L’office Nationale du Film participe au Festival des Films du Monde 2008 avec Folle de Dieu de Jean-Daniel Lafond avec Marie Tifo. L’originalité de ce film réside dans l’incursion du travail préparatoire particulier à différentes formes d’art : théâtre, musique, danse sont convoqués dans l’élaboration non seulement du documentaire mais de la pièce qui sera présentée lors de la prochaine saison 2008-09. Nous accompagnons donc Marie Tifo dans sa recherche pour connaître et interpréter Marie de L’Incarnation.
Née à Tours, en France, en 1599, Marie Guyart mariée à 18 ans, mère à 19, veuve et cheffe d’entreprise à 20, entre chez les Ursulines à 32 ans. Puis, elle abandonne son fils de 12 ans Claude Martin en 1639 pour, dit-elle, suite à une songe, répondre à l’appel de Dieu.
Cette conviction mystique la mène en Nouvelle-France, (le climat redoutable du Canada ne peut que favoriser la sublimation sacrificielle) où elle devient la 1ère missionnaire française et la fondatrice du monastère des Ursulines de Québec.
En exergue du documentaire, Lafond la cite, mettant en évidence l’adversité à laquelle les femmes raffinées sont confrontées : «Il y a tant à souffrir sur mer pour des personnes de notre sexe et de notre condition».
Aux pas lourds sur le plancher de bois se superposent l’image des glaces brumeuses du «pays barbare» et la déclaration masochiste de Marie de l’Incarnation: «Les souffrances me sont plus agréables que toutes les délices de la Terre».
Elle commence alors une correspondance avec son fils qui durera 30 ans et comportera des centaines de lettres que Jean-Daniel Lafond a étudiées et qui sont devenues la base de la pièce Marie de l’incarnation ou la déraison d’amour dont il filme la préparation scénique.
Le parcours de la comédienne et co-auteure de la pièce, Marie Tifo, accompagnée de la femme de théâtre Lorraine Pintal l’amène à rencontrer des intervenants des arts, de l’histoire et de la religion.
Parallèlement, on découvre donc les accomplissements édifiants, originaux, débonnaires de la religieuse et les efforts sincères, exigeants, énormes de la comédienne. Les deux Marie se ressemblent par l’ampleur de leur dévouement respectif, l’une pour réaliser la volonté de Dieu et l’autre pour atteindre l’authenticité de l’interprétation.
Pieds nus, Marie Tifo apparaît avec la ferveur dans la voix pour reprendre les mots de la dévote qui s’adresse à Dieu en le nommant : «mon Bien-Aimé», «mon Divin Époux», «Suradorable Majestée».
Dominique Deslandres précise l’époque avec l’exaltation du martyr et l’originalité (féministe) de Marie «Derrière tous les grands hommes de la réforme catholique il y a une femme; Marie, elle, n’est pas derrière un réformateur, c’est elle-même qui s’en va fonder».
Les sœurs Gabrielle Noëlle et Marguerite Chénard situent Marie comme une femme capable d’altérité dans sa mission évangélique et admettent qu’elle a été «Folle de Dieu», syntagme que Lafond a cautionné en le choisissant pour titre.
Aline Apostolska rappelle l’instruction de Marie alors que «Rien ne lui suffit». Elle est quand même choquée parce qu’elle «a trouvé sa liberté dans une perte», celle de son fils qui pour se sentir lié à sa mère s’est occupé qu’elle soit publiée.
D’ailleurs, lors d’une symbolique prise de vue près des rangées de canons, l’éthicien Bernard Keating remarque qu’aucun commandement ne parle de l’abandon d’un enfant «Dieu n’y avait pas pensé». (1)
Alors que François Vincent déplore que les autochtones aient été décimés par les maladies apportées par les immigrants d’Europe, Jacques Lacoursière affirme qu’elle a aimé les Amérindiens dont les Hurons.
L’œuvre de Marie de l’Incarnation est épistolaire, pédagogique et musicale. Elle a composé de la musique religieuse dont trois fragments qui lui sont attribués sont joués dans le film. Elle a rendu compte de la vie au Canada entre autres par des descriptions de l’alimentation. Elle a parlé le langage de l’autre, a écrit en Algonquin plusieurs livres dont un catéchisme, deux dictionnaires et un gros livre d’Histoire Sacrée. Elle a traduit les Évangiles dans la langue de 3 tribus et en chansons; sa pédagogie a été sensible contrairement à celle de certains pères qui ont fini massacrés.
Parmi les Français venus pour évangéliser, les Anglais arrivés pour conquérir et commercer, Marie de l’Incarnation a été capable de liens d’acceptation et de respect avec une autre société. 400 ans plus tard, elle est encore très actuelle par son exemple que nous ne sommes toujours pas parvenus à imiter internationalement et qui lui a permis de réussir religieusement et socialement. Elle a rapproché les peuples.
Mais quand une femme a du succès, un homme vient contrecarrer son entreprise. Ainsi que le relate la musicologue Louise Corville, au cloître, on chantait du pur Baroque français, qui avait favorisé l’évangélisation, facilité les rapprochements et les conversions mais Monseigneur Laval a brimé l’enseignement des Sœurs en interdisant le chant.
«L’amoureuse activité me possédait» a déclaré Marie dans une relation sans déception avec son Jésus. Elle l’exultait jusqu’à l’accession à un autre niveau de conscience, jusqu’à l’orgasme mystique. Pour transmettre cet aspect, la chorégraphe Marie Chouinard incite Marie Tifo (2) à atteindre le mystique par l’organique avec des rythmiques de contraction.
Il a fallu beaucoup d’honnêteté, d’humilité et de courage à Marie Tifo pour accepter d’être filmée pendant son travail. Ainsi que Marie de l’Incarnation qui s’est offerte à Dieu, Marie Tifo s’est donnée sans réserve, d’une façon absolue, à son rôle.
Jean-Daniel Lafond est sans doute un grand amoureux des femmes dans ce qu’elles ont de plus noble, leurs œuvres, qu’elles soient religieuses ou artistiques pour avoir pendant des années su maintenir une recherche et une observation qu’il a aboutit avec les valeurs indiscutables et indispensables de ce film, admirative révélation des accomplissements méconnus d’une femme exceptionnelle dont on gagnerait à s’inspirer, précieux témoignage du processus créateur d’artistes dont on est subjugué en admirant leur talent.
Dans un tout autre registre, l’ONF au FFM présentera aussi le charmant, attendrissant et sympathique court-métrage Oncle Bob à l’hôpital de la réalisatrice JoDee Samuelson. Avec tendresse, elle exprime le désarroi, la tristesse et le bouleversement d’un homme dont le moral et la santé décline lorsqu’il est hospitalisé. En ces temps de maladies nosocomiales, la nécessité de la gentillesse, de l’encouragement et de l’affection est démontrée avec évidence.
Aussi, Drux Flux inspiré du livre L’homme unidimensionnel de Herbert Marcuse sera projeté. Traitées selon différents effets spéciaux, les images brèves de la grisaille métallique des industries, dont les fonderies, se déclinent avec une trame sonore de bruits et de musique exprimant le stress, l’oppression, le danger. La transformation des photos amalgame la géométrisation et la superposition. L’ouvrière et l’ouvrier déshumanisés par la primauté du rendement pour le profit. Une citation de Walter Benjamin termine le court-métrage : «C’est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l’espoir nous est donné».
Dans Le nœud cravate de Jean-François Lévesque, pendant les chants d’oiseaux, avec une joie exubérante, à 40 ans, Valentin retrouve son accordéon et la cravate donnée par sa mère lorsqu’il graduait à 25 ans. Ressurgissent aussitôt les souvenirs de son emploi déshumanisant à La vie inc. représentés par sa triste et pénible montée en ascenseur. Sa tâche est répétitive et inutile. La peine et la colère l’envahissent. Les nombreux exemplaires de la cravate qui occupent les cintres de sa penderie symbolisent, entre autres, le dénuement de son existence. Valentin endurera t-il jusqu’aux jours de la retraite consacrée au golf ou remédiera t-il au joug et à la tyrannie du monde de l’emploi par le partage artistique? Aux significatives images s’ajoute la merveilleuse musique de Hugo Fleury. Ce court-métrage livre un message essentiel, pertinent, ré-énergisant : la lucidité n’est pas incompatible avec le bonheur. Ne le ratez pas.
En définitive, le thème de la déshumanisation et l’espoir d’y échapper que ce soit par la religion, l’art , l’amour, traverse les films de l’ONF au FFM.
Folle de Dieu réalisation, recherche, scénario, mise en scène Jean-Daniel Lafond avec Marie Tifo dans le rôle de Marie de l’Incarnation. Production de l’ONF 75 min. 2008
Marie de L’Incarnation ou la déraison d’amour. Texte établi par Jean-Daniel Lafond avec la collaboration de Marie Tifo d’après les lettres de la religieuse. Mise en scène Lorraine Pintal avec Marie Tifo :
du 16 septembre au 11 octobre 2008 au Théâtre du Trident à Québec (Canada)
le 28 novembre 2008 à Compiègne (France)
dès le 3 décembre 2008 au théâtre des Célestins à Lyon (France)
du 2 au 13 juin 2009 au Théâtre du Nouveau-Monde à Montréal (Canada)
La correspondance de Marie de l’Incarnation et La relation autobiographique de 1654 ont paru aux Éditions Solesmes.
Oncle Bob à l’hôpital Animation et scénario JoDee Samuelson technique animation 2D, 14 min. 10 s. 2008
Drux Flux réalisation Théodore Ushev 4 min 46 s. 2008
Le nœud cravate Scénario réalisation animation marionnette Jean-François Lévesque Animation 2D Techniques mixtes traditionnelles et numériques 12 min. 26 s. 2008
(1) Faut-il s’étonner que le vécu des femmes ait toujours été occulté des préoccupations et interprétations officielles sauf lorsque les autorités, Dieu, le patron, le locateur de logement et tant d’autres insistent sur les obligations des mères au détriment de leur affection envers leurs enfants?
(2) Décidément, les Marie se succèdent dans ce projet, signe de l’influence religieuse dans les choix de prénoms au Québec.






















