«Un homme enceinte!» a-t-on récemment annoncé; Oprah l’a même invité à son émission. Il s’agit en fait d’une femme qui recevait des hormones et dont la barbe poussait jusqu’à ce qu’elle interrompe les suppléments hormonaux à cause de sa grossesse. Elle avait naturellement un utérus, elle était une femme qui se transformait volontairement en homme.
On appelle hermaphrodite une personne née avec des organes génitaux présentant simultanément des caractéristiques féminines et masculines. Ainsi nommé dans la mythologie grecque, l’enfant d’Aphrodite et d’Hermès possédait les deux sexes.
Lorsqu’une telle personne naît des entrailles d’une femme, on crie à l’horreur; on parle de monstre de la nature. Lorsqu’une telle personne résulte des expérimentations d’un scientifique, on crie au génie; on parle de progrès de la science. Car l’homme joue à être Dieu, l’homme joue à être mère.
Dans Ma vie en rose (1997), le réalisateur Alain Berliner avait montré la difficulté d’être selon son choix; Ludovic, 7 ans, se sentait davantage fille que garçon et choisissait coiffure et vêtements déconcertants pour ses proches. Or, la réalité hermaphrodite concerne la difficulté d’exister selon son anatomie.
Avoir un corps qui diffère des stéréotypes, des attentes, des critères de normalité, conformité, d’approbation, peut entraîner la marginalité, l’obsession, la cruauté. C’est ce qu’exprime la réalisatrice argentine Lucia Puenzo dans son premier long métrage XXY.
Alex (Inés Efron), la fille de Suli et de Kraken, un biologiste, a 15 ans et vit près de la mer. Elle est hermaphrodite et cache ce fait à Alvaro (Martin Piroyansky), fils d’Erika et de Ramiro, un chirurgien esthétique. La physiologie d’Alex préoccupe Ramiro qui voudrait effectuer sur elle une chirurgie « réparatrice ».
Dès le début du film, l’alternance des séquences d’une course criarde dans l’herbe et d’un lent animal marin pose la dualité, installe la dichotomie, induit le contraste. Suit une séance de dissection animale et le constat du sexe du spécimen : femelle.
Puis, rappelant le début du film Citizen Kane (1941) réalisé par Orson Welles et dans lequel un journaliste cherche l’éclaircissement d’un mystère, Alvaro ouvre la barrière avec le panneau « Entrée interdite » s’engage dans le chemin vers la maison et va à la rencontre d’Alex. Leur première conversation concerne la masturbation et la possibilité qu’ils aient une relation sexuelle.
Alvaro, l’artiste-dessinateur, sensible et observateur, sans préjugés, capable d’acceptation immédiate, inconditionnelle, devient le premier amant d’Alex. Mais, celle-ci est harcelée par des garçons qui ont découvert son secret et qui tentent de la violer lors d’une scène qui ressemble à la mise à nu de Teena Brandon dans Boys don’t cry (1999) réalisé par Kimberley Peirce. Il s’agissait, aussi dans ce film, d’identité sexuelle, d’énigme, d’ambiguïté; une jeune femme (ayant réellement existé et qui a été abattue) prétendait être un garçon et son entourage devenait obsédé par la possibilité de voir son sexe et de découvrir sa réalité cachée. Comme dans XXY, dans Boys don’t cry, les hommes violaient celle qui les déconcertaient.
Le principal problème d’Alex n’est pas son anatomie mais les réactions des autres. Elle est capable d’affirmer à son père, Kraken : « Et s’il n’y avait pas de choix à faire ». Elle refuse les corticoïdes et l’opération. Elle est prête à ce que les autres sachent.
L’intérêt du film s’est déplacé vers Alvaro et la terrible révélation de la méchanceté impitoyable de son père. Le jeune homme signifie à son père l’admiration qu’il ressent pour lui. Ramiro répond à son fils en lui disant qu’il ne l’aime pas, qu’il ne lui voit aucun talent et ajoute qu’il n’en aura jamais. Devant le talent artistique de son fils, le père machiste le renie et « craint » qu’il soit homosexuel. C’est Ramiro le véritable monstre, celui qui juge, qui décourage, qui ne reconnaît ni le potentiel, ni la personnalité, ni les accomplissements de son fils. De plus, Alvaro est devenu amoureux d’Alex qui le repousse. Il incarne le personnage qui endure la souffrance causée par l’intransigeance.
Le film s’achève avec Alvaro qui referme la barrière : Alex lui a interdit l’entrée dans sa vie affective et Ramiro lui a dénié son amour paternel. On ne le blâme pas pour son corps, on lui reproche son être. Il est rejeté.
Lucia Penzo a inséré des scènes de couteaux qui coupent, qui tranchent, dans une allusion évidente à la castration qui ne s’avérait pas du tout nécessaire. Par contre, les portraits qu’elle esquisse avec Alvaro et Vando (Luciano Nobile) se révèlent beaucoup plus pertinents. Vando sauve Alex lorsqu’elle est attaquée et il pleure en lui exprimant sa bienveillance. Ce sont les jeunes hommes qui pleurent le plus dans ce film en contrepartie des hommes (jeunes et vieux) brutaux et intolérants qui gueulent.
En définitive, Alex démontre sa force et son courage et Alvaro dissimule son accablement et sa tristesse. Il est né homme, conforme, correct et pourtant il n’a pas été accepté et aimé. Dans un monde incapable d’établir la reconnaissance de la diversité des corps, celle des êtres, avec leurs aspirations, leurs prédilections, leurs inclinations, reste un idéal très éloigné.
Au Festival du Nouveau Cinéma de Montréal 2007, le film s’est mérité le prix de l’ACCQ – espoir et lors du Festival de Cannes 2007, il a été Gagnant du Grand Prix de la Semaine internationale de la Critique
XXY. Argentine / France / Espagne. 2007. Réalisé par Lucia Puenzo. 35mm. 91 min.
Avec Inès Efron, Ricardo Darín et Martín Piroyansky
Version originale espagnole avec sous-titres français ou anglais, selon l’heure de présentation
Avant-première le 26 mai 2008, projections dès le vendredi 30 mai.









