Depuis huit ans, les bulletins de nouvelles sont ma leçon d’histoire à travers laquelle je m’éduque aux réalités de mon nouveau pays, le Canada. Évidemment, que j’alloue beaucoup d’espace aux nouvelles concernant le Québec, étant la province où je réside. Une des choses que j’ai remarquée, dès le début, a été la révolte constante de Monsieur/Madame Tout le monde contre la mauvaise gestion des fonds publics. Qu’il s’agisse d’un cas de corruption au niveau fédéral ou provincial, de chemins mal pavés, de services de santé, du financement des écoles, de l’assistance sociale, etc., on se révolte sur toutes les chaînes contre le vol opéré avec « l’argent des contribuables ». C’est la formule qui, au Québec, définit la plus grande injustice sociale, c'est-à-dire gaspiller l’argent des gens qui travaillent et qui payent des taxes. Au début, j’ai été, moi aussi, fortement révoltée. Toutefois, à force de trop entendre de telles plaintes, je me suis rendu compte que ce ne sont pas de cas particuliers qu’on divulgue, mais que la défense de « l’argent des contribuables » c’est une mentalité bien instillée dans l’esprit de la population.
Pour ma part, je ne me suis jamais inquiétée de ce qui se passe avec mon argent une fois qu’il passe dans la poche de l’État, sous le nom de TAXES. Jusqu’ici, j’ai toujours considéré que c’est un acquis de la société moderne que l’argent soit redistribué de façon équitable entre les gens qui participent, chacun à sa manière, au bon fonctionnement de notre société. On travaille, on paye des taxes pour que l’argent soit ensuite réparti dans divers services, qui sont aussi mis à la disposition des citoyens, ou dépensé pour le bien-être des moins fortunés que nous. À part les régimes dictatoriaux, bon gré mal gré, il faut accepter la sagesse de l’État où nous vivons et qui fait un partage honnête et dans l’intérêt de chaque individu. Si le rapport entre ce qui nous reste après avoir payé notre dû à l’État équivaut ou pas à nos efforts, ça c’est une autre assiette. Qui parmi nous aurait la compétence de questionner un système forgé à travers des siècles, tenant compte des habitudes sociales, alimentaires, culturelles? Moi, j’en suis incapable, et je reste donc une bonne citoyenne qui considère que les lois du pays agissent dans mon intérêt et en accord avec mes besoins.
Au Canada, toutefois, le citoyen n’accepte pas si facilement la clairvoyance de l’État. Dès le jeune âge, il apprend à défendre farouchement son argent, surtout celui qui va dans les taxes; il est averti, en permanence, contre le vol potentiel que l’État opère dans son compte à la banque. À l’école, on enseigne aux élèves à ne jamais accepter les critiques des professeurs, car cela est une attaque à leur dignité. Plus tard, l’individu voit dans tout ce qui se trame autour une atteinte constante à son intégrité : financière, religieuse, sexuelle. À l’âge adulte, tout le monde est d’accord que les taxes sont trop élevées et les services sociaux inadéquats.
Ce qui est étonnant c’est que personne, jamais ne vitupère contre les banques qui opèrent le vol le plus affreux jamais connu. On ne questionne jamais le fait que presque chaque famille canadienne travaille, en moyenne, une semaine par mois pour rien, car pour chaque famille canadienne les intérêts qu’elle paye à la banque pour toute sorte de choses s’élèvent à plus de 800 $.
Je ne suis pas économiste, mais pour avoir une idée de la catastrophe nationale, il faut tout simplement interroger vos amis sur leurs dépenses et faire la somme avec un crayon à mine : vous n’avez même pas besoin de calculatrice, tellement le calcul est simple. Voilà comment je suis arrivée à ce chiffre.
Si vous avez une hypothèque de 500 $ par mois (la moindre), 400 $ représente l’intérêt que vous payez à la banque. Par année, vous avez diminué la somme qui va dans le paiement de votre maison de seulement 1200 $ alors que vous avez payé à la banque 4800 $ en intérêts. Si vous avez 20 000 $ sur la carte de crédit, ce qui est devenu la norme (et je suis généreuse, car une grosse partie de la population a plus de 40 000 $ de dettes à leur crédit), l’intérêt s’élève à presque 400 $ par mois. Alors, 800 $ par mois, c’est-à-dire 9600 $ de votre revenu annuel, partent en fumée.
Ce que les gens veulent est de gaspiller eux-mêmes leurs sous. « L’argent du contribuable » est un monstre informe, le gaspillage qui les menace de l’extérieur. Les dettes personnelles, dues à la dépense ou à la mauvaise gestion du salaire, sont comme un animal domestique : il a grandi avec vous, dans votre foyer, vous le nourrissez bien, vous l’éduquez et vous le faites grandir. C’est toujours plus rassurant de se révolter contre le gaspillage de l’argent des contribuables que pour celui de votre fortune personnelle. C’est mieux de craindre le vol effectué par le système que par vous-même.
Dans ce pays de la liberté, personne n’ose critiquer la mauvaise éducation financière de la population. Le pire est que même des gens qui travaillent avec les chiffres, comme les ingénieurs, les économistes, les comptables ne sont capables de faire le calcul de leurs propres pertes. Ils peuvent discourir sur les défauts du système financier mondial, mais ils ne voient pas la ruine de leur propre ménage, la ruine de leur vieillesse et de leurs enfants. Lorsque l’économiste du journal La Presse a été invitée à l’émission Tout le monde en parle pour discourir sur la récente crise financière, elle a seulement dit que la population ferait mieux de ne pas trop s’endetter. De la part d’une journaliste, j’attendais une critique sévère contre ce qu’on peut considérer comme une catastrophe nationale : les cartes de crédit qui font du Canadien moyen l’individu le plus endetté au monde.
Je vous fais un aveu : je n’ai pas de dettes. Lors de mes études universitaires, j’ai accumulé 10 000 $ de dettes, que j’ai remboursée dans l’année suivant la fin de mes études. Même à l’époque où je vivais d’une bourse d’étude, je réussissais à payer les frais d’une école privée pour ma fille et envoyer de l’argent à ma famille outremer. J’ai toujours eu une carte de crédit, que la banque a augmenté de 1500 $ à 3000 $ sans me demander la permission, mais je n’ai jamais payé d’intérêts. Jamais. Je l’utilise couramment, mais à la fin du mois je la paye jusqu’au dernier sou. Je vis modestement. Dans l’armoire de la cuisine, j’ai une petite bourse usée où nous mettons de côté l’argent des vacances. En été, on s’alloue le congé que cet argent nous permet et rien de plus. Je mène une guerre acerbe contre le goût dépensier des deux adolescents qui vivent encore dans le nid, afin qu’ils finissent leurs études universitaires.
En tant que contribuable, je ne crains pas que quelqu’un vole mon argent. Avant que quelqu’un mette la main dans ma poche, je m’assure qu’elle est bien fermée.
