Depuis 2001 • No 42 • Montréal • 15.02.2008
Février 2008

Que veut dire le regard d’un enfant afghan?

Interview avec Alex Dobrota, correspondant de guerre et photojournaliste à Kandahar

Iulia-Anamaria Salagor

Alex Dobrota

Entre le 3 et 7 mars, la Faculté de droit de l’Université McGill a été l’hôte de plusieurs activités organisées dans le but de stimuler les discussions en ce qui concerne le rôle du Canada en Afghanistan. On dit qu’une seule image vaut mille mots. C’est aussi la conclusion d’Alex Dobrota, étudiant en droit à McGill, qui a signé l’exposition de photographies « Reconstructing Trust? » (Reconstruire la confiance?). Alex Dobrota était aussi correspondant de guerre et photojournaliste pour « The Globe and Mail » à Kandahar. Après avoir répondu à mes questions je lui ai demandé de choisir pour le lectorat de Terra Nova une photographie tirée de cette exposition organisée à McGill. J’ai renoncé à demander de détails sur son choix, car l’image est plus forte que toutes les explications.

 

     Iulia-Anamaria Salagor : Je suis contente de te revoir Alex, dans cette posture – je peux dire - artistique. Tu es l’auteur d’une exposition de photographies sur ton expérience en Afghanistan. Tu as un baccalauréat avec un mineur en journalisme et un majeur en sciences politiques obtenu à l’Université Concordia. Maintenant, tu poursuis des études en droit à l’Université McGill. S’il te plait, donne-moi plus de détails sur ce mélange de connaissances et de passions.  

      Alex Dobrota : J'ai fait mes études en journalisme en 2003 pour me préparer à un travail de correspondant à l'étranger. Servir de lien entre deux mondes, entre deux réalités souvent antagonistes, voilà ce qui m'a toujours passionné. Puis, en 2004, j'ai été sélectionné pour un stage au Ministère des Affaires étrangères à Ottawa, un stage conçu spécifiquement pour les étudiants en journalisme. C'est lors de ce stage que j'ai eu un premier aperçu de la mission canadienne en Afghanistan, dans une série de conférences avec les hauts-gradés de l'armée et les bureaucrates du ministère. Comme tout bon journaliste, j'ai écouté leurs propos avec scepticisme. Mais, en retournant à l'école après le stage, le sujet de l'Afghanistan a glissé vers le bas sur ma liste de priorités. À l'époque, je travaillais pour le journal étudiant The Link, en tant que rédacteur photo, ce qui me permettait de poursuivre ma passion pour la photographie de reportage. La même année, j'ai commencé un stage avec The Gazette, quotidien pour lequel j'allais travailler en tant que journaliste assigné aux nouveaux locaux pendant presque deux ans.

      Ce n'est qu'en 2006, lorsque j'ai déménagé à Toronto pour travailler pour le Globe and Mail que l'Afghanistan est revenu dans ma vie professionnelle. C'est au moment où le Canada commençait à subir de lourdes pertes dans la province de Kandahar. J'ai écrit plusieurs articles sur la vie des soldats et, ce faisant, j'ai découvert la lourdeur du fardeau qui revient à leurs familles. 

      J'ai continué à écrire sur la présence canadienne à Kandahar à partir d’Ottawa, où les intrigues politiques sur ce thème faisaient et font toujours rage. Puis, en août 2007, moment de distillation de toutes mes expériences de journaliste et de photo reporteur, j'ai mis le cap sur Kandahar pour couvrir la mission à partir du champ de bataille. 

I.-A.S. : Quelle est ta réponse à la question qui se retrouve dans le titre de l’exposition? (Reconstructing Trust?)? 

A.D. : On parle souvent de la reconstruction de l'Afghanistan, de la reconstruction des infrastructures, des écoles, des hôpitaux. Pourtant, une des premières tâches des soldats canadiens dans leurs interactions avec la population locale est de gagner leur confiance. Dans la mesure où cette confiance dans les étrangers armés jusqu'aux dents qui tiennent des discours pacifiques a été endommagée par presque trois décennies de guerre, une des tâches les plus importantes des soldats canadiens à Kandahar est de reconstruire les liens de confiance avec les Afghans. C'est une tâche d'autant plus difficile que les Canadiens, quoique professionnels, extrêmement dédiés et sincèrement empathiques aux souffrances des Afghans, portent le stigma d'une armée étrangère opérant dans ce qui a historiquement subi et repoussé les invasions de grands empires.  

I.-A.S. : En 2007 tu as été correspondant de guerre et photojournaliste à Kandahar. Peux-tu nous décrire comment se passait une journée pour un correspondant de guerre? 

A.D. : Mon horaire n'était jamais le même d'une journée à l'autre. Plus de la moitié du temps, je me trouvais en dehors de la base de l'OTAN à Kandahar, dans un convoi de blindés canadiens qui patrouillait les recoins de la province. Je devais donc me lever à la même heure que les soldats, ce qui veut dire vers 4 heures du matin. C’est alors que le convoi se mettait en branle, car les unités de l'armée devaient arriver dans les villages où ils devaient patrouiller au lever du soleil. Je suivais les soldats partout où ils allaient. Tout comme eux, je portais un casque et une veste pare-balles, mais je ne portais pas de fusil. Mon casque et ma veste étaient bleus, pour me démarquer comme journaliste, quoique je ne sache pas si ce démarquage était à mon avantage. 

Je mangeais des rations de l'armée sur le bord de la rampe d'un blindé. Puis, le soir venu, je m'enfermais dans un de ces blindés pour écrire mon texte et télécharger mes photos à l'aide d'un modem-satellite, tandis que les soldats dormaient sous les étoiles. Une fois mon boulot fini, je prenais quelques heures de sommeil sur le sable, avant d'être réveillé à 4 heures du matin pour une autre journée de patrouille. 

Le regard d'un enfant

I.-A.S. : Quel est le souvenir le plus significatif de ton expérience en Afghanistan? 

A.D. : Un jour, les soldats canadiens patrouillaient dans un village visiblement hostile. Ils avaient encerclé le village avec les blindés, tandis qu'un peloton se dirigeait à pied dans les ruelles désertes. Les aînés du village attendaient les soldats sur une petite place au milieu du village. La plupart brandissaient des faucilles et criaient en Pashto. Les soldats portaient tous des fusils automatiques. Ce fut une courte confrontation extrêmement tendue. Par l’intermédiaire d'un interprète, les soldats ont finalement compris que les villageois demandaient que les Canadiens n'inspectent pas leurs maisons. C'est là que leurs femmes se trouvaient, et, dans ces conditions, entrer dans une maison aurait été une offense à leur code tribal pashtunwali. Pour le défendre, beaucoup d'entre eux étaient prêts à sacrifier leur vie. Les soldats ont fouillé le village, mais ils ne sont entrés dans aucune maison. 

I.-A.S. : Tu as livré cette année un discours sur l’engagement militaire du Canada en Afghanistan pendant la Journée « Raoul Wallenberg », événement organisé par la Fédération juïve de Winnipeg. Quels ont été les points principaux de ta présentation? 

A.D. : Ma présentation a porté sensiblement sur les mêmes points que j'ai abordés dans cette entrevue, principalement le travail de reconstruction que les Canadiens épaulent à Kandahar. J'ai aussi parlé de la nécessité de la mission canadienne, ainsi que de la nécessité de la prolonger. Quoique les soldats canadiens travaillent dans des conditions extrêmement difficiles et que ce travail implique des coûts énormes, leur départ abrupt dans les années à venir pourrait plonger la province de Kandahar dans un vide de pouvoir qui pourrait entraîner des conséquences néfastes pour les efforts de reconstruction du pays et, à plus grande échelle, pour la cohésion de la Coalition de l'OTAN.  
 

I.-A.S.: De retour chez lui, le prince Harry de Galles a parlé de la souffrance de ses camarades et a insisté pour que l’armée et les médias trouvent une façon de le retourner en Afghanistan. Harry, âgé de 23 ans, a dit : “I wouldn't say I'm a hero” (je ne dirais pas que je suis un héros). Qui est-il?  

A.D. : C'est un jeune homme qui essaie très fort, et avec tous les moyens qu'il a, de passer inaperçu. Il pourrait être aussi celui à qui, un jour, les nouveaux arrivés au Canada devront peut-être prêter allégeance. 

I.-A.S. : Quel est ton autre champ d’intérêt après la photographie?

A.D. : J'ai commencé à étudier le droit depuis l'année passée, et j'y ai découvert une vraie passion. La photographie et le journalisme m'ont donné le privilège d’être observateur. J'espère bien qu'un jour le droit me donnera celui d’être acteur. 

I.-A.S. : Je te souhaite bonne chance!

A.D. : Merci!

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