Qui n’a pas eu l’impression d’avoir un jour ou l’autre la tête remplie d’un trop plein d’informations qui nous arrivent de partout : la télévision, les journaux, et surtout Internet? De nos jours, il n’y a personne qui ne soit submergé sous la marée de nouvelles, plus mauvaises que bonnes, plus personne qui soit protégé contre l’intermédialité et la méta-interprétation. On n’a plus l’habitude de penser par nous même, tant les autres le font pour nous : les talk-shows sur notre vie privée, sur notre santé mentale, sur notre vie de couple et sur notre relation avec Dieu.
Le spectacle Oreille, tigre et bruit, maintenant à l’affiche au Théâtre d’Aujourd’hui, est une réflexion pertinente sur nos habitudes de nous nourrir de ce que les émissions de télévision nous préparent et nous servent au quotidien. Au centre de l’histoire, Hubert, (François-Étienne Paré) animateur d’une émission culturelle qui, avec ses fauteuils rouges comme décor, rappelle fortement Ça manque à ma culture, animéepar Serge Postigo ou, si on traverse la frontière, Hour, présentée par George Stroumboulopoulos. Même Marie-France Bazzo, dans Il va y avoir du sport, a recouru à ce voyant accessoire. Les invités parlent avec plus ou moins de savoir et d’inspiration de ce qui obsède le monde à l’heure qu’il est : Dieu, existe-t-il? le sexe, les langues. Tour à tour, dans la peau des trois invités, Christian Bégin, Évelyne de la Chenelière et Éloi Cousineau incarnent brillamment ces personnages qui bredouillent des idées à l’usage de Monsieur et Madame Tout le monde. Le texte signé par Alexis Martin ironise avec finesse cette pseudo-intelligence à la portée de tous. Un rôle à part est destiné à Claire (Fanny Mallette), la première à découvrir le malaise de son mari. Essayant d’abord de définir le nouvel état d’Hubert à travers les articles qu’elle lit dans son Châtelaine chéri (encore de l’intermédialité), elle finit par crier au désespoir. Les insomnies, le manque d’appétit sexuel, et l’oreille bruyante de son mari annoncent implacablement la fin de leur amour.
Que se cache-t-il dans cette oreille rebelle qui refuse d’avaler des mots et de les faire parvenir au cerveau pour qu’ils puissent engendrer du sens? Ici, il y a le docteur Ming qui intervient pour découvrir dans le mécanisme subtil du pavillon auriculaire ni plus ni moins qu’un tigre. C’est un peu étonnant cette mode dans la culture québécoise pour des Chinois qui s’appellent surtout Ming (lumière), et qui doivent éclaircir les taches d’ombre de leur existence. Il me semble que dans la série Catherine, le chinois du dépanneur du coin porte le même nom et il a le même rôle, celui d’apporter la lumière du savoir dans le quotidien obscur des jeunes femmes célibataires. La caricature de ce personnage, son accent, ses gestes et sa manière thérapeutique gâche un peu le spectacle. Une autre chose qu’on pourrait reprocher à cette mise en scène est de ne s’être pas arrêtée une dizaine de minutes avant. La scène finale gâche vraiment ce que Christian Bégin avait magnifiquement réussi dans la séquence du chercheur confus devant l’incongruité des langues et du savoir. « Oui, je sais des mots, mais des phrases, j’en suis pas capable »(je le cite de mémoire). Et devant cette incapacité de maitriser nos sens, le couteux est-il vraiment la solution?
Photo : L’Émission le Cercle de Montréal avec les invités Christian Bégin en acteur porno repenti, Évelyne de la Chenelière en prostituée, Partick Drolet en professeur d’université et à la barre de l’animation François-Étienne Paré dans le rôle de Hubert Alain
Crédit photo : Valérie Remise


