Dans L’atelier de mon père, la journaliste, photographe et cinéaste Jennifer Alleyn accomplit avec délicatesse et attention, éloquence et ravissement, un résumé du parcours artistique et personnel d’Edmund Alleyn. De quoi être aussi intéressée qu’éblouie. (1)
Fille unique de l’artiste multidisciplinaire, elle transmet l’expression et l’impact d’une œuvre et d’une relation. Le jazz et l’eau - en images et en sons - émaillent ce film qui témoigne d’un homme et de son art. La sœur de l’artiste, Nora, son épouse, Anne Chérix, d’autres artistes, Gabor Szilasi, Olivier Asselin, Leslie Reid et l’auteur Gilles Lapointe expriment leur appréciation et leur rapport à cet être inventif dès l’enfance, capable de mystère et de connivence et qui a déclaré à propos de lui-même : « J’ai eu plusieurs vies. Ma vie aura été une série de ruptures très fortes, de ruptures et de recommencements ».
À 14 ans il a su que la peinture donnerait un sens à sa vie. Il s’est exilé en France pendant 15 ans. C’est là qu’il a présenté l’œuvre L’introscaphe à laquelle il a consacré deux ans de création et qui ressemble à un œuf énorme, un vaisseau, accueillant le public pour la projection du film Alias en 1969.
Jennifer a filmé le regard mouillé de son père quand il admettait sa peur de l’échec. Leurs aïeuls étaient victoriens et austères mais les Alleyn ont développé à travers leur forme d’art respective une capacité de transmission sensible, émouvante, originale et qui interpelle sur l’art même.
L’intérêt du documentaire réside aussi dans les entrevues d’époque dont il est truffé : Judith Jasmin et Gilles Hénault ont interviewé l’artiste. Aussi, deux étudiantes, Marie-Ève Beaupré et Mélanie Rainville, font l’inventaire de son travail et l’une d’elles remarque : « Elles sont très vivantes ses natures-mortes ».
Edmund est revenu au Québec et sa fille vivait avec lui la fin de semaine devenant pour lui un modèle. Durant toute la narration du film, Jennifer s’adresse à son père; elle l’interroge donc afin de savoir pourquoi elle a été représentée nue et maigre à 5 ans dans l’œuvre de son père.
Mais les réponses ne peuvent plus être données directement car Edmund est décédé du cancer, lui qui affirmait : « J’aime la vie. J’ai pas envie de retourner dans le néant qui forme le fond de mes tableaux ». C’est le regret de sa fille qu’il n’ait pas assisté à la première du film. Il aurait pu être très fier de cette chronologie de sa carrière et de sa vie qui s’accorde à ses séries d’énumérations répétitives et répétées pour transmettre avec acuité cet aspect commun au père et à la fille : l’intensité.
Jennifer Alleyn a remporté le prix de la meilleure oeuvre canadienne au 26è FIFA, le Festival du film sur l'art pour son film L’atelier de mon père. Un prix mérité car c’est un beau film.
L’atelier de mon père scénario, narration, caméra, réalisation Jennifer Alleyn. Caméra Jean-Claude Labrecque. 2008. 72 min. www.amazonefilm.com
Dès le 9 mai 08
Version française au Cinéma parallèle de l’ex-centris
Version anglaise au Cinéma du Parc
(1) Lors d’une rétrospective consacrée à Jean-Paul Mousseau, sa fille, l’actrice Katherine Mousseau, qui fut rejetée par son père plusieurs fois, m’avait entretenu de lui lors d’un repas au Musée d’Art Contemporain; de quoi être aussi attristée que sidérée. Celles et ceux que la relation enfants/parents intéresse lorsqu’elle se déroule dans un contexte artistique, pourront visionner Les enfants du Refus Global ONF (1998). Dans ce documentaire, Manon Barbeau a donné la parole aux enfants des signataires du manifeste. Ce film explore les conséquences souvent douloureuses vécues par ces enfants de familles d’artistes engagés, adulés ou méprisés. De quoi être aussi compatissante que consternée.





