J’ai rencontré Madame Florica Cimpoies il y a six ans, lors de ma première visite au Salon des métiers d’arts. À l’époque, j’étais étudiante arrivant d’Europe de l’Est pour un stage de documentation de trois mois à Montréal et désirant en savoir davantage sur les traditions de ce pays situé « au bout du monde ». Le Salon des métiers d’arts du Québec met en valeur les meilleures réalisations des artisans québécois : c’était pour moi la meilleure opportunité, en passant d’un stand à l’autre, de découvrir leurs traditions et les techniques utilisées. Les masques ont été mes objets décoratifs préférés et je me suis attardée longtemps au kiosque de Madame Cimpoies pour admirer ses créations, tellement surprise et heureuse de constater que je pouvais parler avec l’artiste dans ma langue maternelle. Aujourd’hui, grâce à l’amabilité qu’elle a eu de nous accorder cette entrevue, on peut avoir plus de détails sur le parcours artistique de cette femme très déterminée.
Iulia-Anamaria Salagor : D'où vient votre passion pour l'art plastique? Quel rôle jouent la couleur et la forme dans votre vie?
Florica Cimpoies : De très loin je dirais. D'aussi loin que moi, en termes de distance et en termes de temps. Toute petite à la maison, tout ce qui était peint, fait à la main, était très apprécié, placé au-dessus de bien des choses. Le beau était une valeur, une raison de vivre. Ma mère a décelé très tôt mon goût et mes dispositions (que je crois avoir hérité d'elle) pour le dessin, la peinture, tout ce qui a trait aux arts visuels et elle l'a encouragé et soutenu de toutes les façons. D'ailleurs, lorsque j'ai cessé de dessiner pendant un an, suite à un échec au concours d'admission au Lycée d'art, c'est encore elle qui m'a acheté un cahier, un très beau, des couleurs et des crayons. Elle me les a donnés simplement, sans rien dire et un jour j'ai recommencé à peindre. Je crois que c'est le geste qui a définitivement marqué mon cheminement en art. Ensuite, j'ai eu le courage (toujours soutenue par elle) de me présenter de nouveau aux admissions pour le Lycée d'art et cette fois ce fut la bonne.
Ce que je n'oublierai jamais c'est une journée où ma mère, ma soeur et moi, avons peint une sorte de murale sur une toile avec des couleurs fabriquées avec de la cire et des pigments en poudre par ma mère. C'est un de mes plus beaux souvenirs d'enfance. Ce qui fait que les couleurs, les formes sont tout le temps là dans ma vie, elles sont partout. Il n'y a rien sans elles. Tout est fait de formes et de couleurs. D'ailleurs en physique quantique on sait maintenant que l'une des quatre forces qui régissent notre univers est celle qui est générée par les couleurs. Une raison de plus pour moi d'être convaincue que rien ne peut exister sans couleur. La couleur, comme le mouvement, c'est la vie.
I.-A. S. : Quels sont les défis pour un artiste immigrant?
F.C. : D'abord, je dirais qu'un artiste quel qu'il soit, a des défis énormes à surmonter pour continuer en tant qu'artiste. Et c'est quelque chose de très paradoxal, car notre société tout entière ne serait rien sans les arts et les artistes de toute forme d'art. Une société sans artistes n'en est pas une, elle n'a pas d'identité propre sans artistes, pas de couleur locale, pas d'âme. Elle n'existe pas. Il y aurait une grande réflexion à faire là-dessus. Car c'est plus que bizarre que l'on considère comme un véritable tour de magie le fait qu'un artiste puisse vivre de son art. Tout le monde trouve qu'il est tout à fait normal qu'un dentiste, un plombier un camionneur ou tout autre travailleur puisse vivre de son travail. Mais presque tout le monde s'étonne encore du fait que l'on puisse vivre de son art. Pourtant, il y a quelques siècles les artistes vivaient bien de leur métier. Tout le monde s’accorde pour dire que l'art est le reflet de la société, mais en même temps les artistes sont encore marginalisés, vu comme anges ou démons alors qu'il n'en est rien. Nous sommes simplement des humains qui faisons un travail différent des autres (d'ailleurs, tout travail est différent des autres) Nous percevons des choses que les autres ne perçoivent pas et nous les rendons visibles aux autres, c'est tout! Alors les défis pour un artiste immigrant? Je ne pourrais pas dire vraiment. Peut-être faut-il être encore plus angélique ou plus démoniaque que les autres? Je n'en sais rien. Mais je suis bien partout, tant que je suis sur la Terre.

I.-A. S. : Quel est le plus beau souvenir de votre période d'études en Roumanie ? Et au Canada ?
F.C. : J'en ai beaucoup, c'est difficile de choisir. Au lycée, en troisième année, notre groupe a fait des murales à l'hôpital pour enfants d’Arad. Une initiative de M. Gules, professeur au Lycée d’Arad. Cela a été une de mes plus belles expériences non seulement sur le plan créatif, mais aussi sur le plan personnel. Nous avons vécu vraiment comme une équipe, un groupe d'amis, travaillant en dehors des murs du Lycée. Une expérience vraie. Et puis, il y a tous ces souvenirs dans la classe de Me. Josan en peinture et de M. Munteanu, en sculpture qui m'a réellement appris à dessiner, à comprendre les volumes, le plein et le vide. Cela étant dit j'ai compris plus tard qu'en fait le vide n'est qu'un autre plein, mais c'est une autre histoire. Et puis mes semaines passées à Bucarest, dans l'atelier de Me Anca Popescu, qui m'a fait comprendre que je pouvais aussi bien modeler avec une couleur.
Puis ici au Canada, j'ai vraiment développé mon côté et mes habiletés en peinture. Et le responsable de cela est, M. Giuseppe Fiore, mon professeur de peinture à l'UQAM. Ce monsieur est d'ailleurs responsable de la trajectoire en arts visuels de plusieurs. Il était un pôle d'attraction pour nous, jeunes peintres, un catalyseur d'énergies créatrices en développement. Et une personne en béton armé dont l'armature est en or. Un peintre d'exception qui a «donné naissance » à quelques générations de peintres ici au Québec. Un prof qui pratiquait son art, chose qu'il considérait primordiale pour enseigner ce métier aux autres et avec raison. Lui, il savait vous faire découvrir, jeune aspirant-peintre, la liaison entre le métier qui s'apprend et votre monde intérieur, et ainsi à le transposer en images, en objets d'art. Il y a eu M. Robert Wolf, qui nous apprenait à voyager dans notre tête et ailleurs. M Jean Loubot pour qui les formes n'avaient aucun secret. Il trouvait une façon de les revêtir toutes en plâtre et en faire un moule parfait.
I.-A. S. : Vous êtes une artiste professionnelle qui travaillez maintenant à son compte. Quelles sont les règles à respecter pour réussir à se faire connaître dans le milieu artistique?
F.C. : Multiples, je dirais. Mais d'abord et avant toute chose, on doit rester nous-mêmes. Et croire en ce que nous faisons, envers et contre tous. N'écouter que les voix qui vous encouragent et faites taire toutes les autres qui vous découragent. Être le capitaine de son bateau et le mener à bon port, par beau temps ou en pleine tempête. Et savoir qu'il risque d'y avoir pas mal de tempêtes. Ce qu'il ne faut jamais perdre de vue c'est que le soleil brille toujours après l'orage. Cultiver en vous le goût pour le vrai, l'authentique. Et foncer, foncer, car vous êtes merveilleux comme artiste. Faites-vous confiance, et ne jamais abandonner. Être sincère absolument sincère. Ne jamais se trahir soi-même et ne jamais trahir son public, ses fans, ses collectionneurs.
Côté pratique, il faut se méfier de quelques propriétaires de galerie et de boutiques d'art, qui ne payent pas toujours les artistes. Et autant que possible promouvoir et vendre soi-même son art directement à son public. Faire confiance au public, à ses fans. Le respecter et il vous le rendra au centuple. Les gens sont pleins d'amour pour le beau si on leur ouvre les portes. Leur donner toujours le meilleur de vous-mêmes, en tant que qualité de votre travail et en tant que présence. Soyez vrai, soyez humain.
I.-A. S. : Le fait que vous travaillez avec votre mari a influencé aussi votre relation de famille ?
F.C. : Le contraire je ne le connais pas alors je ne saurais pas dire, mais peut-être.
I.-A. S. : Que signifie pour vous un « bijou d'art » ?
F.C. : Un bijou d'art est pour moi, avant tout, une pièce unique, un objet qui ne se fait qu'une fois, comme un tableau, une sculpture, une aventure unique. Un voyage dans un endroit où on n'ira qu'une seule fois, comme tout oeuvre d'Art. La beauté c'est le parcours, l'objet est le témoin du parcours, l'étincelle qui peut à tout moment faire revivre le parcours à celui qui le regarde, et le porte. Car un bijou est une aventure destinée à être portée sur soi. Alors en faisant ces bijoux, une double énergie de création et de protection se développe. Car le sens profond d'un bijou est, non seulement «décoratif», il a une fonction très personnelle. Les premiers humains portaient des bijoux protecteurs, magiques, pourvoyeurs de force et de qualités que l'on désirait acquérir. C'est dans ce sens-là que je façonne chaque bijou. Il est destiné à assembler des énergies de création, de construction et à éloigner les autres, qui sont de destruction, de décomposition. Le bijou façonné tout en volutes et entrelacs, en nœuds, en ligne dans un fil ininterrompu est un bijou de protection de chance et de force. Il fait ressortir la beauté intérieure et extérieure et renforce la personne qui le porte.

I.-A. S. : Quel est le symbole de vos masques ?
F.C. : Ce sont comme les bijoux, des objets uniques qui sont destinés bien sûr à être accrochés sur un mur dans une maison, à la décorer comme nous disons tous. Mais je reviens aux anciens encore. Pour eux rien n'était purement décoratif, chaque objet avait un sens, une identité, une symbolique. Mes masques sont inspirés par le monde mythique et légendaire dans lequel j’ai vécu toute petite. Il m'accompagne depuis toujours. Les histoires merveilleuses de fées, d'oiseaux gigantesques, parlants et magiques, que mon père me racontait, ses aventures de jeunesse, embellies et plus grosses que nature. Les histoires rocambolesques de mama Ina- la voisine gitane qui m'a rempli la tête de monstres et de dragons et de cerfs-volants et qui me crachait dans le sein pour éloigner de moi le mauvais oeil. Tout ça ne se perd jamais, malgré le savoir acquis par après. Cela reste en miroir en face du cartésianisme, de la boite de Pétri qui ne peut jamais tout démontrer. D'ailleurs si on regarde bien le mot « démontrer », on s'aperçoit que sa racine est bel et bien le mot «démon».
Alors, ces masques ne sont pas rituels, rassurez-vous, aucun rituel ne s'y rattache si ce n'est celui de l'aventure créatrice avec les symboles des entités protectrices de la végétation, des animaux et des humains, du vivant, qui sont pour moi synonymes des énergies de création et de construction. Des forces de vie donc. La vie, qui elle est composée d'esprit et de matière. Nul ne peut s'y soustraire.
I.-A. S. : Vous avez aussi une expérience comme dessinatrice de poupées et figurines, ainsi qu’en création de marionnettes. Est-ce il faut avoir des habiletés spéciales pour faire ce travail ?
F.C. : Il faut évidemment avoir plusieurs sortes d'habiletés. Connaître le monde des formes et des couleurs. Être capable de concevoir une marionnette et transformer l'idée en marionnette. Donc, savoir couper des tissus, et d'autres matières, concevoir des patrons qui pourront servir après. Déterminer les matériaux nécessaires à sa fabrication, etc. Pour dessiner des figurines, eh bien, ce sont des habiletés en dessin et couleur qui sont nécessaires.
I.-A. S. : Vous participez chaque année, depuis 1991, au Salon des métiers d'art du Québec. Quels avantages vous donnent ces participations ?
F.C. : La participation au Salon des métiers d'art me donne la possibilité justement de rencontrer moi-même mon public, mes acheteurs, mes fans. Vendre directement au public sans passer par un intermédiaire. C'est un des avantages les plus importants à être membre du Conseil des Métiers d'art du Québec. D'être en contact avec d'autres artistes qui, comme moi, gagne leur vie en exerçant leur métier.
I.-A. S. : Est-ce que vous pouvez me donner plus de détails sur votre activité au Centre Brancusi de Montréal?
F.C. : Au Centre Brancusi j'ai exposé pendant quelques années. Ce fut une période de grande effervescence au Centre Brancusi. Il y avait un noyau d'artistes roumains qui faisaient assez de remous par là. Il y avait des expositions, des concours, etc.
I.-A. S. : Quel est le prochain projet à votre agenda?
F.C. : Il est déjà en marche, mais je ne peux pas en parler pour l'instant. Mais je promets de le faire une fois que ce sera une réalité. À part ça, les kiosques d'été que nous avons à Montréal et à Québec sont en marche. Il y aura Plein Art au mois d'août, à Québec.
I.-A. S. : Je vous souhaite bonne chance dans toutes vos activités !
F.C. : Merci beaucoup !




