Depuis 2001 • No 47 • Montréal • 15.07.2008
Juillet

Glass-A portrait of Philip in twelve parts: un genie sympathique

Par Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Rétrospective Jeanne Moreau : la lumineuse

Monument impressionnant de créations savantes, la vaste œuvre de Philip Glass, séquences répétitives procédant d’analyses et de théorisations, constituée d’opéras, de symphonies, de musiques de films (Notes on a scandal, The Illusionnist, The Hours, Kundun…), d’adaptations de poèmes dont ceux de Leonard Cohen et du poète soufi du 18e siècle Jelaluddhin Rumi, est tributaire de ses études de mathématiques, de philosophie et de musique auxquelles il a ajouté l’influence de la musique indienne dont celle de Ravi Shankar. 

Pour marquer le 70e anniversaire du compositeur, le réalisateur et admirateur, Scott Hicks l’a filmé pendant 18 mois lors de séances de création et de représentations de spectacles. Le cinéaste australien a intitulé le documentaire : Glass- A portrait of Philip in Twelve Parts. 

Symbolisant les successions contrastées de ses compositions, le film nous montre d’abord Philip Glass dans une montagne russe et des images rapides de lumières foraines colorées; représentations fidèles des sensations brèves et fortes induites par la musique de Glass. 

Puis, commence la première partie A day at the office avec Holy Glass, son épouse, révélant qu’il conserve tout dans un fatras entourant son piano. Le montage de Stephen Jess associe les courses enfantines de ses deux fils aux boucles blondes pendant qu’il crée en admettant qu’il ne planifie aucune direction pour ses œuvres. 

Lors du segment Downtown les souvenirs fusent : Glass  s’entretient avec Chuck Close, artiste et ami depuis 40 ans. JoAnne Akalaitis, rappelle les temps de pauvreté quand elle l’a épousé en 1965. Évocation des emplois divers désormais parties du mythe de Glass, chauffeur de taxi et plombier, mais aussi des concerts dans des salles sans chaises suivis de critiques au vitriol.  

Dans Summer in Nova Scotia, cours de cuisine et rappel que, suite à un héritage, il s’est installé avec JoAnne et leurs enfants au Cap Breton en Nouvelle-Écosse. Glass a été inspiré par l’île canadienne. Les photos d’enfance montrées pendant Snapshots sont l’occasion pour Sheppie, la sœur de Philip et Marty, son frère, de parler de ses débuts de musicien. Riding to work on Mars, travail en studio, rencontre avec des réalisateurs dont Godfrey Reggio pour lequel Glass fit la trame sonore de Koyaanisqatsi en 1984 et qui dit apprécier la complexité de sa simplicité. Interventions de Martin Scorcese et Woody Allen. 

En Australie, introduction dans les coulisses du spectacle Orion, œuvre interprétée par des solistes de chaque continent et composée pour les Olympiques de 2004 lors de la partie A door into the other world. Glass explique sa découverte des différences de rythmes, sa formation dans la terreur avec Nadia Boulanger et son apprentissage dans l’amour avec Ravi Shankar. 

Einstein on the beach sélection du travail pour la scène avec le chorégraphe Bob Wilson est suivi par The foggy field alors qu’il révise,  avec le chef d’orchestre Dennis Russel Davies, la partition de sa 8e symphonie.Il formule sa conviction selon laquelle il n’imagine pas la musique, elle est là, il l’écoute et il l’écrit.  

Lors de la répétition, son respect des collaborateurs est évident. Ce qui permet à Hicks d’enclencher sur les préoccupations spirituelles de Glass dans The Spirit within et de filmer les guides spirituels Sat Hon et Gelek Rimpoche. Glass est empreint d’une humble émotion quand il relate sa rencontre avec le Dalaï Lama et avec Victor Sanchez qui lui a communiqué les préceptes de la tradition Toltec.  

Rehearsing Barbarians nous prouve que Glass est d’un perfectionnisme patient et d’une fréquentation calme, agréable et fructueuse. Les extraits de l’opéra permettent de mesurer les apports originaux que sa musique suscite.  

The underlying passion confirme l’incessante consécration qu’il voue à la musique. Holy admet alors que son mari et elle sont peu ensemble étant donné la place privilégiée qu’il accorde à ses créations. Ce segment est important car il montre ce qu’est la vie sacrifiée de celle qui vit dans l’ombre d’un grand artiste. 

Le film s’achève avec Opening nigt et la fébrilité d’une première. Là encore d’autres extraits prouvent le talent imaginatif de ceux qu’il inspire. 

Chaque partie annonce la suivante. Généralement, la caméra est sobre, il arrive, trop rarement, que les cadrages deviennent constructions discernables mais inusitées, surprises picturales. 

À la fois, biographie, documentaire et reportage, le film aboutit un hommage à Philip Glass et aux artistes qu’il côtoie, élabore un portrait intimiste mais respectueux, accompagne le processus créateur du compositeur, témoigne de la filiation professeur-élève, des enjeux de la collaboration entre divers participants.

Avec Hicks, l’image et la musique s’amalgament, se suscitent, se rétorquent; le cinéaste a façonné un ensemble à partir des créations qui apparaissent dans le film, a établi une atmosphère à laquelle le montage de Jess ne cesse de greffer des interventions confidentielles et des œuvres artistiques. 

Grâce à Hicks, nous fréquentons Glass, le connaissons, l’apprécions en tant que créateur et en tant qu’homme. Oubliez le caractère irascible du compositeur égoïste en transe trop souvent représenté et exagérément idéalisé, Glass est un père doux, un travailleur concentré, un homme dévoué à ses œuvres certes mais aussi aux êtres qui l’entourent. 

Glass-A protrait of Philip in twelve parts réalisation Scott Hicks, avec Philip Glass, JoAnne Akalaitis, Holy Glass. Australie, États-Unis. 2007. durée 115 min. Projection numérique. Version originale anglaise. 

Du 1er au 7 août au Cinéma du Parc à 21h20m.

www.cinemaduparc.com 

Si vous aimez le cinéma consacré aux icônes de la musique, vous pouvez aussi voir le film I’m your man avec le poète, chansonnier, compositeur, auteur du livre Beautiful losers : Leonard Cohen. Dans sa série Classiques en rappel, le cinéma du Parc le présente dans la semaine du 1er août.

Juillet

La femme oubliée: les veuves de l’Inde

Par Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Rétrospective Jeanne Moreau : la lumineuse

« Ils ont pris ma sœur de six mois, l’ont mise sur un plat et elle a été donnée à son mari » Lali, elle, avait un an et demi quand elle a été mariée. Aujourd’hui, ainsi que des milliers de femmes, elle fait partie des parias en Inde. Non seulement elles sont femmes dans un pays où on pratique les foeticides féminins mais elles sont veuves, elles n’ont aucun droit. Cette grave réalité, conséquence de la tradition, est cernée dans le documentaire de Dilip Mehta et de sa sœur Deepa Mehta; celle-ci avait réalisé déjà Water sur une veuve de 8 ans. Suite au succès de ce film, un documentaire a été entrepris sur le sort de ces  millions de veuves démunies. 

À la mort de leur mari, sous la menace, ou à cause de mauvais traitements, elles renoncent à leurs biens, ou elles en sont dépossédées; elles ne peuvent toucher l’assurance si le mari est mort dans un accident, ni la pension s’il est mort à la guerre.  

Elles perdent alors toute dignité et sont contraintes à la mendicité. Elles vivent dans la rue, s’y lavent, y dorment. Afin d’expier leurs fautes pour leur reste de leurs jours, d’autres se rendent dans des Ashrams qu’abrite le charme brumeux des paysages de Vrindavan. Souvent, elles sont accusées de sorcellerie ayant causée la maladie et la mort de leur mari, elles doivent donc se racheter. Elles prient toute la journée et méritent alors une poignée de riz ou 6 roupies (38 roupies équivalent à 1 dollar canadien). Les Ashrams disposent de fortunes et vivent avec les intérêts, il n’est pas nécessaire de toucher au capital. Les veuves attendent en ligne l’ordre d’aller recevoir l’argent ou le repas qu’on daigne leur accorder et auquel elles n’ont droit qu’une seule fois par jour. Elles sont obligées de porter un sari blanc, les couleurs leurs sont interdites. 

Un homme déclare à propos des veuves: « Like an alcoholic is addicted to alcohol, the widows are addicted to beg ». Elles disent : « Men dominate here » et « Husband is supreme. Husband is guru ».  

Le dénuement des veuves contraste avec la somptuosité des parures des jeunes mariées. L’une d’elles vêtue de rose et d’argent est interviewée sur le sort des veuves indiennes. Son mari répond à sa place en disant que tous deux n’ont pas d’opinion. Incitée à fournir elle-même une réponse,  la jeune mariée, dans un Pédalo en forme de cygne, répète les paroles de son mari. 

L’incompréhension et le déni des femmes encore mariées sont aussi mis en évidence quand une épouse bien nantie dans un salon de beauté de la ville est interviewée à son tour. Après avoir parlé à la « maid » des enfants avec son cellulaire, elle considère que la situation est la faute des veuves, elle ajoute qu’ils ont Internet et la télévision à Vrindavan. La scène suivante nous montre des veuves autour de l’unique flamme d’une lampe. 

Pour Noemi Weis, productrice du documentaire, il importe d’informer « I always  say that I use my medium to bring awareness of issues tant people don’t know about, issues that must be talked about, and this situation is something that needs to be talked about » et David Hamilton,  producteur, voulait que le public sache à quel point la situation s’est peu améliorée depuis le succès du film Water dont le scénario relatait des faits survenus en 1938. 

Des femmes aident les veuves à s’instruire, à connaître leurs droits et à les faire valoir, à s’exprimer, à s’affirmer, à prendre soin d’elles dans la dignité et même la parure. Ainsi, la docteure Ginny Shrivastava, fondatrice de l’Association of Strong Women Alone, accompagne des femmes dans leur démarche et souhaite qu’elles revendiquent et obtiennent de meilleures conditions de vie. Née en Ontario, elle a épousé un Indien et, en 1970, a choisi de vivre en Inde. Après la mort de son mari, elle est restée et a aidé plus de 20,000 veuves du Rajasthan à acquérir une autonomie financière. 

La docteure V. Mohnini Giri, depuis 40 ans lutte pour la reconnaissance des droits des femmes.  Avocate, parlant neuf langues, elle s’est rendue dans des zones en guerre pour participer aux efforts de paix et pour aider les veuves de guerre. Elle aussi considère que les femmes ont avantage à développer leurs ressources afin de subvenir à leurs besoins. 

Certaines veuves refusent la stigmatisation. Généralement, elles sont plus jeunes et physiquement plus capables d’entreprendre des études et de chercher un emploi. Mais il reste des millions de femmes, jeunes, âgées, précédemment pauvres ou riches, de la campagne ou d’un village, qui, du jour au lendemain, ont été exclues, et qui errent, plus ou moins folles, ou qui courent en se cachant, ou qui attendent la mort, grabataires dans la rue.  

Leur destin a échappé à leur contrôle dès le début de leur vie. Actuellement, à cause de leur nombre les ressources d’intervention sont insuffisantes. Des actions immédiates et à long terme s’avèrent indispensables. La principale difficulté concerne la mentalité qui entraîne la continuation de la situation. Pour changer les convictions passéistes discriminatoires, un travail d’éducation et de législation doit être entrepris. Il s’agit là d’une énormité à laquelle Dilip Mehta a voulu contribuer : « I feel that every man in India should be watching this movie». 

Son documentaire doit être vu non seulement en Inde mais à travers le monde. Montrer la réalité, c’est prouver que la condition de la femme reste une déchéance et que l’idéal serait que plus jamais une femme comme l’une des participantes ne pleure en disant : « J’aurais préféré ne pas naître ». 

La femme oubliée réalisation et montage. Dilip Mehta Texte. Deepa Mehta 90 min. Documentaire Canada 2008 
 

Dès le 25 juillet : www.cinemamontreal.com 

Juillet

The X-Files I want to believe: intelligence et frayeur

Par Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Les toilettes du pape : L’inéluctable misère

X-Files a été une série culte qui permettait la réunion hebdomadaire de ses adeptes montréalais (et sans doute aussi ceux d’ailleurs dans le monde) devant un écran géant pour partager la diffusion de chaque épisode dans un bar. La passion qu’elle suscitait a amené la création de fan-clubs, l’écriture de plusieurs livres et la fabrication de produits dérivés. Par exemple, les fans repéraient les plaques minéralogiques des véhicules dans les épisodes et les associaient aux dates de naissance du producteur ou encore ils observaient les gadgets, utilisés par les héros, dont les cellulaires, afin de les identifier avec les noms exacts; les scanners commençaient à faire leur incursion dans le quotidien et la série a contribué à familiariser le public avec les nouvelles ressources du progrès informatique. De nombreuses émissions et publicités se sont basées sur le concept, l’étalonnage et les différentes caractéristiques de la facture visuelle et du comportement des personnages.  

J’ai vu une publicité pour un exerciseur physique avec des acteurs ressemblant aux personnages de Scully et Mulder. Aussi, le personnage CGB Spender, surnommé Cancer Man-Le fumeur a tourné des publicités pour la promotion d’habitudes de vie excluant la cigarette afin de prévenir le cancer. (1) 

En bas à gauche de l’écran, la localisation et l’heure du déroulement de l’action étaient indiquées, un procédé connotant la rigueur du rapport d’enquête repris par plusieurs autres films et émissions. Même les Simpsons ont intégrés Scully et Mulder à un de leurs épisodes. 

Les années 90 se sont déroulées sous l’influence des X-Files

Entre 1993 et 2002, une émission pilote et 201 épisodes de télé américaines, parfois tournés au Canada, ont été suivis inconditionnellement à travers le monde, déclenchant un engouement, même une frénésie, et surtout une influence jusque dans les relations humaines et professionnelles. En effet, les féministes ont eu un allié considérable dans cette série qui,  pour la première fois, et ce aux heures de grande écoute, montrait une femme et un homme dans une relation professionnelle et humaine égalitaire. Scully a été un modèle de femme intelligente, instruite et scientifique; son sex-appeal venait de sa force intellectuelle. 

X-Files  a consacré des épisodes à dénoncer les abus dangereux pour l’écologie et la survie humaine, a expliqué de nombreux phénomènes réels afin d’introduire avec crédibilité des phénomènes extraordinaires dans les scénarios, a fait des liens avec des événements historiques contribuant à une prise de conscience critique chez les spectateurs. 

X-Files c’était Fox Mulder avec son affiche représentant l’image floue d’un ovni au-dessus de la phrase « I want to believe » (devenu le titre du 2e film) et la docteure Dana Scully avec son scepticisme scientifique de légiste, entraînés dans des enquêtes relatives aux extra-terrestres et aux dissimulations du gouvernement qui refuse d’admettre non seulement leur existence mais aussi leur influence. Membres du FBI, ils s’occupent des X_Files, les affaires non-classées. 

En 1998, le film The X-Files : Fight the future-Combattre le futur était tourné. Dix ans plus tard, un deuxième prend l’affiche : The X-Files : I want to believe-Je veux croire avec un scénario de Chris Carter et Frank Spotniz. 

Chris Carter, le créateur de la série, s’est acharné à travers 4 tentatives de 2003 à 2007, pour avoir un script fini et commencer le tournage. Tel qu’à l’époque de la série, il reste critique à l’égard du pouvoir américain : « On a placé toute notre confiance dans le gouvernement pour nous protéger. Cette confiance a été ébranlée. Je trouve qu’il y a encore plus de raisons qu’avant de douter de nos dirigeants ». 

Toute l’équipe garde le silence sur l’intrigue, attitude appropriée puisqu’il s’agit entre autres d’un suspense. Toutefois, il est possible d’affirmer que le film s’adresse autant aux connaisseurs qu’aux néophytes.  

Dans l’intrigue sont réunis des éléments caractéristiques dont la conspiration gouvernementale, les maladies incurables, les phénomènes inexpliqués, l’expérimentation médicale. La facture habituelle est disséminée dans le film : technologie, bureaucratie dans une atmosphère apeurante. Le montage aussi a ses particularités : l’alternance de scènes qui se déroulent simultanément, l’alternance de scènes anachroniques présentées dans un présent reconstruit et l’énormité du sens induit par l’image sans parole. 

On peut apprécier la philosophie X-Files : Scully est médecin par vocation et non par cupidité, les questions telles : doit-on placer sa confiance en la religion ou en la science? Et des phrases comme celles du Père Joe : «Nous haïssons les autres comme nous nous haïssons». 

Et, bien sûr, il y a la musique de Mark Snow, les 6 premières notes sont jouées au début puis lorsque la photo de George Bush apparaît. Là encore l’ironie habituelle revient ainsi que dans les sarcasmes de Mulder. 

Je fais partie des fans et j’ai été ravie; les retrouver tels qu’ils étaient et tels qu’ils pouvaient évoluer procure un plaisir renouvelé. 

L’action se déroule avec les ombres bleues sur la neige que l’on revoit lors du superbe générique qui rappelle les préoccupations écologiques : gros plans de neige, d’eau, de paysage puis…Généralement, je suis toute seule dans les salles de cinéma à lire le générique jusqu’à la fin, donc, je n’ai pas manqué une super scène que les fans apprécieront. 

The X-Files I want to believe realisation Chris Carter avec David Duchovny, Gillian Anderson, Xzibit, Amanda Peet, Billy Connolly, Callum Keith Rennie.2008 Canada-États-Unis 1h48m. Classé 13 ans et plus. 

Dès le 25 juillet en version originale anglaise et en version française au Canada et aux États-Unis. Pour les fans de l’Europe, quelques jours de plus à attendre, le film sortira le 30 juillet. 

www.cinemamontreal.com 

(1) En 1991, en France, j’ai vu une publicité avec l’acteur Roy Thines. Il avait incarné le personnage principal de la série Les envahisseurs; il voyait des extra-terrestres mais personne ne le croyait. Dans la pub, il racontait l’événement et terminait en disant : Si seulement j’avais eu mon caméscope «telle marque».

Juillet

Rétrospective Jeanne Moreau : la lumineuse

Par Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Rétrospective Jeanne Moreau : la lumineuse

" Jeanne Moreau est une actrice très prestigieuse, une assez grande actrice pour interpréter quelqu'un  d'ordinaire, mais son prestige est tel qu'il vaut mieux lui donner quand même le rôle de quelqu'un d'extraordinaire. " François Truffaut.

Pour une rétrospective consacrée à Jeanne Moreau, du 4 au 24 juillet, le Cinéma du Parc projette 12 films, tirés d'une filmographie qui compte plus de 125 œuvres et dans lesquels elle a déployé son talent d'actrice à la beauté statuesque.

C'est d'ailleurs à cause de sa ressemblance avec une statue que les personnages du film Jules et Jim (François Truffaut 1961) la remarquent. Dans ce film en noir et blanc, lors d'une merveilleuse scène où l'amour est plus valorisé que la guerre, Jim relate la correspondance entre un soldat et une jeune fille qui ne s'étaient vus qu'une fois et qui s'étaient aimés par lettres. Lors des scènes de la Grande Guerre, Jim exprime sa peur de tirer sur Jules; amis depuis longtemps, la guerre les a séparés, Jim étant français et Jules, allemand. Brièvement, est exprimée une des horreurs de la guerre, cette gravité immense qui sépare les gens, les amènent à se considérer ennemis, les entraînent pour se tuer. Truffaut s'identifiait " enfant de la guerre " et se souvenait de la mendicité des enfants envoyés chez les marchands pour les achats de nourriture.

C'est aussi dans ce film que Jeanne Moreau chante la chanson Le tourbillon de Cyrus Bassiak. Car l'actrice a aussi été chanteuse et a enregistré plusieurs disques. Elle interprétait entre autres, Le petit non, une chanson terrible sur la froide cruauté de l'amant après l'amour. Elle a chanté des textes de la poétesse et auteure Elsa Triolet, de Norge (dont Le nombril) et ses propres paroles sur des musiques d'Antoine Duhamel, de Philippe Sarde, de Jean-Pierre Stora, entre autres. Elle a entretenu des amitiés avec plusieurs auteures dont Patricia Higsmith et Anaïs Nin.

Ce 3e film de Truffaut était basé sur le 1er roman de Henri-Pierre Roché, auteur de 73 ans, qui s'était inspiré de faits biographiques pour l'écrire. Le personnage de Catherine, joué par Jeanne Moreau, était donc basé sur une femme bien réelle qui n'était pas décédée à la sortie du film. Femme de lettres, Helen Hessel avait traduit Lolita en allemand mais était restée discrète ne voulant pas que son apparence soit en concurrence avec celle de Jeanne Moreau qui l'incarnait.

En 1974, pour la première fois, la célèbre actrice venait tourner dans un film québécois, Je t'aime, avec Jean Duceppe Tout le monde alors ne parlait que de ses jeans faits sur mesure pour ce film par Yves St-Laurent et qui avaient coûtés 100$. De ce film de Pierre Duceppe, on s'en était tenu aux propos vestimentaires.

Elle a eu des relations amoureuses avec des réalisateurs pour lesquels elle a tourné dont Truffaut et Louis Malle qui l'a fait jouer dans Ascenseur pour l'échafaud en 1957, Prix Louis-Delluc, un film qu'on ne peut se lasser de revoir, dont la célèbre trame sonore permet d'entendre Miles Davis et qui est projeté au Cinéma du Parc. Pour Louis Malle elle a aussi été Jeanne, l'épouse bourgeoise dans Les amants en 1958, Prix spécial du jury au festival de Venise, une œuvre à la fois poétique et audacieuse qui sera aussi projetée lors de la rétrospective; l'auteure et poétesse Louise de Vilmorin a collaboré au scénario et aux dialogues de ce film que Truffaut a ainsi décrit : " La première nuit d'amour du cinéma français". Il s'agit d'une œuvre où la critique sociale est adoucie par l'onirisme d'une image exceptionnellement belle. Ah! les effets d’un clair de lune…

Elle a un lien privilégié avec Marguerite Duras. Elle a joué un rôle pour elle et elle a joué le rôle de Duras. C'est un lien professionnel unique que de jouer le rôle d'une femme rencontrée, connue et pour laquelle elle a travaillé. Elle avait été une magnifique et tragique Anne Desbarèdes dans Moderato Cantabile de Peter Brook une adaptation d'un roman de Duras qui a souvent décrié le film. Il faut dire que la touffeur estivale du roman devient feuille d'automne dans le film mais Jeanne Moreau y est troublante d'émotion, particulièrement dans la scène du cri final.

En 1973, elle a joué dans Nathalie Granger, une réalisation de Marguerite Duras. Un film en noir et blanc qui juxtapose, comme c'est souvent le cas chez Duras, le fait divers et l'événement privé. Une petite fille, qu'on dit violente, (Duras a toujours été fascinée par la violence, plus latente qu'évidente dans ces films, plus déterminante que montrée dans ses pièces de théâtre), va quitter sa mère pour être pensionnaire. Évidement, on y retrouve les longs plans séquences de la caméra observatrice de Duras, ses scènes lentes dans l'insistance sur les lieux détaillés et les personnages pensifs. Duras place généralement des personnages désincarnés dans un quotidien banal mais présenté de façon inusitée, tout comme elle ajoute des êtres anonymes dans des situations magnifiées mais filmées avec réalisme. Tourné au domicile de Duras à Neauphle-le-Château en 15 jours, le film permet d'assister à cette rencontre d'une réalisatrice remarquable faisant tourner une actrice admirable.

Après avoir chanté India Song, chanson-thème d'un film de Duras, un éminent chef d'œuvre réalisé en 1975, après avoir fait la narration du film L'amant réalisé par Jean-Jacques Annaud, sorti en 1992, basé sur le roman paru en 1984 et qui a mérité le Goncourt à Duras, elle l'a incarnée dans Cet amour-là (Josée Dayan 2002), d'après le livre de Yann Andréa. Ce jeune Breton a vécu avec Duras, est devenu son assistant pour les répétitions théâtrales, son personnage principal dans L'homme atlantique, celui à qui elle dicte quand sa main tremble trop. Dans ce film, Jeanne Moreau révèle impitoyablement la déchéance d'une femme alcoolique qui n'en demeure pas moins une amante romantique.

" C'est la meilleur actrice du monde " déclarait Orson Welles qui l'a fait tourner dans Le procès (1962), Chimes at midnight-Falstaff (1966), Dead Reckoning (1970) inachevé, Une histoire immortelle (1968), The other side of the wind (1971) inachevé. Jeanne Moreau et Orson Welles ont partagé cette déception de ne pouvoir terminer des projets filmiques à cause du manque d'argent. Ayant lu Solstice de Joyce Carol Oates, elle avait, avec la romancière, élaboré un scénario pour un film qui serait devenu sa troisième réalisation. Les Studios Walt Disney ont refusé le projet qui suggérait une relation lesbienne.(1)

Car Jeanne Moreau a aussi été réalisatrice de deux films de fiction. Lumière, ce mot la décrie autant qu'il intitule sa 1e réalisation en 1976. Elle y interprète Sarah, une actrice recevant un prix et ayant pour amant Francis Huster. Il reviendra à nouveau tourner pour elle en interprétant encore le rôle de l'amant dans L'adolescente en 1979. J'ai eu la chance de voir à leur sortie ces films que certains répertoires ne colligent pas. Elle a écrit le scénario et les paroles de la chanson-thème qu'elle interprétait avec Yves Duteil. L'action de L'adolescente se situait à la campagne et se terminait par l'annonce de la 2e guerre mondiale avec cette réplique dite par elle : " C'en était fini de la douceur des choses ".

Par chance, ne sont pas finis la douceur redoutable, la fascination intemporelle, la dureté retenue, le charme fascinant de Jeanne Moreau captés sur pellicule et que l'on peut voir pendant cette rétrospective permettant d'apprécier le talent d'une actrice consacrée auquel des réalisateurs doivent parfois leurs images les plus fortes, les plus éloquentes, les plus inoubliables.

Rétrospective Jeanne Moreau au Cinéma du Parc du 4 au 24 juillet 08 réunissant 12 films :
LA BAIE DES ANGES de Jacques Demy, LES AMANTS de Louis Malle, LES LIAISONS DANGEREUSES de Roger Vadim, QUERELLE de Rainer Werner Fassbinder, CHIMES AT MIDNIGHT-FALSTAFF d'Orson Welles, EVA de Joseph Losey, LA NOTTE de Michelangelo Antonioni, LA TRUITE de Joseph Losey, NATHALIE GRANGER de Marguerite Duras, UNE HISTOIRE IMMORTELLE d'Orson Welles, ASCENSEUR POUR L'ÉCHAFAUD de Louis Malle, LE PROCÈS d'Orson Welles, JULES ET JIM de François Truffaut
Pour connaître la langue de présentation, ainsi que l'horaire de chacun de ces 12 films, veuillez consulter le site: www.cinemaduparc.com

(1) Sur terranovamagazine vous pouvez lire un de mes articles relatant la carrière d'Orson Welles et ses déboires à cause du manque d'argent.

Juillet

Les toilettes du pape : L’inéluctable misère

Par Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Les toilettes du pape : L’inéluctable misère

Sur la base de faits réels, en filmant des personnages inspirés par des gens qu’ils ont connus, dans le contraste entre une nature magnifique et des êtres accablés, Cesar Charlone et Enrique Fernandez ont réalisé Les toilettes du Pape, pour lequel ils ont reçu Le Prix Horizontes et le Prix Glauber Rocha.

Dans une petite ville uruguayenne à la frontière brésilienne, Beto pédale pour traverser la frontière avec de la marchandise de contrebande pendant que Carmen, son épouse, frotte les lessives qu’on lui confie et que leur fille Silvia répète les nouvelles, entre les draps tendus, pour devenir journaliste. Leurs voisins, Nacento dit Le Negro et sa femme Teresa vivent la même pauvreté et la même nécessité de se débrouiller pour survivre dans le constant manque d’argent.

Meleyo, le douanier, terrorise et exploite les miséreux, fantasme et convoite leurs femmes et leurs filles. Corrompu, il vole et empire leurs malheurs avec la complicité du capitaine Alvarez. 

Toute la petite ville de Melo soudain croit que la situation va changer avec la venue du Pape dans leur localité ce qui devrait attirer des milliers de visiteurs qui auront besoin de se nourrir…et de se soulager. Pendant que tous hypothèquent ou vendent leur maison pour acheter de quoi préparer des mets qu’ils vendront, Beto, lui, entreprend de construire une toilette publique pour les pèlerins.

La communauté est fébrile, argent, énergie et espoir, tout a été investi dans cette journée du 8 mai 1988, tous veulent se sortir de la pauvreté par leurs efforts. Mais, Carmen s’inquiète du coté sacrilège de cette volonté de vendre dans une telle occasion et redoute que les gens soient punis; Teresa lui rétorque : « La punition, c’est les politiques qu’on a ».

Éloquente scène que celle où Beto demande à Carmen ce qu’elle voudrait s’ils faisaient des profits et qu’elle ne peut pas répondre, ne peut plus rêver.

Fernandez et Charlone ont beaucoup préparé le tournage réunissant acteurs expérimentés et comédiens non-professionnels. Charlone, qui est aussi le directeur de la photographie, a voulu présenter « la dimension sociale, très sud-américaine. Le fait que nos héros soient des contrebandiers et que nos mauvais garçons soient l’autorité, le pouvoir ».

Les réalisateurs ont su développer un suspense insoutenable, un stress terrible, une empathie totale pour ces malheureux qui dépendent des touristes d’un jour. Le temps presse, dès la nuit, on apprête les aliments et après que Meleyo lui aie pris sa bicyclette, Beto court avec la toilette sur son épaule qu’il veut finir d’installer pendant que le Pape fait son discours. Rapidement, à l’étonnement de la population le Pape s’en retourne ainsi que les autobus de dévots. Les efforts ont été pires qu’inutiles, ils ont été néfastes. La nourriture qui ne pourrit pas est mangée par les chiens errants.

Pour cette occasion, 387 permis de stands avaient été vendus aux habitants, 400 brésiliens se sont déplacés ainsi que 300 journalistes dont aucun ne relève la situation des résidents de la petite localité.

Est-ce cette absence de vérité de la part du journaliste qu’elle admirait à la télévision de sa voisine qui transforme Silvia? À la fin du film, elle se rapproche de son père.

L’entraide immédiate entre les pauvres éclaire ce film; les voisins se réunissent et chantent, se donnent des denrées, se prêtent des biens, Beto dit au Negro de prendre directement l’argent qu’il possède dans sa poche : « Tu es de la famille ».

Cette œuvre témoigne d’une réalité exigeante et terrible assumée avec constance et persévérance. Loin d’être transformants, les effets spéciaux (lettrage avalé par la roue de la bicyclette, applaudissements sans spectateurs) appuient la vérité, concourent à stimuler cette sympathie qui nous envahit devant le dénuement  et la vaillance de ces gens qui réussissent à partager leurs joies.

Fidèles à leur procédé de contraste, d’entrain indéfectible, les réalisateurs achèvent le film avec humour : Beto a une nouvelle idée…? Le scénariste, Fernandez, l’a voulu ainsi : « L’histoire se termine par un rêve qui se brise, mais pas par la mort de l’espoir ».

Malgré un titre loufoque, ce film compatit à l’inéluctable misère de gens admirables de courage malgré leurs déboires inévitables, jamais ils n’abandonnent leurs tentatives pour améliorer leur sort. Ce film mérite d’être vu, comme il est bon parfois d’assister à des leçons de vie.

Les toilettes du pape réalisation : Cesar Charlone et Enrique Fernandez Uruguay, Brésil, France, 2007, 1h 35min. avec Cesar Troncoso (1), Virginia Mendez, Virginia Ruiz.

Dès le 18 juillet  en version originale:
Au cinéma Ex-Centris avec sous-titres français www.ex-centris.com
Au cinéma AMC avec sous-titres anglais 2313 Ste-Catherine Ouest, Montréal

(1) qui a récemment participé au film argentin de Lucia Puenzo XXY dont vous pouvez lire mon analyse sur terranovamagazine.ca

Juillet

Les Méduses : l’enfant de la mer

Par Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Les Méduses : l’enfant de la mer

Elle apparaît, disparaît, l’enfant de la mer, fillette aux yeux bleus, aux cheveux roux toujours mouillés, qui ne parle pas, comme une sirène.

À Tel-Aviv, Batya, une jeune serveuse la trouve alors qu’elle sort de l’eau vêtue d’une bouée de sauvetage. Dès la première image du film Les Méduses la mer est suggérée par un dessin car, pour la scénariste Shira Geffen, la mer est le «personnage principal de notre premier film (…) la mer sert d’abri, de secours et de réconfort». Avec Etgar Keret, elle forme le couple d’artistes qui a réalisé cette œuvre cocasse et triste, fantastique et réaliste traversée par des symboles (l’eau qui s’étale de la mer, qui fuit de la plomberie, la bouée, la robe de mariée, le navire de papier, de bois, photographié, poétisé…) auxquels se greffent le langage théâtral, photographique, poétique.

La mer s’allonge avec le navire, ce film se développe avec différentes formes d’art. Comme le ressac, les personnages et les symboles reviennent exprimant le mystère, la détresse, l’intransigeance avec le souvenir, le désir, l’observation.

Dans un long plan séquence, Batya croise Keren, la nouvelle mariée. Celle-ci, ensuite enfermée dans les toilettes, dans des scènes parallèles, frappe sur la porte pendant que les invités de la noce dansent en frappant dans les airs; Keren sautant par-dessus la porte se casse une jambe, tant pis pour le voyage de noces aux Caraïbes.

Joy, une Philippine exilée, ne parlant pas hébreu, travaille pour envoyer de l’argent à son fils de 5 ans. La mère de Batya est célèbre pour sa mission caritative qui consiste à trouver un toit aux désoeuvrés alors que sa fille habite un taudis inondé. Galia, actrice, et sa mère Malka, ainsi que Michael et son épouse Keren communiquent mal leur besoin d’affection. Une belle écrivaine se suicide, une photographe perd son emploi, une mariée court sur le trottoir quand Batya quitte l’hôpital, le vendeur de glace depuis des années est sur la plage.Les dichotomies vie/mort, dépendance/autonomie, indigence/entraide s’insinuent dans les tensions mère/fille, employée/patron, israéliens/arabes.

Cette poésie répétée dans le film s’applique à tous les personnages en attente d’être sauvés de leur solitude, de leur passé, de leur présent : «Le navire n’a pas de voile. Il a des volants de robe et en dessous des méduses».

Les Méduses réalisé par Shira Geffen et  Etgar Keret France, Israël, 2007, 78 minutes avec Sara Adler, Nicole Leidman, Naama Nissim, Ma-Nenita de Latorre, Gera Sandler,  Noa Knoller, Ilanit Ben Yaakov, Zaharira Harifai.

Au cinéma du parc dès le 18 juillet 08

Pour connaître l'horaire veuillez consulter le site: www.cinemaduparc.com

Juillet

Planet B-Boy : les gars dansent

Par Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Les Méduses : l’enfant de la mer

Au milieu des années 80 s’amorçait l’influence du breakdancing : regroupements d’adeptes, émergence du hip-hop, apparition au cinéma. Créée, dansée, popularisée dans la rue, attirant les passants, cette danse est principalement pratiquée par des garçons. Alors que le ballet classique met la grâce aérienne de la danseuse en évidence (la quintessence étant les ballets Gisèle et Le lac des cygnes où les ballerines sont les âmes des jeunes filles mortes d’un chagrin d’amour) dans le breakdancing les garçons bougent de façon saccadée, rapide, surtout au sol et leurs mouvements ont été captés par Benson Lee pour son premier documentaire Planet B-Boy. 

Benson Lee a accompagné dans leur répétition, leur spectacle et leurs familles divers participants internationaux au concours Battle of the Year qui a lieu en Allemagne. 

L’un d’eux décrit le breakdancing en disant : « Gesture of a fight without touching someone ». D’abord, il s’agissait d’une danse où la confrontation mâle, avec l’air baveux et le toucher du pénis, exulte la culture masculine selon des stéréotypes qui frôlent la criminalité. Or, les pratiquants, les organisateurs et les enseignants s’efforcent de dépasser ces caractéristiques.  

Ainsi, en France, l’équipe Phase T, est entièrement composée de Noirs mesurant plus de six pieds et…d’un tout petit garçon blanc, Kevin Staincq dit Lil’Kev,  plus gracile que les autres enfants de son âge et tout blond. La mère qui craignait pour lui a constaté qu’il a été accepté; c’est lui que les autres portent pour un numéro de roue finale. Cette équipe est reconnue pour la beauté de sa gestuelle alors que les Coréens, dont ceux de l’équipe Last for one, excellent techniquement. 

La preuve qu’ils se décarcanisent du machisme : les Coréens déplorent leur passage obligatoire dans l’armée (un symbole fort pour les machos) car il est interdit de danser quand on est militaire. Pour le concours, ils préparent un spectacle représentant la scission entre la Corée du Nord et du Sud et leur désir d’abolir la frontière et de vivre dans l’unité. La danse de rue a engendré le message politique. 

Un des danseurs asiatiques rêve non pas de faire de l’argent en dansant mais « I want to have money to dance ». Il est beau de les voir prêts à des sacrifices pour leur art. Ils s’expriment certes mais ils veulent aussi atteindre un dépassement des limites, les leurs et celles des styles. 

L’éblouissement est là, dans l’évidence de cette passion, ces heures nocturnes avant l’emploi ou le spectacle, les démonstrations gratuites dans la ville, la performance vers la perfection.(1) Ils ne sont pas des bandits, se défendent d’être des rappeurs, ne font pas des « finger », ils dansent et développent des chorégraphies, de la théâtralité, de la coordination, de la force, de la souplesse, de la complicité, c’est l’art de la rue, l’art au-delà de la ségrégation. Car des filles, des femmes, des hommes commencent à l’apprendre, même en Arctique. 

Lors du concours, Crazy Grandma fait une démonstration; c’est une Suédoise de 66 ans. Magnifique. C’est ça le vrai respect, accepter et apprécier chacune et chacun. 

Lors du générique, et cette séquence aurait mérité d’avoir plus de place dans le film, un enseignant de Toronto, un travailleur social, initie des personnes quelque soit leur sexe et leur âge. 

Benson Lee s’est accordé aux arts connexes du breakdancing en filmant des images préparées par une contextualisation géographique, touristique et culturelle. Ainsi, il filme les Japonais près de jeunes filles en kimono, un enfant en trottinette qui roule devant les danseurs, des Français avec la Tour Eiffel et des Coréens en costume militaire. Lors du générique, il fait le tour du monde. Des images superbes. Aussi, il ajoute des dessins dans le style des graffitis. 

Les jeunes danseurs de breakdancing ne sont pas de voyous, au contraire, certains sont presque timides et ont avec leur famille des liens suprêmes. George Sand, une écrivaine du 19e siècle, concevait une mission sociale dans l’art. Au 21e siècle, ces jeunes la démontrent. 

Planet B-boy réalisateur Benson Lee USA 95 min. 2007 avec les équipes Gamblerz, Ichigeki, Knucklehead Zoo, Last for One, Phase T. 

On peut consulter le site www.planetbboy.com et dès le 1er août aller voir le film au cinéma AMC Forum 22 , 2313 Ste-Catherine Ouest Montréal (514) 904-1250 

(1) À Montréal, j’ai eu l’occasion d’assister à quelques séances où des jeunes pratiquaient des mouvements; ils doivent répéter beaucoup pour acquérir leur dextérité. Il y en avait un qui portait des lunettes et il y avait des filles.

Juillet

La graine et le mulet : paroles de femmes

Par Lucie Poirier
Journaliste-analyste

Les Méduses : l’enfant de la mer

D’après Jean-Louis Dessalles de l’École Nationale Supérieure des Télécommunications de Paris, l’émotion constitue la plus grande partie de notre narration. Nous parlons pour dire ce que nous ressentons plus que pour communiquer une information. Les dialogues du film La graine et le mulet sont chargés d’émotions, surtout négatives, surtout lorsque des femmes s’expriment.  

Dans le port de Sète, Slimane, un vieux monsieur taciturne, travaille dans l’aire de réparation des parties immergées des bateaux. Ses chantiers n’avancent plus, il n’est pas à l’aise avec les horaires flexibles et il perd son emploi. Il a une ex-épouse, Souad, un fils et une fille. Il habite la chambre 15 du bar-hôtel L’Orient tenu par sa nouvelle compagne qui a une fille, Rym. 

Dans le film La graine et le mulet, les personnages abondent et le réalisateur, scénariste et dialoguiste Abdellatif Kechiche, pendant 2 heures 31 minutes, déplace frénétiquement sa caméra pour les gros plans des conversations de tous et chacun même lorsqu’ils mâchent leur repas. 

Le résultat ressemble à un documentaire sans en être un car Kechiche a beaucoup élaboré le travail des acteurs avant le tournage; il résume sa démarche en disant : « il y a peu de place à l’improvisation, contrairement à ce qu’on pourrait croire. L’essentiel est expérimenté et bien établi lors des répétitions ». Il consacre énergie et temps à sa direction d’acteurs. La jeune actrice Hafsia Herzi, pour le rôle de Rym, a reçu le Prix Marcello Mastroianni; à propos de Kechiche, elle a déclaré : « Abdel travaille différemment avec chacun des acteurs, il prend le temps de nous connaître individuellement. S’il est parvenu à créer l’illusion d’une famille, c’est parce qu’il nous a rendus heureux d’être là. Nous étions tous contents d’avoir la chance de jouer ». 

À deux ou trois exceptions, tous parlent énormément, incessamment, impitoyablement. À répétitions, la fille de Slimane rabroue sa petite-fille, l’insulte, la traite de cochonne alors qu’elle se pâme sur son petit-fils; de plus, elle ne cesse de médire sur la nouvelle compagne de son père. On désigne les femmes avec des mots tels que « meuf » et « chienne ». Souad, elle, aide son fils à être infidèle à son épouse Julia, l’éternelle muette qui finit par déclarer en larmes : « Jamais vous vous remettez en question. Je peux pas faire comme vous. Je suis pas hypocrite. Ça parle et ça parle ». 

La nouvelle compagne de Slimane, elle, ne déroge pas de son mutisme mais passe aux actes pour sauver la situation; le mari infidèle a décampé avec le couscoussier plein pour un repas de 100 invités qui attendent. Seule et silencieuse, elle retourne à son fourneau et revient avec le couscous préparé. 

Le réalisateur a t-il voulu transmettre le préjugé que les femmes ne sont que des obsédées de la diffamation entre elles mais des adulatrices inconditionnelles des hommes? Une seule fois, une compréhension de l’humiliation vécue par la nouvelle compagne de Slimane est exprimée et c’est un vieux monsieur qui l’énonce. D’autres parts, tous les personnages d’origine française sont ou miséreux ou mesquins. 

Pendant le féminin concours de méchancetés verbales, auquel participent parfois un ou deux hommes, Slimane tente d’ouvrir un restaurant parce qu’il a un souhait : « Je ne veux pas partir avant d’avoir laissé quelque chose à mes enfants ». Il parcourt l’habituel dédale administratif avec Rym qui incarne enfin la possibilité qu’une femme dise des paroles utiles puisque c’est elle qui parle pour l’obtention des pièces justificatives, des devis, du budget prévisionnel, des études de marché, des garanties, des autorisations de bord de mer municipales, des licences de douanes, des licences du contrôle sanitaire; de quoi se rappeler la scène d’Astérix dans le labyrinthe de fonctionnaires. 

Finalement, alors qu’il cherche son fils disparu avec la bouffe, Slimane se fait voler sa mobylette par trois enfants. Dans une scène métaphorique, il court vainement pour la rattraper, résumant son inéluctable destin, l’épuisante poursuite d’un inaccessible but. 

La fin est percutante et symbolique. Même s’il laisse une impression de misogynie, le film possède de belles qualités artistiques principalement dans l’établissement des situations et la fusion de la caméra avec les personnages. 

À la 64e Mostra de Venise le film a obtenu le Prix spécial du jury, le Prix de la meilleure jeune actrice et le Prix de la critique internationale. En France, il s’est mérité 4 César : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario et meilleur espoir féminin. 

La graine et le mulet réalisateur, scénariste, dialoguiste : Abdellatif Kechiche avec Habib Boufares, Hafsia Herzi, Faridah Benkhetache, Abdelhamid Aktouche. Producteur Claude Berri. 2007 2h31m. 

Dès le 1er août au cinéma Ex-Centris www.ex-centris.com

et au cinéma AMC Forum 22 , 2313 Ste-Catherine Ouest Montréal (514) 904-1250

Sortie : 8 juillet 2008

Astérix aux Jeux Olympiques

Durée : 1h53
Distribution : Clovis Cornillac, Gérard Depardieu, Alain Delon, Benoît Poelvoorde, Stéphane Rousseau, Vanessa Hessler
Réalisation : Thomas Langmann, Frédéric Forestier
Scénario : Thomas Langmann, Olivier Dazat, Alexandre Charlot et Franck Magnier
Production : France, Allemagne, Espagne, Italie, Belgique
Photo : www.vivafilm.com

 

Tina Armaselu

Astérix aux Jeux Olympiques

Suite à deux autres volets, « Astérix et Obélix contre César » (1999) et « Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre » (2002), inspirés aussi par les célèbres bandes dessinées de René Goscinny et d’Albert Uderzo, « Astérix aux Jeux Olympiques » se veut une « avant-première » hilarante aux évènements sportifs de cet été. Sur le fond d’une confrontation entre les deux aspirants à la main de la princesse grecque Irina (Vanessa Hessler), Brutus (Benoît Poelvoorde) - le fils de César (Alain Delon), et le Gaulois Alafolix (Stéphane Rousseau), l’équipe romaine et celle gallo-romaine entrent en arène pour se disputer le titre olympique et décider ainsi le nom du futur époux de la belle. Qui gagnera finalement : la ruse d’Astérix (Clovis Cornillac), secondé par l’imperturbable Obélix (Gérard Depardieu) et les pouvoirs de la potion magique, ou les tricheries de Brutus, prêt à tout pour satisfaire ses envies de futur empereur et d’emporter la tentante récompense ?

Conçu comme un mélange de sketches de type dessin animé, de jeux de mots et d’allusions plus ou moins inspirés, le film rassemble des noms de la scène et des vedettes du monde sportif tels Michael Schumacher, Zinedine Zidane, Tony Parker ou Amélie Mauresmo, dont les interventions passagères semblent destinées à compléter le tableau bigarré d’une compétition olympique moderne. Même si l’ensemble laisse une certaine impréssion de mixture aux parties pas complètement harmonisées et les gags ne sont pas toujours divertissants, car peu ciselés ou trop simplistes, il y a cependant des moments assez réussis, comme par exemple le rêve de Brutus et la charade de l’armée faisant la « tortue », le refrain égocentriste « Ave moi », la scène où la statue de Vénus perd ses bras ou celle du test « anti-dopping ». A noter aussi la maîtrise des vues d’ensemble et la prestation discrète mais subtile de Delon et Depardieu, ainsi que la verve de Poelvoorde, même si à une ou deux occasions peut-être un peu surexploitée par les réalisateurs.
Sortie : 27 juin 2008

Cruising Bar 2

Durée : 1h43
Distribution : Michel Côté, Noémie Yelle, Lise Roy, Véronique Le Flaguais, Christine Foley
Réalisation : Robert Ménard et Michel Côté
Scénario : Michel Côté, Robert Ménard et Claire Wojas
Production : Canada
Photo : www.vivafilm.com

 
Cruising Bar 2

Après une première série d’aventures, parue en 1989, les fans de Michel Côté et de ses quatre personnages peuvent rencontrer de nouveau Gérard le Taureau, Patrice le Lion, Jean-Jacques le Paon et Serge le Ver de Terre, un peu plus agés mais prêts pour de nouvelles péripéties. Confrontés à des problèmes conjugaux, d’identité sexuelle ou en quête de l’amour, les héros essayent, chacun à sa manière, d’y trouver des solutions, même si pour cela il faut faire la « cruise » de bar en bar …

Comédie légère, sans trop de prétentions d’ordre psychologique ou d’évolution des caractères, « Cruising Bar 2 » semble miser notamment sur la performance en quatre exemplaires de Michel Côté et sur ses différentes façons d’individualiser chacun des protagonistes. Si le film ne manque pas de situations cocasses ou d’expressions colorées, pour la plupart aux connotations sexuelles, il fait appel par endroits à une sorte d’humour qui peut paraître peu naturel ou trop facile et qui n’entraîne parfois qu’un mi-sourire de la part du spectateur. Il reste à remarquer cependant la versatilité du comédien qui réussit à donner une voix bien distincte à son Taureau, Lion, Paon ou Ver de Terre.
Sortie : 4 juillet 2008

Kit Kittredge: An American Girl

Durée : 1h40
Distribution : Abigail Breslin, Joan Cusack, Stanley Tucci, Chis O'Donnell, Julia Ormond
Réalisation : Patricia Rozema
Scénario : Ann Peacock
Production : Etats Unis
Photo : www.vivafilm.com

 

Tina Armaselu

Kit Kittredge: An American Girl

Inspiré par la bien-connue ligne de production de jouets et de livres pour les préados « American Girl », Kit Kittredge est un des personnages de cette collection, dont l’histoire se place dans la période trouble des années 30, aux Etats-Unis. Kit (Abigail Breslin) est une fillette de dix ans qui rêve de devenir journaliste et qui mène une vie assez aisée à Cincinnati, entourée de sa famille et de ses amies, jusqu’à ce que les effets de la Grande Dépression viennent bouleverser les coutumes de cet univers paisible. Témoigne des difficultés financières de ses proches, aggravées par une série de vols dans les alentours et dont une des victimes et sa mère, Kit doit faire preuve de courage et de son talent de journaliste pour rétablir l’équillibre et découvrir les vrais malfaiteurs. 

Adressé tout d’abord à un jeune publique, ciblé d’habitude par les séries « American Girl », « Kit Kittredge » ne se réduit cependant à ce genre d’audience. En essayant de dépeindre une période difficile de l’histoire, le film se remarque par un certain souci de la couleur d’époque et du détail, ainsi que par l’approche simple de faire passer son message. Sans être spectaculaire ou trop élaboré sur le plan des personnages, « Kit Kittredge » arrive cependant à entraîner le spectateur dans son univers vu par les yeux d’un enfant que des événements dramatiques font vite grandir, soit-il de l’âge de l’héroïne ou de bien de fois son aîné.

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