Victor-Lévy Beaulieu n’a pas besoin de présentation. Auteur prolifique à la hauteur de sa démesure, il est en lui-même un personnage de la littérature québécoise. Polémiste, il est un de nos rares écrivains à provoquer le débat, à susciter la réflexion et à intervenir à grands coups de gueule dans les affaires publiques. Il a, en ce sens, le mérite de mettre la littérature à l’ordre du jour et de provoquer des discussions autour de questions comme l’avenir de la littérature québécoise, la faillite idéologique du Parti québécois ou encore le spectre de l’assimilation des francophones par les anglophones.
Il est étonnant de constater qu’on souligne presque toujours le fait que V.L.B. a beaucoup écrit, mais qu’il exagère dans ses prises de position sur les sujets d’actualité et dans ses actions pour les exprimer. Certains commentateurs lui reprochent d’être extrémiste. En effet, il a brûlé son dernier roman, il y a quelques semaines afin d’exprimer son « raz le bol » quant à la situation sociopolitique du Québec. D’autres critiques vont réagir à ses lettres ouvertes sans toutefois puiser dans son œuvre pour éclairer ses propos, ce qui serait non seulement intéressant mais aussi pertinent.
Par exemple, en lisant son essai sur Jack Kerouac, il est beaucoup plus facile de comprendre sa peur de l’assimilation des francophones. Dans cet essai, Victor-Lévy Beaulieu s’intéresse aux origines franco-canadiennes du poète Beat, et fait de celui-ci « un écrivain résumant à lui seul tous les doutes et les insuffisances des romanciers québécois ». Kerouac représente pour Beaulieu le « Québec d’en Bas », et « son œuvre marque la fin de la franco-américanie comme celle de Louis Riel, bien avant lui, marque la fin de l’Amérique française ». V.L.B. le croit marqué par le sceau de l’assimilation et lié au destin de sa communauté, à sa disparition. Et, à l’instar des « sentinellistes », qui acceptèrent sans brocher que l’évêque de Providence coupe le financement des écoles paroissiales françaises, accélérant ainsi l’assimilation, Kerouac se laissa angliciser. Si, pour Beaulieu, Kerouac est l’anti-modèle, celui-là semble constater que, depuis quelques temps, nous marchons sur la même route que lui. Le fait français au Québec est en ce sens peut-être aussi « éternel » que celui qui existait jadis en Nouvelle-Angleterre.
Lire tout V.L.B. est une tâche colossale. Son dernier roman, La grande tribu : C’est la faute à Papineau, est son soixante-dixième ouvrage publié et fait, à lui seul, au-delà de 800 pages. Plusieurs ont déjà affirmé que, avec son essai sur James Joyce, c’était là son ultime chef-d’œuvre. La grande Tribu a du moins le mérite de contenir tout V.L.B., donc à la fois le romancier, le polémiste ainsi que l’historien. C’est là l’intérêt et le tour de force de La grande Tribu.
Le roman est divisé en deux parties, « Les lésionnaires » et « Les libérateurs », qui s’entrecroisent du début à la fin. D’une part, V.L.B. raconte la vie de grands libérateurs tels Louis-Joseph Papineau, Walt Whitman, Daniel O’Connell et Abraham Lincoln; et, d’autre part, il met en scène un personnage (son alter ego ?) interné dans un hôpital psychiatrique avec Claude Gauvreau, ici un orignal, et Émilie Nelligan, décrit comme quelqu’un qui « n’est pas la tête à Papineau » et qui « copie dans de petits carnets les poèmes de Verlaine qu’il n’a pas encore oubliés et essaie de faire accroire au monde qu’ils sont de son invention ».
Cette partie romanesque est celle où Beaulieu met en scène sa vision du Québec. On y retrouve des renvois à la politique contemporaine, à l’histoire, à la littérature ou encore des réflexions sur la folie. Le tout est écrit au « je », dans une langue qu’on pourrait aisément qualifier de « québécoise », à cause des expressions qui la ponctuent et de certaines tournures de phrases, comme celle-ci : « C’est-t’y oui ou ben c’est-t’y non ? » Beaulieu se permet aussi de jouer avec les mots, avec leur sonorité et leur sens. Par exemple, il écrit « le cancer [au lieu du concert] des nations ».
Dans la partie consacrée aux biographies de personnages célèbres, on retrouve le Beaulieu des essais qu’il a consacrés à Jack Kerouac, à Herman Melville, à Jean Giono, à Jacques Ferron et à James Joyce. Comme il le fait dans ses ouvrages, il raconte la vie des autres en ajoutant son grain de sel. La langue qu’il utilise pour le faire dans « Les libérateurs » est beaucoup plus proche du français normatif. Sans s’effacer, V.L.B. sait par ailleurs se faire plus discret. Et cela lui réussit. Son entreprise est un vrai succès et le lecteur est captivé comme rarement il l’a été.
Avec La grande tribu, Beaulieu rêve à la « libération » du Québec, à la naissance d’un pays : « C’est la parole qui est fondatrice parce qu’elle rassemble et fait de tous le même homme qui travaille à la même chose, sans compromis ni compromissions. » Toute sa vie et toute son œuvre peuvent être vues comme un combat pour la libération et la création d’un Québec souverain. Or, d’ici quelques mois, on saura si l’auteur baisse les bras et abandonne sa quête.
Si c’est le cas, il affirme que son œuvre aura été écrite en vain. En ce sens, il la brûlera dans sa totalité : « S’il fallait que j’en vienne définitivement à la conclusion que je me suis véritablement trompé, qu’il nous est impossible de sortir de notre schizophrénie, je ferai ce que symboliquement je vais faire aujourd’hui : brûler dans un poêle à bois non seulement La grande tribu, mais tous les ouvrages que j’ai écrits. Je ne veux pas me survivre juste pour moi-même. Je sais trop que, si le génie existe, il n’a rien à voir avec l’individu, mais tout à voir avec la société qui le porte et qu’il porte. Sans véritable patrie, sans liberté, sans souveraineté et sans indépendance, l’individu n’est qu’une statistique, et les statistiques ne sont que les débris que laisse derrière elle l’histoire des autres. Ça ne m’intéresse pas, mais pas pantoute, de devenir un débris de l’histoire des autres. » Ce sera alors la fin de sa carrière d’écrivain et, on peut le penser, la fin de l’éditeur et de l’homme lui-même.
Avec Victor-Lévy Beaulieu se posent en fait les questions suivantes : que reste-il si meurent les idées et, avec elles, l’espoir ? Que reste-t-il s’il n’y a plus de rêves ? Plus de place pour une voix comme celle de cet écrivain, une voix qui dérange, qui provoque des débats nécessaires et qui fait réfléchir sur la société; plus de place pour une voix d’intellectuel comme il y en a peu de nos jours. Après Beaulieu, le déluge… J’en ai bien peur.
Comme l’a écrit Pierre Foglia, « il faut lire V.L.B. […] Le lire sacrament ».
Victor-Lévy Beaulieu,
La grande tribu : c’est la faute à Papineau, Les éditions Trois-Pistoles, 2008.