradis.

7 ans ont passé. Juhany (Niilo Syväoja) a fait 4 familles d’accueil. Il arrive dans une ferme insulaire pour délinquants tenue par le directeur Olavi qui le frappe dès son arrivée. Déjà, on reconnaît l’oppression carcérale et les abus de pouvoir du film Les Sœurs Madeleine (Peter Mullan, 2002).  

Juhany s’enfuit en nageant. Gros plans de son visage et de ses mains quand il se noie. Le directeur le sauve et annonce aux autres garçons que tout le groupe est puni à cause de Juhany. Dans le dortoir, un garçon crache sur lui. Comment se reposer dans un endroit où les autres l’épient? En pleine nuit, il est réveillé par un garçon qui urine sur lui.

Un tel traitement ne peut qu’amener des jeunes à devenir des peureux soumis ou des frustrés enragés. Quant au directeur, comme tout sadique, il alterne cruauté et gentillesse.

Le personnage de Juhany est développé avec un intense laconisme et un air butté où la sensibilité est perceptible. Toutefois, en rencontrant la fille du directeur, pour la 1e fois, il sourit.

L’école va être fermée à cause de la mauvaise réputation du directeur. Le père de Juhany essaie de reprendre son fils. Quand il discute avec Olavi, il suggère d’entreprendre la culture de vers à soie. Le directeur décide de monopoliser tout le monde dans la réalisation de ce projet qui pourrait compenser pour la perte de financement extérieur. Les garçons peuvent quitter l’île mais choisissent de rester. Dans leur dortoir, la nuit, ils  sont toujours enfermés à clé.

Les privations de l’épouse d’Olavi, la force du plus âgé des garçons, le premier baiser de Juhany avec la fille du directeur, toutes les scènes à caractère sexuel sont filmées avec une pudeur rare au cinéma.

Mais l’intensité des blessures d’enfance et la violence latente qu’elle engendre ou dont elle est issue culminent vers des révélations et des paroxysmes inévitablement liés à la mort.

Comment un enfant maltraité et exploité dès son plus jeune âge peut-il survivre en développant le coté sain de ses ressources, en actualisant son potentiel vers son propre bonheur?

Les papillons, comme les bébés et les enfants, déclare Juhany, «they need people to take care of them»

Les nombreux gros plans caractérisent la réalisation observatrice, minutieuse, respectueuse de Dome Karukoski. Une musique superbe, à la fois délicate et grave, accompagne les images qui s’attardent sur les mouvements des fleurs parmi l’herbe, ceux des vagues sur les rochers, ceux des âmes tourmentées dans un infini besoin d’amour, de compréhension et d’encouragement.

Dome Karukoski a réalisé une œuvre complexe, poétique, magistrale. Il a réussi l’imbrication du parallélisme des narrations par l’introduction d’images récurrentes qui métaphorisent le malheur des êtres. Il a fait un film à la fois beau et significatif avec une dextérité exceptionnelle. Il a su maîtriser la tension de deux histoires chargées d’atrocités dans un déroulement délicat, circonscrit, romantique. Ses surimpressions sont évocatrices, ses cadrages, poignants, son rythme, psychologique. Il n’est pas exagéré de dire qu’il a réalisé un chef d’œuvre en parvenant à démontrer le drame de l’enfance blessée.

Déjà en 2006 pour son film Tytto sinaolet tahti il s’était mérité le  Prix du festival d’Anjalankoski film Sunday en Finlande et le Best debut du Amanda Awards en Norvège.

Son propos et sa transmission dans Tummien Perhosten Koti prouve qu’il agit pour concrétiser son idéal; en effet, Dome Karukoski a déclaré :«Si en tant que réalisateur, je peux faire une différence, je n'hésiterai pas. Ce film est une étape importante pour accomplir cette mission. La vie est un trésor fabuleux et c'est ce que je tente d'exprimer dans ce film... Malgré les difficultés auxquelles nous devons faire face, notre devoir est de continuer à vivre et nous relever lorsqu'on essaie de nous abattre.»

The home of dark butterflyes Tummien perhosten koti Réalisateur : Dome Karukoski Scénariste :Marko Leino  d’après le roman de Leena Landerin Photographie :  Pini Hellstedt Montage : Harri Ylönen Interprètes :Tommi Korpela, Nilo Syväoja, Marjut Maristo, Eero Milonoff, Kristiina Halttu, Kati Outinen, Pertti Sveholm  Finlande 2008 Couleur 105 min.

Présenté lors du Festival des films du Monde 2008 à Montréal
22 août 2008 • 14:40:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 17 • L17.22.2 • Finlandais s.t.a.
3 août 2008 • 19:20:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 17 • L17.23.5 • Finlandais s.t.a.
5 août 2008 • 10:00:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 17 • L17.25.1 • Finlandais s.t.a.
6 août 2008 • 12:30:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 17 • L17.26.2 • Finlandais s.t.a.

Août 2008

Home: poésie de femme

Lucie Poirier

Home: poésie de femme

«By making hers
She made a home for me
»
L’aiguisoir, le crayon, le papier, la main qui écrit, les mots, la peau qui luit dans la nuit.

Poésie de femme, de fille, de mère. Femme mariée, fille de son père, mère d’une fille. Identités de femmes. Tout ce vécu spécifique, unique, à affronter, à intégrer, pour le comprendre, l’assumer. Puis, le transmettre, le laisser en témoignage, en héritage, en hommage.

Mary Haverstick s’est inspirée d’une nouvelle écrite par sa mère pour élaborer en 8 semaines la trame du film Home qu’elle a produit et auquel elle a consacré 3 ans. Ce long métrage a lié une mère poétesse et sa fille réalisatrice pour la création et a réuni une mère actrice et sa fille actrice elle aussi pour l’interprétation.  En effet, Mary Haverstick a inséré les poèmes de sa mère Mary Scott Haverstick dans le film où Marcia Gay Harden interprète Inga, une femme épouse, poétesse et mère alors que dans ce même film  Eulala Harden Scheel, la fille de Marcia, joue le rôle d’Indigo la fille de Inga.

J’ai rencontré les 3 artistes lors de la première mondiale du film Home projeté dans le cadre de la série Regards sur les cinémas du monde au FFM.

Mary a gardé une boîte de textes écrits par sa mère décédée en 1997. Après ce film, elle espère publier ses écrits. Le personnage d’Inga a quelques ressemblances avec Mary Scott puisqu’elle a dû affronter ce vécu secret des femmes confrontées au cancer du sein. L’histoire se déroule en 1969 alors que les chirurgies étaient drastiques, invasives, radicales et nécessitaient la signature du mari ainsi qu’on le voit dans le film. On charcutait le corps d’une femme avec l’autorisation de son époux. L’une et l’autre ne pouvaient qu’avoir une identité inconfortable dans un tel contexte.

Donc dans le film, les poèmes de Inga sont donc ceux de Mary Scott. Les imageries métaphoriques aussi sont les siennes dont celles des nuages qui ouvrent et terminent le film. Inga et Indigo sont allongées dans l’herbe, scrutent le ciel et discernent des formes changeantes de chien, de chevalier.

Indigo observe et protège ses parents qui font naufrage avec leur consommation d’alcool, qui dérivent dans leur relation orageuse.

Herman et Inga ne guériront pas ensemble, ils se blâment, s’engueulent, Inga frappe Herman qui pleure, crie à Indigo qu’elle la hait.

Mary Haverstick a filmé la vie humaine, faite de beautés et de mochetés, de fierté et de honte, d’espoirs et de déceptions.

Les êtres sont ainsi, bons et méchants, aimables et détestables, familiers et imprévisibles.

Les scènes se succèdent, passées et actuelles, intenses et apaisantes, criantes et silencieuses.

L’interprétation des rôles imposait que Inga, saoule, hurle des horreurs à Indigo avant qu’elle rétablisse la relation avec elle. Comment cette exigence du tournage a-t-elle été vécue par les actrices, mère et fille?

Marcia me disait être très fière de l’imagination et de l’improvisation de sa fille lors du tournage. D’ailleurs, Mary est une réalisatrice qui réécrit peu ses scénarios, elle les confie à ses interprètes. Marci a laissé Eulala, sa fille dans la vie et dans le film, faire son travail en tant que professionnelle. La petite, qui a maintenant 9 ans, joue depuis l’âge de 6 ans et fait preuve d’une aisance impressionnante dans l’interprétation de ses scènes qu’elle soit seule ou avec sa mère comme partenaire. Le talent est héréditaire car Marcia joue les aspects déplorables de Inga avec expansion, authenticité. Une grande actrice assume les cotés sales d’un personnage.

Précisément pour la terrible scène de haine de la mère envers sa fille, le contexte était risqué. Mais, avec sincérité, Marcia m’a dit qu’elle avait tenu à appeler sa fille Indigo, et non Eulala, pour l’ancrer dans son personnage, que la réaction de l’équipe lors du tournage accentuait le fait qu’il s’agissait de répliques. Eulala, présente lors de l’interview, s’exclame : «I told you, you didn’t have to be worry». Je suis étonnée par sa spontanéité et demande à Marcia : «Who is the adult? She seems protecting you! » et Marcia de remarquer: «Sometimes children parenting their parents».

Il faut souligner aussi le talent Michael Gaston : il doit exprimer de la peine avec des sanglots;  Gaston, avec un physique plutôt costaud, n’hésite pas à montrer de la fragilité. Un acteur rare.

Le film est lui-même un poème, ses scènes sont aussi impitoyables que magiques pour exprimer les êtres qui, à l’instar de la poésie, nous bercent et nous poignardent avant de nous guérir et nous quitter. Inga s’éloigne de Herman, part avec sa fille et elles regardent les nuages.

 

Présenté pour la première fois lors du Festival des films du Monde 2008 à Montréal dans le cadre de Regards sur les cinémas du monde

Home Réalisatrice : Mary Haverstick Scénariste :  Mary Haverstick Photographie : Richard Rutkowski  Montage Mary Haverstick Interprètes : Marcia Gay Harden, Marian Seldes, Michael Gaston, Eulala Scheel  Couleurs 2008 États-Unis 84 min.

23 août 2008 • 19:20:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 10 • L10.23.5 • Ang.

24 août 2008 • 14:40:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 10 • L10.24.3 • Ang.

25 août 2008 • 12:20:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 10 • L10.25.2 • Ang.

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Août 2008

Sans lendemain: espoir de femme

Lucie Poirier

Sans lendemain: espoir de femme

À chaque année, lors de tous les festivals, je consacre des analyses à des courts métrages car ils sont de véritables petits bijoux par leur concentration, leur efficacité, leur valeur.

Ainsi, le film Sans lendemain de Valérie Lienardy et Antoine Duquesne mérite d’être vu pour la force expressive de la mise en scène, des dialogues, de la photographie et de l’interprétation de Sophie Museur.

Une femme et un homme viennent de s’accoupler. Gros plan sur le visage de la femme, Nathalie. Ses regards vont vers l’homme silencieux.

Enfin, il la prend dans ses bras.

La caméra focusse sur elle sans cesse, détaillant sa tension, ses hésitations, son malaise.

Les mots sortent difficilement lorsqu’elle dit à l’homme, que l’on ne verra pas de tout le film : «Aujourd’hui c’est dur-dur».

Lorsqu’elle commence à lui dire qu’elle peut aller chercher sa fille plus tard, le téléphone sonne, l’homme parle à une autre femme en lui disant qu’il veut lui parler en personne, qu’il a besoin de temps pour réfléchir. Alors, Nathalie met son manteau. Ils se disent : «Salut».

Le dernier plan cadre le visage douloureux de la femme.

Tout son espoir nous a été communiqué. La caméra concentrée sur l’actrice au visage expressif dans le secret de son attente et la violence de sa déception nous a révélé la peine immense qui la ravage.

Les procédés filmiques nous ont montré l’âme de l’être en quelques secondes. Nous savons que cette femme repart le cœur très lourd et qu’elle vivra sa journée accablée.

Sans lendemain réalisation : Valérie Lienardy et Antoine Duquesne Scénario Valérie Lienardy Photo Antoine Duquesne Interprétation : Sophie Museur et Laurent Bonnet Belgique 2008 couleurs 14 min.

 

Présenté lors du Festival des films du Monde 2008 à Montréal dans le cadre de Regards sur les cinémas du monde

Août 2008

The magic hour: excellent

Lucie Poirier

The magic hour: excellent

Il est exceptionnel de voir un film sans défaut. Un film à la fois drôle et intelligent, agréable et bienfaisant. On ne peut que ressortir avec le sourire lorsqu’on a vu The Magic Hour du réalisateur et scénariste japonais Koki Mitani.

Dans son scénario complexe aucun détail n’est négligé. Les phrases sont profondément significatives, elles sont de celles qui aident à vivre en insufflant l’espoir : « There always be another magic hour ».

Qu’importe les erreurs, les échecs, les déceptions, l’amour, la beauté, le bonheur peuvent survenir.

L’heure magique passe brièvement à la fin du jour entre le crépuscule et la nuit. Ce moment privilégié représente l’instant crucial où le merveilleux peut survenir.

Le scénario rocambolesque nous amène dans l’univers cinématographique et dans celui du music-hall. Il rend hommage aux artistes tel que le personnage Taiki Murata (Kōichi Satō), un acteur d’expérience mais confiné dans des rôles ingrats, qui espère avec fébrilité l’occasion d’exceller, la chance de montrer ce dont il est capable. Or, ce moment précieux lui est donné par Bingo, un jeune homme qui a séduit Mari, la petite amie d’un chef de bande criminelle. Le gangster, qui veut tuer Bingo, lui accordera une grâce s’il lui présente un célèbre tueur à gages dont le visage est toujours resté inconnu. Bingo décide donc d’engager Murata en lui faisant croire que la rencontre avec le gangster sera une séquence dans un tournage de film. Cet imbroglio entraîne des scènes véritablement hilarantes tout en étant extrêmement charmantes.

Mari, elle, rêve de devenir chanteuse. Nous voyons donc Murata et Mari éperdus et fébriles avec leurs aspirations d’accomplissements artistiques; constamment, ils se surpassent en souhaitant être appréciés dans le rayonnement de leurs déploiements.

La rencontre entre Murata et son idole de jeunesse, un acteur autrefois célèbre qui tourne maintenant une publicité pour un foyer de personnes âgées, exprime la tendresse de l’admirateur devant l’inspirateur qui l’a guidé par son talent en l’amenant à faire carrière dans le cinéma.

Mari a l’occasion de chanter sur scène dans un numéro métaphorique : elle chante assise sur un croissant de lune qui se balance.

Sous différentes formes, la magie est constante. Malgré l’univers des bandits avec leurs armes à feu, aucun personnage ne meurt dans le film et cela aussi est magique.

Les rêves se réalisent ou alors on continue à les entretenir.

Le film contient des passages réalistes, révélateurs des incongruités de l’univers cinématographique; ainsi, l’acteur d’un film refuse que Murata continue à intervenir dans le tournage parce qu’il démontre trop de talent à travers l’interprétation de son unique ligne de texte; l’acteur fat remplacer Murata par un accessoiriste ridiculement incompétent. Cette scène cruelle concourt à l’authenticité de l’évocation du milieu artistique. Bien que dans d’autres milieux de travail on trouve aussi des employeurs qui redoutent plus les employés compétents que ceux qui sont médiocres,  ces derniers représentent moins la possibilité de leur faire de l’ombre. Qu’on se rappelle le film Working Girl (Mike Nichols, 1988, avec Melanie Griffith).

The Magic Hour évoque les fastes hollywoodiens des films de gangsters et des comédies musicales, les hommes sont toujours très élégants, amoureux inconditionnellement et les femmes très belles avec des ongles manucurés, des robes soyeuses, des bijoux raffinés et un besoin d’être aimées.

Souvent je mentionne dans mes articles que je me retrouve seule dans les salles à lire le générique; dans le cas de films tels que  X-files 2 : I want to beleive et Star Wars : the clone wars, j’ai vu des finales que ceux qui avaient quitté n’ont pas pu apprécier. The Magic Hour reste magique jusqu’à la fin du générique en réservant une belle surprise : on voit en accéléré toute la construction du décor principal représentant l’hôtel où Mari, Bingo, Muratat et pleins d’autres personnages habitent.

La magie triomphe dans sa représentation de la noblesse humaine et dans son expression de l’amour du cinéma. The Magic Hour réconcilie avec la vie qui comporte des vicissitudes mais aussi des possibilités d’éblouissement, d’accomplissement, de réalisation de soi avec une transmission de bonheur. Ce film magnifique est à voir. Et ce, jusqu’à la fin.

The Magic Hour Réalisateur :Koki Mitani Scénariste :  Koki Mitani Photographie : Hideo Yamamoto Montage : Soichi Ueno Interprètes :  Koichi Sato, Satoshi Tsumabuki, Eri Fukatsu, Haruka Ayase, Fumiyo Kohinata, Keiko Toda, Susumu Terajima, Toshiyuki Nishida Japon 2008 Couleurs 136 minutes

 

Présenté lors du Festival des films du Monde 2008 à Montréal dans le cadre de de la série Hors Concours.

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Août 2008

Poe last days of the raven : un déploiement artistique

Lucie Poirier

Poe last days of the raven : un déploiement artistique

En hommage à Edgar Allan Poe, Brent Fidler, l’homme de théâtre et cinéaste, a su maintenir une ferveur de créativité et développer une volonté de rayonnement pendant plus de 25 ans.

Poe (1809-1849) a été un auteur prolifique : romans, contes, poèmes, essais, critiques littéraires et même une correspondance. Les titres les plus connus sont : Histoires extraordinaires et Nouvelles histoires extraordinaires. On a retenu : L’assassinat de la rue Morgue, La lettre volée, le Mystère de Marie Roget et le poème Le Corbeau avec le vers « Quoth the Raven, "Nevermore." » (Le corbeau dit : « Jamais plus ! »).

Plusieurs de ses histoires ont été adaptés à l’écran mais l’interprétation de quelques uns de ses textes à travers des repères biographiques est un projet  original de Brent Fidler. C’est l’œuvre de sa vie. En effet, il interprète les textes de Poe sur scène depuis des années. De 1983 à Winnipeg jusqu’en tournées et en projet de film, il a maintenu son idéal de porter à l’écran le spectacle dans lequel il incarne Poe et surtout dans lequel il interprète avec beaucoup de justesse les textes de l’auteur trop souvent déshonoré.

Poe a une réputation surfaite d’alcoolique et de déviant que Baudelaire, Marie Bonaparte, Jacques Lacan et plusieurs autres personnes, elles-mêmes pas très équilibrées, ont colportée. Or, c’est exactement le piège que Brent Fidler a su éviter. Le plus bel hommage qu’il pouvait rendre à Poe c’est de lui laisser sa vie privée et de se concentrer sur ce qui lui appartient incontestablement : son œuvre.

Avec  Brent Fidler  l’interprétation des poèmes et histoires constitue le principal matériau du film et son indiscutable intérêt. Plusieurs effets spéciaux numériques, effets de mise en scène, gros plans de face, de profil, ombre chinoise s’immiscent dans le jeu de Fidler qui devient Poe, qui devient poème.

Le talent de Fidler dans sa transmission des textes est une interprétation si captivante qu’il y a de quoi frissonner. Il joue sans affectation et il réalise sans exagération; avec lui tout est juste, tout est dosé impeccablement.

Au début du film, Fidler est sur scène en vêtements d’aujourd’hui dans le décor du spectacle. Pendant le film, des scènes d’époques rappellent brièvement des événements de la vie de Poe alors qu’interviennent la beauté fraîche et dramatique d’Olivia Rameau et la présence énigmatique et forte de Mackenzie Gray.

Les images colorées, déformées, en surimpression s’accordent avec le fantastique de Poe. Des scènes d’animation alternent avec des captations de représentations devant public.

En s’oubliant lui-même pour servir les écrits de Poe, Fidler révèle certes l’œuvre magistrale de l’écrivain mais il projette aussi sa créativité impressionnante d’artiste.

D’ailleurs, lorsque je me suis entretenue avec Fidler,  il m’a dit à propos de son film : « It’s a labor of love ». Le respect et l’admiration qu’il voue à Poe sont perceptibles dans sa réalisation élaborée et inventive, c’est une œuvre artistique non seulement par son contenu mais par sa transmission.

Le film s’achève avec Fidler qui, vêtu tel Poe au 19e siècle, sort du théâtre et s’en va dans la rue parmi les automobiles et les passants. Il a ainsi représenté ce qui doit advenir du poète à travers son œuvre, sa place est parmi nous, maintenant.

 

Poe Last days of the raven  Réalisateur :  Brent Fidler Scénariste :  Brent Fidler Photographie :  Eric Goldstein Montage :  Barry Backus Interprètes : Brent Fidler, Mackenzie Gray, Olivia Rameau, Lisa Langlois, Emily Tennant, Richard Keats 2008  Couleur  80 min

 

Présenté pendant le Festival des Films du Monde de Montréal dans le cadre de Regards sur les cinémas du monde
www.ffm-montreal.org

24 août 2008 • 12:20:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 16 • L16.24.2 • Ang.
25 août 2008 • 21:30:00 • CINÉMA QUARTIER LATIN 16 • L16.25.6 • Ang.
Août 2008

Le voyage de la veuve: la vacuité de la guerre

Lucie Poirier

Le voyage de la veuve: la vacuité de la guerre

Analyser le film Le voyage de la veuve réalisé par Philppe Laïk exige des liens avec d’autres longs-métrages. D’abord La veuve de Saint-Pierre de Patrice Leconte et Les fragments d’Antonin de Gabriel Le Bomim que j’ai analysé lors de l’édition 2006 du FFM.

La veuve est le surnom de la guillotine. Dans La veuve de Saint-Pierre, l’action se déroule en 1849 à Saint-Pierre et Miquelon où l’on attend la veuve pour exécuter Neel qui a tué un homme lors d’un combat au couteau en état d’ivresse. Un capitaine et son épouse se distinguent des gens par leur défense du condamné; le capitaine sera même fusillé pour son refus de procéder à l’exécution de Neel lorsque la guillotine sera livrée.

Dans les séquences d’archives au début du film Les fragments d’Antonin on voit un officier qui rigole, terrorise et ridiculise un soldat traumatisé après la guerre 14-18. « Combien de temps faut-il pour construire un homme, combien temps faut-il pour le détruire » demande le scénariste et réalisateur Le Bomin.

Le voyage de la veuve nous ramène lui aussi pendant la 1e guerre, en 1918 et, se basant sur des faits réels, rappelle que Clémenceau a ordonné qu’une guillotine soit envoyée à Furnes, en Belgique, pour l’exécution d’un homme qui, en 1917, avait tué sa fiancée enceinte.

Deibler, le bourreau, appelé le Diable, doit accompagner son engin de mort; il est  escorté par les soldats Blaise et Jules, le caporal Thabar et le lieutenant Vinel. Il suffit d’un plan panoramique pour montrer la dévastation causée par la guerre dans une fermette où le groupe s’arrête avec son fardeau. On y célèbre le mariage d’une jeune fille avec un estropié en uniforme.

La guerre ne fait pas l’unanimité. L’infirmière Manon lit« Le chemin des Dames 40,000 morts sans compter les Allemands». La chanson d’amour du soldat Jules est interrompue par le lieutenant obsédé de repartir sur les routes risquées. On regrette de ne pas avoir écouté Jaurès.

Pendant les bombardements, le baiser spontané de Jules et Manon, symbole du besoin d’affection, contredit la folie de la violence guerrière. Cette scène intervient de façon particulièrement émouvante par l’opposition qu’elle suggère et la façon dont elle est filmée, Laïk a caché les visages avec le casque du soldat, on devine plus qu’on voit. La tendresse est pudique pendant l’évidence de la hargne.

Le petit Blaise meurt en appelant sa mère. Le médecin se relève le tablier taché de sang. Quand Jules veut venger sa mort en tuant des Allemands Manon le fait réfléchir en lui disant : »Si tu étais né l’autre bord, tu irais tuer tes amis, ta future femme ».

À l’opposé des chansons d’amour de Jules qui rêvait d’être vedette de café-concert, pas d’aller tuer des inconnus, le lieutenant Vinel entonne parmi les morts :  « Ma petite Mimi ma mitrailleuse! Rosalie me fait les beaux yeux mais c’est Mimi que j’aime le mieux!»

Thabar tient un journal pour sa femme : «Cette vie de feux et d’acier ne me mène nulle part. Tes lèvres me manquent». Il n’hésite pas lui aussi à conscientiser Jules en lui reparlant de Blaise : «Il est mort pour la tune (l’argent). Le moindre assaut tu sais ce que ça rapporte?»

Vinel (qui pourrait être surnommé avec la rime le cruel) fait courir ses hommes à coté, parfois derrière, le chariot tiré par un cheval. Thabar sauve un gamin qui avait marché près d’une bombe. Pendant qu’on lance du gaz moutarde, le cheval s’emballe, se tue et la guillotine doit être transportée par les militaires. Des soldats africains les rejoignent et tous s’astreignent, sauf le bourreau et le lieutenant, sous les trombes et les bombes, dans les marais et les tranchées.

La guillotine aboutira en Belgique et l’exécution aura lieu. Des hommes seront morts pour qu’un autre homme meure.

Si les hommes mettaient les enfants au monde approuveraient-ils autant la guerre?

C’est particulièrement avec des cadrages efficaces que Laïk a procédé; ainsi, les bottes des soldats piétinent la carte postale romantique et la lettre du soldat mort.

Pendant le tournage de son film, Laîk a déclaré : «à travers ce film, j’ai envie de traiter de la guerre, de la peine de mort et de la bêtise de l’appareil d’État à cette époque».

Mais des scènes de ce film sont actuelles. C’est toujours pour l’argent qu’il y a des guerres, c’est encore effrayant la peine de mort, c’est maintenant que des enfants explosent en posant le pied sur une mine anti-personnelle, c’est aussi la jeunesse en pleine santé qui va se faire tuer dans des conflits dont elle ignore les véritables enjeux.

Les fragments d’Antonin n’a jamais été distribué à Montréal. Il y a fort à parier que Le voyage de la veuve ne le sera pas non plus. Des films ont-ils le pouvoir de nuire à «l’effort de guerre» comme on dit si bien? Si les guerres sont justes et même justifiées, ainsi qu’on le prétend, pourquoi veut-on nous en cacher les réalités?

Un jeune poète américain m’a dit un soir où j’avais interprété sur scène mon «Poème pour la Paix» (1) «When you talk about peace, you become the target».

Parler de paix est devenu une dissidence; aller voir ce film en est sûrement une autre.

Pour le 90e anniversaire de l’Armistice,  Le voyage de la Veuve sera diffusé sur France 2, le 11 novembre 2008.

Le voyage de la veuve Réalisateur : Philippe Laïk Scénariste :  Jean Samouillan, Philippe Laïk Photographie : Jean-Claude Aumont Montage :  Jean-Paul Husson Interprètes :  Jean-Michel Dupuis, Gérald Laroche, Bernard Blancan, Anne Coesens  France 2008 couleurs 91 min.

 

Présenté au Festival des Films du Monde dans le cadre de Regards sur les cinémas du monde

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(1) Vous pouvez le lire sur terranova

Sortie : 20 juin 2008

Mongol

Durée : 2h00
Distribution : Tadanobu Asano, Khulan Chuluun, Honglei Sun, Ba Sen, Odnyam Odsuren, Bayartsetseg Erdenebat
Réalisation : Sergei Bodrov
Scénario : Sergei Bodrov et Arif Aliyev
Production : Mongolie, Russie, Allemagne
Photo : www.vivafilm.com

 

Tina Armaselu

Astérix aux Jeux Olympiques

Inspiré par l’« Histoire secrète des Mongols », une cronique anonyme du XIIIe siècle (transmise via une traduction chinoise datée un siècle plus tard), et par une étude sur les Turcs et les Mongols de l’historien russe Lev Gumilev, « Mongol » tente de reconstituer une période peu connue de la vie du fameux conquérant mongol, Gengis Khan. Le film relate le voyage de Temudgin (Odnyam Odsuren), âgé de 9 ans en 1172, et de son père, Esugei (Ba Sen), un seigneur local, pour choisir la future épouse du petit et se réconcilier ainsi avec une tribu ennemie. Si en route les choses prennent une tournure imprévisible sous l’influence d’une jeune fille hardie au nom de Borte (Bayartsetseg Erdenebat) et de la nature résolue de Temudgin, tout semble finalement s’arrager avec l’accord d’Esugei. Cependant, le voyage de retour, marqué par malchance, constitue le commencement d’une suite de dures épreuves pour le jeune Temudgin, qu’on suit jusqu’à l’aube du XIIIe siècle et de son règne comme khan de tous les Mongols.

Nominalisé cette année aux Oscars pour le meilleur film en langue étrangère, « Mongol » se remarque sur le plan de l’expressivité artistique tenant notamment de la prise d’images, de l’orchestration des scènes de guère et de l’assemblage sonore. Au filon épique de l’histoire Bodrov ajoute une touche mystique sous le signe de Tengri, une déité de la Montagne Sacrée, révérée par Temudgin. Si sur le plan de l’atmosphère le film est une réussite, il l’est un peu moins sur celui du développement du personnage principal dont l’évolution, d’un enfant fragile, bien que résolu, au grand leader de la taille de Gengis Khan, laisse peut-être un peu trop de « gaps » à remplir par l’imagination du spectateur. Il reste à noter cependant la figure charismatique de Jamukha (Honglei Sun), le frère de sang et l’ennemi de Temudgin, la prestation des interprètes de Temudgin et Borte enfants et adultes (Tadanobu Asano et Khulan Chuluun), ainsi que la signature musicale d’Altan Urag, un groupe folk-rock d’inspiration mongole traditionnelle.

Sortie : 27 juin 2008

Journey to the Centre of the Earth

Durée : 1h32
Distribution : Brendan Fraser, Josh Hutcherson, Anita Briem
Réalisation : Eric Brevig
Scénario : Michael Weiss, Jennifer Flackett, Mark Levin d’après « Voyage au centre de la Terre » de Jules Verne
Production : Etats-Unis
Photo : www.vivafilm.com

 
Cruising Bar 2

Lors d’une expédition scientifique, le chercheur Trevor Anderson (Brendan Fraser), son neveu Sean (Josh Hutcherson) et leur guide Hannah (Anita Briem), se laissent emporter dans une aventure qui les mène vers le centre de la Terre. C’est dans cet univers souterrain, d’une étrange beauté, qu’ils découvrent les traces d’autres visiteurs humains ainsi que des créatures bizzares, souvent dangereuses.

Adaptation légère du roman de Jules Verne, « Voyage au centre de la Terre », le film ne manque pas d’un certain attrait, dû principalement aux effets spéciaux 3D. Si les objets semblent parfois projetés de l’écran vers le spectateur ou planer dans la salle de cinéma, ce qui produit des effets assez spectaculaires, l’action en soi manque de dynamisme et les personnages sont plutôt schématiques. A retenir, toutefois, la fantaisie mise en place pour la création de ce monde et une presque imperceptible note d’humour qui, peut-être, aurait dû être exploitée davantage.

Sortie : 1er août 2008

Un été sans point ni coup sûr

Durée : 1h44
Distribution : Patrice Robitaille, Pier-Luc Funk, Jacinthe Laguë, Roy Dupuis
Réalisation : Francis Leclerc
Scénario : Marc Robitaille
Production : Canada
Photo : www.vivafilm.com

 

Tina Armaselu

Kit Kittredge: An American Girl

« Un été sans point ni coup sûr » est l’histoire de Martin (Pier-Luc Funk), un garçon montréalais de 12 ans, passionné de baseball, dont le rêve est de faire partie de l’équipe locale. Comme il ne réussit pas à y être sélectionné, son père (Patrice Robitaille), bien que peu initié à ce sport, prend la décision de devenir le coach d’une équipe B, d’enfants de l’âge de son fils. C’est une bonne occasion pour Martin de retrouver l’espoir mais aussi de commencer à mieux connaître le monde qui l’entoure et surtout celui qui est son père …

Par l’utilisation d’un type spécial de caméra et d’effets visuels, ainsi que par des références telles les Expos et les premiers pas de l’homme sur la Lune, le film réussit à évoquer l’époque de la fin des années soixante. C’est la toile de fond d’une histoire où le sport, bien qu’en premier plan, semble le pretexte pour un thème plus profonde, la relation entre père et fils. Vu de la perspective d’un enfant, le monde d’« Un été sans point ni coup sûr », avec son aura imparfaite, n’offre pas, comme le titre le suggère, de recette pour la réalisation d’un rêve, mais plutôt une alternative de comment y croire.

Août 2008

Frozen River : des affaires de femmes

Par Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Frozen River

De chef-d’œuvre en chef-d’œuvre les réalisatrices et scénaristes attentives et minutieuses abordent des thèmes exigeant une telle acuité et une si grande tendresse que rarement des cinéastes prennent le temps de comprendre, de transmettre, de convaincre, d’émouvoir à partir de thèmes tels que, le féminin, l’amitié, la solidarité, le sacrifice.

En 1986, la réalisatrice Anne Wheeler et la scénariste Sharon Riis concevaient le film Loyalties-Double allégence dans lequel une riche canadienne, mère de trois enfants connaissait une amérindienne mère d’une fille. Les deux mères développaient une relation d’entraide.

En 2008, Courtney Hunt présente Frozen River dans lequel une new-yorkaise Ray (Melissa Leo) et une Mohawk Lila (Misty Upham) se découvriront des ressemblances et seront amenées à des choix qui changeront leurs vies et celles de leurs enfants.

Le film s’ouvre avec un panorama des glaces blanches et grises du fleuve St-Laurent, une musique calme et intense (de Peter Golub) et la clôture de la frontière vers les États-Unis. Gros plan de la texture de la robe de chambre de Ray jusqu’à son visage tavelé, ses ongles dévernis et ses larmes cachées. La contextualisation des drames latents est amorcée.

Ray ne peut mettre que 2 dollars et 74 cents d’essence dans son auto pour chercher Troy, le père de ses deux fils, Troy Jr., 15 ans et Ricky, 5 ans, qui les a abandonnés avec l’argent économisé pour le dernier paiement de leur prochaine maison, une roulotte.

Elle rencontre Lila qui vit sur la réserve des Mohawks et qui l’entraîne à faire passer la frontière du Canada aux États-Unis à des immigrants illégaux, en circulant sur le fleuve gelé en auto. Courney Hunt insuffle une force aux images; ainsi, elle a filmé le panneau « Danger » que les femmes frôlent sur l’eau glacée. Le péril est incessant à cause de la nature certes mais aussi à cause des bandits impliqués dans le trafic et parce qu’il y a des imprévus.

Hunt a d’abord tourné un court métrage lorsqu’elle a su que des mères passent des clandestins pour faire vivre leurs enfants malgré tous les risques qu’elles encourent. Le long métrage qu’elle a ensuite réalisé exprime sa conviction que des mères sont prêtes à s’infliger des périls pour subvenir aux besoins de leurs enfants : « What I discovered was that a mother’s instinct to protect her children is more powerful than any cultural, political or economic boundary line ».

En effet, Courtney Hunt démontre les ressources infinies des mères acculées au danger, à l’illégalité, à la survie. (1) Leurs actions sont des affaires de femmes, des histoires que d’autres ne comprennent pas. Ray, qui travaille à temps partiel dans un magasin à 1$ répète à son patron que depuis deux ans il lui promet qu’elle va travailler à temps plein mais sa demande l’indiffère. Elle est toujours humiliée : par des Mohawks parce qu’elle est blanche, par des hommes impitoyables, méprisants, méchants parce qu’elle est pauvre. Pourtant, elle reste toujours polie, aimable, timide.

Mais, un jour, elle doit utiliser une arme à feu. Elle, si douce, tire et se fait tirer. Cette femme qu’on nommerait criminelle n’en est pas moins une bonne mère tout comme Lila qui elle aussi en est venue à de tels expédients parce qu’elle a besoin d’argent pour son fils.

Courtney Hunt a pu témoigner de la réalité grâce au talent de Melissa Leo; l’actrice exprime la détresse, l’inquiétude, la détermination avec une justesse magistrale. Une grande actrice dirigée par une remarquable réalisatrice pour rendre compte de faits occultés, pour dépeindre la misère ignorée de femmes au courage indéfectible malgré l’inutilité des efforts lors de dilemmes démesurés et de cruautés répétées. Les circonstances leur sont adverses mais elles continuent de protéger la vie avec leurs enfants.

Plus qu’un témoignage, un hommage.

Prix du meilleur film dans la catégorie World Dramatic Competition au Festival du film de Sundance 2008

Frozen River réalisation et scénario Courtney Hunt. Avec Melissa Leo, Misty Upham Charlie McDermott, Mark Boone Jr. Et Michael o’Keefe. 97 min. USA 2008

Dès le 22 août au Cinéma AMC Forum 22 , 2313 Ste-Catherine Ouest Montréal (514) 904-1250

 

(1) Particulièrement aux États-Unis où l’aide sociale est restreinte plusieurs mères sont en prison parce qu’elles ont tenté de se débrouiller pour payer le nécessaire. Autrefois, des mères étaient incarcérées pour des crimes sans violence, généralement liés au vol et à la fraude. Ces dernières années, elles s’impliquent dans des situations plus dangereuses.

Août 2008

Star Wars The Clone Wars-La guerre des Clones: un épisode animé

Par Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Star Wars The Clone Wars

Star Wars symbolise la transition cinématographique vers la science-fiction actualisée et philosophée. Les premiers films de science-fiction montraient des savants fous que leurs expériences menaient à la catastrophe. La science était présentée avec des dangers redoutables, la volonté de connaître aboutissait à des conséquences terribles et les extra-terrestres étaient des monstres horribles ou ridicules : j’ai déjà vu dans un film un extra-terrestre avec une tête de scaphandre et un corps de gorille qui poursuivait une belle en détresse. Or, le cinéma, particulièrement avec le film The day the earth stood still (1951) du réalisateur Robert Wise (1), a amorcé une transmission de préceptes et de représentations plus positives. C’est avec intelligence et progrès techniques incessants que George Lucas a élaboré une saga qu’il a tournée en 6 films.

À la suite de 25 épisodes brefs en dessins animés, à la télévision pendant deux saisons, puis de leurs succès sur DVD, le film The Clone Wars - La Guerre des Clones, réalisé en images de synthèse, a été produit par Lucas qui en a confié la réalisation à Dave Filoni.

Les fervents admirateurs se réjouiront de retrouver le contexte de la saga Star Wars qui se décline ainsi : épisode I La Menace Fantôme, épisode II L’Attaque des Clones épisode III La revanche des Sith, épisode IV Un nouvel espoir épisode V L’empire contre-attaque épisode VI Le Retour du Jedi.

D’abord axée sur Luke Skywalker, à cause des chapitres IV à VI tournés entre 1977 et 1983, mais la préproduction remontait à 1973, la trame événementielle s’est ensuite concentrée sur Anakin Skywalker alors qu’il était un enfant au caractère bon, passionné de course et vivant en esclavage avec sa mère sur la planète Tatooine. Dans les épisodes I à III, tournés de 1999 à 2005, la préparation ayant commencé en 1995, Anakin a des prémonitions concernant la mort de sa bien-aimée Padmé Amidala. Il bascule alors du coté du mal à cause des manipulations du Chancelier Suprême Palpatine et parce qu’il espère conjurer le sort de Padmé. Mais elle meurt en accouchant de Luke et de Leïa. Luke grandit et s’engage dans la rébellion contre l’Empire sous l’égide de la sénatrice et princesse Leïa faite prisonnière par Darth Vader. Sur la planète Dagobah, avec le Maître Yoda, Luke s’entraîne pour devenir un Jedi. Il découvre que Darth Vader est son père, de l’épisode V une phrase est restée célèbre : «Luke, je suis ton père». Finalement, le fils convainc le père de revenir du coté du bien ce qui scelle l’aspect purement tragique du destin d’Anakin.

J’ai visionné le film accompagné d’un exégète, Benjamin Poirier, qui, pour des courts métrages québécois, a travaillé sur des effets spéciaux de «light saber» en s’inspirant de ceux des films de Star Wars. Il s’est intéressé à l’épopée à travers les longs métrages, les dessins animés, les affiches, les livres et les innovations techniques dont la certification THX (2).

Lucie Poirier : Qu’est-ce qui particularise ce nouveau film relativement à toute la saga?

Benjamin Poirier : Même si Star Wars a toujours été familial, ce film s’adresse plus aux enfants mais l’histoire est assez bonne pour les adeptes.

L.P. Certes, il débute par un résumé qui contextualise les événements mais ce, d’une façon différente de celle qui a caractérisé les génériques.

B.P. Oui parce qu’habituellement il y a le texte qu’on appelle «opening crawl», le texte défilant, et là il n’y en avait pas. On voit que c’est un film pour les enfants, il y avait seulement une narration.

L.P. Dans la trame événementielle, où intervient le film?

B.P. Ce film s’insert entre le 2e  épisode L’attaque des Clones et le 3e  La revanche des Sith. Il s’inscrit bien dans la continuité, c’est un long épisode avec Anakin mais qui n’est pas encore Darth Vader. La difficulté pour Anakin est dans les séparations dont celle d’avec sa mère et celle d’avec Padmé. 

L.P. Quelles sont les qualités inhérentes à ce film et celles qui rappellent la série?

B.P. Au niveau de l’animation c’est en continuité avec les dessins animés. Ça n’a pas la facture de Pixar, c’est davantage stylisé avec des formes géométriques et de l’aquarelle. Ils ont rafraîchi certaines pistes de musique mais en accord avec les caractéristiques habituelles. Il y a aussi l’humour toujours présent dans Star Wars surtout avec les Droïdes.

L.P. Effectivement, lors d’une attaque l’un d’eux déclare un drôle et laconique : «Oh! La la!». En définitive, il n’est pas indispensable de connaître le contexte pour apprécier le film d’animation?

B.P. Quand on connaît toute l’histoire, ça ajoute des éléments supplémentaires; sinon, on peut le regarder comme un divertissement.

Donc, le film d’animation met en vedette Anakin alors que s’opposent dans une guerre civile les maléfiques Séparatistes avec leur armée de droïdes et les Clones de la Grande Armée de la République. Les Jedi ont conclu un accord pour partager le contrôle de la ceinture extérieure avec un groupe de limaces malodorantes mais puissantes, les Hutts. Le bébé de Jabba the Hutt est kidnappé et Anakin doit le retrouver. Il est aidé par une apprentie Jedi, la padawan Ahsoka Tano.

Avec Ahsoka, toujours impétueuse, parfois imprudente, assez stratégique et déjà sage, c’en est fini des belles en détresse, elle sait se défendre et, l’élève dépasse le maître, elle donne des conseils à Anakin : quand il lui dit «Une attaque en force élime le besoin de défense», elle lui rétorque «Une offensive efficace commence souvent par une bonne défense». De telles répliques marquent la tendance réflexive promulguée par Star Wars qui, particulièrement avec les déclarations des Jedi, inculque des enseignements. (3)

Dans ce film, il est aussi question de bouclier déflecteur, de monastère fortifié, d’hyper espace, de libellules géantes, de sphères de la mort. On retrouve l’impressionnant traveling sous le vaisseau et on découvre des nuages roses dans un ciel mauve. À l’instar des autres épisodes, surtout les plus récents films, des décors, noms, costumes évoquent souvent des périodes de l’antiquité ou de l’Histoire. Ainsi, Ahsoka porte une coiffe ressemblant à celle du Pharaon Ramsès II et l’une des ennemies redoutables, une tueuse à gages, se nomme Milady Asajj Ventress comme l’une des protagonistes, Milady, du roman Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas.

Pour George Lucas, Star Wars est l’œuvre d’une vie, il a su l’articuler de façon à assurer une continuité de développement et à transmettre de nombreuses valeurs morales exemplaires. Avec Anakin, Lucas a créé un être contrasté, tourmenté mais toujours capable d’amour : sa difficulté à quitter sa mère et sa relation avec Padmé en témoignent. À côté de personnages manichéens, son parcours le rend supérieur à des figures mythiques sans nuances. Anakin incarne une humanité profonde et nuancée, ses souffrances sont énormes mais son idéal contrarié reprend le dessus. De plus, à travers Star Wars, Lucas a exprimé sa critique de la politique américaine devenue hégémonie mondiale.

La première de La guerre des Clones a eu lieu en présence de C-3PO, robot doré névrosé (dans le film il déclare «Je rouillais d’inquiétude») et de maître Yoda, le plus fort Jedi, un jeune de 900 ans vivant sur une planète de marais. D’ailleurs, Anthony Daniels assure toujours la voix du brillant Droïde aux émotions plus exacerbées que celles de certains humains et dont le compagnonnage avec R2-D2, un mignon robot, en fait un personnage attachant. Daniels est le seul interprète qui a traversé toute la saga en étant toujours la voix de l’anxieux et affectueux C-3PO. Christopher Lee incarne à nouveau le Comte Dooku et Samuel L. Jackson revient pour la voix de Mace Windu.

Récemment, le réalisateur et concepteur de X Files, Chris Carter lançait un film I want to believe (4) qui lui aussi peut être vu indépendamment d’une connaissance de l’ensemble et qui lui aussi comporte une petite surprise en finale; les spectateurs de La guerre des Clones qui prennent le temps de lire le générique jusqu’au bout retrouveront les Jawas aux yeux jaunes semblables à des moinillons.

Dave Filoni avait tout un défi à relever mais il a réussi à nous ramener les caractéristiques de l’épopée. Les enfants comme les adeptes ont été ravis. Et la preuve est faite que Star Wars transcende les générations.

Star Wars The Clone Wars- La guerre des Clones film d’animation de Dave Filoni produit par George Lucas. Scénario Henry Gilroy, Steve Melching, Scott Murphy Musique John Williams États-Unis Singapour 2008, 98 min.
Sortie au Québec le 15 août 2008 
Sortie aux États-Unis le 15 août 08
Sortie en Belgique le 20 août 08
Sortie en France le 27 août 08

(1) The day the earth stood still scénario Edmund H. North d’après une histoire de Harry Bates film en noir et blanc a fait l’objet d’une nouvelle version dont la sortie est prévue pour l’automne.

(2) De mère en fils, nous sommes cinéphiles; en effet, Benjamin est mon fils. Il m’a certes accordé une entrevue exclusive mais il a aussi été interviewé pour un reportage télévisé. C’est donc en tant que spécialiste qu’il a partagé ses connaissances et qu’il m’a donné ses commentaires.

(3) Une seule mise en garde doit être faite : lorsque Ahsoka soigne le bébé Hutt elle lui dit «Prends le bonbon». Il ne faut pas identifier les médicaments ainsi auprès des enfants qui pourraient être tentés d’en prendre subrepticement. Un bonbon est savouré dans une occasion de plaisir, un remède est pris dans un cas de maladie. En la nommant avec exactitude, la réalité des faits est transmise aux enfants qui en font alors l’apprentissage.

(4) voir mon analyse sur terranova

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