Depuis 2001 • No 43 • Montréal • 15.03.2008
Mars 2008

Au Théâtre d’Aujourd’hui, jusqu’au 26 avril

Oreille, tigre et bruit

L’époque du fauteuil rouge et du docteur Ming

Felicia Mihali

POP ART

Qui n’a pas eu l’impression d’avoir un jour ou l’autre la tête remplie d’un trop plein d’informations qui nous arrivent de partout : la télévision, les journaux, et surtout Internet? De nos jours, il n’y a personne qui ne soit submergé sous la marée de nouvelles, plus mauvaises que bonnes, plus personne qui soit protégé contre l’intermédialité et la méta-interprétation. On n’a plus l’habitude de penser par nous même, tant les autres le font pour nous : les talk-shows sur notre vie privée, sur notre santé mentale, sur notre vie de couple et sur notre relation avec Dieu.

Le spectacle Oreille, tigre et bruit, maintenant à l’affiche au Théâtre d’Aujourd’hui, est une réflexion pertinente sur nos habitudes de nous nourrir de ce que les émissions de télévision nous préparent et nous servent au quotidien. Au centre de l’histoire, Hubert, (François-Étienne Paré) animateur d’une émission culturelle qui, avec ses fauteuils rouges comme décor, rappelle fortement Ça manque à ma culture, animéepar Serge Postigo ou, si on traverse la frontière, Hour, présentée par George Stroumboulopoulos. Même Marie-France Bazzo, dans Il va y avoir du sport, a recouru à ce voyant accessoire. Les invités parlent avec plus ou moins de savoir et d’inspiration de ce qui obsède le monde à l’heure qu’il est : Dieu, existe-t-il? le sexe, les langues. Tour à tour, dans la peau des trois invités, Christian Bégin, Évelyne de la Chenelière et Éloi Cousineau incarnent brillamment ces personnages qui bredouillent des idées à l’usage de Monsieur et Madame Tout le monde. Le texte signé par Alexis Martin ironise avec finesse cette pseudo-intelligence à la portée de tous. Un rôle à part est destiné à Claire (Fanny Mallette), la première à découvrir le malaise de son mari. Essayant d’abord de définir le nouvel état d’Hubert à travers les articles qu’elle lit dans son Châtelaine chéri (encore de l’intermédialité), elle finit par crier au désespoir. Les insomnies, le manque d’appétit sexuel, et l’oreille bruyante de son mari annoncent implacablement la fin de leur amour.

      Que se cache-t-il dans cette oreille rebelle qui refuse d’avaler des mots et de les faire parvenir au cerveau pour qu’ils puissent engendrer du sens?  Ici, il y a le docteur Ming qui intervient pour découvrir dans le mécanisme subtil du pavillon auriculaire ni plus ni moins qu’un tigre. C’est un peu étonnant cette mode dans la culture québécoise pour des Chinois qui s’appellent surtout Ming (lumière), et qui doivent éclaircir les taches d’ombre de leur existence. Il me semble que dans la série Catherine, le chinois du dépanneur du coin porte le même nom et il a le même rôle, celui d’apporter la lumière du savoir dans le quotidien obscur des jeunes femmes célibataires. La caricature de ce personnage, son accent, ses gestes et sa manière thérapeutique gâche un peu le spectacle. Une autre chose qu’on pourrait reprocher à cette mise en scène est de ne s’être pas arrêtée une dizaine de minutes avant. La scène finale gâche vraiment ce que Christian Bégin avait magnifiquement réussi dans la séquence du chercheur confus devant l’incongruité des langues et du savoir. « Oui, je sais des mots, mais des phrases, j’en suis pas capable »(je le cite de mémoire). Et devant cette incapacité de maitriser nos sens, le couteux est-il vraiment la solution?  

Photo : L’Émission le Cercle de Montréal avec les invités Christian Bégin en acteur porno repenti, Évelyne de la Chenelière en prostituée, Partick Drolet en professeur d’université et à la barre de l’animation François-Étienne Paré dans le rôle de Hubert Alain

Crédit photo : Valérie Remise

Mars 2008

Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 29 mars

La petite pièce en haut de l’escalier

Quand les références vous jouent des tours

Felicia Mihali

Pour la plus récente création dramatique de Carole Fréchette, La petite pièce en haut de l’escalier, on a beau citer le mythe de Barbe-Bleue, il n’est qu’une référence livresque aussi trompeuse que le titre même. Le spectacle récemment monté au TNM dans la mise en scène de Lorraine Pintal semble vraiment jouer sur le double sens engendré par le conflit entre forme et contenu.

Henri (une autre référence, semble-t-il, au monarque d’Angleterre, Henry VIII, et ses démêlés à cause de ses six mariages) est le riche possesseur d’une maison de quatre-vingts pièces qu’il offre amoureusement à sa bien-aimée. En épousant Grâce, une modeste, mais attirante fille, il lui impose une seule, mais sévère interdiction : ne jamais franchir le seuil de la petite pièce en haut de l’escalier. Cette petite pièce ne fait donc pas partie du pitoyable logement destiné aux couples « travaillant l’année durant dans l’attente des deux semaines de congés »,  telle que Jocelyne, la mère de Grâce, décrit la famille moyenne, mais une chambre à secrets. Elle est, potentiellement, la chambre où Henri enterre ses ex-femmes; il en a eu trois. Une fois la référence à l’histoire de Barbe-Bleue éclairée, on ne nous donne pas, cependant, la satisfaction attendue. Si Grâce, esprit plus tordu que curieux, découvre un cadavre, ce n’est pas du tout celui qu’on prévoyait. En haut de l’escalier, elle cherche ce qui peut la sauver de l’étouffement dans cette maison, tout comme les bonzaïs enfermés dans des aquariums de verre, un excellent décor (Danièle Lévesque) pour illustrer l’atmosphère chaude et humide où le sauna, la piscine et la salle de bains sont souvent cités.

Découvrir qui git dans le creux du plancher est vraiment le casse-tête de la pièce. Henri (Henry Chassé) Grâce (Isabelle Blais) ainsi que la bonne Jenny (Tania Kontoyanni) sont tour à tour attirés par cette porte qui enferme pour chacun un secret personnel. De l’autre côté, Jocelyne (Louise Turcot) et la sœur Anne (Julie Perreault) hantent la vie ainsi que les souvenirs de Grâce, pour augmenter la tension et tirer au clair ses désirs et ses peurs. Finalement, à chacun son cadavre.

Malgré quelques petits moments où la tension est moins bien entretenue, l’attention du spectateur ne diminue jamais. L’apparente grandeur du décor qui cache à peine le vide dans l’existence des personnages est impressionnante, ainsi que les interprétations, très nuancées, offertes par Isabelle Blais et Louise Turcot. Les dialogues à l’intérieur des couples qui se forment et qui se dissolvent à toute vitesse, Grâce-Jocelyne, Grâce-Anne, Grace-Henry, Grâce-Jenny, ont beaucoup de naturel et d’éloquence, ce qui tient d’un art de la parole bien maitrisé par Carole Fréchette.

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