Depuis 2001 • No 43 • Montréal • 15.03.2008
Mars 2008

Le jeu de l’obscurité

(d’après un tableau de Traian Mocanu)

Traduit du roumain par Iulia Tudos-Codre

Dan Lungu

 Ce qu’elle aimait par-dessus tout c’était de s’enfermer dans le placard. Il y faisait noir, ça sentait la naphtaline et là, elle pouvait pleurer tout son soûl. Irina était bête. Camelia était bête aussi, mais autrement qu’Irina. Quand elle n’était pas dans le placard, elle aimait bien se blottir dans un coin. Elle s’adossait à l’angle des murs et se cachait les yeux. Elle jouait à l’obscurité. Non, elle n’avait pas peur du noir. C’était le jour qu’elle avait peur. En fait, ce n’était pas vraiment de la peur, c’était autre chose. Elle n’aurait pas su dire ce que c’était, mais ce n’était pas comme quand on voyait un poisson. Ou quand on vous forçait à manger. Elle adorait respirer dans le sillage des voitures. Elle inhalait l’odeur de fumée avec volupté, en gonflant sa poitrine comme un moineau qui se baigne dans la poussière. Avec de la poussière, elle faisait du nescafé et le vendait sous le balcon. Avec de la terre, elle faisait du café. « Désirez-vous un café ? » demandait-elle Irina. « Mais bien sûr ! » « Alors, viens sur ma couverture ! » Elle ne crachait jamais dans le café ou dans le nescafé comme Camelia, qui faisait ça pour se  moquer de vous. Elle crachait seulement comme ça, sans se moquer. Elle ne le disait à personne. Elle ne s’en vantait pas. Il fallait qu’elle soit la seule à le savoir. Le poisson vit dans l’eau. Camelia était grassouillette et rigolait toute la journée. Elle avait déjà toutes ses dents et transpirait quand elle sautait à la corde. Des taches d’humidité apparaissaient sous ses bras. Elle ne lui avait pas raconté pour le placard parce que Camelia était bête autrement qu’Irina. Et puis, c’était l’amie de Veronica. C’est à dire qu’elles allaient chez Veronica et mangeaient des gâteaux. Veronica mettait son plaid sous le noyer, à l’ombre. Un plaid déchiré. C’était elle qui l’avait découpé un jour, avec des ciseaux, quand Veronica était partie chercher de la vanille sur l’aire de jeux. Elle, Clara. Camelia, la grosse, n’avait rien dit, pourtant le salon de Veronica était resté sous sa garde. Camelia avait rigolé. Elle prenait toujours le parti de ceux qui étaient présents. Dès qu’on partait, elle vous oubliait. C’est pour ça qu’elle aimait Camelia. Elle aimait aussi Irina, mais autrement. Irina était aussi maigre qu’elle. Mais elle était moche. Quand la cigogne l’avait ramenée, elle l’avait attrapée carrément par la figure avec son bec orange. Elle était fripée comme un château en ruine. Elle avait surtout la couleur du sable. C’était un pied grand comme un avion qui avait démoli son château. C’est pour ça qu’elle n’aimait pas aller à la mer, parce qu’on la grondait quand elle ne voulait pas rentrer dans l’eau. Parce qu’elle aurait bien passé ses journées enterrée dans le sable jusqu’au bout du nez. Dans l’eau, l’obscurité était verte et mouillée. Or, elle aimait une autre espèce d’obscurité, lumineuse et chaude, bruissante, celle que l’on sent jusque dans la bouche. Cette obscurité qui vous chatouille comme l’eau gazeuse et vous met les larmes aux yeux. Qui vous picote les mains et les pieds comme quand on court vite. Et cette obscurité-là on ne la trouvait pas dans l’eau. Puis on la grondait parce qu’elle ne voulait pas manger. Ni des p’tites olives, ni du bon riz, ni du bon salami, ni des oeufs, ni rien du tout. Elle n’avait jamais faim et n’aimait pas la campagne. Mais elle aimait Camelia parce que celle-ci avait faim tout le temps. Même si Camelia n’était pas au courant pour le placard et qu’elle ne lui aurait rien dit, même si on l’avait noyée dans un tonneau de morve. C’est Petrişor qui lui avait dit ça. Elle savait juste que « si je t’en colle une, je t’envoie sur la lune ». Petrişor venait rarement sous le balcon et il ne faisait que crâner. En disant qu’il avait plus de jouets et des choses comme ça. Mais il ne savait même pas lire l’heure, ni compter l’argent. Veronica lui donnait des gâteaux à lui aussi. Les rouges paraissaient meilleurs. Mais elle, elle ne mettait jamais les pieds chez Veronica. Nicu lui avait dit que ses parents élevaient des poissons. Nicu était un collègue de Cristi et Cristi était le frère de Veronica et c’était un voleur. A elle, il lui avait volé mille lei avec lesquels elle voulait acheter de la viande maigre pour faire des choux farcis. Parce qu’elle s’était mis en tête d’organiser un réveillon un soir vers huit heures. Pour leur en mettre plein la vue. Par conséquent elle avait été obligée de laisser Nicu s’asseoir sur son plaid pendant un quart d’heure et déshabiller sa poupée. En échange, il était monté dans le noyer et lui avait cueilli un autre billet de mille. Elle aimait bien l’argent de noyer, il était brillant et plein de sève, avec des nervures aussi robustes que les racines qui fendent le bitume. Elle aurait tant aimé jouer à l’obscurité sous de telles racines ! Tout devait être différent là-dessous. Une racine de trottoir, proche des voitures, pour qu’elle sente leurs odeurs. Qu’elle se blottisse. Qu’elle ferme les yeux et que le soleil se lève. Son soleil à elle, dessiné à l’intérieur de ses paupières. Avec sa chaleur semblable à un grand plaid jaune et moelleux qui se pose sur votre peau nue. Ça chatouille un peu et on a envie de rire. Surtout quand le plaid vous touche soudain la zézette. Quelqu’un tire le plaid doucement pour pas qu’on le sente. Il veut vous mettre tout nu pour des raisons imprécises. Mais on entend le plaid frotter sur la peau et on fait semblant de dormir, de n’en savoir rien. Alors, en douce, on rend le plaid long, très long, parce qu’on aime sa caresse un peu rêche. Et le plaid ne se termine jamais. Et on a envie de pleurer de bien-être et de bonheur. Pourvu que personne n’ouvre la porte du placard. Quelqu’un qui tiendrait une assiette et porterait un tablier. Camelia n’aurait jamais compris ce genre de choses, elle aurait probablement ri, c’est pour ça qu’elle l’aimait bien. Ses parents ne la forçaient pas à manger, Camelia s’empiffrait toute seule. Il n’y avait qu’elle à qui on faisait des portions. Chaque matin. « Il faudra tout manger ! » Ça c’était papa. Gentil et énervé. Elle, elle faisait semblant de dormir. Quand le matin arrivait, elle était écœurée. Elle perdait la boule au milieu de tous ces objets et de tous ces gens. Chaque fois, il fallait qu’elle se souvienne qui servait à quoi. Elle aurait plutôt  joué toute la journée à l’obscurité, son obscurité à elle, bonne et lumineuse. Elle marchait comme une poupée. Elle, Clara. Elle se cognait au coin du bureau ou au montant de la porte, elle faisait tomber sa tasse. Elle ne criait pas. Ça ne lui faisait pas mal. Elle sentait les coups comme à travers un pansement. Même lorsqu’elle montait son magasin de fruits et légumes dans le balcon, ce n’était pas pareil. Nulle part ce n’était comme dans le placard, même quand elle se mettait la couette sur la tête. C’est pour ça qu’elle s’était attachée à Irina, à Irina-la-poule, comme l’appelaient les enfants du quartier. Le matin, elle s’enfouissait sous sa couette. Elle bouchait opiniâtrement le moindre petit trou, en repliant les bords vers l’intérieur. Ça faisait longtemps qu’elle ne faisait plus pipi au lit. Depuis qu’elle ne faisait plus pipi au lit, elle avait découvert le placard. Elle faisait pipi parce qu’elle rêvait qu’elle allait aux toilettes pour faire pipi. Lorsqu’elle se réveillait, elle avait du mal à croire qu’elle avait mouillé les draps. Elle avait bien réfléchi et avait réalisé que c’était sa poupée qui faisait au lit, pas elle. La poupée faite de rouleaux de pansements. Elle ne comprenait pas pourquoi tout le monde lui hurlait dessus. Des visages défigurés qui s’approchaient et s’éloignaient, comme ces apparitions qu’elle voyait sur la porte lustrée du placard. Avec des lèvres épaisses, des yeux tirés, asymétriques, des nez boursouflés. Sur la porte c’était elle qui tirait la langue, remuait les mains en éventail contre ses oreilles, voûtait ses épaules. C’est ainsi que la trouvaient ceux avec qui elle jouait à cache-cache lorsque ses parents étaient au travail. Elle aimait le pipi chaud parce qu’il était jaune. Le pipi froid était bleu comme les draps. Mais ce qu’elle aimait par-dessus tout c’était l’odeur. Tant qu’il était chaud, il sentait très bon. C’est pour ça qu’elle faisait une petite tente avec la couette, dans laquelle elle restait seule et respirait à satiété. Mais l’odeur ne durait pas très longtemps, ça changeait en refroidissant. Si elle s’était enroulée encore plus serré dans sa couette, elle l’aurait gardée plus longtemps au chaud, mais elle n’aurait pas pu la sentir. Donc c’était mieux dans le placard. « Si tu ne manges pas tout, je ne t’emmène plus jamais dans le parc ! » Ça, c’était maman. Sa maman à elle. La maman de Veronica élevait des poissons. Et son père aussi. Dans un gros bocal avec une bande de caoutchouc tout autour. Des poissons verts, rouges, jaunes, dorés, et d’autres couleurs dont on ne connaissait pas le nom. On, c’est à dire, Nicu. Nicu c’était l’ami de Cristi. Ou plutôt son collègue et il était allé chez lui pour chercher une gomme. Une gomme chinoise, parfumée, qu’on avait envie de manger comme de la colle. Elle ne volait pas de gommes, elle. Sa mère ne criait pas fort, elle criait en chuchotant. Ça l’énervait terriblement. « Si tu ne manges pas… » Pourquoi est-ce qu’elle ne criait pas plus fort ? Comment faire alors  pour se couvrir les oreilles? C’est à dire les yeux ? Ce n’était pas la peine qu’elle se couvre les oreilles, elle entendait tout. Quand elle se couvrait les yeux, elle n’entendait plus rien. Elle aimait le soleil dessiné à l’intérieur de ses paupières, velouté comme un jaune d’œuf, chaud comme un pipi. Elle pouvait le regarder des secondes entières, sans s’ennuyer, jusqu’à ce que toute la journée y passe. Il fondait et se répandait vers le haut en faisant siffler ses oreilles. « C’est entièrement de ta faute ! » Ça, c’était papa. Les paroles étaient pour maman. « On dirait que t’es tombée sur la tête ! » Ça, c’était toujours papa et les paroles étaient aussi pour maman. « Nom de Dieu, qui est-ce qui t’a dit de faire ça, espèce de conne ? » Et ainsi de suite. Des fois, maman pleurait. D’autres fois elle criait, claquait la porte ou prenait le téléphone et allait dans une autre chambre. Elle parlait longtemps au téléphone en agitant les mains et en fumant beaucoup de cigarettes. Sa mère ne la regardait pas, même quand elle rentrait avec le téléphone dans sa chambre. Oui, elle aimait l’odeur de cigarette. Ce n’était pas aussi bon que l’odeur de voitures, mais c’était pas trop mal. C’était la naphtaline qui lui plaisait le plus. Rien qu’en pensant à son odeur, elle avait le tournis et des fourmis dans les mains et dans les pieds. Comme lorsqu’on tourne longtemps, longtemps, avec les bras écartés et que tout le sang afflue sous vos ongles. Que tout semble dessiné avec des lignes superposées, plus longues ou plus courtes, de différentes couleurs. Pendant un voyage, elle avait vu comment on faisait les poteries. Le potier était sorti et les avait accueillis avec les mains emmêlées dans une serviette. Après, quand il leur avait montré comment il faisait, il s’était resali les mains. C’était un jeune potier, plus jeune que papa. Elle le croyait ; en fait, elle aurait aimé qu’il soit vieux, avec des cheveux blancs et une longue barbe. Elle n’avait acheté aucun pot. Elle avait acheté une glace dans un kiosque. Maman criait tout doucement, papa criait fort. Elle aimait plus papa. Il n’était pas méchant homme mais il s’énervait. Et il avait probablement mille et une raisons de le faire, parce que ça lui arrivait tous les jours. Maman criait doucement, comme si elle ne voulait pas que les gens l’entendent. Lorsqu’elle était seule avec Irina et Camelia, elle se pinçait la gorge et l’imitait : « Il faut que tu manges tout ! Il faut que tu manges tout ! Il faut que tu manges tout ! ». Les filles étaient mortes de rire. C’était Camelia qui riait le plus fort, la bouche fendue jusqu’aux oreilles. Mais Irina riait aux larmes et ça l’impressionnait. Irina était moche et avait plein de bleus. Quand son père rentrait ivre, il la battait avec le tuyau à tirer le vin qu’il gardait dans le buffet, derrière sa collection de journaux. Ça n’arrivait pas très souvent, environ une fois par mois. Irina ne voulait pas en parler, mais sa mère le racontait à toutes les voisines du quartier. « Tu as entendu ça ? Si tu ne manges pas, tu va t’en prendre une avec le tuyau, comme Irina. » Mais ils n’allaient jamais lui taper dessus, elle le savait. Ils criaient juste de temps en temps, quand ils se souvenaient d’elle. La plupart du temps, ils oubliaient son existence, même si elle était là. Lorsqu’elle se prenait une raclée, Irina ne voulait pas jouer. Elle restait à l’écart et regardait en penchant la tête, comme les poules malades. Elle regardait sans rien dire. Des fois elle s’appuyait contre un arbre. Elle ne pouvait pas s’asseoir sur le plaid. Elle ne se plaignait à personne. Même pas à elle, qui croyait pourtant être son amie. Une seule fois, elle lui en avait parlé, sans pleurer, comme si elle lui racontait un film. C’était le soir, elle ramassait les produits de son étal quand Irina s’était arrêtée sous le balcon pour l’aider. Elle lui avait parlé du tuyau, de la façon dont son père la mettait en travers de ses genoux et de ce qu’il lui disait. De temps en temps Irina pouffait. Elle était éberluée qu’Irina puisse rire de ça et, en fait, elle ne croyait pas que ce soit pour de vrai. Si ça se trouve, elle riait juste comme ça, pour pas que d’autres le fassent avant elle, pour être la première. Quoi qu’il en soit, elle s’était sentie obligée de lui raconter aussi un de ses secrets, parce que c’est ainsi qu’on fait entre amies. Elle lui avait avoué qu’elle ne mangeait jamais ce qu’on lui laissait le matin sur la table de la cuisine. Elle invitait la grosse Camelia et lui remplissait le ventre. Camelia nettoyait tout et en plus elle se léchait les doigts. Même si on lui avait donné de la merde, elle l’aurait mangée. Avant d’avoir l’idée de faire venir Camelia, elle versait le lait dans l’évier et portait les sandwichs à la benne à ordures. Des fois, elle les jetait par la fenêtre. Elle avait toujours trouvé la nourriture dégoûtante. La nourriture, c’était bon pour la poupée, pas pour elle. Elle aimait s’envoler, marcher en l’air, avoir des fourmis dans les mains et dans les pieds, tourner sur elle-même. Batifoler. Si elle mangeait, elle ne pouvait plus rien faire de tout ça. Elle avançait comme une poupée et ses odeurs préférées lui donnaient envie de vomir, quant à son soleil, il devenait glauque comme un jaune d’œuf pourri. Après ça, Irina ne lui avait plus jamais parlé de son père. Elles étaient restées amies. Irina venait de temps en temps dans son magasin de fruits et légumes. Elle lui avait vendu des bigarreaux, des griottes, des abricots, des pommes, des poires et des prunes. Elle était aussi venue à la séance de mode, avec Camelia. La mode c’était seulement le matin, quand maman était au salon de coiffure et papa à l’abattoir. Maman et papa revenaient vers trois heures, trois heures et demie. Camelia adorait jouer à cache-cache. Papa était ingénieur. « Qu’est-ce que ça peut faire que tu sois ingénieur ? » criait maman en chuchotant. C’était comme ça qu’elle l’avait appris. Touts les papas n’étaient pas ingénieurs. Le papa de papa était paysan. Elle n’aimait pas la campagne, même si certains animaux la fascinaient. Pas les cochons ni les moutons. Les agneaux. Elle avait été déçue d’apprendre que les agneaux étaient les petits des moutons, des enfants-mouton. Et les chevaux. Grands ou petits, ça n’avait pas d’importance. Au début, elle avait cru que le cache-cache c’était la même chose que de jouer à l’obscurité. Elle ne savait pas si elle devait être contente ou fâchée que d’autres jouent à son jeu. En tout cas, elle était allée dans son coin et s’était caché les yeux. On l’avait trouvée tout de suite et on s’était moqué d’elle. On lui avait expliqué qu’il fallait qu’elle se cache, que personne ne la trouve, même en passant les lieux au peigne fin, qu’elle se fourre quelque part et qu’elle la boucle. Elle connaissait tout un tas d’endroits où même le diable n’aurait pu la dénicher, mais elle ne comprenait pas pourquoi elle devait rester cachée. Pourquoi ne fallait-il pas qu’on la trouve ? Elle aurait pu se mettre dans l’aspirateur, derrière la bouteille de lait ou dans la poche d’un manteau. On n’aurait trouvé que sa poupée de chiffons. Mais pourquoi faire tout ça ? Pourquoi devait-on farfouiller partout pour la trouver ? Au jeu de l’obscurité, on ne pouvait jouer que tout seul. C’était beaucoup mieux. Mais Camelia ne voulait pas jouer à la mode si elles ne faisaient pas une partie de cache-cache avant. Irina ne se cachait pas non plus, mais Camelia s’en fichait. Rien à faire. Elle se tournait vers la porte du frigo, comptait jusqu’à dix, jetait un coup d’œil par-dessus l’épaule et celle qui n’était pas cachée, tant pis. Elle, Camelia la trouvait toujours en train de regarder le placard. Elle entendait ses pas d’éléphanteau joyeux qui ébranlaient le couloir, entendait la porte s’ouvrir et la voix de Camelia s’exclamer : « Ah, te voilà ! » Puis Camelia rougissait de plaisir, faisait une pirouette et boum, boum, boum, retournait au frigo pour marquer le coup. Elle était heureuse et transpirante. Boum, boum, boum, vlan ! La porte de la chambre à coucher, « Te voilà, toi ! » et boum, boum, boum, elle marquait le coup pour Irina. Irina était toujours dans la chambre à coucher, roulée en boule dans le fauteuil, en train de regarder la télé. « On fait encore une partie, les filles ? » Mais personne ne lui répondait. Alors elle prenait ça pour un oui et : un, deux, trois… jetait un coup d’œil par-dessus l’épaule et tant pis pour celle qui n’était pas cachée. Boum, boum, boum : « Ah, te voilà ! » Heureuse à chaque fois. De toutes ses dents. Irina avait rarement le droit de regarder la télé. La mode n’était pas non plus son truc. Elle enfilait un peignoir et se rencognait dans son fauteuil. Elle préférait les peignoirs matelassés. Lorsqu’elles l’appelaient, elle venait pour le défilé. Le spectacle avait lieu dans le couloir. Camelia applaudissait. Puis elle l’aidait à se changer. Ce qu’elle préférait c’était les robes du soir. « Ça te va bien, Clara ! » Des robes longues et lourdes, avec des traînes jusqu’à la porte de la chambre à coucher. Des robes moelleuses, en velours, au toucher électrisant. Et des chaussures vernies, pointues, un peu trop grandes, c’est vrai. Des robes qui bruissaient doucement, qui clapotaient dans vos mains, qui frétillaient dans vos jambes. Noires et douillettes, si suaves qu’on avait envie de faire pipi quand on les enfilait. Dans ces robes, on pouvait s’envoler, avoir des fourmis dans les pieds et dans les mains, sentir des picotements dans la bouche comme quand on buvait de l’eau gazeuse. Des chaussures légères, hautes, qui marchaient toutes seules. Elle avait la gorge sèche. Ses jambes étaient flageolantes. Elles s’embrassaient ; elle et sa robe s’étreignaient. Si elles avaient été seules toutes les deux, elle se serait caché les yeux et aurait pleuré. Elle se sentait presque comme dans le placard. « Tu te sens mal ? Clara, qu’est-ce que tu as, tu te sens mal ? » Le visage blanc, exsangue, lui seyait forcément. Son sang s’était retiré dans ses doigts, charriant des aiguilles. Elle s’était emmêlée dans sa robe. Celle-ci s’était enroulée comme un bandage noir autour d’elle. Un talon s’était brisé. « Flûte ! Flûte, qu’est-ce qu’elle va dire ta mère ?! Je dois rentrer chez moi, j’y vais tout de suite. » Elle ne pouvait pas retirer ses mains. Elle avait mal à la cheville. Et à l’épaule. Quelque chose s’était entortillé autour de son cou. C’était fin et résistant. Elle entendait la télévision. Elle entendait le téléphone. Elle entendait l’ascenseur. Elle entendait le frigo. « Ne lui dis pas que j’étais là. » Elle entendait le téléphone. Elle entendait l’ascenseur. Pourquoi lui dire ? Le dire à qui ? Veronica avait un poisson sur son plaid. Elle entendait l’horloge. Elle avait des gâteaux rouges qu’on lui avait ramenés de la gare. C’était Cristi qui les lui avait ramenés dans un sac plastique. Il les avait ramassés près des wagons remplis de briques. Aller à la gare n’était pas donné à tout le monde. Mais personne n’avait une boutique de primeurs comme la sienne. Ni poires, pommes, pêches et abricots comme les siens. Elle entendait l’eau. Elle entendait le cœur. Irina-la-poule caquetait et mangeait des grains d’or. Elle devait pondre un œuf en or sinon elle se prenait une rouste. Les poules de la campagne mangeaient de la merde derrière la grange. Elle les avait vues. De ses propres yeux. De là-haut. Il n’y avait pas de voitures à la campagne. Non, il n’y avait pas de trottoirs. Les arbres avaient les racines plantées dans la terre. Elle entendait le cœur. Elle entendait le sang. Elle était si bien dans le placard ! Oui, elle était bien ! Ça ne sentait ni l’essence, ni la fumée. A la campagne. Ils n’avaient pas de pots d’échappement, là-bas. Ça sentait le fumier. L’herbe. Le mouton. Ça puait ! Elle aimait rester sur la banquette arrière de la voiture. Avec le nez aplati contre la vitre. Ou roulée en boule, avec les genoux sous le menton. A humer l’essence. Avec le cœur de la voiture qui battait la chamade. Effrayé. Avec les enfants qui habitaient au-delà des immeubles de dix étages. Leur mettre des beignes sur leurs têtes de teignes. Tenir le ballon dans ses bras. Lécher les pastilles rondes collés dessus. Rentrer le ballon dans son ventre et être grosse. Rigoler. Enfouir ses mains dans le manteau de fourrure. Mettre le nez dans ses poches. Pour sentir la naphtaline. Ces grosses pastilles boursouflées. Ces pastilles Vichy en naphtaline. Gonflées comme des biscuits trempés dans du lait. Elle entendait le cœur. Les portes claquées. Les cris sourds de sa mère. C’était comme si elle avait du coton dans la bouche. Dans le placard, l’obscurité était bonne. C’était là que se trouvait son étoile. « Chaque homme a son étoile, devine laquelle est la tienne. » L’enfant roux racontait ça en lui montrant du doigt le ciel. Dehors les étoiles étaient dorées. Il y en avait trop. L’enfant roux voyait la sienne. Il leur montrait à chaque fois. Il la gardait en équilibre sur le bout de son doigt. Ils en étaient tous bouche bée. Ils l’enviaient. Elle avait un magasin de primeurs. Veronica avait des gâteaux. Mais elle, elle avait un soleil et une étoile. Pourquoi elle ne les montrait pas ? Parce qu’ils étaient dans le placard. Les autres avaient ri. Parce que personne ne la croyait. Elle avait peur. Au début. Si elle fermait les yeux, le soleil se levait. En même temps que l’odeur de naphtaline. Elle bombait la poitrine et comprimait son ventre. Elle respirait profondément. Les étoiles étaient des trous dans le ciel. De l’autre côté, se tenait le bon Dieu et il regardait les gens. Il y avait un petit trou pour chacun. Le bon Dieu regardait comme à travers un judas. Il voyait tout ce qu’on faisait. De l’autre côté, il y avait du soleil et il faisait bon. C’était comme à la mer. C’était pour ça qu’on voyait de la lumière, parce qu’on apercevait la lumière de l’au-delà. Lorsque quelqu’un mourait, son étoile tombait. Le bon Dieu bouchait le petit trou. Il rabattait le couvercle sur le judas. Il avait vu tout ce que la personne avait fait. Alors il n’avait plus besoin de l’étoile. Il pouvait regarder par tous les trous en même temps parce qu’il pouvait le faire et puis voilà. Si ça se trouve, il avait beaucoup, beaucoup d’yeux mais personne ne pouvait le savoir. Ou peut-être qu’il n’en avait qu’un seul. Un bon. Les anges étaient assis derrière des pupitres, comme à l’école et ils écrivaient. Chacun avait son registre, parce que chacun était responsable d’un homme. Lorsque l’homme mourait, s’il était jeune il avait moins de pages, s’il était âgé, il en avait plus. « C’est comment ? Combien de pages y a-t-il dans un registre ? » « Environ mille, mille cinq cents. Epais à peu près comme ça… » Et le garçon roux leur montrait. Elle ne leur avait rien dit sur la poupée de chiffons. Ni sur ses voyages. Ni sur ses joies et ses peines. Ça ne lui était jamais arrivé que quelqu’un la découvre. Maman ou papa. Quand elle rentrait dans le placard et se sauvait. Elle l’attrapait par le bout d’un rouleau de pansement et tirait fort. Elle entendait la respiration. Doucement au début, puis de plus en plus fort. Comme chez le potier. La poupée en pansements se déroulait et elle arrivait à s’envoler. Elle entendait le cœur. A batifoler. Plus personne ne pouvait la rattraper. Et si par hasard, quelqu’un, maman ou papa, avait ouvert la porte pour prendre un vêtement, ils ne l’auraient sûrement pas aperçue. Ils n’auraient absolument rien vu. Il ne lui restait qu’une seule peur, grande comme une graine de pavot : que quelqu’un – maman ou papa – vienne mettre la clé dans la serrure du placard et éteigne sa petite étoile.

Mars 2008

Le journal  d'un Québécois à travers le monde (6)

Six mois autour du monde : le point final

Pierre-Luc Bilodeau

Âgé de 29 ans, Pierre-Luc Bilodeau est journaliste de formation.  Depuis la mi-juin il a entrepris un voyage d'un mois en Russie. A la mi-juillet, il traversera le pays à bord du Transsibérien pour se rendre jusqu'en Mongolie, puis en Chine. Après quelques voyages dans les pays d'Europe dont la Roumanie, la Hongrie et la République tchèque, il souhaite découvrir les différents aspects de culture russe en plus des mystères de l'Orient.

Il continue son récit.

Six mois autour du monde : le point final

Je suis revenu chez moi le 11 décembre, dans ce pays de neige, six mois jour pour jour après le début de ce voyage qui m’a mené de Toulouse à Amritsar en Inde. Un périple d’environ 20 000 kilomètres presque uniquement par voie terrestre qui m’a mené du sud de la France à la frontière du Pakistan, en passant par Paris, Berlin, Moscou, Pékin, Bangkok, Calcutta et une bonne quarantaine de villes éparpillées sur le continent asiatique. Je me suis beaucoup amusé. J’ai appris beaucoup et rencontré beaucoup de gens intéressants. Malgré tout, je me demande toujours ce que je dois retenir de tout ça. Je n’ai pas de réponse claire aujourd’hui.

J’ai terminé ce périple il y a plus d’un mois et je ne sais toujours pas quoi retenir. Je suis revenu plus zen et je crois que tout est possible si on s’y donne la peine. C’est déjà beaucoup. Je pense aussi que le Québec est un bel endroit pour vivre, malgré l’individualisme, le stress et les autres maux de la modernité avec lesquels on doit composer. Plus je m’y suis éloigné, plus je m’y suis rapproché, plus j’ai compris à quel point mes racines sont ancrées dans ce coin du monde.

L’Inde

Je ne vous ai pas beaucoup parlé de l'Inde. Tant de choses à dire sur ce pays énigmatique et magnifique. Mais en quelques mots, l'Inde est un foutu bordel, un carnaval de couleurs, de saveurs, d'odeurs, agréables ou non, et surtout de gens qu’on croirait tout droit sorti d’un film de Kusturica.

L’Inde est une oeuvre absurde et romantique à la fois où la raison semble souvent se cacher entre les craques du plancher. La raison est avant tout celle du plus fort, comme dans la nature. Et comme dans la nature, tout est possible. Surtout avec de l’argent.

Vishnu, Shiva, Brahma et sa bande ont choisi leurs favoris, les ont placés sur des petits trônes dorés et ont laissé des millions de déshérités entassés sur le bord des routes, dans des abris de fortunes. Pour consoler les miséreux les Dieux ont trouvé la formule qui combine à la fois résignation et espoir : la réincarnation. Fallait y penser : accepte ton sort, souffre en silence et tu seras récompensé plus tard. Je soupçonne les autres Dieux d’avoir fait copier-coller sur cette question.

En dehors des tables de la foi, c’est le free for all. Les gens pissent dans la rue, devant tout le monde et jettent leurs déchets n'importe où. J'ai vu plus de planchers de marbre que de poubelles en Inde. Il manque de place pour tout. On dirait aussi que les voitures, rickshaw, vélos, piétons et vaches jouent aux autos tamponneuses dans les rues. Quand ça tamponne, parfois ça sort les poings, parfois ça sourit.

Les rues de Calcutta sont sales mais combien vivantes. Celles de Bénarès sont étroites et envoûtantes. Celles de Pushkar peuvent être infernales lors du Festival des chameaux. Probablement les plus colorées au monde avec le Carnaval de Rio. Les femmes sortent de leur tanière et se drapent de leurs saris chatoyants. Merveilleux.

En novembre et décembre, c'est la saison des mariages. On marche dans une rue quelconque et paf, on se retrouve face à un orchestre déambulant dans une rue étroite, accompagné d'une file de porteurs de lampes qui ouvrent le bal pour le marié. Celui-ci, triomphant sur son cheval ira rejoindre sa future épouse qui elle, arrive dans un véhicule motorise à contresens.

L'autre jour à Jodhpur, j'ai été happé par un mariage. Un gars m'a pris tout net et m'a foutu au beau milieu de l'orchestre de cuivres. J'étais tout seul, encerclé comme au jeu de la patate chaude. C'était moi la pomme de terre.

Ce jour-là, j'avais mangé un biscuit au pot provenant d'un magasin gouvernemental (pas de souci maman, c'est approuvé par le gouvernement), je me suis déhanché comme un petit diable au beau milieu de la foule qui n'y comprenait sûrement rien et qui prenait des tas de photos. Un blanc qui danse comme un Africain, z'ont pas vu ça souvent eux autres. Comme s’ils étaient eux aussi possédés par un biscuit, les gens ont cru bon de se déhancher avec moi. Les Indiens ont parfois cette agréable capacité de laisser leur retenue au vestiaire.

Les deux filles avec qui je voyageais croyaient m'avoir perdu dans la foule. Elles m'ont finalement trouvé, au beau milieu des flashs de caméra. Comme elles avaient mangé du biscuit elles aussi, elles sont venues me rejoindre. J'ai finalement essayé de sortir de là pour me rendre au terminus avec mes amies, mais à chaque pas que je faisais, j'étais suivi par les tambours, les trompettes et tout le bataclan, m’offrant un solo tonitruant à chaque fois que j'avançais quelque part.

Comme si j'étais devenu le chef d'orchestre ou le metteur en scène de tout ce cirque. Je me suis sauvé sans demander mon reste.

Ma dernière destination était Amritsar, la ville sainte des Sikhs, ces sympathiques barbus en turbans, ceux-là mêmes qui ont demandé à la Cour Suprême du Canada de permettre le port du kirpan a l'école. Dans la vraie vie, ils habitent notamment dans la province du Punjab, dans le nord-ouest en Inde. À Amritsar, ils viennent visiter le Temple d’Or, le temple des temples pour les Sikhs. C’est leur Mecque à eux. 

Dans le temple, il y a de la musique live tout le temps. Trois ou quatre « house bands » de brahmanes se relaient pour faire vibrer la foi des fidèles rassemblés par milliers. La vénération des Dieux et des textes sacrés est si forte qu’on se sent presque gêné de douter de l’existence de Dieu. J’ai donc pensé à ces milliards de croyants, toutes religions confondues qui vont à l’église, à la synagogue ou au temple pour… pour quoi encore ? Toutes les raisons sont bonnes. 

Tout cela me ramène encore à ma propre culture, délestée d’une bonne partie de sa religion, pour le meilleur et pour le pire. Je pense à ces immigrants qui arrivent ici avec tout ce bagage culturel, linguistique et spirituel si différent du nôtre. J’ose imaginer leur difficulté à s’intégrer dans une culture qui est si différente, si lointaine. Je ne voudrais pas être à leur place pour dire vrai. Parce que peu importe où on va, on tente de s’adapter, mais ne se réinvente pas. 

Pour avoir été un « blanc », un « étranger », un « autre » aux yeux de tant de gens, je ne voudrais pas avoir à vivre ça tous les jours de ma vie. J’aime être différent, mais différent parce que je l’ai choisi.

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