Depuis 2001 • No 43 • Montréal • 15.03.2008
Mars 2008

Torngat : une révolution musicale

Par Jean-Sébastien Ménard

Docteure Irma

Je suis assis dans un café de Montréal et discute avec Mathieu Charbonneau, du groupe Torngat. Il y a quelques jours, j’ai assisté à un de leurs concerts. Ce trio montréalais, composé de deux Franco-Ontariens, Mathieu Charbonneau et Julien Poissant, et d’un Montréalais anglophone, Pietro Amato est à couper le souffle. J’ai littéralement été renversé par leur performance. En pleine possession de leurs moyens, ils se promènent d’un instrument à l’autre sans problèmes. Ils sont même capables de jouer de plusieurs instruments simultanément. En les écoutant et en les regardant, on a l’impression d’assister à un événement comparable à ceux auxquels ont assisté les amateurs de jazz dans les années 40 et 50, lorsqu’ils ont vu les prestations de musiciens tels Dizzy Gillespie et Charlie Parker. Si Torngat n’est pas un groupe jazz, bien qu’il s’en rapproche par son énergie en concert et par la place qu’il accorde à l’improvisation, il peut se targuer de produire un son nouveau, se situant quelque part entre le classique contemporain, le rock et le jazz.

Torngat s’inscrit dans la lignée des Steve Reich, Penguin Cafe Orchestra, Pink Floyd et The Rachels. En fait, les musiciens se sont inspirés de plusieurs groupes sans jamais faire « à la manière de ». Comme Mathieu Charbonneau le souligne : « On le sait à trois si ça sonne Torngat, même si le son n’est pas super déterminé. Lorsqu’on a une idée, tous les trois, on le sait quand ça ne fonctionne pas. Il y a des fois où ça sonne trop dans tel ou tel style, alors on laisse de côté. […] On veut créer de la musique sans que ça soit un style préconçu, et que ça donne quelque chose d’intéressant et de cohérent. » 

Le nom « Torngat » n’a pas été choisi par hasard. Cette chaîne de montagnes du Labrador est encore sauvage. Il n’y a pas de chemin qui mène au sommet des montagnes ou qui relie les villages. Quiconque s’aventure dans la nature des Torngat, doit se débrouiller et improviser pour se rendre là où il veut aller. Les trois musiciens voient là une métaphore de leur musique : « Lorsqu’on improvise ou que l’on compose, dit Mathieu Charbonneau, on sait où on s’en va, mais à chaque fois on laisse l’improvisation libre. » Et puis, le groupe peut utiliser ce nom tant en français qu’en anglais parce qu’il est d’origine inuit (Torngat signifie « esprit » et « fantôme »).

Docteure Irma

Les musiciens de Torngat se sont connus à Ottawa, où ils fréquentaient une école à concentration artistique. Pietro et Julien y étudiaient la musique alors que Mathieu y étudiait le théâtre. Après avoir gradué de cette institution, ils déménagent chacun de leur côté, à Montréal, et se retrouvent au département de musique de l’Université Concordia. Julien et Pietro habitent alors sous le même toit et passent des journées entières à jouer de la musique ensemble. Tranquillement, l’idée de former un groupe vient. À ce moment, ils invitent Mathieu à se joindre eux. À l’époque, ils demandent aussi à un bassiste de participer au projet. Pour sa première répétition, le groupe va en studio et, en une nuit, enregistre un album double. L’album, de l’aveu de Mathieu Charbonneau, contient « des moments assez magiques », mais n’est pas commercialisé. Toutefois, il pose les balises expérimentales du groupe qui bientôt se cherche un nouveau bassiste, le premier ne voulant pas s’investir dans leur musique. C’est Sylvain Delisles qui répond à l’appel et qui joue sur le premier album avant de quitter à son tour la formation. Après son départ, le trio cesse de chercher un quatrième membre et enregistre un second album intitulé La rouge, qui leur permet de se faire davantage connaître et de partir en tournée dans l’est du Canada.

C’est avec leur troisième album, You Could Be, que le groupe signe un premier contrat de disque sous l’étiquette Alien 8, qui compte dans son catalogue des musiciens comme Lee Ranaldo, guitariste de Sonic Youth. You Could Be est leur album le plus travaillé, le plus fini. Ils l’ont enregistré avec l’ingénieur de son Marcus Paquin. En tout, ils ont passé 24 jours en studio, contrairement à cinq pour l’enregistrement de La rouge. Avec You Could Be, ils voulaient « pousser le groupe à un autre niveau et utiliser le studio comme un instrument ». Alien 8 les a mis sous contrat pour deux disques. En ce moment, quelques mois après la parution de leur album, ils pourraient déjà en sortir un autre, mais ils préfèrent attendre la fin de leur tournée et accumuler le matériel.

Pour You Could Be, quatre pièces ont été écartées du projet final. Pour les amateurs, ces outtakes se retrouvent sur un disque live tiré d’un concert que le groupe a fait à Saint-Henri. Malheureusement, ce disque est en rupture d’inventaire.

You could Be a mené Torngat d’un bout à l’autre du Canada. Il a aussi joué à New York et va bientôt retourner aux États-Unis pour participer aux foires de la musique, avant de partir pour l’Europe où le groupe croit pouvoir obtenir un certain succès.

Au-delà de son appartenance au groupe Torngat, chaque musicien a un autre projet. Ainsi, Julien chante avec June Tool, un groupe plus rock qui se situe entre les Doors et Bob Dylan. Pour sa part, Mathieu Charbonneau collabore à Ferriswheel. Finalement, Pietro Amato a un autre groupe, Bell Orchestre, et collabore souvent avec Arcade Fire.

Torngat a par ailleurs réalisé la musique d’un court métrage québécois, Lili à Gilles, réalisé par David Uloth. Le groupe produira bientôt un premier vidéoclip. Sur leur site myspace, on peut aussi voir un petit documentaire sur eux.

Un groupe à découvrir absolument et à apprécier, que je suggère à tous les amateurs de musique.

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