Dans le paysage de la littérature universelle, on entend de plus en plus parler de littérature migrante. Dans ce chapitre on fourre généralement des auteurs venant d’ailleurs, empruntant la langue du pays d’accueil afin de radoter sur leurs histoires de villageois démunis, de guerre et de famine, de traditions bornées, de religions obscurantistes, des souvenirs malodorants. Un passé qui hante la mémoire des immigrants et ne laisse pas tranquille la génération à venir. Il en demeure que dans certaines grandes cultures, ou du moins qui se considèrent comme telle, la littérature migrante reste un chapitre d’œuvres légèrement mineures. C’est-à-dire, qui est intéressé à l’Ouest de lire ces histoires minables en provenance de l’Est, où qu’il soit? Malgré ce paysage peu réjouissant, reconnaissons qu’il y a de plus en plus d’auteurs qui donnent de la dignité à la littérature migrante, aussi jeune et encore dépréciée qu’elle soit. C’est bien le cas de Marina Lewycka, auteure anglaise d’origine ukrainienne, avec son surprenant premier roman, Une brève histoire du tracteur en Ukraine, qui annonce l’aube d’une nouvelle ère littéraire. Publié en Angleterre en 2005, ce roman est maintenant accessible au lecteur québécois grâce la traduction de Sabine Porte et à la maison d’édition Alto qui ne cesse de nous éblouir avec ses choix spectaculaires.
Une brève histoire du tracteur en Ukraine fait tourner la tête du lecteur contemporain vers cette nouvelle denrée alors que la scène fut longtemps occupée par des études postcoloniales. Après le rôle joué par V.S. Naipaul ou Salman Rushdie, on laisse la scène aux immigrants de l’Europe de l’Est, aux décolonisés après cinquante ans de communisme. On redécouvre cet Est populeux pris au dépourvu par le chaos provoqué par la transition et qui, même après vingt ans depuis la chute du communisme, n’a pas réussi à capter l’attention du public occidental, vu la masse des prostitués, des voleurs et de proxénètes qui leur viennent de ce côté-là. L’intronisation éternelle de Poutine au pouvoir et de sa gang d’anciens bons communistes contribue encore plus à ce que l’Ouest se désintéresse aux crimes perpétrés par Staline et ses sympathisants de l’ancien Bloc. Tout le monde sait que cela a été affreux, mais qu’on nous épargne les détails.
L’historie de l’Ukraine se perd donc dans la foule des drames vécus par les peuples colonisés par le pouvoir soviétique depuis le début du XIX siècle, une histoire de terreur, d’injustices, de famine, de trahisons. Le père Nicolaï revit encore ce passé accablant à quatre-vingt-quatre ans lorsqu’une de ses lubies de vieillesse, un livre sur l’invention du tracteur, correspond avec son mariage avec Valentina, une jeune Ukrainienne de trente-sept ans fuyant un pays en détresse pour le bien de son fils. Sauf que le glamour occidental cache une bonne dose de crasse et de fausseté : le mari n’est pas aussi riche et en plus il a deux filles, deux Gorgones qui bien qu’elles se disent des femmes civilisées sont prêtes à tout pour que Valentina retourne d’où elle vient. Au fond, personne n’est aussi ingrat avec les immigrants que les immigrants eux-mêmes. La plus acharnée est Vera, pur produit des camps de guerre, mais dont l’enfance épouvantable ne rend pas plus compréhensive envers ses consœurs moins fortunées. À ses yeux, Valentina n’est pas une mère qui lutte pour son fils mais une profiteuse. Plus démocrate, Nadezhda, née en Angleterre de parents qui craignent plus que tout d’enfreindre les lois de peur d’être expulsés, se range du côté de sa sœur, oubliant tous les beaux idéaux féministes et égalitaires. D’ici tout un imbroglio où se mêlent aussi un mari ukrainien, un fils abonné aux revues pornographiques, une communauté immigrante guettant derrière les fenêtres, un barman et un dealer d’autos.
Un livre qu’on lit du début à la fin avec la peur constante de rater une ligne.









