Mouvement social et politique, à la fois vaste et disparate, exprimé par des actes individuels et collectifs, sous diverses dénominations, avec l’appui généralisé des médias complaisants, de politiciens passéistes, de documentaristes sans probité, d’universitaires chauvins et avec la pitié inquiète de célébrités peu informées, le masculinisme rallie des militants misogynes, des fanatiques patriarcaux, qui protestent contre le féminisme et contre les femmes en les déclarant responsables de misères vécues par des hommes. Comme tout mouvement réactionnaire, il réclame un retour en arrière vers les stéréotypes tels que le boxeur, le militaire, le policier, dans un déni de justice, d’égalité et de possibilités d’être et de devenir en dehors du modèle mâle musclé, ignare et violent. (1) Leurs revendications ont pour but la persistance de leur contrôle sur les femmes, sur leur femme, sur leur famille, sur la société et sur l’État.
Malgré les rares améliorations de quelques unes de leurs conditions de vie obtenues après de longues années de lutte légale, les femmes restent les êtres les plus pauvres et les plus dénigrées de notre société. Elles ne sont pas majoritairement présentes dans les instances décisionnelles des divers pouvoirs. Au cours de l’Histoire, quand les mouvements progressistes ralentissent, que l’argent est de plus en plus difficile à gagner, que le conservatisme se renforce, le coupable est toujours la femme.
Devant l’influence grandissante de ce dangereux et rétrograde mouvement Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri ont réuni les contributions de neuf autres auteures qui ont analysé le discours masculiniste et repéré les faussetés sur lesquelles il s’appuie et dont il fait la propagande. Les expertes démontrent l’inexactitude et l’incongruité des propos anti-féministes dans l’ouvrage : Le mouvement masculiniste au Québec publié aux éditions du Remue-Ménage.
En rappelant la Révolution Française, Ève-Marie Lampron explique que ce que les masculinistes brandissent comme une nouvelle crise d’identité masculine est un habituel relent qui réapparaît quand des femmes, telles que les féministes du 18e siècle et du 21e siècle, revendiquent.
Diane Lamoureux appuie cette évidence en évoquant l’antiféminisme de la contestation du suffrage des femmes, l’opposition femmes et féministes mise de l’avant par le mouvement des Yvettes en 1980, la vindicte des journalistes contre les féministes dans le traitement de l’information, particulièrement à la suite de la tuerie de la Polytechnique, la pensée dite postféministe qui prétend que tout a été trop fait pour les femmes. Elle cite Wendy Brown qui «définit ainsi la politique du ressentiment comme une tentative de trouver des boucs émissaires à sa propre impuissance sociale»p.71.
Mélissa Blais démontre que le tueur Marc Lépine est présenté comme un héros, un martyr, une victime du féminisme. Déresponsabilisé de sa violence, il est considéré comme un fou; pourtant, certains n’hésitent pas à encourager la poursuite de son «œuvre». La force politique de son geste n’est pas identifiée. (2) Par divers dénis, on «évite de comprendre la tuerie comme un acte de violence masculine comparable, dans une certaine mesure, à ces violences dont les femmes sont quotidiennement les cibles» p.79.
Louise Brossard analyse des discours masculinistes récents et québécois. Avec discernement et perspicacité, par des contre-exemples, des statistiques, des preuves historiques, elle s’oppose aux impositions. Elle démonte l’argumentation pour mettre en évidence les failles, les non-sens, les incohérences et les contradictions.
Grâce à Internet, remarque Mathieu Jobin, les plaisanteries vulgaires, les insultes haineuses, les menaces réelles et les souhaits de mort de l’offensive langagière du discours masculiniste participent à la violence envers les féministes et les femmes.Ce discours se répand uniformément, systémiquement(3) et internationalement en renforçant les «dynamiques hiérarchiques qui déterminent les rapports sociaux de sexe».p.113.
«L’idéal masculin présenté par les masculinistes est-il libérateur pour tous les hommes?»p. 128 demande Janik Bastien Charlebois à la lecture des livres de Bly, Cornaud et Dallaire. À cause de la spécialisation sexuelle des tâches, de la hiérarchisation physique, politique, économique et raciste de cet idéal, de nombreux hommes, dont les homosexuels dits efféminés, dérogent à cet idéal d’une virilité exacerbée.
Ces derniers, ainsi que les Amérindiens sont ignorés par les masculinistes qui récupèrent une prévalence du suicide masculin pour l’attribuer à l’influence du féminisme surtout lors d’une rupture de couple. Pour Francis Dupuis-Déry, cette explication est simpliste, réductrice et fausse puisque, selon des statistiques, des «mobilisations féministes ont aidé à réduire, relativement, le nombre de suicides chez les hommes»p.162 (4).
Constatant l’antiféminisme de l’État, Karine Foucault dénonce l’endossement sans révision par le ministère de la Santé et des Services sociaux du rapport masculiniste Rondeau et la participation de groupes injurieux aux audiences du projet de refonte du Conseil du statut de la femme pour fragiliser les acquis des féministes. Les gouvernements prétextent les demandes masculinistes de la population pour renforcer leurs décisions défavorables aux femmes (5).
Josianne Lavoie analyse des principes juridiques qui sous-tendent les lois (du système patriarcal) concernant la garde des enfants au Québec. En effet, «certains juges font abstraction des éléments de violence conjugale lorsqu’il s’agit de favoriser la garde partagée» p.204 ce qui inflige à des mères des contacts avec leur agresseur et inculque à des enfants l’approbation de comportements violents de la part des hommes envers des femmes, exemple réitératif du pouvoir de la condition masculine (6).
Certains masculinistes utilisent les plaintes en diffamation et les poursuites judiciaires pour contrer les féministes; d’autres utilisent la violence verbale et physique. Émilie St-Pierre relate des cas d’intimidations, harcèlements, menaces, représailles, noyautages, attaques, projet de kidnapping, accentuant la peur des femmes à s’impliquer dans les actions féministes et «les avertissant qu’elles ont suffisamment parlé» p.221.
Marie-Ève Surprenant rappelle la nécessité d’investir l’espace médiatique parce qu’il importe de «déconstruire les discours antiféministes et rétablir les faits, mais il est aussi impératif d’affirmer nos revendications» p.235.
Solidement documenté, le livre est un outil d’information et de travail conçu pour faciliter l’utilisation des données transmises. Certes, la table des matières apparaît au début de l’ouvrage mais, surtout, les notes en bas de page permettent d’accéder à la référence sans se rendre à la fin du livre à chaque fois. On trouve des repères tels qu’une liste d’auteurs masculinistes p.28, le parcours de 4 féministes du 18e siècle p.38 et l’importance de la participation d’hommes proféministes p.223.
Je considère ce livre essentiel non seulement pour le Québec mais aussi internationalement. Souhaitons-lui une large diffusion et un solide impact car l’ampleur et la gravité des propagandes et actions des masculinistes rappellent le cycle de la violence conjugale, la vindicte du Ku Klux Klan, le fanatisme du nazisme; des luttes, hélas efficaces, pour empêcher l’égalité.
Cet ouvrage prouve, une fois de plus, que le féminisme n’a pas obtenu suffisamment de victoires. Faites un test avec une blague, un titre de journal, une intervention gouvernementale, une chanson hip hop, remplacer le mot femme par le mot juif ou handicapé, aîné, noir, environnementaliste, nain, homosexuel, immigrant; est-ce qu’il y aurait le même cautionnement tacite? La violence de la mentalité aboutit à la violence des actes. Incluant verbale et psychologique, à quand la criminalisation de toutes les formes d’agression envers les femmes?
Sous la direction de Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri Le mouvement masculiniste au Québec l’antiféminisme démasqué, Les éditions du remue-ménage, 2008, 259 pages.
(1) Les hommes se refusent entre eux le droit de se développer selon des valeurs intellectuelles, empathiques, artistiques; de telles attributions ont des connotations féminines et des hommes sont dévirilisés lorsqu’ils les affirment. Être Rambo ou être «tapette» est aussi restrictif qu’être maman ou être putain. Mais il n’y a pas encore de groupes d’hommes pour dénoncer ce carcan des stéréotypes qui contraint aussi les petits garçons dans leur développement tout comme il n’y a pas de groupes d’hommes pour réclamer la cessation de la circoncision alors qu’il existe des groupes de femmes luttant contre les mutilations génitales des fillettes (clitoridectomie, infibulation) au nom de convictions religieuses.
(2) On admet la violence de Lépine mais pas sa misogynie. Depuis l’événement on parle de contrôle d’armes à feu alors qu’on occulte l’influence de l’antiféminisme inhérent à la mentalité et à sa conviction dans l’élaboration de ses actes planifiés pendant des mois. Il n’a pas agi impulsivement.
(3) Il n’y a pas d’erreur avec le mot systémiquement. En effet, une violence qui vient d’un système se répand systématiquement; une violence dont la fréquence devient un système se répand systémiquement; la violence n’est pas seulement un résultat, elle est un engendrement. L’habitude banalisée entraîne la norme reproduite.
(4) En février 2007, dans un article sur la dépression, je mentionnais que les femmes entreprennent plus d’actes suicidaires que les hommes mais leurs tentatives aboutissent moins. Elles utilisent des moyens lents permettant des interventions : absorption de pilules, coupure des veines, asphyxie avec le gaz alors que les hommes choisissent des façons plus rapides et irréversibles : pendaison, « crash » en auto, sauts dans le vide, armes à feu.
(5) Ce favoritisme explique aussi pourquoi les gouvernements, les médias et la population prennent plus au sérieux des bouffons avec leurs costumes et leurs actes illégaux (dont le blocage de pont) que des femmes qui rédigent des mémoires, réclament des projets de lois, présentent des rapports de recherches, organisent des manifestations légales et des marches jusqu’au parlement.
(6) Même dans les cas de viols, le système judiciaire oblige les mères à revoir l’assaillant. Dans l’intérêt de l’enfant, les tribunaux ordonnent que la fillette ou le garçon subisse l’influence des convictions misogynes du père. Les valeurs transmises lors des principes édifiants d’une telle éducation ne sont pas remises en question. Les chances que l’enfant s’épanouisse avec un modèle de relations égalitaires sont compromises.