Depuis 2001 • No 44 • Montréal • 15.04.2008
Mai 2008

Dix ans d’existence

Metropolis Bleu – édition anniversaire

Felicia Mihali

Le Festival international de littérature Metropolis Bleu vient de clôturer sa dixième édition. Les statistiques disent que le nombre des participants est passé d’une quarantaine d’auteurs lors de sa première édition, à 250 cette année. Cela vous donne une idée de l’ampleur que cet événement a pris dans le monde littéraire. Comme le disait quelqu’un, le festival est devenu un phénomène national au rayonnement international, ce qui est très juste. Le public, la cohérence des rencontres, des thèmes et des propos, la qualité et l’importance des invités, font de Blue Met, dans sa variante anglaise, un événement très couru. Le festival me semble à l’heure qu’il est le seul véritable événement d’envergure qui rassemble les deux communautés, francophone et anglophone, en leur donnant une égale importance et ampleur, ce qui, au Québec, n’est pas la moindre des choses. La seule mauvaise note que je donne cette année est la faible participation estudiantine. Après avoir fini leur session, que foutent les étudiants en littérature des quatre universités montréalaises? Mais la bonne note va du côté du public dans l’ensemble : j’ai été tellement surprise de voir des anglophones venir prendre des signatures des auteurs francophones et vice-versa.  

      Comme depuis les trois dernières éditions, je reste une fidèle de ce festival. Du premier au dernier jour j’ai fait le slalom entre les différentes séances, essayant de participer à plusieurs en même temps. J’ai été un des cauchemars à la caisse du festival, car je revenais souvent dans la journée pour demander des billets pour d’autres et d’autres séances. Bénie soit la liberté de la presse! C’est évident que, malgré mes mûres réflexions, je n’ai pas toujours fait les meilleurs choix : parfois je m’ennuyais à mourir et je sortais à la moitié de la séance soit à cause de la voix monocorde de l’invité, soit du manque d’intérêt du sujet, soit d’un léger déraillement du thème promis dans le programme. C’est un fait normal qu’un grand écrivain n’est pas toujours un grand orateur, mais quand on le constate sur place…Sans rancune, on sort avant la fin.

      Je vous avoue que je n’ai pas réussi à tomber en amour avec Daniel Pennac, le gagnant du Grand Prix du festival de cette année. Malgré ma grande admiration pour ses livres, je n’ai pu rester jusqu’à la fin d’aucune de ses séances, à part la conférence de presse. Je sais que chaque animateur rêve que son invité soit drôle et que le public rit, mais pas si drôle que ça. Est-ce qu’en France, on parle aussi longuement sur sa biographie, voire son enfance? De ce que j’ai écouté, même la grande entrevue sur scène de M. Pennac a été centrée sur son expérience d’élève et sur le charme ou la bêtise de ses professeurs. J’aurais voulu l’entendre parler de beaucoup d’autres choses, mais je suis restée sur ma faim. Est-ce lié au fait que les Français pensent encore que les Québécois ne sont pas capables de comprendre plus que des anecdotes? Comme tout bon Français, M. Pennac s’est cru obligé de dire que le Québec est sa deuxième maison et, un peu plus tard, d’imiter le drôle d’accent de l’un de ses amis québécois. On attend que Monsieur Pennac nous rende visite dans d’autres circonstances pour qu’il nous prouve son véritable amour du Québec, mais il semble qu’il ne visite pas souvent cette résidence à la campagne.   

      En passant, dans mon programme de cette année je me suis proposée d’éviter, ce que les Français nomment, de façon si charmante, les têtes de gondoles. Pour cette raison, je ne suis allée à aucune des rencontres de Nancy Huston. Par contre, parmi mes belles découvertes, je cite les suivantes :  

      Lindsay Davis, cette Agatha Christie moderne qui place ses actions policières dans la Rome antique.

      Padma Viswanathan, avec un excellent premier roman The Toss of a Lemon.

      Rawi Hage, qui vit à Montréal depuis sa fuite d’un Liban en guerre et dont le roman Parfum de poussière, traduction du livre écrit en anglais De Niro’s Game, est une belle découverte littéraire à valeur historique.

      Anouar Benmalek, Algérien vivant à Paris, dont le dernier roman Ô, Maria lui a valu des menaces de mort. D’ailleurs, au cours de plusieurs séances, il a si bien défendu la cause de son pays et des autres pays arabes de lutter et de se défendre contre toute forme de fondamentalisme. 

      Susan Pinker, psychologue et professeur à l’Université McGill dont le livre The Sexual Paradox semble un véritable must si on veut comprendre la différence sexuelle engendrée par notre biologie.

      Jacques Neirynck, ce scientifique et diplomate suisse converti à la littérature et qui a émis une théorie qui me plait : malgré l’immense place que la science occupe présentement dans notre vie, elle est peu présente dans la littérature. Il s’est élevé contre la littérature et les auteurs qui ne font que se raconter et, en exemple, il a cité Amélie Nothomb. Méchant coup!

      Adam Le Bor, écrivain et correspondant de guerre qui a assisté à deux événements marquants des deux dernières décennies : l’effondrement de l’ex-Yougoslavie et la guerre en Afghanistan.

      Adriaan van Dis, ce Hollandais dont la vie personnelle est une palpitante saga.

      Wei Wei, cette écrivaine chinoise qui écrit en français tout en vivant en Angleterre, et dont les livres révèlent un visage inconnu de la Chine, celui qu’on ne voit pas souvent dans la littérature dissidente. Wei Wei écrit avec beaucoup de sensibilité sur la Chine des femmes opprimées, des héros qui ont véritablement cru dans le communisme même lorsque le régime s’est tourné contre eux, et les drames semés par un siècle de tourments dans le cœur du menu peuple.  

      J’ai assisté aussi à quelques tables rondes concernant les enjeux littéraires québécois et où j’ai revu des auteurs comme : Louise Dupré, Hélène Dorion, Louise Warren, Aline Apostolska, Erin Moure, Olga Duhamel-Noyer, Catherine Mavrikakis, Gail Scott. J’ai trouvé fort intéressant le débat entre les trois éditeurs Normand de Bellefeuille, Antoine Tanguy et Michel Vézina concernant le monde de l’édition au Québec.  

      Parmi mes achats de cette année : James Meek, The People’s Act of Love; Ruth R. Wisse, Jews and Power; Susan Pincker, The Sexual Paradox, Extreme Man, Gifted Women and the Real Gender Gap; Anouar Benmalek, Ô, Maria; Wei Wei, Fleurs de Chine.

 

Avril 2008

Pourquoi j’aime Taxi 22

Felicia Mihali

Jeudi soir, à partir de 21:00 vous devriez abandonner toute autre activité pour regarder la série Taxi 22, réalisée et interprétée par Patrick Huard. Je sais que, dernièrement, au Québec, il y a beaucoup de ressentiments en ce qui concerne le langage et les sujets de prédilection des humoristes. Il est vrai qu’ils parlent beaucoup de sexe et de point G, mais en même temps nulle part la dérision du quotidien, des habitudes alimentaires, de la tradition, des curiosités géographiques n’est aussi poignante que dans ces one man show qu’on voit sur toutes les chaînes, anglophones comme francophones. La culture du Juste pour rire/Just for laugh à fait tellement mouche au Canada, qu’il est impossible maintenant de la dissocier de notre civilisation.

Cela dit, le film de Patrick Huard a quelque chose de plus : l’excès. Il est tellement excessif et à l’égard de tout le monde, qu’on ne peut plus le cataloguer de méchant, de raciste ou de xénophobe.
Le sujet est on ne peut plus simple : un chauffeur de taxi embarque du monde dans son auto pour les transporter dans un Montréal qui perd sa spécificité derrière la cabine du Taxi 22. Les rues, les bâtiments, les parcs acquièrent l’anonymat de tout conglomérat urbain qui uniformise son caractère et son pittoresque. Derrière son volant et sous sa casquette ouvrière, Rogatien, notre héros, regarde à travers son rétroviseur le beau monde qui y monte. Le hic est que ses clients sont généralement des personnalités publiques, desquelles il  se fout royalement. Des animateurs TV, des comédiens, des chanteurs, des joueurs de hockey, tout le monde passe au tabac. Personne ne sort indigne de ce taxi, au contraire, leur sourire initial se fige dans un rictus devant la verbosité et les remarques du chauffeur iconoclaste.

Rogatien n’est pas cultivé, mais il est informé. Il sait tout, et il a une idée sur n’importe quoi. En plus, il ne supporte pas de répliques. Il a son opinion bien à lui sur l’immigration, les homosexuels, les femmes, le système de santé, la police, les riches, la télévision, et même sur comment faire un sandwich. Lorsque Josée di Stasio (animatrice de l’émission culinaire À la di Stasio à Télé-Québec) monte dans le taxi, elle se voit appeler Madame À la di Stasio, et demander pourquoi elle ne préparerait pas un sandwich où le pain serait à l’intérieur et le fromage à l’extérieur. Oui, justement, pourquoi pas?

Dans la vie privée, Rogatien est un esseulé chronique : divorcé, son fils homosexuel vit avec sa mère en Ontario (horreur des horreurs, car Rogatien déteste les anglophones plus que tout); son père, habitant une maison de retraite, n’a jamais un mot d’affection pour lui. Son seul refuge est le petit fastfood de Nancy, où il prend son repas quotidien et où il débite le fruit de sa pensée, bien aiguisée après toutes ces heures à circuler dans le trafic montréalais. Il est amoureux de cette femme dans la quarantaine, et elle aussi est un peu éprise de Rogatien, mais jusqu’à ce qu’il ait le courage de le lui dire, elle se contente des partenaires trouvés sur les sites Internet. Ennuyante à mourir une telle vie, reconnaissons-le. De plus, attaqué par un gang de jeunes délinquants blancs, Rogatien est sauvé par un Noir : le pire dans sa vie est de savoir gré à quelqu’un qu’il déteste.

Pourquoi j’aime regarder Taxi 22? Parce que l’excès de ce personnage me réjouit. Sa méchanceté est curative, car elle met sur le tapis tout ce qu’on tait, tous les ressentiments émis par la population devant les commissions comme celle de Bouchard-Taylor. Le politiquement correct, la peur des procès intentés pour racisme, xénophobie, harcèlement sexuel, a muselé les gens. Le genre d’humour pratiqué par Patrick Huard est devenu la seule forme d’expression libre au Québec. Avis à ceux qui manquent d’humour!
Avril 2008

Le salon du livre de Paris 2008

Point de vue d’une jeune auteure

Miruna Tarcau

Paris, capitale mondiale de la francophonie, attire chaque année de plus en plus d’amoureux de la littérature : lecteurs, écrivains, éditeurs, bibliothécaires –auteurs à en devenir, se promenant pleins d’espoir de stand en stand et de couloir en couloir, un manuscrit sous le bras… J’étais moi-même de ceux-là il n’y a pas si longtemps. Il y a, quoi, deux ans? Cela me semble être une éternité. En ces deux ans, j’ai pu observer de près le milieu dans lequel je rêvais de vivre depuis le début de mon adolescence, et j’ai eu la chance de me plonger deux fois au cœur de l’événement annuel le plus attendu de cet univers.
En comparant le salon du livre de Paris 2008 à celui de 2007, j’ai remarqué tout d’abord un certain isolement du stand du Québec, poussé par les grandes éditions comme Flammarion ou Hachette jusque dans les derniers retranchements de l’alphabet. Le géant irrésistible aux yeux de la jeunesse qu’était le village manga se dressait juste devant nous, achevant d’éblouir les enfants qui ne remarquaient jamais les livres plus costauds et sans desseins qu’ils auraient pu retrouver dans nos rayons jeunesse. J’ai eu par contre la chance de constater qu’une fois encore le stand de la Roumanie côtoyait celui du Québec, ce qui m’a certainement évité de nombreux allers-retours à travers l’immensité du Salon.
Une immensité que je regrette à vrai dire ne pas avoir explorée plus en détails. Il faut dire que, une fois emmêlé dans les fils du monde de l’édition, un auteur a peu de temps à consacrer à l’exploration des œuvres de ses contemporains, et c’est une chose que je déplore. Combien d’auteurs restent des heures assis devant leur stand de signatures dans l’attente impatiente d’un public qui ne toise ses romans que d’un œil –ignorant parfaitement ce que l’autre auteur, assis à côté de lui, présente de la même façon? Ce que j’aime le plus dans les salons du livre, c’est avant tout flâner dans les rayons divers en attendant le coup de foudre, le livre qui m’accompagnera pendant mes vacances et me suivra jusque dans mes rêves! Malheureusement, ce livre, les écrivains –à force de se trimballer avec le leur sous le bras- n’ont plus le temps de le chercher, et ne le trouvent plus. Et puis, on peut observer ce phénomène de plus en plus jeune : l’auteur le plus jeune du salon, Charles-Antoine Cros, neuf ans, a paisiblement guetté d’éventuels lecteurs à son stand personnel pendant, je crois bien, toute la durée du salon.

Aujourd’hui, je ne fais qu’allonger sur papier mes impressions diverses à propos de ce monde, des salons et de Paris –mais qu’on ne croit pas que je demeure déçue de ce que j’y ai vu, loin de là. Derrière les merveilles de la littérature, des fabuleux musées de ce joyau de ville européenne, nous guetterons toujours les fantômes de la réalité. Il faut un esprit d’enfant pour les ignorer, un esprit romantique pour s’en réjouir malgré tout, et un esprit d’artiste pour les cueillir au départ et les garder enfouies dans son corps pour un jour les exposer au monde. J’espère être un peu les trois à la fois.
Avril 2008

Images et sons pour accroître la tolérance

Iulia-Anamaria Salagor

Je me sens chanceuse de vivre à Montréal, dans une ville où les gens venus de partout partagent leur rêve d’une vie meilleure. Oui, c’est vrai, on peut toujours trouver quelque chose qui doit être améliorée. Pour les immigrants, on parle des accommodements raisonnables, pour les Québécois on débat la loi qui doit imposer la langue française et la liste est longue. Mais on peut discuter en paix ! Il y des villes en guerre où les enfants meurent, où les femmes violées sont obligées de se suicider, où les gens s’entretuent car ils ne donnent pas le même nom à leur créateur. « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » Connaissez-vous ce premier article de la Déclaration universelle des droits de l’Homme ?
Initié en 2006 par « Images interculturelles » dans le cadre de la « Semaine d’action contre le racisme », le Festival de films sur les droits de la personne de Montréal (FFDPM-www.ffdpm.com) a pour objectif de créer, par le biais du 7e art, un espace de rencontre, de discussions et de réflexions autour de la problématique de la tolérance et du respect des droits de la personne.

Membre de « Human Rights Film Network », le FFDPM célébrait cette année les 60 ans de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, document fondateur du mouvement contemporain des droits humains. Le 10 décembre 1948, les 58 États membres qui constituaient alors l’Assemblée générale ont adopté la Déclaration universelle des droits de l’homme comme « l'idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les nations afin que tous les individus et tous les organes de la société, ayant cette Déclaration constamment à l'esprit, s'efforcent, par l'enseignement et l'éducation, de développer le respect de ces droits et libertés et d'en assurer, par des mesures progressives d'ordre national et international, la reconnaissance et l'application universelles et effectives, tant parmi les populations des États Membres eux-mêmes que parmi celles des territoires placés sous leur juridiction. » (http://www.un.org/french/aboutun/dudh.htm#a1) La déclaration a été adoptée à Paris au Palais de Chaillot et Eleanor Roosevelt a été la présidente de la Commission des droits de l’homme.

Le 3 avril dernier, j’ai assisté à la remise des prix lors de la cérémonie de clôture de la 3e édition du FFDPM qui s’est déroulée au Cinéma du Parc. Du 27 mars au 3 avril 2008, 60 films documentaires, d’animation et de fiction, en provenance de 21 pays ont été projetés sur les écrans du Cinéma du Parc et du Cinéma ONF.

Le grand prix du documentaire FFDPM, assorti d’une bourse de 2500 $ remise par la Conférence régionale des élus de Montréal (CRÉ), a été décerné cette année à Annika Gustafson pour son film Killing Time, qui a su, avec intelligence et sensibilité, mettre en lumière l’histoire méconnue des 100 000réfugiés oubliés du Bhoutan (représentant 1/6 de la population totale de ce pays), forcés de s’exiler il y a plus de 18 ans et qui se retrouvent dans des camps surpeuplés, dans l’est du Népal.

Le Prix québécois du documentaire engagé FFDPM a été instauré cette année pour souligner l'apport des cinéastes d'ici à la valorisation de la diversité et à la lutte contre les préjugés et la discrimination. Assorti d’une bourse de 2000$, remis et décerné par la Fondation de la tolérance, le prix a été accordé à Yves Langlois pour son film Le Dernier envol qui dépeint avec un réalisme cru la vie d’un homme en lit roulant qui repousse les limites du possible pour vivre avec dignité et gaieté tout en maintenant un esprit combatif.

Le Prix du public, assorti d’une bourse de 1000 $ remise par Amnistie internationale, a été décerné au cinéaste libanais Philippe Aractingi pour son film de fiction Sous les bombes (Under the Bombs), conçu et tourné au Liban dans les décombres laissés par la guerre de l’été 2006, et qui relate l’histoire d’une jeune mère qui recherche désespérément son fils, avec la seule aide d’un chauffeur de taxi.

Le festival a pris fin avec deux courts métrages A Human Request de Eugen Schlegel et Christoph Willumeit et The Therapist deKatre Haav, pour souligner l'adoption de la Déclaration universelle des droits de l'Homme. Le public présent au Cinéma du Parc a pu voir aussi Invisibles, un long métrage en hommage à l'organisation Médecins sans Frontières. Après la projection, un grave silence s’instaurait dans la salle.  Beaucoup de cris sur l’écran… cris de douleurs, d’injustice, d’impuissance, de révolte.  Le FFDPM, lui aussi est un cri, pour ne pas oublier, pour réagir, pour lutter, pour défendre.

Droits de reproduction et de diffusion réservés © TERRA NOVA 2007. Tous droits réservés