1) LES PORTIQUES
Ils sont partout, devant les palazzi, le long des ruelles dans l’ancien ghetto juif, autour des piazze où jaillissent les fontaines et piétinent les passants, à l’intérieur des cloîtres silencieux où foisonnent les fidèles à la recherche des saints; ils longent les murs des habitations, des négoces et des lieux de culte comme la lisière d’une forêt, leurs colonnes de pierre jaunie par le temps et leurs stucatures rongées par les intempéries délicatement enchevêtrées dans des voûtes noires qui nous rappellent les couronnes des arbres centenaires. On peut sillonner toute la ville sans jamais sortir de l’ombre de cette forêt de pierre, on peut traverser les jours de pluie sans souci de se couvrir la tête et les épaules des dômes fragiles des parapluies, on peut vivre sous les portiques de Padoue une existence entière faite de relais successifs dans les boutiques, les antres des églises et les jardins secrets derrière les façades des palais, on peut même vivre l’existence des autres, de ceux qui ont disparu depuis longtemps et dont les ombres emboîtent nos pas dès qu’on s’enfonce dans l’ombre douce des arcades. Et, bien sûr, la mort peut surgir d’une embrasure, ou de la grille entrouverte d’un cortile, cette cour intérieure où arbres et fleurs vivants jaillissent entre les dalles de pierre et tremblent dans la lumière blanche entre les murs des maisons, comme elle l’a fait jadis pour Michael Gaismar , fier condottiere à peine revenu des campagnes contre les réformés germaniques, sous les arcades du Prato della Valle- la grande place où se tiennent les foires de nos jours- ou bien pour ces étudiants rouges des années ’70 pris dans le feu croisé sous le portique de la Faculté de droit, rue des Ponts Romains, Via dei Ponti Romani, une relique de l’antique Via Appia jadis reliant les extrêmes géographiques de l’empire romain. Les portiques l’abritent, tout comme ils abritent la vie de cette cité universitaire dont l’histoire se forge entre l’ombre et la lumière, le désordre sanglant et la rigueur des lois universelles, la tentation et la renonciation; là où il n’y a plus de colonnes de pierre pour soutenir les voûtes protectrices, le chaos s’installe, efface les contrastes et plonge le monde dans une bouille éternelle, comme dans le cas de la démolition du portique de la chapelle Scrovegni enterprise par l’armée française au cours de l’invasion napoléonienne, et qui a failli coûter la vie aux fresques de Giotto, le père de la Renaissance italienne en l’art de la peinture. C’est de cette mort que je veux parler en premier lieu car elle me paraît atroce entre toutes, méprisable et émouvante à la fois, plus menaçante encore que celle jaillissant des pointes acérées des poignards ou de la pesante rondeur des balles crachées par les bouches noires des mitrailettes; elle est venue avec le vent, s’est coulée subrepticement par les fenêtres et les interstices des portes, s’est posée en pluie de sel sur les visions du Paradis et de l’Enfer, a effacé les contours des visages et brouillé les regards des damnés et des élus confondus. Je peux aisément l’imaginer et cela me trouble: je vois les soldats aux cocardes tricolores placer les canons sur la rive opposée, charger les tuyaux brûlants de poudre noire de salpêtre, apposer la mèche, lancer les boulets flambants vers les murailles à moitié écroulées de l’arène romaine où se blottissent les troupes autrichiennes. Une grosse colonne de fumée jaillit d’une brèche à travers laquelle les cocardes blanches des autrichiens miroitent comme des mouettes, puis une autre et une autre encore poussant comme des champignons entre les pierres noircies et tombant en poussière au-dessus du canal verdâtre, plein d’algues et d’oiseaux effarouchés, qui sépare les adversaires; puis c’est la nuit, le noir complet qui efface les couleurs des uniformes et du sang, ça et là interrompu par la lueur des feux du bivouac que les vainqueurs installent sur les ruines du camp adverse. Ils sont gais, ces soldats de plomb rouge-blanc-bleu qui chauffent leurs marmites sur le feu de la conquête, ils chantent et adressent des insultes joyeuses à la petite chapelle, qu’ils ont dénudée à coups de canon et qui, rouge de toutes ses briques et rougie par les flammes des bûchers, se tient devant eux comme une esclave noble amenée au marché par une horde d’envahisseurs. Les ruines du portique gisent à ses pieds comme un voile, tachés de suie et piétinés par les sabots des chevaux, et, certes, quelque caporal zélé, la tête pleine des exploits blasphématoires de la Grande Révolution, pense au viol et s’y apprête en entonnant la Carmagnole pendant qu’il force la serrure de la petite porte du sanctuaire. Le prêtre s’est enfui, ou bien gît, écartelé par l’explosion, en-dessous des décombres, le maire de la commune se tasse dans la cave de sa maison au centre de la ville, les conseillers se terrent dans leurs villas de champagne ou peut-être, sont déjà sur le chemin de l’exil avec les autres collaborationnistes du vieux régime, et les révolutionnaires indigènes s’enivrent de discours sur la tribune dressée au milieu de la Place des Seigneurs; le caporal pénètre dans l’ombre du sanctuaire, flambeau en main, hurlant son défi patriotique aux images sacrées à l’intérieur et exhortant ses compagnons à polluer à leur tour la sainteté des lieux. Je l’imagine un homme simple, encore jeune, un petit paysan ou un apprenti ouvrier ayant suivi le tumulte révolutionnaire par esprit de vengeance, par besoin de voir tomber les grands de ce monde dans la fange où il était né et d’où la Révolution l’avait miraculeusement tiré, un homme que la beauté n’inspire pas en dehors du désir charnel et qui trouve sa joie dans la destruction, comme un enfant qui arrache les ailes d’une mouche pour se divertir. Il ne connait pas Giotto, n’a nul respect pour les arts puisqu’il n’a jamais rien créé par lui-même, ni n’a appris un métier quelconque qui lui eût enseigné le respect des traditions; de plus, cela l’embête qu’il n’y ait rien à dérober dans cette chapelle qu’il a envahi en tête de file, par la force de son élan prolétaire. Les statues sur l’autel sont en pierre, dépourvues de dorures et de vêtements parsemés de gemmes comme celles dans les cathédrales de chez lui, les auréoles des saints sur les murs ne sont pas recouvertes de feuille d’or- il en a gratté deux ou trois du bout de ses ongles et n’y a rien détaché à part un lambeau de peinture- les reliquaires manquent à l’appel, probablement enfouillis dans la cave ou dans un tombeau du cimetière qu’il se promet d’ouvrir aussitôt qu’il sortirait de la chapelle incendiée, et du tout au tout sa bravoure ne lui aura servi à rien, se dit-il en approchant la flamme du pupitre sculpté à portée de sa main. Je le vois tendre la toche vers les volutes de bois, sculptées par un artisan du Trecento- resté anonyme, bien que tout aussi fameux que Giotto à l’époque de la construction de l’église, par souci d’humilité envers le grand maître- je vois l’ombre jeté par les flammes lécher les pieds de la Madone au-dessus de l’autel puis s’étendre vers son sein et à l’instant même je sens la haine me monter à la gorge comme une vomissure; j’ai beau me dire qu’il ne sait pas ce qu’il fait, ce petit caporal ignorant et fanatique, sorti de la fange rougie du sang des guillotinés, qui bouche les caniveaux de la Place de Grève à Paris, j’ai beau invoquer la justice poétique représentée par son acte; il est à mes yeux le plus détestable des humains, la honte de ma race. Je refuse de croire que les fresques du divin Giotto furent sauvées à ce moment-là par une illumination soudaine de son esprit bourbeux; je me plais à imaginer plutôt que ses cris et ses insultes attirèrent l’attention du commandant du régiment cantonné devant la chapelle et que ce dernier, plus prudent ou plus connaisseur en matière d’oeuvres d’art, l’ait pris par le collet et jeté dehors avant qu’il eût le temps d’y mettre le feu. Les fois où ma haine devient insupportable, je me plais à imaginer les punitions que cette brute de caporal aurait subi de la part de son commandant pour avoir osé toucher à la divine création du maître de la Renaissance italienne; elles ne dépassent pas l’incarcération au pain sec et à l’eau, l’annulation d’une permission depuis longtemps attendue et la privation du droit à l’avancement sur toute la période de la campagne, mais je prends du plaisir à éventer ainsi mon ressentiment et l’insignifiance des peines que j’administre au malfaiteur me permet de remettre son acte en perspective, de ramener l’événement à ses dimensions réelles. Les fresques de Giotto n’ont pas été détruites par l’ignorance d’un seul être, de ce caporal insensible et insensé que j’imagine dans mes rêveries bilieuses, mais par l’ignorance et la négligeance collective de tout un siècle d’invasions et de renversement des traditions. Personne ne s’est soucié après la défaite de Napoléon de reconstruire le portique de la chapelle Scrovegni, personne ne s’est souvenu des règles de l’architecture dressées par Vasari au cours du Cinquecento, ni des techniques et technologies employées par les architectes de la Renaissance pour contrecarrer les effets des intempéries sur les monuments conçus pour l’éternité; petit à petit, les habitants du quartier se sont mis à démanteler les ruines laissées par la guerre, se sont servis des briques et des poutres encore utilisables pour bâtir leurs nouvelles maisons. Aujourd’hui, après un siècle d’oubli et un demi-siècle de travail de restauration, on y pénètre à travers une cage de verre et de métal censée maintenir à l’intérieur le climat tempéré nécessaire à la survie des fresques; la visite dure quinze minutes et se fait par groupes de quinzes visiteurs dont le souffle chaud et la chaleur émanant de leurs corps ne saurait faire fondre l’azur des cieux peints sur la voûte centrale et le noir des larmes sur les visages des mères tragiques dans la frise représentant Le massacre des innocents. Pour peu on se croirait en salle des urgences d’un hôpital, devant le lit d’une beauté aux prises avec la mort, respirant par des sinistres tubes tendus entre le plafond et le sol comme autant de lianes transparentes l’air raréfié qui la sépare des autres mortels; pour peu on regretterait d’être vivant devant cette menace de mort que ce nouveau portique fait peser sur nos têtes dès qu’on les ploie pour y pénétrer. C’est cette mort que je crains, celle qui surgit de l’ignorance et tue la beauté non pas par dessein, mais par mégarde, par ennui et par déraison passagère; à part elle, toute fin du voyage me paraît logique, inscrite dans la mécanique essentielle des ombres et des lumières sous les portiques.
2) LE SEIGNEUR ET SA MONTURE
Il a cinquante-sept ans, un profil de médaille romaine, la dégaine d’un conquérant et le sourire d’un séducteur professionnel qui s’exerce sur tout genre de public: vendeurs de fruits, conseillers municipaux, étudiants, banquiers, surtout s’il y a des femmes parmi eux, ou des enfants prêts à se laisser émerveiller par un discours bien tourné car, de plus, il est vénitien de naissance et la parole facile constitue sa marque de commerce. Dans le quotidien il est professeur à l’Université et infatigable chercheur des mystères de l’univers, comme son prédecesseur Galileo Galilée dont la chaire sculptée domine encore l’aula du vieux palazzo au centre de Padoue, à cela près qu’il se rend en byciclette à son vénérable, et vénéré, lieu de travail, qu’il n’endosse sa robe de Dottore que les jours de fête et qu’il prend ses repas à la cantine comme tout le monde, sa vie étant tout aussi différente de celle de Galilée que le jour l’est de la nuit; somme toute, il est riche, il possède des terres et des maisons dans plusieurs petites villes et villages du Veneto, l’histoire de sa famille s’étend sur plusieurs générations d’hommes et de femmes ayant marqué l’histoire locale, qui en commissionnant un artiste célèbre pour décorer sa maison ou l’église de sa paroisse, qui en intégrant les rangs des universitaires padouans, et il ne s’est jamais abaissé à faire de l’argent par lui-même, ni par la fraude, ni par l’astuce, comme le vieux mage, maître des étoiles et pauvre clerc toujours endetté. C’est un seigneur, un personnage fabuleux de nos jours, qui continue d’évoluer à mi-chemin entre la réalité et le souvenir de ce que fut autrefois le Veneto, cette terra firma située en profondeur de l’empire marin de la Sérénissime République de Venise, une terre douce, grasse et rêveuse où les récoltes soutiennent les étoiles et l’esprit se mêle à la matière sans souci des conséquences logiques que ce mélange entraîne sur la conscience mondiale, une province qui autrefois fut une matrice de richesses diverses et qui maintenant n’est plus qu’une province, un coin perdu au Nord de l’Italie contemporaine. Le seigneur déplore, évidemment, cet état des choses, mais ne perd pas sa confiance en l’avenir de son pays natal et ne perd surtout pas sa superbe qui tient de la tradition locale; la Lega Nord, le parti nationaliste de droite gagnant des dernières élections, s’inquiète-t-elle de l’invasion du terroir vénitien par les affamés venus des steppes est-européennes et lance la chasse aux étrangers? Le seigneur lui donne tout de suite la riposte en engageant, outre sa menagère roumaine déjà en fonction depuis huit ans, le mari de cette dernière, un de ses cousins récemment débarqué du train de Budapest et son beau-frère pour exécuter les travaux de rénovation sur ses propriétés; les mêmes politiques harenguent-ils la populace sur le péril de perdre son identité en contact avec cette invasion barbare? Le seigneur fait vite acte de largesse en gérant le prêt immobiliaire pour son “employée domestique”qui veut s’acheter un appartement dans la banlieue padouane et honore, avec toute sa famille, la messe de Pâques orthodoxe et le repas qui s’ensuit chez les roumains dans son entourage; pis que cela, il soutient partout et de toutes les manières les étrangers qui viennent “prendre les jobs” aux habitants du Veneto en ouvrant les portes des programmes d’étude européens aux étudiants chinois et américains qui aspirent aux diplômes de l’Université padouane et en racolant, sans ambage, les sommités de tous les pays pour les embrigader dans le corps professoral dont il fait partie. C’est la fronde, pure et totale, de sa part mais elle lui vient comme le reste: les maisons, les terres, les oeuvres d’art dans sa collection, d’une tradition qu’il se sent obligé et fier de continuer, celle du privilège, qui assure la liberté d’action en toute circonstance, et ne se plie qu’aux lois de la raison si jamais il lui faut se plier; c’est cet esprit de fronde qui a fait jadis dérober par les capitaines-marchands de Venise le corps de Saint Marc, patron de la cité, aux égyptiens, et aux byzantins, plus tard, les quatres chevaux de bronze, emblèmes du cirque romain, qui ornent l’église érigée sur la tombe du saint tutelaire. Les étrangers, une menace? Depuis quand? Ce n’est pas par peur qu’on a arraché au monde ses merveilles et qu’on les a ramenées à Venise afin d’accroître notre prestige et c’est par l’audace et l’astuce de l’homme libre, du marin qui connait en même temps le chemin des étoiles et les routes terrestres, qu’on a conquis autrefois les contrées fabuleuses de l’Est; maintenant, l’Est vient à nous, eh bien, on va l’apprivoiser sinon le conquerir par nos gallions, on va profiter des richesses qu’ils apportent en bons marchands que nous sommes et dans la bonne tradition du commerce, de l’échange, en somme, dont nous avons le monopole depuis des siècles. Ils prennent nos emplois, dites-vous? Créez-en d’autres, multipliez les opportunités, investissez dans la culture, dans les sciences, dans tout ce qui à long terme fera la richesse du pays, c’est à cela que sert l’argent, messieurs les politiques, et si vous ne le savez pas parce que trop pauvres d’esprit, ou trop calés sur le profit immédiat, comme tous les parvenus de ce monde, eh bien, laissez faire la tradition, les aristocrates c’est-à-dire qui n’ont pas besoin de s’enrichir à même leur génération et donc peuvent contempler la marche d’une expédition téméraire sans angoisser sur son possible échec. Et ainsi de suite: les femmes au foyer et agenouillées devant les autels pour raviver les valeurs familiales? À d’autres, messieurs! Ma mère, qui n’avait nullement besoin de travailler pour joindre les deux bouts et qui nous éleva, mes soeurs et moi, dans le respect et l’amour de la famille, fut une des premières femmes professeur d’université, ici-même, à Padoue et poursuivit sa carrière scientifique sans interrompre son parcours de femme et de croyante pratiquante; ma tante fut chirurgien en chef à l’Hôpital Civil et eut quatre enfants, sans plus parler de mes cousines de Venise, de Paris et de Sydney qui font les avocates et les doctoresses tout en élevant, à elles trois, une marmaille de dix rejetons. Et le seigneur d’admettre en conséquence, et d’encourager par la suite, les jeunes filles de talent de l’Italie et d’autres contrées, d’étudier à Padoue et de poursuivre leur carrière même enceintes, même mères, déjà, en leur jeune âge, de deux ou trois marmots et même si leurs maris gagnent plus qu’il ne leur faut pour mener la belle vie quelles que soient les proportions de leur descendence; tout ceci pour rien, car le seigneur n’est pas devenu plus populaire après ce genre d’effort et qu’on lui en veut, presque de toute part, de mener sa fronde comme s’il était le “roi”des lieux, le despote “éclairé”dont les “caprices” font loi. C’est plutôt comique que de voir ses collègues de la Faculté lui lancer le prix de sa nouvelle byciclette- 1,110 Euros- comme preuve de son “hypocrisie” lorsqu’il parle des droits des étrangers, des étudiants pauvres du tiers monde ou de la liberté des femmes, toutes ces catégories qui, naturellement, ne pouvant jamais se permettre de posséder pareil somptueux véhicule, s’en voient chaque jour insultées par sa présence sur le parking universitaire. Et c’est encore plus hilarant comme réaction, le regard mauvais que certains de ses collaborateurs lui adressent lorsque le seigneur, professeur permanent, avec tous les droits découlant de cette position, celui d’être enterré dans l’enceinte de l’Université y compris, discourt en plein conseil d’administration sur la nécessité d’augmenter immédiatement la “minable” paie des jeunes membres du corps professoral et accuse le conseil de “mesquinerie” et d’étroitesse d’esprit pour ne pas l’avoir fait depuis l’augmentation du salaire “national”, soit depuis une bonne dixaine d’années; il lui est facile de parler du “coût de la vie”, se disent les administrateurs, à ce “roitelet” qui n’a jamais sué pour sa paie, qui ne sait même pas ce que c’est que d’avoir un salaire, si minable qu’il puisse être, quand les autres perdent leurs emplois par milliers, dans l’industrie ou dans le commerce d’état! Rien que sa byciclette approche le salaire d’un ricercatore, ce premier poste qu’un diplômé occupe, s’il a de la chance, dans l’enseignement universitaire, rien que ce maudit engin dont il se sert pour mimer l’égalité de race et de classe avec ses jeunes collègues- au moins en termes de transport- coûte plus que la nourriture de base pour une famille de quatre personnes sur un mois entier! Qu’il essaie de vivre sans byciclette pendant un mois, il verra ce que cela coûte que de se rendre au travail en bus: 250Euros, ou 600 Euros si on prend le train, depuis les villes avoisinantes où l’on habite parce que les loyers y sont moins chers et qu’on n’a pas tous eu en héritage une villa construite par Palladio pour y loger depuis la naissance jusqu’au trépas, qu’il essaie seulement de se nourrir, lui, sa femme, ses deux enfants et ses deux chiens, de ce qui reste de la paie d’un enseignant, même permanent, même pourvu de “seigneurité” dans sa job, s’il renonce à l’infernal véhicule de luxe qu’il enfourche chaque jour pour se fondre dans la misère de ses conationaux! C’est facile de faire le tribun populaire quand on se déplace en byciclette, mais il suffit de gratter un peu la surface pour voir en-dessous du modeste véhicule et de l’humble professeur qui le chevauche, l’étalon de bronze et le chevalier en armure de guerre sculptés par Donatello en l’honneur de Gatamelata, le libérateur de la ville du treizième siècle, un autre privilégié devenu un héros du peuple juste pour avoir eu les moyens nécessaires pour se procurer les soldats et les armes ayant assuré sa victoire! Tout comme Gatamelata, dont le nom signifie en dialecte local “chat mielleux” et fait allusion au talent d’orateur du condottiere qui maintenant, du haut de sa monture de bronze, veille sur la place publique devant l’église Saint Antoine de Padoue, le seigneur moderne mène son monde du haut de sa chaire à l’Université où, seul, le privilège que donne le talent l’a installé il y a bientôt trente ans; il n’en a cure des regards assassins que son charme, son intelligence et ses principes vieux régime suscitent sur son parcours fulgurant en byciclette à travers le campus. C’est son droit d’être détesté, comme le sont et l’ont toujours été les gens haut placés, et il ne fait pas plus de cas de l’envie des autres qu’il n’en fait de leur reconnaissance ou des sentiments de tendresse qu’il leur inspire; la fois où je lui ai demandé s’il avait, lui-même, fait connaître la valeur de sa “monture”aux envieux de son entourage, il m’a répondu, avec un sourire amusé: “Penses-tu que j’aie eu le temps d’y placer un mot? Dès que je l’ai attachée au poteau sur le parking il y a untel qui est venu m’informer qu’une byciclette à 1,110 Euros ne saurait être laissée à la merci des voleurs, un tel autre qui m’a averti des défauts de structure des véhicules de luxe et ainsi de suite. Padoue est une petite ville, pas moyen de tenir un secret par ici.” Le seul droit qui manque à ce privilégié, pensé-je, c’est celui d’avoir sa statue équestre sculptée par une main de maître et dominant la place du marché; mais je doute fort qu’il veuille de ce genre de gloire car, en homme de goût, il déteste la disproportion. De toute manière, une plaque gravée à son nom sera encastrée à son décès dans le mur de l’université, là où se trouvent les plaques funéraires de tous ses prédecesseurs; sa mère l’y attend déjà et c’est dans l’ordre des choses qu’il sacrifie à la tradition familiale la gloire éphémère de la popularité.